Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890
Chapter 13
Il met son clairon aux lèvres du Printemps et lui ordonne de souffler, et la Terre s'éveille de ses rêves et lui dit son secret.
Il est le premier poète lyrique qui ait tenté le renoncement absolu à sa personnalité, et il a réussi.
Nous entendons le chant, mais nous ne voyons jamais le chanteur.
Nous n'arrivons jamais à être près de lui.
En dehors du tonnerre et de la splendeur des mots, il ne dit rien lui-même.
Nous avons vu souvent l'interprétation de la nature par l'homme.
Maintenant, c'est la Nature qui nous interprète l'homme, et il est curieux de voir combien elle a peu de chose à dire.
Force et Liberté, voilà ce qu'elle lui annonce vaguement.
Elle nous assourdit de ses clameurs.
Mais M. Swinburne ne chevauche pas toujours le tourbillon et n'invoque pas toujours les abîmes de la mer.
Les ballades romantiques dans le dialecte du Border n'ont pas perdu leur enchantement pour lui, et ce tout récent volume contient plusieurs exemples de cette sorte de poésie curieusement artificielle.
La proportion de plaisir que donne le dialecte est uniquement affaire de tempérament.
Dire _Mither_, au lieu de _Mother_, donne à certains la sensation romantique au plus haut degré d'intensité.
D'autres ne sont pas tout à fait aussi enclins à croire à la vertu d'émotion des provincialismes.
Toutefois on ne peut douter de la maitrise de la forme que M. Swinburne possède, que cette forme soit très légitime ou non.
Le _Mariage fatigué_ a la concentration et la couleur d'un grand drame et la singularité du style y ajoute quelque chose de grotesque.
La ballade de la _Sorcière-Mère_, Médée du moyen-âge qui égorge ses enfants, parce que son seigneur est infidèle, mérite d'être lue, à cause de son horrible simplicité.
La _Tragédie de la Fiancée_, avec son étrange refrain,
Dedans, dedans, dehors et dedans Souffle le vent et se tord l'ajonc,
l'_Exil du Jacobite_:
O! La Loire et la Seine ont un cours imposant, et la noire Durance, un flot bruyant, mais les landes de la Tyne ont un éclat plus beau que toutes les campagnes de la France Et les vagues de Till qui parlent si bas, ont des reflets plus doux, partout où elles brillent.
La _Veuve des Bords de la Tyne_ et la _Formule qui sauve le pendard_ sont autant de pièces d'une belle venue d'imagination. Certaines sont terribles en leur ardente intensité de passion.
La poésie anglaise ne court point le danger de se rétrécir en une forme aussi étroite que la ballade romantique en dialecte.
Elle est d'une vitalité trop forte pour cela.
Nous pouvons donc saluer les essais que fait d'une manière magistrale M. Swinburne, avec l'espoir qu'on n'imitera point les choses qui ne se prêtent point à l'imitation.
Le recueil se termine par quelques poésies sur les enfants, quelques sonnets, une thrénodie sur John William Inchbold, et une charmante pièce lyrique intitulée _les Interprètes_:
Dans la pensée humaine toutes choses ont une habitation; nos jours rient, abaissent et allègent le passé, et ne trouvent aucune place qui dure. Mais la pensée et la foi sont choses trop puissantes pour que le temps puisse les entamer, quand une fois elles ont été rendues splendides par la parole ou sublimées par le chant. Le souvenir, alors même que le flux et le reflux du changement mobile se lasse de vieillesse, donne à la terre et aux cieux, par l'effet du chant et celui de l'âme, leur gloire.
Certainement, «dans l'intérêt du chant» nous aimerions l'oeuvre de M. Swinburne, et même nous ne pouvons ne pas l'aimer, tant il est un merveilleux artiste en musique.
Mais qu'y a-t-il d'âme?
Pour l'âme, nous devons chercher ailleurs.
Trois poètes nouveaux.[56]
[56] _Pall Mall Gazette_, 12 juillet 1889.
Les livres de poésie des jeunes écrivains sont d'ordinaire des billets qui ne sont jamais payés.
