Derniers Contes

Chapter 7

Chapter 73,851 wordsPublic domain

Dans la première émotion du moment, la dame songe à disparaître sur-le-champ. Après y avoir pensé deux fois, cependant, elle ouvre sa bourse et s'exécute. C'est là, dis-je, une filouterie mesquine--car il faut que la moitié de la somme empruntée soit payée au monsieur qui a eu la peine d'insulter la dame, et d'être rossé par dessus le marché pour l'avoir insultée.

Autre filouterie mesquine, mais toujours scientifique. Le filou s'approche du comptoir d'une taverne et demande deux cordes de tabac. On les lui donne, quand tout à coup après les avoir rapidement examinées, il se met à dire:

«Ce tabac n'est pas de mon goût. Reprenez-le et donnez-moi à la place un verre de grog.»

Le grog servi et avalé, le filou gagne la porte pour s'en aller. Mais la voix du tavernier l'arrête:

«Je crois, monsieur, que vous avez oublié de payer votre grog.»

«Payer mon grog!--Ne vous ai-je pas donné le tabac en retour? Que vous faut-il de plus?»

«Mais, s'il vous plaît, monsieur je ne me souviens pas que vous ayez payé le tabac.»

«Que voulez-vous dire par là, coquin?--Ne vous ai-je pas rendu votre tabac? Attendez-vous que je vous paie ce que je n'ai pas pris?

«Mais, monsieur,» dit le marchand, ne sachant plus que dire, «mais, monsieur...»

«Il n'y a pas de mais qui tienne, monsieur,» interrompt le filou, faisant semblant d'entrer dans une grande colère, et fermant la porte avec violence derrière lui, «il n'y a pas de mais qui tienne, nous connaissons vos tours d'escamotage.»

Voici encore une très habile filouterie, qui se recommande surtout par sa simplicité. Une bourse a été perdue; et celui qui l'a perdue fait insérer dans les journaux du jour un avertissement accompagné d'une description très détaillée.

Aussitôt notre filou de copier les détails de l'avertissement, en changeant l'en-tête, la phraséologie générale, et l'adresse. Par exemple, l'original, long et verbeux, porte cet en-tête: «Un portefeuille perdu!» et invite à déposer l'argent, quand on l'aura trouvé, au n° 1 de Tom Street.

La copie est brève; elle porte en tête ce seul mot «perdu» et indique le n° 2 ou le n° 3 de Harry ou Dick Street, comme l'endroit où l'on peut voir le propriétaire. Cette copie est insérée au moins dans cinq ou six journaux du jour, de telle sorte qu'elle ne paraisse que peu d'heures après l'original. Dût-elle tomber sous les yeux de celui qui a perdu la bourse, c'est à peine s'il pourrait se douter qu'elle a quelque rapport avec son infortune. Mais naturellement, il y a cinq ou six chances contre une que celui qui l'aura trouvée se présente à l'adresse donnée par le filou plutôt qu'à celle du légitime propriétaire. Le filou paie la récompense, met l'argent dans sa poche et file.

Voici une filouterie qui a beaucoup d'analogie avec la précédente. Une dame du grand _ton_ a laissé glisser dans la rue une bague de diamant d'un prix exceptionnel. Elle offre à celui qui la retrouvera quarante ou cinquante dollars de récompense--elle fait dans son annonce une description détaillée de la pierre et de sa monture, et déclare qu'elle paiera _instantanément_ la récompense promise à celui qui la rapportera au n° tant, dans telle avenue, sans lui poser la moindre question. Un jour ou deux après, la dame étant absente de son logis, on sonne au n° tant dans l'avenue indiquée. Une servante paraît; l'inconnu demande la dame de la maison; en apprenant qu'elle est absente, il s'étonne et manifeste le plus poignant regret. C'est une affaire d'importance qui concerne personnellement la maîtresse du logis. En effet il a eu la bonne fortune de trouver sa bague de diamant. Mais peut-être fera-t-il bien de revenir une autrefois. «Pas du tout!» dit la servante: «pas du tout!» disent en choeur la soeur et la belle-soeur de la dame qu'on a appelées sur les entrefaites. L'identité de la bague est bruyamment constatée, la récompense payée, et l'homme de détaler au plus vite. La dame rentre, et manifeste à sa soeur et à sa belle-soeur quelque mécontentement de ce qu'elles aient payé quarante ou cinquante dollars un fac-simile de sa bague--un fac-simile fait de vrai similor et d'un infâme strass.

