Derniers Contes

Chapter 9

Chapter 93,676 wordsPublic domain

Soupçons terribles en effet; mais destinée plus terrible encore! On peut affirmer sans hésitation, qu'il n'y a pas d'événement plus terriblement propre à inspirer le comble de la détresse physique et morale que d'être enterré vivant. L'oppression intolérable des poumons--les exhalaisons suffocantes de la terre humide--le contact des vêtements de mort collés à votre corps--le rigide embrassement de l'étroite prison--la noirceur de la nuit absolue--le silence ressemblant à une mer qui vous engloutit--la présence invisible, mais palpable du ver vainqueur--joignez à tout cela la pensée qui se reporte à l'air et au gazon qui verdit sur votre tête, le souvenir des chers amis qui voleraient à votre secours s'ils connaissaient votre destin, l'assurance qu'ils n'en seront _jamais_ informés--que votre lot sans espérance est celui des vrais morts--toutes ces considérations, dis-je, portent avec elles dans le coeur qui palpite encore une horreur intolérable qui fait pâlir et reculer l'imagination la plus hardie. Nous ne connaissons pas sur terre de pareille agonie--nous ne pouvons rêver rien d'aussi hideux dans les royaumes du dernier des enfers. C'est pourquoi tout ce qu'on raconte à ce sujet offre un intérêt si profond--intérêt, toutefois, qui, en dehors de la terreur mystérieuse du sujet, repose essentiellement et spécialement sur la conviction où nous sommes de la _vérité_ des choses racontées. Ce que je vais dire maintenant relève de ma propre connaissance, de mon expérience positive et personnelle.

Pendant plusieurs années j'ai été sujet à des attaques de ce mal singulier que les médecins se sont accordés à appeler la catalepsie, à défaut d'un terme plus exact. Quoique les causes tant immédiates que prédisposantes de ce mal, quoique ses diagnostics mêmes soient encore à l'état de mystère, ses caractères apparents sont assez bien connus. Ses variétés ne semblent guère que des variétés de degré. Quelquefois le patient ne reste qu'un jour, ou même moins longtemps encore, dans une espèce de léthargie excessive. Il a perdu la sensibilité, et est extérieurement sans mouvement, mais les pulsations du coeur sont encore faiblement perceptibles; il reste quelques traces de chaleur; une légère teinte colore encore le centre des joues; et si nous lui appliquons un miroir aux lèvres, nous pouvons découvrir une certaine action des poumons, action lourde, inégale et vacillante. D'autres fois, la crise dure des semaines entières,--même des mois; et dans ce cas, l'examen le plus scrupuleux, les épreuves les plus rigoureuses des médecins ne peuvent arriver à établir quelque distinction sensible entre l'état du patient, et celui que nous considérons comme l'état de mort absolue. Ordinairement il n'échappe à l'ensevelissement prématuré, que grâce à ses amis qui savent qu'il est sujet à la catalepsie, grâce aux soupçons qui sont la suite de cette connaissance, et, par dessus tout, à l'absence sur sa personne de tout symptôme de décomposition. Les progrès de la maladie sont, heureusement, graduels. Les premières manifestations, quoique bien marquées, sont équivoques. Les accès deviennent successivement de plus en plus distincts et prolongés. C'est dans cette gradation qu'est la plus grande sécurité contre l'inhumation. L'infortuné, dont la _première_ attaque revêtirait les caractères extrêmes, ce qui se voit quelquefois, serait presque inévitablement condamné à être enterré vivant.

Mon propre cas ne différait en aucune particularité importante des cas mentionnés dans les livres de médecine. Quelquefois, sans cause apparente, je tombais peu à peu dans un état de demi-syncope ou de demi-évanouissement; et je demeurais dans cet état sans douleur, sans pouvoir remuer, ni même penser, mais conservant une conscience obtuse et léthargique de ma vie et de la présence des personnes qui entouraient mon lit, jusqu'à ce que la crise de la maladie me rendît tout à coup à un état de sensation parfaite. D'autres fois j'étais subitement et impétueusement atteint. Je devenais languissant, engourdi, j'avais des frissons, des étourdissements, et me sentais tout d'un coup abattu. Alors, des semaines entières, tout était vide pour moi, noir et silencieux; un néant remplaçait l'univers. C'était dans toute la force du terme un total anéantissement. Je me réveillais, toutefois, de ces dernières attaques peu à peu et avec une lenteur proportionnée à la soudaineté de l'accès. Aussi lentement que point l'aurore pour le mendiant sans ami et sans asile, errant dans la rue pendant une longue nuit désolée d'hiver, aussi tardive pour moi, aussi désirée, aussi bienfaisante la lumière revenait à mon âme.

