Chapter 8
Il y a un vieux dicton, qui n'en est pas moins vrai pour cela, c'est que l'argent n'est rien en comparaison de la santé. Je trouvais que les exigences de la profession étaient trop grandes pour mon état de santé délicate; et finissant par m'apercevoir que les coups reçus m'avaient défiguré au point que mes amis, quand ils me rencontraient dans la rue, ne reconnaissaient plus du tout Peter Profit, je conclus que je n'avais rien de mieux à faire que de m'occuper dans un autre genre. Je songeai donc à travailler dans _la Boue_, et j'y travaillai pendant plusieurs années.
Le plus grand inconvénient de cette occupation, c'est que trop de gens se prennent d'amour pour elle, et que par conséquent la concurrence est excessive. Le premier ignorant venu qui s'aperçoit qu'il n'a pas assez d'étoffe pour faire son chemin comme Annonce-ambulante, ou comme compère de l'Offusque-l'oeil, ou comme chair à pâté, s'imagine qu'il réussira parfaitement comme travailleur dans la _Boue_.
Mais il n'y a jamais eu d'idée plus erronée que de croire qu'on n'a pas besoin de cervelle pour ce métier. Surtout, on ne peut rien faire en ce genre sans méthode. Je n'ai opéré, il est vrai qu'en détail; mais grâce à mes vieilles habitudes de _système_, tout marcha sur des roulettes. Je choisis tout d'abord mon carrefour, avec le plus grand soin, et je n'ai jamais donné dans la ville un coup de balai ailleurs que _là_. J'eus soin, aussi, d'avoir sous la main une jolie petite flaque de boue, que je pusse employer à la minute. A l'aide de ces moyens, j'arrivai à être connu comme un homme de confiance; et, laissez-moi vous le dire, c'est la moitié du succès, dans le commerce. Personne n'a jamais manqué de me jeter un sou, et personne n'a traversé mon carrefour avec des pantalons propres. Et, comme on connaissait parfaitement mes habitudes en affaires, personne n'a jamais essayé de me tromper. Du reste, je ne l'aurais pas souffert. Comme je n'ai jamais trompé personne, je n'aurais pas toléré qu'on se jouât de moi. Naturellement je ne pouvais empêcher les fraudes des chaussées. Leur érection m'a causé un préjudice ruineux. Toutefois ce ne sont pas là des individus, mais des corporations--et des corporations--cela est bien connu--n'ont ni coups de pied à craindre quelque part, ni âme à damner.
Je faisais de l'argent dans cette affaire, lorsque, un jour de malheur, je me laissai aller à me perdre dans l'_Eclaboussure-du-chien_--quelque chose d'analogue, mais bien moins respectable comme profession. Je m'étais posté dans un endroit excellent, un endroit central, et j'avais un cirage et des brosses première qualité. Mon petit chien était tout engraisse, et parfaitement dégourdi. Il avait été longtemps dans le commerce, et, je puis le dire, il le connaissait à fond. Voici quel était notre procédé ordinaire: Pompey, après s'être bien roulé dans la boue, s'asseyait sur son derrière à la porte d'une boutique, et attendait qu'il vînt un dandy en bottes éblouissantes. Alors il allait à sa rencontre, et se frottait une ou deux fois à ses Wellingtons. Sur quoi le dandy jurait par tous les diables, et cherchait des yeux un cire-bottes. J'étais là, bien en vue, avec mon cirage et mes brosses. C'était l'affaire d'une minute, et j'empochais un sixpence. Cela alla assez bien pendant quelque temps--de fait, je n'étais pas cupide, mais mon chien l'était. Je lui cédais le tiers de mes profits, mais il voulut avoir la moitié. Je ne pus m'y résoudre--nous nous querellâmes et nous séparâmes.