Mais comme les filouteries n'ont pas de fin, cet essai ne finirait jamais, si je voulais seulement indiquer les variétés et les formes infinies dont cette science est susceptible. Il faut cependant conclure, et je ne saurais mieux le faire, qu'en racontant sommairement une filouterie fort décente et assez bien étudiée dont notre ville a été dernièrement le théâtre, et qui s'est reproduite depuis avec succès dans d'autres localités de plus en plus florissantes de l'Union.

Un homme entre deux âges arrive dans une ville, venant on ne sait d'où. Il paraît remarquablement précis, cauteleux, posé, réfléchi dans ses démarches. Sa tenue est scrupuleusement irréprochable, mais simple et sans ostentation. Il porte une cravate blanche, une ample redingote, qui ne vise qu'au confort, de sérieuses chaussures à épaisses semelles, et des pantalons sans sous-pied. Il a tout l'air, en réalité, d'un aisé, économe, exact et respectable _homme d'affaires_--l'homme d'affaires _par excellence_, un de ces hommes durs et âpres à l'extérieur, mais doux à l'intérieur, tels que nous en voyons dans la haute comédie --personnages dont les paroles sont autant d'engagements, et qui sont connus pour répandre d'une main les guinées en charités, tandis que de l'autre, quand il s'agit de transaction commerciale, ils se font escompter jusqu'à la dernière fraction d'un farthing.

Il fait beaucoup de bruit pour découvrir une pension à son gré. Il déteste les enfants. Il est accoutumé à la tranquillité. Ses habitudes sont méthodiques--il s'établirait de préférence dans une petite famille respectable, et ayant de pieuses inclinations. Les conditions ne sont pas une question--il n'insiste que sur un point: c'est qu'on lui présentera sa quittance le premier de chaque mois (on est alors au deux du mois), et lorsqu'enfin il a trouvé ce qu'il lui faut, il prie sa propriétaire de ne pas oublier ses instructions sur ce point, de lui envoyer sa facture et son reçu à dix heures précises le _premier_ jour de chaque mois, et jamais le second sous aucun prétexte.

Ces arrangements pris, notre homme d'affaires loue un bureau dans un quartier plutôt respectable que fashionable de la ville. Il ne méprise rien tant que les prétentions. «Quand il y a tant de montre,» dit-il, «il est rare qu'il y ait quelque chose de solide dessous,»--observation qui fait une si profonde impression sur l'esprit de sa propriétaire, qu'elle l'écrit au crayon en guise de memorandum dans sa grande Bible de famille, sur la large marge des Proverbes de Salomon.

Puis il fait faire des annonces dans le genre de celle qui suit, dans les principales maisons de publicité à six pennies--celles à un sou, il les dédaigne comme peu respectables, et comme se faisant payer leurs annonces à l'avance. Un des points de la profession de foi de notre homme d'affaires, c'est que rien ne doit se payer avant d'être fait.

DEMANDE.--Les soussignés, sur le point de commencer des opérations d'affaires très étendues dans cette ville, réclament les services de trois ou quatre secrétaires intelligents et compétents, à qui il sera fait de larges appointements. On exige les meilleures recommandations, plus encore pour l'honnêteté que pour la capacité. Comme les affaires en question impliquent de hautes responsabilités, et que des sommes considérables doivent nécessairement passer par les mains de ces employés, il a semblé opportun de demander à chacun des secrétaires engagés un dépôt de cinquante dollars. Inutile donc de se présenter, si l'on ne peut verser cette somme entre les mains des soussignés, ni fournir les témoignages de moralité les plus satisfaisants. On préférerait des jeunes gens ayant de pieuses inclinations. On pourra se présenter entre dix et onze heures du matin, et entre quatre et cinq de l'après-midi, chez Messieurs

Bogs, Hogs, Logs, Frogs et Co. n° 110, Dog Street.