A part cette disposition aux attaques, ma santé générale paraissait bonne; et je ne pouvais m'apercevoir qu'elle était affectée par ce seul mal prédominant, à moins de considérer comme son effect une idiosyncrasie qui se manifestait ordinairement pendant mon sommeil. En me réveillant, je ne parvenais jamais à reprendre tout de suite pleine et entière possession de mes sens, et je restais toujours un certain nombre de minutes dans un grand égarement et une profonde perplexité; mes facultés mentales en général, mais surtout ma mémoire, étant absolument en suspens.

Dans tout ce que j'endurais ainsi il n'y avait pas de souffrance physique, mais une infinie détresse morale. Mon imagination devenait un véritable charnier. Je ne parlais que «de vers, de tombes et d'épitaphes.» Je me perdais dans des songeries de mort, et l'idée d'être enterré vivant ne cessait d'occuper mon cerveau. Le spectre du danger auquel j'étais exposé me hantait jour et nuit. Le jour, cette pensée était pour moi une torture, et la nuit, une agonie. Quand l'affreuse obscurité se répandait sur la terre, l'horreur de cette pensée me secouait--me secouait comme le vent secoue les plumes d'un corbillard. Quand la nature ne pouvait plus résister au sommeil, ce n'était qu'avec une violente répulsion que je consentais à dormir--car je frissonnais en songeant qu'à mon réveil, je pouvais me trouver l'habitant d'une tombe. Et lorsqu'enfin je succombais au sommeil, ce n'était que pour être emporté dans un monde de fantômes, au dessus duquel, avec ses ailes vastes et sombres, couvrant tout de leur ombre, planait seule mon idée sépulcrale.

Parmi les innombrables et sombres cauchemars qui m'oppressèrent ainsi en rêves, je ne rappellerai qu'une seule vision. Il me sembla que j'étais plongé dans une crise cataleptique plus longue et plus profonde que d'ordinaire. Tout à coup je sentis tomber sur mon front une main glacée, et une voix impatiente et mal articulée murmura à mon oreille ce mot: «Lève-toi!»

Je me dressai sur mon séant. L'obscurité était complète. Je ne pouvais voir la figure de celui qui m'avait réveillé; je ne pouvais me rappeler ni l'époque à laquelle j'étais tombé dans cette crise, ni l'endroit où je me trouvais alors couché. Pendant que, toujours sans mouvement, je m'efforçais péniblement de rassembler mes idées, la main froide me saisit violemment le poignet, et le secoua rudement, pendant que la voix mal articulée me disait de nouveau:

«Lève-toi! Ne t'ai-je pas ordonné de te lever?»

«Et qui es-tu?» demandai-je.

«Je n'ai pas de nom dans les régions que j'habite», reprit la voix, lugubrement. «J'étais mortel, mais je suis un démon. J'étais sans pitié, mais je suis plein de compassion. Tu sens que je tremble. Mes dents claquent, pendant que je parle, et cependant ce n'est pas du froid de la nuit--de la nuit sans fin. Mais cette horreur est intolérable. Comment peux-tu dormir en paix? Je ne puis reposer en entendant le cri de ces grandes agonies. Les voir, c'est plus que je ne puis supporter. Lève-toi! Viens avec moi dans la nuit extérieure, et laisse-moi te dévoiler les tombes. N'est-ce pas un spectacle lamentable?--Regarde.»

