Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890
Chapter 10
Alors le forgeron Ilmarinen, l'éternel artiste-forgeron, dans la fournaise, forgea un aigle avec le feu de l'antique savoir. Pour cet oiseau géant de magie il forgea des grilles de fer. Il lui fit le bec d'acier et de cuivre. Il s'asseoit lui-même sur l'aigle, sur le dos, entre les os des ailes, et parle en ces termes à sa créature. Il donne son ordre à l'oiseau de feu: «Puissant aigle, oiseau de beauté, dirige ton vol du côté où je t'enverrai, vers le fleuve Tuoni, noir comme le charbon, vers les profondeurs bleues du fleuve de la Mort. Saisis le puissant poisson de Mana. Empare-toi pour moi de ce monstre aquatique
Et la construction d'une barque par Wainamoinen est un des grands épisodes du poème:
Wainamoinen, vieux et habile, l'éternel faiseur de merveilles, construit son vaisseau avec enchantement, construit son bateau par art et magie. Avec la charpente que fournit le chêne, il en fait la quille et les flancs et le fond. Il chante une chanson et la charpente est jointe. Il en chante une seconde, et les flancs sont assemblés. Il chante une troisième fois, et les taquets de nages sont fixes rames et côtés et gouvernail façonnés, les côtés et les flancs unis ensemble. Maintenant il fait un pont au vaisseau magique. Il peint le bateau en bleu et écarlate, il orne avec de l'or le gaillard d'avant, il couvre la proue avec de l'argent fondu. Il lance à l'eau son magnifique vaisseau qui glisse sur les rouleaux faits de sapin. Maintenant il dresse les mâts en bois de pin, sur chaque mât les voiles de toile voiles bleues, et blanches et écarlates, tissées en un tissu le plus fin.
Tous les traits caractéristiques d'une antique et splendide civilisation se reflètent dans ce merveilleux poème, et l'admirable traduction de M. Crawford devrait rendre les merveilleux héros de Suomi aussi familiers, sinon plus chers à notre peuple, que les héros de la grande épopée ionienne.
Le Socialisme poétique[41].
[41] _Pall Mall Gazette_, 15 février 1889.
M. Stopford Brooke disait, il y a quelque temps, que le Socialisme et l'esprit socialiste donneraient à nos poètes des sujets plus nobles et plus élevés à chanter, élargiraient leurs sympathies, agrandiraient l'horizon de leur vision, et toucheraient, du feu et de l'ardeur d'une foi nouvelle, des lèvres qui, sans cela, resteraient silencieuses, des coeurs qui, sans cet évangile nouveau, resteraient froids.
Que gagne l'Art aux événements contemporains?
C'est toujours un problème attrayant, et un problème malaisé à résoudre.
Toutefois, il est certain que le Socialisme se met en marche bien équipé.
Il a ses poètes et ses peintres, ses conférenciers artistiques, ses caricaturistes malicieux, ses orateurs puissants, et ses écrivains habiles.
S'il échoue, ce ne sera point faute d'expression.
S'il réussit, son triomphe ne sera pas un triomphe de la simple force brutale.
La première chose qui frappe, quand on jette les yeux sur la liste de ceux qui ont fourni leur appoint aux _Chants du Travail_ de M. Edward Carpenter, c'est la curieuse variété de leurs professions respectives. Ce sont les grandes différences de position sociale qui existent entre eux. C'est cette étrange mêlée d'hommes qu'a réunis un moment une passion commune.
L'éditeur est un «conférencier scientifique».
A sa suite, viennent un drapier, un porteur, puis deux ex-maîtres d'Eton, deux bottiers, et ceux-ci à leur tour font place à un ex-Lord-Maire de Dublin, à un relieur, à un photographe, à un ouvrier sur acier, à une femme-auteur.
Dans une même page, nous trouvons un journaliste, un dessinateur, un professeur de musique; dans une autre, un employé de l'état, un mécanicien-ajusteur, un étudiant en médecine, un ébéniste et un ministre de l'Église d'Écosse.