Au 31 du mois, cette annonce avait amené à l'office de MM. Bogs, Hogs, Logs, Frogs et Compagnie, quinze ou vingt jeunes gens ayant de pieuses inclinations. Mais notre homme d'affaires n'est pas pressé de conclure avec l'un ou avec l'autre--un homme d'affaires ne se presse jamais--et ce n'est qu'après le plus sévère examen des pieuses inclinations de chacun des postulants que ses services sont agréés, et les cinquante dollars reçus, uniquement à titre de sage précaution, sous la respectable signature de MM. Bogs, Logs, Frogs et Compagnie. Le matin du premier jour du mois suivant, la propriétaire ne présente pas sa quittance selon sa promesse--grave négligence pour laquelle le respectable chef de la maison qui finit en _Ogs_ l'aurait sans doute sévèrement réprimandée, s'il avait pu se laisser entraîner à rester dans la ville un ou deux jours de plus dans ce dessein.

Quoi qu'il en soit, les constables ont un mauvais quart d'heure à passer, bien des pas à faire en tout sens, et tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de déclarer que l'homme d'affaires, était dans toute la force du terme, un «hen knee high,» locution que quelques personnes traduisent par N.E.I. initiales sous lesquelles il faudrait lire la phrase classique _Non Est Inventus_[56].

En attendant, les jeunes secrétaires se sentent un peu peu moins inclinés à la piété qu'auparavant, pendant que la propriétaire achète un morceau de la meilleure gomme élastique Indienne de la valeur d'un shilling, et met tous ses soins à effacer le mémorandum au crayon écrit par quelque folle dans sa grande Bible de famille, sur la large marge des Proverbes de Salomon.

L'HOMME D'AFFAIRES

«_La Méthode est l'âme des Affaires._»

Vieux Dicton.

Je suis un homme d'affaires. Je suis un homme méthodique. Il n'y a rien au dessus de la méthode. Il n'y a pas de gens que je méprise plus cordialement que ces fous excentriques qui jasent de méthode sans savoir ce que c'est; qui ne s'attachent qu'à la lettre, et ne cessent d'en violer l'esprit. Ces gens-là ne manquent pas de commettre les plus énormes sottises en suivant ce qu'ils appellent une méthode régulière. C'est là, à mon avis, un véritable paradoxe. La vraie méthode ne s'applique qu'aux choses ordinaires et naturelles, et nullement à l'extraordinaire ou à l'_outré_. Quelle idée nette, je le demande, peut-on attacher à des expressions telles que celles-ci; «un dandy méthodique», ou «un feu-follet systématique?»

Mes idées sur ce sujet n'auraient sans doute pas été aussi claires qu'elles le sont, sans un bienheureux accident qui m'arriva quand j'étais encore un simple marmot. Une vieille nourrice irlandaise de bon sens, (que je n'oublierai jamais s'il plaît à Dieu) un jour que je faisais plus de bruit qu'il ne fallait, me prit par les talons, me fit tourner deux ou trois fois en rond, pour m'apprendre à crier, puis me cogna la tête à m'en faire venir des cornes, contre la colonne du lit. Cet événement, dis-je, décida de ma destinée et fit ma fortune. Une bosse se déclara sur mon sinciput, et se transforma en un charmant organe d'_ordre_, comme on peut le voir un jour d'été.

De là cette passion absolue pour le système et la régularité, qui m'a fait l'homme d'affaires distingué que je suis.

S'il y a quelque chose que je hais sur terre, c'est le génie. Vos hommes de génie sont tous des ânes bâtés--le plus grand génie n'est que le plus grand âne--et à cette règle il n'y a aucune exception. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous ne pouvez pas plus faire d'un génie un homme d'affaires, que tirer de l'argent d'un Juif, ou des muscades d'une pomme de pin. On ne voit que des gens qui s'échappent toujours par la tangente dans quelque entreprise fantastique ou quelque spéculation ridicule, en contradiction absolue avec la convenance naturelle des choses, et ne font que des affaires qui n'en sont pas. Vous pouvez immédiatement deviner ces sortes de caractères à la nature de leurs occupations. Si, par exemple, vous voyez un homme s'établir comme marchand ou manufacturier, ou se lancer dans le commerce du coton ou du tabac, ou dans quelque autre de ces carrières excentriques, ou s'engager dans la fabrique des tissus, des savons, etc., ou vouloir être légiste, forgeron, ou médecin--ou toute autre chose en dehors des voies ordinaires--vous pouvez du premier coup le taxer de génie, et dès lors, selon la règle de trois, c'est un âne.