Je regardai; et la figure invisible, tout en me tenant toujours par le poignet, avait fait ouvrir au grand large les tombes de l'humanité, et de chacune d'elles sortit une faible phosphorescence de décomposition, qui me permit de pénétrer du regard les retraites les plus secrètes, et de contempler les corps enveloppés de leur linceul, dans leur triste et solennel sommeil en compagnie des vers! Mais hélas! ceux qui dormaient d'un vrai sommeil étaient des millions de fois moins nombreux que ceux qui ne dormaient pas du tout. Il se produisit un léger remuement, puis une douloureuse et générale agitation; et des profondeurs des fosses sans nombre il venait un mélancolique froissement de suaires; et parmi ceux qui semblaient reposer tranquillement, je vis qu'un grand nombre avaient plus ou moins modifié la rigide et incommode position dans laquelle ils avaient été cloués dans leur tombe. Et pendant que je regardais, la voix me dit encore: «N'est-ce pas, oh! n'est-ce pas une vue pitoyable?» Mais avant que j'aie pu trouver un mot de réponse, le fantôme avait cessé de me serrer le poignet; les lueurs phosphorescentes expirèrent, et les tombes se refermèrent tout à coup avec violence, pendant que de leurs profondeurs sortait un tumulte de cris désespérés, répétant: «N'est-ce pas--ô Dieu! n'est-ce pas une vue bien pitoyable?»

Ces apparitions fantastiques qui venaient m'assaillir la nuit étendirent bientôt jusque sur mes heures de veille leur terrifiante influence. Mes nerfs se détendirent complètement, et je fus en proie à une horreur perpétuelle. J'hésitai à aller à cheval, à marcher, à me livrer à un exercice qui m'eût fait sortir de chez moi. De fait, je n'osais plus me hasarder hors de la présence immédiate de ceux qui connaissaient ma disposition à la catalepsie, de peur que, tombant dans un de mes accès habituels, je ne fusse enterré avant qu'on ait pu constater mon véritable état. Je doutai de la sollicitude, de la fidélité de mes plus chers amis.

Je craignais que, dans un accès plus prolongé que de coutume, ils ne se laissassent aller à me regarder comme perdu sans ressources. J'en vins au point de m'imaginer que, vu la peine que je leur occasionnais, ils seraient enchantés de profiter d'une attaque très prolongée pour se débarrasser complètement de moi. En vain essayèrent-ils de me rassurer par les promesses les plus solennelles. Je leur fis jurer par le plus sacré des serments que, quoi qu'il pût arriver, ils ne consentiraient à mon inhumation, que lorsque la décomposition de mon corps serait assez avancée pour rendre impossible tout retour à la vie; et malgré tout, mes terreurs mortelles ne voulaient entendre aucune raison, accepter aucune consolation.

Je me mis alors à imaginer toute une série de précautions soigneusement élaborées. Entre autres choses, je fis retoucher le caveau de famille, de manière à ce qu'il pût facilement être ouvert de l'intérieur. La plus légère pression sur un long levier prolongé bien avant dans le caveau faisait jouer le ressort des portes de fer. Il y avait aussi des arrangements pris pour laisser libre entrée à l'air et à la lumière, des réceptacles appropriés pour la nourriture et l'eau, à la portée immédiate du cercueil destiné à me recevoir. Ce cercueil était chaudement et moëlleusement matelassé, et pourvu d'un couvercle arrangé sur le modèle de la porte, c'est-à-dire muni de ressorts qui permissent au plus faible mouvement du corps de le mettre en liberté. De plus j'avais fait suspendre à la voûte du caveau une grosse cloche, dont la corde devait passer par un trou dans le cercueil, et être attachée à l'une de mes mains. Mais, hélas! que peut la vigilance contre notre destinée! Toutes ces sécurités si bien combinées devaient être impuissantes à sauver des dernières agonies un malheureux condamné à être enterré vivant!

Il arriva un moment--comme cela était déjà arrivé--où, sortant d'une inconscience totale, je ne recouvrai qu'un faible et vague sentiment de mon existence. Lentement--à pas de tortue--revenait la faible et grise lueur du jour de l'intelligence. Un malaise engourdissant. La sensation apathique d'une douleur sourde. L'absence d'inquiétude, d'espérance et d'effort.