Certes ce n'est point un mouvement banal qui peut réunir en une étroite fraternité des hommes de tendances aussi différentes, et si nous mentionnons parmi les poètes M. William Morris, et disons que M. Walter Crane a dessiné la couverture et le frontispice du livre, nous ne pouvons ne pas sentir, comme nous l'avons déjà dit, que le socialisme se met en marche bien équipé.
Quant aux chants eux-mêmes, certains d'entre eux, pour citer la préface de l'éditeur: «sont purement révolutionnaires; d'autres ont un ton chrétien. Il y en a qu'on pourrait qualifier de simplement matériels dans leurs tendances tandis que d'autres ont un caractère hautement idéal et visionnaire».
Voilà qui, en somme, promet beaucoup.
Cela montre que le Socialisme n'entend pas se laisser ligoter par un credo dur et ferme, ni se mouler dans une formule de fer.
Il accueille bien des natures multiformes.
Il n'en repousse aucune, il a de la place pour toutes.
Il possède l'attrait d'une merveilleuse personnalité.
Il s'adresse au coeur de l'un, au cerveau de l'autre, il attire celui-ci par sa haine de l'injustice, son voisin par sa foi en l'avenir, un troisième, peut-être par son amour de l'art, ou par son culte ardent pour un passé mort et enterré.
Et de cela, tout est bien. Car rendre les hommes socialistes n'est rien, mais humaniser le socialisme est une grande chose.
Ils ne sont pas d'une très haute valeur littéraire, ces poèmes qui ont été si adroitement mis en musique.
Ils sont faits pour être chantés, non pour être lus.
Ils sont rudes, directs, vigoureux.
Les airs sont entraînants et familiers, et on peut dire que la première cohue venue les gazouillerait aisément.
Les transpositions qu'on a faites sont très amusantes:
«C'était dans Trafalgar-Square» est mis sur l'air de: «C'était dans la baie de Trafalgar».
«Debout, peuple!» chanson très révolutionnaire, par M. John Gregory, bottier, et qui a pour refrain:
Debout, peuple, ou descendez dans votre tombe! Les lâches seront toujours esclaves,
doit se chanter sur l'air de _Rule Britannia_.
Le vieil air du _Vicaire de Bray_ accompagnera la nouvelle _Ballade de Loi et de l'Ordre_, qui néanmoins, n'est point du tout une ballade, et, sur celui de _Voici pour la timide fillette de quinze ans_, la démocratie de l'avenir lancera de sa voix tonnante une des compositions lyriques les plus fortes et les plus touchantes de M. T. D. Sullivan.
Il est clair que les Socialistes entendent faire marcher l'éducation musicale du peuple du même pas que son éducation dans la science politique, et sur ce point, comme sur tous les autres, ils semblent complètement exempts de toute préoccupation étroite, de tout préjugé conventionnel.
Mendelsohn est imité par Moody et Sankey:[42] La _Garde sur le Rhin_ figure côte à côte avec la _Marseillaise_.
[42] Moody, prédicateur et poète américain, que l'organiste Sankey accompagnait dans ses tournées.
_Lillibulero_ est un choeur de _Norma_; _John Brown_ et un air de la _Neuvième Symphonie_ de Beethoven leur sont tous également agréables.
Ils chantent l'hymne national dans la version de Shelley.
La _voix du labeur_ de M. William Morris, à la cadence fluide de «_Vous, rives et landes de Bonny Doon_». Victor Hugo parle quelque part du cri terrible «du tigre populaire» mais, il est évident, d'après le livre de M. Carpenter, que si jamais la Révolution éclatait en Angleterre, ce ne serait point en un rugissement inarticulé, mais plutôt en de charmantes chansons, en de gracieux couplets.
On gagnerait certainement au change.
Néron jouait du violon pendant que Rome brûlait, du moins à ce que disent des historiens inexacts, mais c'est pour bâtir une cité éternelle que les Socialistes de nos jours se sont occupés de faire de la musique et ils ont une entière confiance dans les instincts artistiques du peuple.
Ils disent que le peuple est brutal, qu'en lui sont mort les instincts de beauté. Si c'était vrai, honte à ceux qui le condamnent à la lutte désespérée pour le pain! Mais ils mentent en leur gorge, quand ils parlent ainsi Car le peuple a le coeur tendre, et une source profonde de beauté se cache sous la fièvre et la douleur aiguë de sa vie.