Or, je ne suis pas du tout un génie, mais un homme d'affaires régulier. Mon journal et mon grand livre en feront foi en un instant. Ils sont bien tenus, quoique ce ne soit pas à moi à le dire; et dans mes habitudes générales d'exactitude et de ponctualité, je ne crains pas d'être battu par une horloge. En outre, j'ai toujours su faire cadrer mes occupations avec les habitudes ordinaires de mes semblables. Non pas que sous ce rapport je me sente le moins du monde redevable à mes parents; avec leur esprit excessivement borné, ils auraient sans aucun doute fini par faire de moi un génie fieffé, si mon ange gardien n'était pas venu y mettre bon ordre. En fait de biographie la vérité est quelque chose, mais surtout en fait d'autobiographie--et cependant on aura peut-être de la peine à me croire, quand je déclarerai, avec toute la solennité possible, que mon pauvre père me plaça, vers l'âge de quinze ans, dans la maison de ce qu'il appelait «un respectable marchand au détail et à la commission faisant un gros chiffre d'affaires!»--Un gros chiffre de rien du tout! La conséquence de cette folie fut qu'au bout de deux ou trois jours j'étais renvoyé à mon obtuse famille, avec une fièvre de cheval, et une douleur très violente et très dangereuse au sinciput, qui se faisait sentir tout autour de mon organe d'ordre. Peu s'en fallut que je n'y restasse--j'en eus pour six semaines--les médecins prétendant que j'étais perdu et le reste. Mais, quoique je souffrisse beaucoup, je n'en étais pas moins un enfant plein de coeur. Je me voyais sauvé de la perspective de devenir «un respectable marchand au détail et à la commission, faisant un gros chiffre d'affaires», et je me sentais rempli de reconnaissance pour la protubérance qui avait été l'instrument de mon salut, ainsi que pour la généreuse femme, qui m'avait originairement gratifié de cet instrument.

La plupart des enfants quittent la maison paternelle à dix ou douze ans; j'attendis jusqu'à seize. Et je ne crois pas que je l'aurais encore quittée, si je n'avais un jour entendu parler à ma vieille mère de m'établir à mon propre compte dans l'épicerie. L'épicerie!--Rien que d'y penser! Je résolus de me tirer de là, et d'essayer de m'établir moi-même dans quelque occupation _décente_, pour ne pas dépendre plus longtemps des caprices de ces vieux fous, et ne pas courir le risque de finir par devenir un génie. J'y réussis parfaitement du premier coup, et le temps aidant, je me trouvai à dix-huit ans faisant de grandes et profitables affaires dans la carrière d'_annonce ambulante_ pour tailleur.

Je n'étais arrivé à remplir les onéreux devoirs de cette profession qu'à force de fidélité rigide à l'instinct systématique qui formait le trait principal de mon esprit. Une _méthode_ scrupuleuse caractérisait mes actions aussi bien que mes comptes. Pour moi, c'était la méthode--et non l'argent--qui faisait l'homme, au moins tout ce qui dans l'homme ne dépendait pas du tailleur que je servais. Chaque matin à neuf heures, je me présentais chez lui pour prendre le costume du jour. A dix heures, je me trouvais dans quelque promenade à la mode ou dans un autre lieu d'amusement public. La régularité et la précision avec lesquelles je tournais ma charmante personne de manière à mettre successivement en vue chaque partie de l'habit que j'avais sur le dos, faisaient l'admiration de tous les connaisseurs en ce genre. Midi ne passait jamais sans que j'eusse envoyé une pratique à la maison de mes patrons, MM. Coupe et Revenez-Demain. Je le dis avec des larmes dans les yeux--car ces messieurs se montrèrent à mon égard les derniers des ingrats. Le petit compte au sujet duquel nous nous querellâmes, et finîmes par nous séparer, ne peut, en aucun de ses articles, paraître surchargé à qui que ce soit tant soit peu versé dans les affaires. Cependant je veux me donner l'orgueilleuse satisfaction de mettre le lecteur en état de juger par lui-même. Voici le libellé de ma facture:

_MM. Coupe et Revenez-Demain, Marchands Tailleurs.