Puis, après un long intervalle, un tintement dans les oreilles; puis, après un intervalle encore plus long, une sensation de picotement ou de fourmillement aux extrémités; puis une période de quiétude voluptueuse qui semble éternelle, et pendant laquelle mes sentiments en se réveillant essaient de se transformer en pensée; puis une courte rechute dans le néant, suivie d'un retour soudain. Enfin un léger tremblotement de paupières, et immédiatement après, la secousse électrique d'une terreur mortelle, indéfinie, qui précipite le sang en torrents des tempes au coeur.

Puis le premier effort positif pour penser, la première tentative de souvenir. Succès partiel et fugitif. Mais bientôt la mémoire recouvre son domaine, au point que, dans une certaine mesure, j'ai conscience de mon état. Je sens que je ne me réveille pas d'un sommeil ordinaire. Je me souviens que je suis sujet à la catalepsie. Et bientôt enfin, comme par un débordement d'océan, mon esprit frémissant est submergé par la pensée de l'unique et effroyable danger--l'unique idée spectrale, envahissante.

Pendant les quelques minutes qui suivirent ce cauchemar, je restai sans mouvement. Je ne me sentais pas le courage de me mouvoir. Je n'osais pas faire l'effort nécessaire pour me rendre compte de ma destinée; et cependant il y avait quelque chose dans mon coeur qui me murmurait que _c'était vrai_. Le désespoir--un désespoir tel qu'aucune autre espèce de misère n'en peut inspirer à un être humain--le désespoir seul me poussa après une longue irrésolution à soulever les lourdes paupières de mes yeux. Je les soulevai. Il faisait noir--tout noir. Je reconnus que l'accès était passé. Je reconnus que ma crise était depuis longtemps terminée. Je reconnus que j'avais maintenant recouvré l'usage de mes facultés visuelles.--Et cependant il faisait noir--tout noir--l'intense et complète obscurité de la nuit qui ne finit jamais.

J'essayai de crier, mes lèvres et ma langue desséchées se murent convulsivement à la fois dans cet effort;--mais aucune voix ne sortit des cavernes de mes poumons, qui, oppressées comme sous le poids d'une montagne, s'ouvraient et palpitaient avec le coeur, à chacune de mes pénibles et haletantes aspirations.

Le mouvement de mes mâchoires dans l'effort que je fis pour crier me montra qu'elles étaient liées, comme on le fait d'ordinaire pour les morts. Je sentis aussi que j'étais couché sur quelque chose de dur, et qu'une substance analogue comprimait rigoureusement mes flancs. Jusque-là je n'avais pas osé remuer aucun de mes membres;--mais alors je levai violemment mes bras, qui étaient restés étendus les poignets croisés. Ils heurtèrent une substance solide, une paroi de bois, qui s'étendait au dessus de ma personne, et n'était pas séparée de ma face de plus de six pouces. Je ne pouvais plus en douter, je reposais bel et bien dans un cercueil.

Cependant au milieu de ma misère infinie l'ange de l'espérance vint me visiter;--je songeai à mes précautions si bien prises. Je me tordis, fis mainte évolution spasmodique pour ouvrir le couvercle; il ne bougea pas. Je tâtai mes poignets pour y chercher la corde de la cloche; je ne trouvai rien. L'espérance s'enfuit alors pour toujours, et le désespoir--un désespoir encore plus terrible--régna triomphant; car je ne pouvais m'empêcher de constater l'absence du capitonnage que j'avais si soigneusement préparé; et soudain mes narines sentirent arriver à elles l'odeur forte et spéciale de la terre humide. La conclusion était irrésistible. Je n'étais pas dans le caveau. J'avais sans doute eu une attaque hors de chez moi--au milieu d'étrangers;--quand et comment, je ne pus m'en souvenir; et c'étaient eux qui m'avaient enterré comme un chien--cloué dans un cercueil vulgaire--et jeté profondément, bien profondément, et pour toujours, dans une fosse ordinaire et sans nom.

Comme cette affreuse conviction pénétrait jusqu'aux plus secrètes profondeurs de mon âme, une fois encore j'essayai de crier de toutes mes forces; et dans cette seconde tentative je réussis. Un cri prolongé, sauvage et continu, un hurlement d'agonie retentit à travers les royaumes de la nuit souterraine.