Voilà une stance prise dans une des poésies de ce volume, et le sentiment exprimé en ces mots domine partout.
La Réforme gagna beaucoup de terrain en employant les airs populaires de cantiques.
Les Socialistes paraissent décidés à conquérir la faveur du peuple par des moyens analogues. Mais ils feront bien d'être modestes dans leur attente.
Les murs de Thèbes s'élevèrent au son de la musique, et Thèbes fut une cité vraiment bien sotte.
Essais, par M. Brander Matthews[43].
[43] _Pall Mall Gazette_, 27 février 1889, à propos de _Plume et encre_
«Si vous tenez à ce que votre livre soit apprécié favorablement, faites vous une bonne réclame dans votre préface.»
Telle est la règle d'or formulée pour servir de guide aux auteurs par M. Brander Matthews dans un amusant essai sur l'art d'écrire une préface et mettant sa théorie en pratique, il annonce son volume comme «le plus intéressant et le plus instinctif de la décade.»
Amusant, il l'est certainement par endroits.
L'Essai sur le poker, par exemple, est écrit avec beaucoup de verve et d'agrément.
M. Proctor blâmait le poker par une raison assez triviale.
C'était pour lui une manière de mensonge, et autre raison plus sérieuse, il offrait des occasions très favorables pour tricher.
A vrai dire, la seule existence de ce jeu, en dehors des tapis-francs était, selon lui, «un des phénomènes les plus monstrueux de la civilisation américaine.»
M. Brander Matthews répond à ces graves accusations que _bluffer_ se réduit à la «_Suppressio veri_» et que cet acte exige du joueur une forte dose de courage physique.
Quant à l'acte de tricher, il soutient que le poker n'offre pas plus d'occasions pour l'exercice de cet art que le Whist ou l'Écarté, tout en admettant que l'attitude à prendre en face d'un adversaire dont la veine est indûment persistante, est celle de l'Allemand d'Amérique qui trouvant quatre as dans son jeu, était naturellement disposé à parier, quand il lui vint une idée soudaine:
--Qui a distribué les cartes? demanda-t-il.
--Jakey Einstein, lui répondit-on.
--Jakey Einstein! répéta-t-il en abattant son jeu. Alors je passe.
L'histoire de ce jeu paraîtra fort intéressante à tout amateur des cartes.
Ainsi que la plupart des produits franchement nationaux de l'Amérique, il semble avoir été importé de l'étranger, et on peut en suivre l'origine jusqu'à un jeu italien du quinzième siècle.
L'Euchre fut probablement acclimaté sur le Mississipi par les _voyageurs_ canadiens.
C'est une forme du jeu français de _triomphe_.
Un citoyen du Kentucky, désirant dire à ses fils quelques mots d'avis pour leur conduite future dans la vie, les convoqua autour de son lit de mort et leur parla ainsi:
--Mes gars, quand vous descendrez le fleuve jusqu'à la Nouvelle-Orléans, méfiez-vous d'un certain jeu appelé le Yucker, où le valet est plus fort que l'as. Ce n'est pas chrétien.
Et cet avis donné, il s'allongea et mourut en paix.
Et c'était à l'Euchre que jouaient ces deux gentlemen, à bord d'un bateau sur le Mississipi, quand un spectateur, scandalisé de la fréquence avec laquelle un des joueurs tournait le valet, prit la liberté d'avertir l'autre joueur que le gagnant prenait les cartes de dessous.
Ce à quoi le perdant, sûr de savoir se défendre, répondit d'un ton bourru:
--Bah! je suppose bien qu'il le fait. C'est son tour de donner.
Le chapitre sur l'_Antiquité des mots pour rire_ avec sa proposition d'une exposition internationale de plaisanteries, est des plus remarquables.
Une exposition de ce genre, comme le remarque M. Matthews, aurait du moins pour effet de détruire tout ce qui reste d'autorité au bon vieux dicton d'après lequel il n'existe au monde que trente-huit bonnes plaisanteries et que trente-sept ne peuvent être dites devant des dames et la section rétrospective serait d'un grand secours pour tout folkloriste digne de ce nom.