A Pierre Profit, annonce ambulante._

Doivent:

10 Juillet.--Pour promenade habituelle, et pratique envoyée à la maison L. 00, 25

11 Juillet.--Pour it. it. it. 25

12 Juillet.--Pour un mensonge, seconde classe; habit noir passé vendu pour vert invisible. 25

13 Juillet.--Pour un mensonge, première classe, qualité et dimension extra; recommandé une satinette de laine pour du drap fin. 75

20 Juillet.--Acheté un col de papier neuf, ou dicky, pour faire valoir un Pétersham gris. 2

15 Août.--Pour avoir porté un habit à queue doublement ouaté (76 degrés thermométriques à l'ombre) 25

16 Août.--Pour m'être tenu sur une jambe pendant trois heures, pour montrer une bande de pantalons nouveau modèle, à 12-1/2 centimes par jambe et par heure 37-1/2

17 Août.--Pour promenade ordinaire, et grosse pratique envoyée à la maison (un homme fort gras) 50

18 Août.--Pour it. it. (taille moyenne) 25

19 Août.--Pour it. it. (petit homme et mauvaise paye.) 6

L. 2, 96-1/2

L'article le plus contesté dans cette facture fut l'article bien modéré des deux pennies pour le col en papier. Ma parole d'honneur, ce n'était pas un prix déraisonnable. C'était un des plus propres, des plus jolis petits cols que j'aie jamais vus; et j'avais d'excellentes raisons de croire qu'il allait faire vendre trois Petershams. L'aîné des associés, cependant, ne voulut m'accorder qu'un penny, et alla jusqu'à démontrer de quelle manière on pouvait tailler quatre cols de la même dimension dans une feuille de papier ministre. Inutile de dire que je maintins la chose en principe. Les affaires sont les affaires, et doivent se faire à la façon des affaires. Il n'y avait aucune espèce de _système_, aucune _méthode_ à m'escroquer un penny--un pur vol de cinquante pour cent. Je quittai sur-le-champ le service de MM. Coupe et Revenez-Demain, et je me lançai pour mon propre compte dans l'_Offusque l'oeil_--une des plus lucratives, des plus respectables, et des plus indépendantes des occupations ordinaires.

Ici ma stricte intégrité, mon économie, mes rigoureuses habitudes sytématiques en affaires furent de nouveau en jeu. Je me trouvai bientôt faisant un commerce florissant, et devins un homme qui comptait sur la _Place_. La vérité est que je ne barbotais jamais dans des affaires d'éclat, mais j'allais tout doucement mon petit train dans la bonne vieille routine sage de la profession--profession, dans laquelle, sans doute, je serais encore à l'heure qu'il est sans un petit accident qui me survint dans une des opérations d'affaires ordinaires au métier.

Un riche et vieux harpagon, un héritier prodigue, une corporation en faillite se mettent-ils dans la tête d'élever un palais, il n'y a pas de meilleure affaire que d'arrêter l'entreprise; c'est ce que sait tout homme intelligent. Le procédé en question est la base fondamentale du commerce de l'_Offusque-l'oeil_. Aussitôt donc que le projet de bâtisse est en pleine voie d'exécution, nous autres hommes d'affaires, nous nous assurons un joli petit coin du terrain réservé, ou un excellent petit emplacement attenant à ce terrain, ou directement en face. Cela fait, nous attendons que le palais soit à moitié bâti, et nous payons un architecte de bon goût, pour nous bâtir à la vapeur, juste contre ce palais, une baraque ornementée,--une pagode orientale ou hollandaise, ou une étable à cochons, ou quelque ingénieux petit morceau d'architecture fantastique dans le goût Esquimaux, Rickapoo, ou Hottentot. Naturellement, nous ne pouvons consentir à faire disparaître ces constructions à moins d'un boni de cinq cents pour cent sur le prix d'achat et de plâtre. Le pouvons-nous? Je pose la question. Je la pose aux hommes d'affaires. Il serait absurde de supposer que nous le pouvons. Et cependant il se trouva une corporation assez scélérate pour me demander de le faire--de commettre une pareille énormité. Je ne répondis pas à son absurde proposition, naturellement; mais je crus qu'il était de mon devoir d'aller la nuit suivante couvrir le susdit palais de noir de fumée. Pour cela, ces stupides coquins me firent fourrer en prison; et ces Messieurs de l'_Offusque-l'oeil_ ne purent s'empêcher de rompre avec moi, quand je fus rendu à la liberté.