Néanmoins, on rencontre de temps en temps un volume si supérieur à la moyenne, qu'on résiste à grand'peine à la tentation attrayante de prophétiser étourdîment un bel avenir pour son auteur.
Le livre de M. Yeats: _Les Voyages d'Oisin_ est certainement un de ceux-là.
Ici nous trouvons un noble sujet noblement traité, la délicatesse de l'instinct poétique, et la richesse d'imagination.
Une bonne partie de l'oeuvre est inégale, peu soutenue, il faut le reconnaître.
M. Yeats n'essaie pas de dépasser Wordworth en enfance, nous sommes heureux de le dire, mais de temps à autre il réussit à «surpasser Keats en brillant» et il y a, çà et là, dans son livre des choses d'une étrange crudité, des endroits d'une recherche irritante.
Mais dans les meilleurs passages, il est excellent.
S'il n'a pas la grandiose simplicité de la facture épique, il a au moins quelque chose de la largeur de vision qui appartient au caractère épique.
Il ne diminue point la stature des grands héros de la mythologie celtique.
Il est très naïf, très primitif et parle de ses géants de l'air d'un enfant.
Voici un passage caractéristique du récit où Oisin revient de l'Île de l'oubli.
Et je suivis les bords de la mer, où tout est nu et gris, sable gris sur le vert des gazons, et sur les arbres imprégnés d'eau, qui suintent et penchent du côté de la terre, comme s'ils avaient hâte de partir, comme une armée de vieillards soupirant après le repos loin de la plainte des mers. Les flocons d'écume fuirent longtemps autour de moi; les vents fuirent loin de l'étendue emportant l'oiseau dans leurs plis, et je ne sus point, plongé dans mes pensées à l'écart, quand ils gelèrent l'étoffe sur mon corps comme une cuirasse fortement rivée, Car la Souvenance, dressant sa maigreur, gémit dans les portes de mon coeur, jusqu'à ce que chargeant les vents du matin, une odeur de foin fraîchement coupé, arriva, mon front s'inclina très bas, et mes larmes tombèrent comme des baies. Plus tard ce fut un son, à demi perdu dans le son d'un rivage lointain. C'était la grande barnacle qui appelait, et plus tard les bruns vents de la côte. Si j'étais comme je fus jadis, les fers d'or écrasant le sable et les coquillages, venant de la mer, comme le matin avec des lèvres rouges murmurant un chant, ne toussant pas, ma tête sur les genoux, et priant, et irrité contre les cloches, je ne laisserais à aucun saint sa tête sur son corps, lors même que ses terres seraient grandes et fortes.
M'éloignant des houles qui s'allumaient, je suivis un sentier de cheval, m'étonnant beaucoup de voir de tous côtés, faites de roseaux et de charpentes des églises surmontées d'une cloche, et le cairn sacré et la terre sans gardiens, et une petite et faible populace courbée, le pic et la bêche à la main.
Dans un ou deux endroits, la mélodie est fautive, la construction est parfois trop embrouillée, et le mot de populace du dernier vers est mal choisi, mais quand tout cela est dit, il est impossible de ne pas sentir dans ces stances la présence du véritable esprit poétique.
* * * * *
Une jeune dame, qui vise à «un chant qui surpasse le sens» et tente de reproduire le système de vers de Browning pour notre édification, paraîtra peut-être dans un état d'esprit inquiétant.
Mais l'oeuvre de Miss Caroline Fitz Gerald vaut mieux que sa tendance.
_Venetia Victrix_ est un beau poème à plus d'un point de vue.
L'histoire est étrange.
Un certain Vénitien, haïssant un des Dix qui commit une injustice envers lui, et identifiant son ennemi avec Venise même, abandonne sa ville natale et fait voeu de vouer son âme à l'Enfer plutôt que de faire un geste pour Venise.
Comme il s'éloigne de l'Adriatique la nuit, son vaisseau est arrêté par un calme soudain, et il voit une immense galère
où était assis comme des puissants conseillers, affranchis de tout et orgueilleux, les démons triomphants au milieu de leur flamme
et ils se dirigent vers Venise.
Il lui faut choisir entre sa perte et celle de sa cité.