«Holà! Holà! vous, là-bas!» dit une voix rechignée.

«Que diable a-t-il donc?» dit un second.

«Voulez-vous bien finir?» dit un troisième.

«Qu'avez-vous donc à hurler de la sorte comme une chatte amoureuse?» dit un quatrième. Et là-dessus je fus saisi et secoué sans cérémonie pendant quelques minutes par une escouade d'individus à mauvaise mine. Ils ne me réveillèrent pas--car j'étais parfaitement éveillé quand j'avais poussé ce cri--mais ils me rendirent la pleine possession de ma mémoire.

Cette aventure se passa près de Richmond, en Virginie. Accompagné d'un ami, j'étais allé à une partie de chasse et nous avions suivi pendant quelques milles les rives de James River. A l'approche de la nuit, nous fûmes surpris par un orage. La cabine d'un petit sloop à l'ancre dans le courant, et chargé de terreau, était le seul abri acceptable qui s'offrît à nous. Nous nous en accommodâmes, et passâmes la nuit abord. Je dormis dans un des deux seuls hamacs de l'embarcation--et les hamacs d'un sloop de soixante-dix tonnes n'ont pas besoin d'être décrits. Celui que j'occupai ne contenait aucune espèce de literie. La largeur extrême était de dix-huit pouces; et la distance du fond au pont qui le couvrait exactement de la même dimension. J'éprouvai une extrême difficulté à m'y faufiler. Cependant, je dormis profondément; et l'ensemble de ma vision--car ce n'était ni un songe, ni un cauchemar--provint naturellement des circonstances de ma position--du train ordinaire de ma pensée, et de la difficulté, à laquelle j'ai fait allusion, de recueillir mes sens, et surtout de recouvrer ma mémoire longtemps après mon réveil. Les hommes qui m'avaient secoué étaient les gens de l'équipage du sloop, et quelques paysans engagés pour le décharger. L'odeur de terre m'était venue de la cargaison elle-même. Quant au bandage de mes mâchoires, c'était un foulard que je m'étais attaché autour de la tête à défaut de mon bonnet de nuit accoutumé.

Toutefois, il est indubitable que les tortures que j'avais endurées égalèrent tout à fait, sauf pour la durée, celles d'un homme réellement enterré vif. Elles avaient été épouvantables--hideuses au delà de toute conception. Mais le bien sortit du mal; leur excès même produisit en moi une révulsion inévitable. Mon âme reprit du ton, de l'équilibre. Je voyageai à l'étranger. Je me livrai à de vigoureux exercices. Je respirai l'air libre du ciel. Je songeai à autre chose qu'à la mort. Je laissai de côté mes livres de médecine. Je brûlai _Buchan_. Je ne lus plus les _Pensées Nocturnes_--plus de galimatias sur les cimetières, plus de contes terribles _comme celui-ci_. En résumé je devins un homme nouveau, et vécus en homme. A partir de cette nuit mémorable, je dis adieu pour toujours à mes appréhensions funèbres, et avec elles s'évanouit la catalepsie, dont peut-être elles étaient moins la conséquence que la cause.

Il y a certains moments où, même aux yeux réfléchis de la raison, le monde de notre triste humanité peut ressembler à un enfer; mais l'imagination de l'homme n'est pas une Carathis pour explorer impunément tous ses abîmes. Hélas! Il est impossible de regarder cette légion de terreurs sépulcrales comme quelque chose de purement fantastique; mais, semblable aux démons qui accompagnèrent Afrasiab dans son voyage sur l'Oxus, il faut qu'elle dorme ou bien qu'elle nous dévore--il faut la laisser reposer ou nous résigner à mourir.

BON-BON

Quand un bon vin meuble mon estomac, Je suis plus savant que Balzac, Plus sage que Pibrac; Mon bras seul, faisant l'attaque De la nation cosaque, La mettrait au sac; De Charon je passerais le lac En dormant dans son bac; J'irais au fier Esque, Sans que mon coeur fit tic ni tac, Présenter du tabac.