Car la plupart des bonnes histoires de notre temps appartiennent en réalité au folklore, sont des mythes survivants, des échos du passé.
Les deux proverbes américains bien connus: «Nous avons eu un enfer de temps» et «que l'autre marche» sont l'un et l'autre suivis jusqu'à leur origine par M. Matthews.
Le premier se retrouve dans les lettres de Walpole, le second dans une histoire que le Pogge raconte à un habitant de Pérouse qui s'en allait, l'air mélancolique, parce qu'il ne pouvait pas payer ses dettes: «_Va! Stulte_, lui fut-il conseillé, laissez l'inquiétude à vos créanciers.»
Même la brillante riposte faite par M. Evart quand on lui dit que Washington avait une fois lancé un dollar au delà du Pont Naturel en Virginie: «En ces temps-là un dollar allait bien plus loin que de nos jours» paraît descendre en ligne directe d'une spirituelle remarque de Foote, quoique dans ce cas, nous préférions le fils au père.
L'_Essai sur le français tel que le parlent ceux qui ne parlent pas français_ est aussi écrit d'une façon très fine d'ailleurs. Sur tous les sujets, excepté en littérature, M. Matthews mérite d'être lu.
En littérature et sur les sujets littéraires, il est certainement tout à fait piteux.
L'_Essai sur l'Éthique du plagiat_, avec son pénible effort pour réhabiliter M. Rider Haggard, et les sottes remarques sur l'admirable article de Poë, au sujet de «M. Longfellow et autres plagiaires» est extrêmement terne et banal, et dans le laborieux parallèle qu'il établit entre M. Frédéric Locker et M. Austin Dobson, l'auteur de _Plume et Encre_ montre qu'il est absolument dépourvu de toute vraie faculté critique, de toute finesse de tact pour discerner entre les vers courants de société et l'oeuvre exquise d'un très-parfait artiste en poésie.
Nous ne trouvons point mauvais que M. Matthews compare M. Locker et M. Du Maurier, M. Dobson ou M. Randolph Caldecott, et M. Edwin Abbey.
Ces sortes de comparaisons, si elles sont très sottes, ne font aucun mal.
En fait, elles ne signifient rien, et selon toute apparence, on ne veut pas qu'elles aient une portée.
D'autre part, nous sommes réellement tenus de protester contre les efforts de M. Matthews pour confondre la poésie de Piccadilly avec la poésie du Parnasse.
Nous dire, par exemple que le vers de M. Dobson «n'a point la clarté condensée, ni la vigueur incisive de M. Locker» est vraiment trop mauvais, même pour de la critique transatlantique.
Pour peu qu'on se pique de se connaître en littérature on se gardera de rapprocher ces deux noms.
M. Locker a écrit quelques agréables _vers de société_, quelques bagatelles rimées à mettre en musique, admirablement bien faites pour les albums de dames et les _magazines_.
Mais citer pêle-mêle Herrick, Suckling et M. Austin Dobson, c'est chose absurde.
Herrick n'est point un poète.
D'autre part, M. Dobson, a produit des pièces absolument classiques dans leur exquise beauté de forme.
Rien qui ait plus de perfection artistique en son genre que les _Vers à une jeune Grecque_ n'a été écrit de notre temps.
Ce petit poème restera dans les mémoires, aussi longtemps qu'y restera _Thyrsis_ et _Thyrsis_ ne sera jamais oublié.
Tous deux ont ce caractère de distinction qui est si rare en ces jours de violence, d'exagération et de rhétorique.
Certes, quand on avance comme le fait M. Matthews que les pièces de M. Dobson appartiennent à «la littérature forte», on dit une chose ridicule.
Elles ne visent point à la force et elles ne la réalisent point.
Elles ont d'autres qualités, et dans leur sphère délicatement circonscrite, elles n'ont point de rivales contemporaines; il n'en est même aucune qui se place au second rang après elles.