Je m'essayai ensuite pendant quelque temps à _moudre de l'orgue_, et je puis dire que j'y réussis assez bien. C'est un genre d'affaires fort simple, qui va de soi, et ne demande pas des aptitudes spéciales. Vous prenez un moulin à musique à un seul air, et vous l'arrangez de manière à ouvrir le mouvement d'horlogerie, et vous lui donnez trois ou quatre bons coups de marteau. Vous ne pouvez vous imaginer combien cette opération améliore l'harmonie et l'effet de l'instrument. Cela fait, vous n'avez qu'à marcher devant vous avec le moulin sur votre dos, jusqu'à ce que vous aperceviez une enseigne de tanneur dans la rue, et quelqu'un qui frappe habillé de peau de daim. Alors vous vous arrêtez, avec la mine d'un homme décidé à rester là et à moudre jusqu'au jour du jugement dernier. Bientôt une fenêtre s'ouvre, et quelqu'un vous jette un sixpence en vous priant de vous taire et de vous en aller, etc ... Je sais que quelques mouleurs[57] d'orgue ont réellement consenti à déguerpir pour cette somme, mais pour moi, je trouvais que la mise de fonds était trop importante pour me permettre de m'en aller à moins d'un shilling.
Je m'adonnai assez longtemps à cette occupation; mais elle ne me satisfit pas complètement, et finalement je l'abandonnai. La vérité est que je travaillais avec un grand désavantage: je n'avais pas d'âne--et les rues en Amérique sont si boueuses, et la cohue démocratique si encombrante, et ces scélérats d'enfants si terribles!
Je fus pendant quelques mois sans emploi; mais je réussis enfin, sous le coup de la nécessité, à me procurer une situation dans la _Poste-Farce_. Rien de plus simple que les devoirs de cette profession, et ils ne sont pas sans profit. Par exemple:--De très bon matin j'avais à faire mon paquet de fausses lettres. Je griffonnais ensuite à l'intérieur quelques lignes--sur le premier sujet venu qui me semblait suffisamment mystérieux--signant toutes les lettres Tom Dobson, ou Bobby Tompkins, ou autre nom de ce genre. Après les avoir pliées, cachetées et revêtues de faux timbres--Nouvelle-Orléans, Bengale, Botany Bay, ou autre lieu fort éloigné,--je me mettais en train de faire ma tournée quotidienne, comme si j'étais le plus pressé du monde. Je m'adressais toujours aux grosses maisons pour délivrer les lettres et recevoir le port. Personne n'hésite à payer le port d'une lettre--surtout un double port--les gens sont si bêtes!--et j'avais tourné le coin de la rue avant qu'on ait eu le temps d'ouvrir les lettres. Le grand inconvénient de cette profession c'est qu'il me fallait marcher beaucoup et fort vite, et varier souvent mon itinéraire. Et puis, j'avais de sérieux scrupules de conscience. Je ne puis entendre dire qu'on a abusé de l'innocence des gens--et c'était pour moi un supplice d'entendre de quelle façon toute la ville chargeait de ses malédictions Tom Dobson et Bobby Tompkins. Je me lavai les mains de l'affaire et lâchai tout de dégoût.
Ma huitième et dernière spéculation fut l'_Elevage des Chats_. J'ai trouvé là un genre d'affaires très agréable et très lucratif, et pas la moindre peine. Le pays, comme on le sait, était infesté de chats,--si bien que pour s'en débarrasser on avait fait une pétition signée d'une foule de noms respectables, présentée à la Chambre dans sa dernière et mémorable session. L'assemblée, à cette époque, était extraordinairement bien informée, et après avoir promulgué beaucoup d'autres sages et salutaires institutions, couronna le tout par la loi sur les chats. Dans sa forme primitive, cette loi offrait une prime pour tant de _têtes_ de chats (quatre sous par tête); mais le Sénat parvint à amender cette clause importante, et à substituer le mot _queues_ au mot _têtes_. Cet amendement était si naturel et si convenable que la Chambre l'accepta à l'unanimité.