Après une lutte, il prend le parti de se sacrifier à son téméraire serment.
Je montais. Mon cerveau avait produit une pensée, un espoir, un but. Et j'entendis le sifflement du désappointement furieux, enragé de manquer sa proie,--j'entendis le léchement de la flamme qui allait et venait à travers les figures blêmies, qui dardait avec colère ses langues aux hurlements des démons. Je levai haut cette croix, et criai: «A l'Enfer mon âme pour toujours, et à Dieu mon acte! Pourvu que Venise soit loin de danger, que cette vile argile aille où le destin l'entraîne». Et alors (quel rire hideux du démons en pleine possession, ardents à boire le vin d'une âme nouvelle, vin que n'ont point affaibli les larmes et qui retentissait comme le tonnerre de la ruine à mes oreilles) je tombai et n'entendis plus rien. Le pâle jour paraissait à travers les fenêtres du lazaret, lorsque je me réveillai une fois encore, me souvenant que peut-être je n'aurais plus la hardiesse de prier.
_Venetia Victrix_ est suivie d'_Ophélion_, curieuse pièce lyrique dont les personnages sont la Nuit, la Mort, l'Aurore et un savant.
C'est compliqué plutôt que musical, mais certains chants ont de la grâce, notablement celui qui débute ainsi!
Dame des cieux très pure et sainte, Artémis, rapide comme le daim qui fuit, glisse à travers les ténèbres comme une ombre d'argent, reflète ton front dans le lac solitaire.
* * * * *
Le volume de Miss Fitzgerald mérite certainement d'être lu.
Le petit livre de M. Richard Le Gallienne, _Volumes in-folio_, comme il l'intitule plaisamment, est plein de vers jolis, d'une fantaisie délicate.
Des vers comme les suivants:
Et soudain! la blanche face de l'aurore s'accusa comme celle d'un fantôme sur la vitre, un fantôme sanglotant parmi la pluie, ou comme une rose glacée, pâlie qui se redresse lentement de la pelouse,
font entendre, avec leur choix fantastique de métaphores une note agréable.
Il semble que présentement la muse de M. Le Gallienne se consacre tout entière au culte des livres et M. Le Gallienne lui-même est tout pénétré de traditions littéraires.
Il prend pour modèle Keats et cherche à reproduire quelque chose de la richesse du débordement d'images de Keats.
Il a une très-vive conscience de la source d'où vient son inspiration:
Des vers de moi! pourquoi demander une si pauvre chose, alors que j'ai pu cueillir sur les allées de jardins, l'offrande parfumée d'un souvenir ensoleillé, des fleurs qui ne meurent point, des blancs rameaux que rien ne flétrit?
Shakespeare m'a donné une rose anglaise, et Spenser du chèvrefeuille aussi doux que la rosée, on bien je vous aurais apporté de cette retraite rêveuse la fleur de la passion de Keats, ou le bleu mystique de la fleur étoilée, le chant de Shelley, ou j'aurais fait tomber l'or des lis de la Damoiselle Bénie ou dérobé du feu dans les plis écarlates des pavots de Swinburne...
Cependant, maintenant qu'il a joué son prélude avec tant de sensibilité et de grâce, nous ne doutons point qu'il n'aborde des thèmes plus vastes et des sujets plus nobles, et ne réalise l'espoir qu'il exprime dans cette strophe de six vers:
Car si par bonheur je venais à posséder quelque mélodie, j'en lancerais au loin les notes comme une mer irritée, pour balayer les édifices de la tyrannie, pour donner la liberté à l'amour, délivrer la foi de tout dogme, oh! que je voudrais emplir le vide de mon vers, et faire de mon pipeau d'avoine une trompette.
Un sage chinois[57].
[57] _Speaker_, 8 février 1890, à propos de _Chuang-Tzù mystique moraliste et réformateur social_, traduit du chinois par Herbert A. Giles.
Un éminent théologien d'Oxford fit un jour la remarque que sa seule objection contre le progrès moderne était que l'on progressait en avant au lieu d'aller à reculons. Cette vue séduisit tellement un certain artiste du monde des étudiants, qu'il se hâta d'écrire un article sur quelques analogies restées inaperçues entre le développement des idées et les mouvements du crabe marin commun.