_Vaudeville français._

Que Pierre Bon-Bon ait été un _restaurateur_ de capacités peu communes, personne de ceux qui, pendant le règne de .... fréquentaient le petit café dans le cul-de-sac Le Fèbvre à Rouen, ne voudrait, j'imagine, le contester. Que Pierre Bon-Bon ait été, à un égal degré, versé dans la philosophie de cette époque, c'est, je le présume, quelque chose encore de plus difficile à nier. Ses _pâtés de foie_ étaient sans aucun doute immaculés; mais quelle plume pourrait rendre justice à ses _Essais sur la nature_--à ses _Pensées sur l'âme_--à ses _Observations sur l'esprit_? Si ses _fricandeaux_ étaient inestimables, quel littérateur du jour n'aurait pas payé une _Idée de Bon-Bon_ le double de ce qu'il aurait donné de tout l'étalage de toutes les _Idées_ de tout le reste des savants? Bon-Bon avait fouillé des bibliothèques que nul autre n'avait fouillées,--il avait lu plus de livres qu'on ne pourrait s'en faire une idée,--il avait compris plus de choses qu'aucun autre n'eût jamais conçu la possibilité d'en comprendre: et quoique au temps où il florissait, il ne manquât pas d'auteurs à Rouen pour affirmer «que ses écrits ne l'emportaient ni en pureté sur l'Académie, ni en profondeur sur le Lycée»--quoique, (remarquez bien ceci) ses doctrines ne fussent généralement pas comprises du tout, il ne s'ensuivait nullement qu'elles fussent difficiles à comprendre. Ce n'est que leur évidence absolue, je crois, qui détermina plusieurs personnes à les considérer comme abstruses. C'est à Bon-Bon--n'allons pas plus loin--c'est à Bon-Bon que Kant lui-même doit la plus grande partie de sa métaphysique. Bon-Bon il est vrai, n'était ni un Platonicien, ni, à strictement parler, un Aristotélicien--et il n'était pas homme, comme le moderne Leibnitz, à perdre les heures précieuses qui pouvaient être employées à l'invention d'une fricassée, et par une facile transition, à l'analyse d'une sensation, en tentatives frivoles pour réconcilier l'éternelle dissension de l'eau et de l'huile dans les discussions morales. Pas du tout. Bon-Bon était ionique--Bon-Bon était également italique. Il raisonnait _à priori_, il raisonnait aussi _à posteriori_. Ses idées étaient innées--ou autre chose. Il avait foi en George de Trébizonde--il avait foi aussi en Bessarion. Bon-Bon était avant tout un Bon-Boniste.

J'ai parlé des capacités de notre philosophe, en tant que _restaurateur_. Je ne voudrais cependant pas qu'un de mes amis allât s'imaginer, qu'en remplissant de ce côté ses devoirs héréditaires, notre héros n'estimait pas à leur valeur leur dignité et leur importance. Bien loin de là. Il serait impossible de dire de laquelle de ces deux professions il était le plus fier. Dans son opinion, les facultés de l'intellect avaient une liaison très étroite avec les capacités de l'estomac. Je ne suis pas éloigné de croire qu'il était assez à ce sujet de l'avis des Chinois, qui soutiennent que l'âme a son siège dans l'abdomen. En tout cas, pensait-il, les Grecs avaient raison d'employer le même mot pour l'esprit et le diaphragme[59]. En lui attribuant cette opinion, je ne veux pas insinuer qu'il avait un penchant à la gloutonnerie, ni autre charge sérieuse au préjudice du métaphysicien. Si Pierre Bon-Bon avait ses faibles--et quel est le grand homme qui n'en ait pas mille?--si Pierre Bon-Bon, dis-je, avait ses faibles, c'étaient des faibles de fort peu d'importance--des défauts, qui, dans d'autres tempéraments, auraient plutôt pu passer pour des vertus. Parmi ces faibles, il en est un tout particulier, que je n'aurais même pas mentionné dans son histoire, s'il n'y avait pas joué un rôle prédominant, et ne faisait pour ainsi dire une saillie du plus _haut relief_ sur le fond uni de son caractère général:--Bon-Bon ne pouvait laisser échapper une occasion de faire un marché.