Aussitôt que le gouverneur eut signé le bill, je mis tout ce que j'avais dans l'achat de Toms et de Tabbies[58]. D'abord, je ne pus les nourrir que de souris (les souris sont à bon marché); mais ils remplirent le commandement de l'Ecriture d'une façon si merveilleuse, que je finis par comprendre que ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'être libéral, et ainsi je leur accordai huîtres et tortues. Leurs queues, au taux législatif, me procurent aujourd'hui un honnête revenu; car j'ai découvert une méthode avec laquelle, sans avoir recours à l'huile de Macassar, je puis arriver à quatre coupes par an. Je fus enchanté de découvrir aussi, que ces animaux s'habituaient bien vite à la chose, et préféraient avoir la queue coupée qu'autrement. Je me considère donc comme un homme arrivé, et je suis en train de marchander un séjour de plaisance sur l'Hudson.
L'ENSEVELISSEMENT PRÉMATURÉ
Il y a certains thèmes d'un intérêt tout à fait empoignant, mais qui sont trop complètement horribles pour devenir le sujet d'une fiction régulière. Ces sujets-là, les purs romanciers doivent les éviter, s'ils ne veulent pas offenser ou dégouter. Ils ne peuvent convenablement être mis en oeuvre, que s'ils sont soutenus et comme sanctifiés par la sévérité et la majesté de la vérité. Nous frémissons, par exemple, de la plus poignante des «voluptés douloureuses» au récit du passage de la Bérésina, du tremblement de terre de Lisbonne, du massacre de la Saint-Barthélemy, ou de l'étouffement des cent vingt-trois prisonniers dans le trou noir de Calcutta. Mais dans ces récits, c'est le fait--c'est-à-dire la réalité--la vérité historique qui nous émeut. En tant que pures inventions, nous ne les regarderions qu'avec horreur.
Je viens de citer quelques-unes des plus frappantes et des plus fameuses catastrophes dont l'histoire fasse mention; mais c'est autant leur étendue que leur caractère, qui impressionne si vivement notre imagination. Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur, que j'aurais pu, dans le long et magique catalogue des misères humaines, choisir beaucoup d'exemples individuels plus remplis d'une véritable souffrance qu'aucune de ces vastes catastrophes collectives. La vraie misère--le comble de la douleur--est quelque chose de particulier, non de général. Si l'extrême de l'horreur dans l'agonie est le fait de l'homme unité, et non de l'homme en masse--remercions-en la miséricorde de Dieu!
Etre enseveli vivant, c'est à coup sûr la plus terrible des extrémités qu'ait jamais pu encourir une créature mortelle.
Que cette extrémité soit arrivée souvent, très souvent, c'est ce que ne saurait guère nier tout homme qui réfléchit. Les limites qui séparent la vie de la mort sont tout au moins indécises et vagues. Qui pourra dire où l'une commence et où l'autre finit? Nous savons qu'il y a des cas d'évanouissement, où toute fonction apparente de vitalité semble cesser entièrement, et où cependant cette cessation n'est, à proprement parler, qu'une pure suspension--une pause momentanée dans l'incompréhensible mécanisme de notre vie. Au bout d'un certain temps, quelque mystérieux principe invisible remet en mouvement les ressorts enchantés et les roues magiciennes. La corde d'argent n'est pas détachée pour toujours, ni la coupe d'or irréparablement brisée. Mais en attendant, où était l'âme?
Mais en dehors de l'inévitable conclusion _a priori_, que telles causes doivent produire tels effets--et que par conséquent ces cas bien connus de suspension de la la vie doivent naturellement donner lieu de temps en temps à des inhumations prématurées--en dehors, dis-je, de cette considération, nous avons le témoignage direct de l'expérience médicale et ordinaire, qui démontre qu'un grand nombre d'inhumations de ce genre ont réellement eu lieu. Je pourrais en rapporter, si cela était nécessaire, une centaine d'exemples bien authentiques.