Je suis certain que le _Speaker_ ne sera point soupçonné même par ses amis les plus enthousiastes de professer cette dangereuse hérésie de la marche à reculons.
Mais, je dois l'avouer franchement, j'en suis venu à conclure que je n'ai jamais rencontré depuis quelque temps de critique plus mordante de la vie moderne que celle qu'on trouve dans les écrits du savant Chuang-Tzù, récemment traduits en langue anglaise par M. Herbert Giles, Consul de sa Majesté à Tamsui.
La diffusion de l'éducation a sans doute rendu le nom de ce grand penseur familier au grand public, mais dans l'intérêt du petit nombre et des gens ultra-cultivés, je sens qu'il est de mon devoir de dire exactement qui il était et de donner une brève esquisse de ce qui caractérise sa philosophie.
Chuang-Tzù, dont il faut avoir bien soin d'écrire le nom, autrement qu'il ne se prononce, naquit dans le quatrième siècle avant Jésus-Christ, sur les bords du Fleuve Jaune, dans le Pays Fleuri, et l'on peut trouver encore de nos jours, sur les simples plateaux à thé et les modestes écrans de nos plus respectables intérieurs de la banlieue, des portraits de cet admirable sage assis sur le dragon volant de la contemplation.
L'honnête contribuable et sa florissante famille se sont certainement égayés maintes fois du front en forme de dôme du philosophe; ils ont ri de l'étrange perspective du paysage qui s'étend au-dessous de lui.
S'ils avaient réellement su qui il était, ils trembleraient. Car Chuang-Tzù passa sa vie à prêcher la grande religion de l'Inaction et à faire remarquer l'inutilité de toutes les choses utiles.
«Ne fais rien, et tout se fera» telle était la doctrine que lui légua son grand maître Lao-Tzù.
Résoudre l'action en pensée, et la pensée en abstraction, tel était son but criminel et transcendant.
Comme l'obscur philosophe de la spéculation grecque primitive, il croyait à l'identité des contraires.
Comme Platon, il était idéaliste, et il avait tout le mépris de l'idéaliste pour les systèmes utilitaires, il était mystique comme Denis, Scot, Érigène, Jacob Boehme.
Il tenait avec eux et avec Philon, que le but de la vie est de s'affranchir de la conscience de soi, et de devenir l'inconscient véhicule d'une illumination plus haute.
En fait, on peut dire que Chuang-Tzù a résumé en lui presque toutes les formes de la pensée métaphysique ou mystique, depuis Héraclite jusqu'à Hégel.
Il y avait aussi en lui quelque chose du quiétiste, et dans son culte du Rien, on peut dire jusqu'à un certain point, de ces étranges rêveurs de l'époque médiévale, qui comme Tauler et le Maître Eckart out adoré le _Purum Nihil_ et l'Abîme.
Les grandes classes moyennes du pays auxquelles, ainsi que chacun de nous le sait, nous devons toute notre prospérité, sinon notre civilisation, hausseront peut-être les épaules devant tout cela, et demanderont non sans une certaine dose de raison, quelle importance a pour eux l'identité des contraires, et pourquoi elles s'affranchiraient de la conscience d'elles-mêmes, qui est leur trait de caractère le plus marqué.
Mais Chuang-Tzù était quelque chose de plus qu'un métaphysicien et un illuminé: il cherchait à détruire la société, et ce qu'il y a de triste, c'est qu'il unit avec l'éloquence passionnée d'un Rousseau, le raisonnement scientifique d'un Herbert Spencer.
Il n'y a point de sentimentalisme en lui; il plaint les riches plus que les pauvres, si tant est qu'il plaigne quelqu'un, et la prospérité lui paraît chose aussi tragique que la souffrance.
Il n'a rien de la sympathie moderne pour les vaincus. Il ne propose pas davantage de recourir à des raisons morales pour décerner les prix à ceux qui arrivent les derniers dans la course.
C'est à la course même qu'il trouve à redire.
Quant à la sympathie active, qui de nos jours est devenue une profession pour tant de braves gens, il croit que vouloir faire du bien aux autres est une occupation aussi sotte que de battre du tambour dans une forêt, afin de retrouver un fuyard.