Les affaires d'_Assauts et Coups_, dans lesquelles je fus alors forcé de m'aventurer pour vivre, étaient assez mal adaptées à la nature délicate de ma constitution; mais je m'y employai de grand coeur, et y trouvai mon compte, comme ailleurs, grâce aux rigides habitudes d'exactitude méthodique qui m'avaient été si rudement inculquées par cette délicieuse vieille nourrice--que je ne pourrais oublier sans être le dernier des hommes. En observant, dis-je, la plus stricte méthode dans toutes mes opérations, et en tenant bien régulièrement mes livres, je pus venir à bout des plus sérieuses difficultés, et finis par m'établir tout à fait convenablement dans la profession. Il est de fait que peu d'individus ont su, dans quelque profession que ce soit, faire de petites affaires plus serrées que moi. Je vais précisément copier une page de mon Livre-Journal; ce qui m'épargnera la peine de trompeter mon propre éloge--pratique méprisable, dont un esprit élevé ne saurait se rendre coupable. Et puis, le Livre-Journal est une chose qui ne sait pas mentir.

--_1 janvier._ Jour du nouvel an. Rencontré Brusque dans la rue--gris. Mémorandum:--il fera l'affaire. Rencontré Bourru peu de temps après, soûl comme un âne. Mem: Excellente affaire. Couché mes deux hommes sur mon grand livre, et ouvert un compte avec chacun d'eux.

_2 janvier._--Vu Brusque à la Bourse, l'ai rejoint et lui ai marché sur l'orteil. Il est tombé sur moi à coups de poing et m'a terrassé. Merci, mon Dieu!--Je me suis relevé. Quelque petite difficulté pour m'entendre avec Sac, mon attorney. Je faisais monter les dommages et intérêts à mille; mais il dit que pour une simple bousculade, nous ne pouvons pas exiger plus de cinq cents. Mem: Il faudra se débarrasser de Sac:--pas le moindre _système_.

_3 janvier._--Allé au théâtre, pour m'occuper de Bourru. Je l'ai vu assis dans une loge de côté au second rang, entre une grosse dame et une maigre. Lorgné toute la société jusqu'à ce que j'aie vu la grosse dame rougir et murmurer quelque chose à l'oreille de B. Je tournai alors autour de la loge, et y entrai, le nez à la portée de sa main. Allait-il me le tirer?--Non: me souffleter? J'essayai encore--pas davantage. Alors je m'assis, et fis de l'oeil à la dame maigre, et à ma grande satisfaction, le voilà qui m'empoigne par la nuque et me lance au beau milieu du parterre. Cou disloqué, et jambe droite gravement endommagée. Rentré triomphant à la maison, bu une bouteille de champagne, et inscrit mon jeune homme pour cinq mille.--Sac dit que cela peut aller.

_15 février._--Fait un compromis avec M. Brusque. Somme entrée dans le journal: cinquante centimes--voir.

_16 février._--Chassé par ce vilain drôle de Bourru, qui m'a fait présent de cinq dollars. Coût du procès: quatre dollars, 25 centimes. Profit net--voir Journal--soixante-cinq centimes.

Voilà donc, en fort peu de temps, un gain net d'au moins un dollar et 25 centimes--et rien que pour le cas de Brusque et de Bourru; et je puis solennellement assurer le lecteur que ce ne sont là que des extraits pris au hasard dans mon Journal.