Un de ces exemples, d'un caractère fort remarquable, et dont les circonstances peuvent être encore fraîches dans le souvenir de quelques-uns de mes lecteurs, s'est présenté il n'y a pas longtemps dans la ville voisine de Baltimore, et y a produit une douloureuse, intense et générale émotion. La femme d'un de ses plus respectables citoyens--un légiste éminent, membre du Congrès,--fut atteinte subitement d'une inexplicable maladie, qui défia complètement l'habileté des médecins. Après avoir beaucoup souffert, elle mourut, ou fut supposée morte. Il n'y avait aucune raison de supposer qu'elle ne le fût pas. Elle présentait tous les symptômes ordinaires de la mort. La face avait les traits pincés et tirés. Les lèvres avaient la pâleur ordinaire du marbre. Les yeux étaient ternes. Plus aucune chaleur. Le pouls avait cessé de battre. On garda pendant trois jours le corps sans l'ensevelir, et dans cet espace de temps il acquit une rigidité de pierre. On se hâta alors de l'enterrer, vu l'état de rapide décomposition où on le supposait.
La dame fut déposée dans le caveau de famille, et rien n'y fut dérangé pendant les trois années suivantes. Au bout de ces trois ans, on ouvrit le caveau pour y déposer un sarcophage.--Quelle terrible secousse attendait le mari qui lui-même ouvrit la porte! Au moment où elle se fermait derrière lui, un objet vêtu de blanc tomba avec fracas dans ses bras. C'était le squelette de sa femme dans son linceul encore intact.
Des recherches minutieuses prouvèrent évidemment qu'elle était ressuscitée dans les deux jours qui suivirent son inhumation,--que les efforts qu'elle avait faits dans le cercueil avaient déterminé sa chute de la saillie sur le sol, où en se brisant il lui avait permis d'échapper à la mort. Une lampe laissée par hasard pleine d'huile dans le caveau fut trouvée vide; elle pouvait bien, cependant avoir été épuisée par l'évaporation. Sur la plus élevée des marches qui descendaient dans cet horrible séjour, se trouvait un large fragment du cercueil, dont elle semblait s'être servi pour attirer l'attention en en frappant la porte de fer. C'est probablement au milieu de cette occupation qu'elle s'évanouit, ou mourut de pure terreur; et dans sa chute, son linceul s'embarrassa à quelque ouvrage en fer de l'intérieur. Elle resta dans cette position et se putréfia ainsi, toute droite.
L'an 1810, un cas d'inhumation d'une personne vivante arriva en France, accompagné de circonstances qui prouvent bien que la vérité est souvent plus étrange que la fiction. L'héroïne de l'histoire était une demoiselle Victorine Lafourcade, jeune fille d'illustre naissance, riche, et d'une grande beauté. Parmi ses nombreux prétendants se trouvait Julien Bossuet, un pauvre littérateur ou journaliste de Paris. Ses talents et son amabilité l'avaient recommandé à l'attention de la riche héritière, qui semble avoir eu pour lui un véritable amour. Mais son orgueil de race la décida finalement à l'évincer, pour épouser un monsieur Renelle, banquier, et diplomate de quelque mérite. Une fois marié, ce monsieur la négligea, ou peut-être même la maltraita brutalement. Après avoir passé avec lui quelques années misérables, elle mourut--ou au moins son état ressemblait tellement à la mort, qu'on pouvait s'y méprendre. Elle fut ensevelie--non dans un caveau,--mais dans une fosse ordinaire dans son village natal. Désespéré, et toujours brûlant du souvenir de sa profonde passion, l'amoureux quitte la capitale et arrive dans cette province éloignée où repose sa belle, avec le romantique dessein de déterrer son corps et de s'emparer de sa luxuriante chevelure. Il arrive à la tombe. A minuit il déterre le cercueil, l'ouvre, et se met à détacher la chevelure, quand il est arrêté, en voyant s'entr'ouvrir les yeux de sa bien-aimée.