C'est dépenser de l'énergie en pure perte.
Voilà tout.
Au lieu d'être un individu profondément sympathique, on n'est, aux yeux de Chuang-Tzù, qu'un homme qui ne cesse de vouloir être un autre que soi-même, et qui dès lors se prive de la seule excuse par laquelle il puisse justifier son existence.
Oui, si incroyable que cela puisse paraître, ce curieux penseur, se tournait, avec un soupir de regret, vers un certain Âge d'or, où il n'existait ni examen de concours, ni assommants systèmes d'éducation, ni missionnaires, ni dîners à deux sous pour le peuple, ni Églises établies, ni Sociétés humanitaires, ni mornes conférences sur vos devoirs envers votre prochain, ni ennuyeux sermons sur quelque sujet que ce fût.
En ce temps idéal, nous dit-il, les gens s'aimaient entre eux, sans se douter de ce que c'est que la charité, sans écrire à ce propos dans les journaux.
Ils étaient probes, et pourtant ils ne publiaient jamais de livres sur l'Altruisme.
Comme chacun gardait pour soi ce qu'il savait, le monde échappait au fléau du scepticisme, et comme chacun gardait ses vertus pour soi, personne ne se mêlait des affaires d'autrui.
On passait sa vie simplement, paisiblement, et on se contentait de la nourriture et des vêtements qu'on pouvait se procurer.
On s'apercevait d'un district à l'autre; «on entendait dans l'un les chiens et les coqs de l'autre,» et pourtant les gens vieillissaient et mouraient sans jamais échanger de visites.
On ne jasait pas à propos de gens malins, on n'avait point d'éloges pour des gens honnêtes.
Le sentiment intolérable de l'obligation était inconnu; les actes de l'espèce humaine ne laissaient aucune trace, et ses affaires ne devenaient point une rangaine que transmettent à la postérité d'imbéciles historiens.
Ce fut un jour fâcheux que celui où apparut le Philanthrope, apportant avec lui la malfaisante idée du Gouvernement:
«C'est une certaine chose, dit Chuang-Tzù, que de laisser l'espèce humaine tranquille; il n'a jamais rien existé qui consiste à gouverner l'espèce humaine.»
Tous les genres de gouvernement sont mauvais.
Ils sont anti-scientifiques, parce qu'ils cherchent à modifier l'entourage naturel de l'homme.
Ils sont immoraux, parce qu'en intervenant chez l'individu, ils produisent la forme la plus agressive de l'égotisme.
Ils sont ignorants, parce qu'ils s'efforcent de répandre l'éducation.
Ils sont destructeurs d'eux-mêmes, parce qu'ils engendrent l'anarchie.
«Jadis, nous dit-il, l'Empereur Jaune fut le premier à faire en sorte que la charité et le devoir envers le prochain se mêlassent avec la bonté naturelle du coeur humain. En conséquence de cela, Yao et Shun s'usèrent les poils des jambes à se donner du mal pour nourrir leur peuple. Ils dérangèrent leur économie interne afin de faire de la place à des vertus artificielles. Ils épuisèrent leurs énergies à fabriquer des lois, et ce furent tout autant de fiascos.
Le coeur humain, poursuit notre philosophe, peut être ralenti par force ou surmené, mais dans l'un et l'autre cas, le dénoûement est fatal.»
Yao rendit le peuple trop heureux. Aussi celui-ci ne fut-il point satisfait.
Chieh le rendit trop misérable. Aussi fut-il mécontent.
Alors tout le monde se mit à raisonner sur la meilleure manière de raccommoder la société.
Il est parfaitement clair qu'il faut faire quelque chose, se dirent les gens les uns aux autres, et alors il y eut une ruée générale vers la science.
Les résultats furent si terribles que le Gouvernement d'alors dut introduire la Contrainte, et la conséquence fut que les hommes vertueux cherchèrent un refuge dans les cavernes des montagnes, pendant que les maîtres de l'état restaient à trembler dans les demeures des ancêtres.