Mais M. Matthews ne s'effraye de rien et s'évertue à traîner M. Locker en dehors de Piccadilly, où il était tout à fait dans son élément, et à le planter sur le Parnasse, où il n'a pas le droit de prendre place, où il ne réclamerait point une place.
Il loue son oeuvre avec le zèle étourdi d'un commissaire-priseur éloquent.
Ces vers d'une grande banalité, et même d'une légère vulgarité, _sur un Crâne humain_:
Il a peut-être contenu (pour émettre au hasard quelques idées), ton cerveau, o Eliza Fry! ou celui de Baron Byron; l'esprit de Nell Gwynne, ou du docteur Watts. Deux bardes qu'on cite. Deux sirènes philanthropes. Mais, j'espère, cela s'entend bien, qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, qu'ils aient été adorés ou détestés, l'être qui posséda ce crâne ne fut pas tout à fait aussi bon, ni tout à fait aussi mauvais que bien des gens l'ont affirmé.
Ces vers-là lui paraissent «avoir de la gaîté et de l'éclat» «être pleins d'un humour agréable,» et il faut «y relever deux choses en particulier: l'individualité et la franchise de l'expression.»
Individualité, franchise d'expression! Nous nous demandons quel est pour M. Matthews le sens de ces mots.
M. Locker n'a pas de chance avec son lourdaud d'admirateur américain.
Comme il doit rougir en lisant ce panégyrique pesant!
Il faut dire que M. Matthews lui-même a du moins un accès de remords d'avoir tenté de mettre l'oeuvre de M. Locker à côté de l'oeuvre de M. Dobson, mais comme il arrive après les accès de remords, cela n'aboutit à rien.
Dès la page suivante, nous l'entendons se plaindre de ce que le vers de M. Dobson n'a point la «clarté condensée» et la «vigueur incisive» de celui de M. Locker.
M. Matthews devait s'en tenir à ses ingénieux articles de journaux sur l'_Euchre_, le Poker, le mauvais français et les plaisanteries d'antan.
Sur ces sujets-là, il sait «écrire des choses drôles» selon sa propre expression.
Il écrit aussi «des choses drôles» sur la littérature, mais la drôlerie n'est pas tout à fait aussi amusante.
Le dernier livre de M. William Morris[44].
[44] _Pall Mall Gazette_, 2 mars 1889. _A propos du Récit sur la maison des Wolfings et toutes les familles de la Marche_.
Le dernier livre de M. Morris est, d'un bout à l'autre, une pure oeuvre d'art, et la distance même qui sépare son style du commun langage et des intérêts terre à terre de notre temps, donne à tout le récit une étrange beauté, un charme qui n'a rien de familier.
Il est écrit dans un mélange de prose et de vers, comme le «cante fable» du moyen âge et nous conte l'histoire de la maison des Wolfings dans ses luttes contre les légionnaires de Rome qui pénétraient alors dans la Germanie du Nord.
C'est une sorte de Saga, et le langage dans lequel est écrite cette épopée populaire, comme nous pourrions la nommer, rappelle la dignité, la franchise antique de notre langue anglaise d'il y a quatre siècles.
A un point de vue artistique, on peut la qualifier un essai pour se replacer par un effort conscient dans le milieu d'un siècle plus ancien, qui aurait plus de fraîcheur.
Les tentatives de ce genre ne sont point chose rare dans l'histoire de l'art.
C'est d'un sentiment analogue que sont sortis le mouvement préraphaélite de nos jours et la tendance archaïque de la sculpture grecque à son époque postérieure.
Quand le résultat est beau, le procédé est justifié. Les cris aigus, de ceux qui s'obstinent à réclamer une absolue modernité comme une prétendue nécessité, ne sauraient prévaloir contre la valeur d'une oeuvre qui possède l'incomparable excellence du style.
Il est certain que l'oeuvre de M. Morris possède cette excellence.
Ses belles harmonies, ses riches cadences créent chez le lecteur cet esprit sans lequel son esprit ne peut être interprété, éveillent en lui quelque chose du caractère romanesque, et le tirant de son propre siècle le placent dans un rapport meilleur et plus vivant avec les grands chefs-d'oeuvre de tous les temps.