La dame avait été enterrée vivante. La vitalité n'était pas encore complètement partie, et les caresses de son amant achevèrent de la réveiller de la léthargie qu'on avait prise pour la mort. Celui-ci la porta avec des transports frénétiques à son logis dans le village. Il employa les plus puissants révulsifs que lui suggéra sa science médicale. Enfin, elle revint à la vie. Elle reconnut son sauveur, et resta avec lui jusqu'à ce que peu à peu elle eût recouvré ses premières forces. Son coeur de femme n'était pas de diamant; et cette dernière leçon d'amour suffit pour l'attendrir. Elle en disposa en faveur de Bossuet. Elle ne retourna plus vers son mari, mais lui cacha sa résurrection, et s'enfuit avec son amant en Amérique. Vingt ans après, ils rentrèrent tous deux en France, dans la persuasion que le temps avait suffisamment altéré les traits de la dame, pour qu'elle ne fût plus reconnaissable à ses amis. Ils se trompaient; car à la première rencontre monsieur Renelle reconnut sa femme et la réclama. Elle résista; un tribunal la soutint dans sa résistance, et décida que les circonstances particulières jointes au long espace de temps écoulé, avaient annulé, non seulement au point de vue de l'équité, mais à celui de la légalité, les droits de son époux.
Le «Journal Chirurgical» de Leipsic--périodique de grande autorité et de grand mérite, que quelque éditeur américain devrait bien traduire et republier--rapporte dans un de ses derniers numéros un cas analogue vraiment terrible.
Un officier d'artillerie, d'une stature gigantesque et de la plus robuste santé, ayant été jeté à bas d'un cheval intraitable, en reçut une grave contusion à la tête, qui le rendit immédiatement insensible. Le crâne était légèrement fracturé, mais on ne craignait aucun danger immédiat. On lui fit avec succès l'opération du trépan. On le saigna, on employa tous les autres moyens ordinaires en pareil cas. Cependant, peu à peu, il tomba dans un état d'insensibilité de plus en plus désespéré, si bien qu'on le crut mort.
Comme il faisait très chaud, on l'ensevelit avec une précipitation indécente dans un des cimetières publics. Les funérailles eurent lieu un jeudi. Le dimanche suivant, comme d'habitude, grande foule de visiteurs au cimetière; et vers midi, l'émotion est vivement excitée, quand on entend un paysan déclarer qu'étant assis sur la tombe de l'officier, il avait distinctement senti une commotion du sol, comme si quelqu'un se débattait sous terre. D'abord on n'attacha que peu d'attention au dire de cet homme; mais sa terreur évidente, et son entêtement à soutenir son histoire produisirent bientôt sur la foule leur effet naturel. On se procura des bêches à la hâte, et le cercueil qui était indécemment à fleur de terre, fut si bien ouvert en quelques minutes que la tête du défunt apparut. Il avait toutes les apparences d'un mort, mais il était presque dressé dans son cercueil, dont il avait, à force de furieux efforts, en partie soulevé le couvercle.
On le transporta aussitôt à l'hospice voisin, où l'on déclara qu'il était encore vivant, quoique en état d'asphyxié. Quelques heures après il revenait à la vie, reconnaissait ses amis, et parlait dans un langage sans suite des agonies qu'il avait endurées dans le tombeau.
De son récit il résulta clairement qu'il avait dû avoir la conscience de son état pendant plus d'une heure après son inhumation, avant de tomber dans l'insensibilité. Son cercueil était négligemment rempli d'une terre excessivement poreuse, ce qui permettait à l'air d'y pénétrer. Il avait entendu les pas de la foule sur sa tête, et avait essayé de se faire entendre à son tour. C'était ce bruit de la foule sur le sol du cimetière, disait-il, qui semblait l'avoir réveillé d'un profond sommeil, et il n'avait pas plus tôt été réveillé, qu'il avait eu la conscience entière de l'horreur sans pareille de sa position.
Ce malheureux, raconte-t-on, se rétablissait, et était en bonne voie de guérison définitive, quand il mourut victime de la charlatanerie des expériences médicales. On lui appliqua une batterie galvanique, et il expira tout à coup dans une de ces crises extatiques que l'électricité provoque quelquefois.