Alors, comme toutes choses étaient dans un parfait chaos, les Réformateurs de la Société montèrent sur des estrades, et empêchèrent la façon d'échapper aux maux qu'eux et leurs systèmes avaient causés! Pauvres Réformateurs de Société!
«Ils ne connaissent point la honte, ils ne savent ce que c'est que de rougir.»
Tel est le verdict que rend sur eux Chuang-Tzù.
La question économique est aussi discutée copieusement par ce sage aux yeux en amande, et il écrit sur le fléau du capital en termes aussi éloquents que M. Hyndman.
Pour lui, l'origine du mal c'est l'accumulation de la richesse.
Elle rend violents les forts, malhonnêtes les faibles.
Elle crée le volereau et l'enferme dans une cage de bambou.
Elle crée le gros voleur et le met sur un trône de jade blanc.
Le capital est le père de la concurrence, et la concurrence c'est le gaspillage, aussi bien que la destruction de l'énergie.
La volonté de la nature, c'est le repos, la répétition et la paix.
La lassitude et la guerre sont les résultats d'une société artificielle fondée sur le capital, et plus cette société devient riche, plus elle s'enfonce en réalité dans la banqueroute, car elle n'a ni assez de récompenses pour les bons, ni assez de châtiments pour les méchants.
Il faut aussi se rappeler ceci, que les récompenses du monde dégradent un homme tout autant que les châtiments du monde.
Le siècle est pourri par son culte du succès.
Quant à l'éducation, la véritable sagesse ne peut être ni apprise, ni enseignée.
C'est un état d'esprit, auquel parvient celui qui vit en harmonie avec la nature.
La science est superficielle, si nous la comparons avec l'étendue de l'inconnu, et l'inconnu seul a de la valeur.
La société produit des coquins, et l'éducation rend un coquin plus malin qu'un autre.
C'est le seul résultat que puissent obtenir des Bureaux scolaires.
En outre, quelle importance philosophique pourrait bien avoir l'éducation, si elle aboutit simplement à rendre un homme différent de son voisin?
Nous arrivons en définitive à un chaos d'opinions, au doute universel; nous tombons dans la vulgaire habitude d'argumenter, et celui-là seul argumente, qui est perdu au point de vue intellectuel.
Voyez plutôt Hui-Tzu.
«C'était un homme à idées nombreuses. Les oeuvres rempliraient cinq chariots, mais ses doctrines étaient paradoxales».
Il disait qu'il y avait des plumes dans un oeuf, parce que le poussin a des plumes; qu'un chien pouvait être un mouton, parce que les noms sont arbitraires; qu'il y a un moment où une flèche au vol rapide n'est ni en mouvement, ni en repos; que si vous prenez un bâton d'un pied de long, et que vous le coupiez chaque jour en deux, vous n'arriverez jamais à la fin; qu'un cheval bai, et une vache brune font trois, parce que, pris séparément, ils sont deux; pris ensemble ils font un, et que un et deux font trois.
Il était pareil à un homme qui lutte de vitesse avec son ombre, qui fait du bruit pour qu'on n'entende pas l'écho.
C'était un taon très intelligent: voilà tout.
A quoi servait-il?
Naturellement, la moralité est une chose différente.
Elle passa de mode, dit Chuang-Tzù, quand on se met à moraliser.
On cessa d'être spontané et d'agir par intuition.
On devint prude et artificiel, aveugle au point d'avoir dans la vie un but défini.
Alors vinrent les Gouvernements et les Philanthropes, ces deux pestes du siècle.
Les premiers entreprirent de contraindre le peuple à être bon, et détruisirent ainsi la bonté naturelle de l'homme.
Les derniers étaient une bande d'agressifs touche-à-tout, qui mettaient le désordre partout où ils se montraient.
Ils portaient la stupidité jusqu'à avoir des principes, et ils étaient assez malheureux pour y conformer leur conduite.
Tous finirent mal et prouvèrent que l'altruisme universel donne des résultats aussi mauvais que l'égotisme universel.
Ils firent trébucher le peuple sur la charité et l'entravèrent de devoirs envers le prochain.
Ils débordaient à propos de musique et faisaient des embarras en fait de cérémonies.