C'est chose mauvaise pour un siècle que de regarder sans cesse dans l'art pour y trouver son image.
Il est bon que de temps à autre, on nous donne une oeuvre noblement imaginative en sa méthode et purement artistique dans son but.
En lisant le récit de M. Morris avec ses belles alternances de vers et de prose, avec sa façon merveilleuse de traiter les sujets de roman et d'aventures, nous ne pouvons nous soustraire à la sensation d'être transportés aussi loin de la fiction ignoble que nous le sommes des faits ignobles de notre temps.
Nous respirons un air plus pur, nous avons des rêves d'une époque où la vie avait quelque chose de poétique qui lui était propre, où elle était simple, imposante et complète.
L'intérêt tragique de _La Maison des Wolfings_ se concentre autour de Thiodolf, le grand héros de la tribu.
La déesse, dont il est aimé, lui donne, au moment où il va livrer bataille aux Romains, un haubert magique auquel est attaché un étrange destin: celui qui le portera sera invulnérable, mais il causera la perte de son pays.
Thiodolf découvre ce secret et rapporte le haubert à Soleil des Bois,--ainsi se nomme-t-elle,--et préfère sa propre mort à la ruine de sa cause.
Ainsi finit l'histoire.
Mais M. Morris a toujours mieux aimé le roman que la tragédie, et place le développement de l'action au-dessus de la concentration de la passion.
Son récit est semblable à une vieille et splendide tapisserie toute pleine de personnages imposants et enrichie de détails délicats et charmants.
L'impression, qu'elle laisse en nous, n'est point celle d'une figure centrale qui domine l'ensemble, mais plutôt d'un magnifique dessin, auquel tout est subordonné, et par lequel tout acquiert une signification durable.
C'est le tableau d'ensemble de la vie primitive, qui exerce une réelle fascination.
Ce qui, entre d'autres mains n'aurait été que de l'archéologie est transformé ici par un instinct artistique vivant, nous est présenté sous un aspect merveilleux, mais humain, et plein d'un intérêt élevé.
Il semble que le monde ancien revient à la vie pour nous charmer.
Il est difficile de donner par la simple citation une idée adéquate d'une oeuvre aussi considérable, achevée avec autant de perfection qu'elle a été conçue.
Cependant, voici un passage qui peut servir comme spécimen de sa valeur narrative.
C'est la description de la visite faite par Thiodolf au Soleil des Bois.
La lumière de la lune s'épandait à grands flots sur le gazon découvert, et la rosée tombait, en cette heure la plus froide de la nuit, et la terre exhalait un doux parfum: toute la demeure était alors endormie. En aucun des bruits ne se reconnaissait le bruit d'une créature, si ce n'est que de la prairie lointaine arrivait le mugissement d'une vache qui avait perdu son veau, et qu'une chouette blanche voletait près des rebords du toit, jetant son cri sauvage, pareil à la raillerie d'un éclat de rire maintenant silencieux.
Thiodolf se dirigea vers le bois et marcha sans s'arrêter à travers les noisetiers clairsemés, passa de là dans la masse dense des bouleaux, dont le tronc se dressait lisse et argenté, haut, compacte. En allant ainsi, il avait l'air de quelqu'un qui suit un sentier familier, bien qu'aucun sentier ne fût marqué, jusqu'à ce que la lumière lunaire fût entièrement éteinte par le toit serré du feuillage; et cependant aucun homme n'était capable d'aller par là malgré l'obscurité, sans s'apercevoir qu'il avait au-dessus de lui une voûte verte.
Il avançait toujours en dépit des ténèbres et vit enfin devant lui une faible lueur, qui devint de plus en plus brillante. Il parvint alors à une petite clairière où reparaissait le gazon, un gazon bien peu épais, parce que bien peu de lumière du soleil y arrivait, tant étaient serrés les hauts arbres des alentours.
Thiodolf ne leva pas un instant les yeux vers le ciel, ni vers les arbres, en parcourant le sol semé de cosses, que formait la pelouse, mais ses yeux regardaient droit devant lui, vers le point qui formait le centre de la pelouse.