A propos de batterie galvanique, il me souvient d'un cas bien connu et bien extraordinaire, dans lequel on en fit l'expérience pour ramener à la vie un jeune attorney de Londres, enterré depuis deux jours. Ce fait eut lieu en 1831, et souleva alors dans le public une profonde sensation.
Le patient, M. Edward Stapleton, était mort en apparence d'une fièvre typhoïde, accompagnée de quelques symptômes extraordinaires, qui avaient excité la curiosité des médecins qui le soignaient. Après son décès apparent, on requit ses amis d'autoriser un examen du corps _post mortem_; mais ils s'y refusèrent. Comme il arrive souvent en présence de pareils refus, les praticiens résolurent d'exhumer le corps et de le disséquer à loisir en leur particulier. Ils s'arrangèrent sans peine avec une des nombreuses sociétés de déterreurs de corps qui abondent à Londres; et la troisième nuit après les funérailles le prétendu cadavre fut déterré de sa bière enfouie à huit pieds de profondeur, et déposé dans le cabinet d'opérations d'un hôpital privé.
Une incision d'une certaine étendue venait d'être pratiquée dans l'abdomen quand, à la vue de la fraîcheur et de l'état intact des organes, on s'avisa d'appliquer au corps une batterie électrique. Plusieurs expériences se succédèrent, et les effets habituels se produisirent, sans autres caractères exceptionnels que la manifestation, à une ou deux reprises, dans les convulsions, de mouvements plus semblables que d'ordinaire à ceux de la vie.
La nuit s'avançait. Le jour allait poindre, on jugea expédient de procéder enfin à la dissection. Un étudiant, particulièrement désireux d'expérimenter une théorie de son cru, insista pour qu'on appliquât la batterie à l'un des muscles pectoraux. On fit au corps une violente échancrure, que l'on mit précipitamment en contact avec un fil, quand le patient, d'un mouvement brusque, mais sans aucune convulsion, se leva de la table, marcha au milieu de la chambre, regarda péniblement autour de lui pendant quelques secondes, et se mit à parler. Ce qu'il disait était inintelligible; mais les mots étaient articulés, et les syllabes distinctes. Après quoi, il tomba lourdement sur le plancher.
Pendant quelques moments la terreur paralysa l'assistance; mais l'urgence de la circonstance lui rendit bientôt sa présence d'esprit. Il était évident que M. Stapleton était vivant, quoique évanoui. Les vapeurs de l'éther le ramenèrent à la vie; il fut rapidement rendu à la santé et à la société de ses amis--à qui cependant on eut grand soin de cacher sa résurrection, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de rechute à craindre. Qu'on juge de leur étonnement--de leur transport!
Mais ce qu'il y a de plus saisissant dans cette aventure, ce sont les assertions de M. Stapleton lui-même. Il déclare qu'il n'y a pas eu un moment où il ait été complètement insensible--qu'il avait une conscience obtuse et vague de tout ce qui lui arriva, à partir du moment où ses médecins le déclarèrent _mort_, jusqu'à celui où il tomba évanoui sur le plancher de l'hospice. «Je suis vivant», telles avaient été les paroles incomprises, qu'il avait essayé de prononcer, en reconnaissant que la chambre où il se trouvait était un cabinet de dissection.
Il serait aisé de multiplier ces histoires; mais je m'en abstiendrai; elles ne sont nullement nécessaires pour établir ce fait, qu'il y a des cas d'inhumations prématurées. Et quand nous venons à songer combien rarement, vu la nature du cas, il est en notre pouvoir de les découvrir, il nous faut bien admettre, qu'elles peuvent arriver souvent sans que nous en ayons connaissance. En vérité, il arrive rarement qu'on remue un cimetière, pour quelque dessein que ce soit, dans une certaine étendue, sans qu'on n'y trouve des squelettes dans des postures faites pour suggérer les plus terribles soupçons.