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Chapter 6

Chapter 63,876 wordsPublic domain

Quelques minutes après, je fus éveillée par la voix de Pompey, qui me déclarait qu'il ne pouvait plus y tenir, et me priait de vouloir bien être assez bonne pour descendre. C'était absurde, et je le lui dis assez longuement. Il répliqua, mais évidemment en comprenant mal mes idées à ce sujet. J'en conçus quelque colère, et je lui dis en termes péremptoires, qu'il était un imbécile, qu'il avait commis un _ignoramus eclench-eye_, que ses idées n'étaient que de pures _insommary Bovis_, et que ses mots ne valaient guère mieux qu'une _ennemye-werry bor'em_. Il parut satisfait, et je repris mes contemplations.

Il y avait à peu près une demi-heure, après cette altercation, que j'étais profondément absorbée par la vue céleste que j'avais sous les yeux, lorsque je fus réveillée en sursaut par quelque chose de tout à fait froid qui me pressait doucement la partie supérieure du cou. Il est inutile de dire que j'en ressentis une alarme inexprimable. Je savais que Pompey était sous mes pieds et que Diane, selon mes instructions expresses, était assise sur ses pattes de derrière dans le coin le plus reculé de la chambre. Qu'est-ce que cela pouvait bien être? Hélas! je ne le découvris que trop tôt. En tournant doucement ma tête de côté, je m'aperçus, à ma plus grande horreur, que l'énorme, brillante, petite aiguille de l'horloge, semblable à un cimeterre, dans le cours de sa révolution horaire, était _descendue sur mon cou_. Je compris qu'il n'y avait pas une seconde à perdre. Je cherchai à retirer ma tête en arrière, mais il était trop tard. Il n'y avait plus d'espoir d'arracher ma tête de la bouche de cette horrible trappe où elle était si bien prise, et qui devenait de plus en plus étroite avec une rapidité qui échappait à l'analyse. On ne peut se faire une idée de l'agonie d'un pareil moment. J'élevai les mains et essayai de toutes mes forces de soulever la lourde barre de fer. C'est comme si j'avais essayé de soulever la cathédrale elle-même. Elle descendait, descendait, descendait toujours, de plus en plus serrant. Je criai à Pompey de venir à mon aide; mais il me répondit que je l'avais blessé dans ses sentiments en l'appelant un _ignorant et un vieux louche_. Je poussai un hurlement à l'adresse de Diane; elle ne me répondit que par un bow wow-wow, ce qui voulait dire que je lui avais recommandé de ne pas bouger de son coin. Je n'avais donc point de secours à attendre de mes associés.

En attendant, la lourde et terrible _faux du Temps_ (je comprenais maintenant la force littérale de cette locution classique) ne s'était point arrêtée, et ne paraissait point disposée à s'arrêter dans sa carrière. Elle descendait et descendait toujours. Déjà elle avait enfoncé sa tige tranchante d'un pouce entier dans ma chair, et mes sensations devenaient indistinctes et confuses. Tantôt je m'imaginais être à Philadelphie avec le puissant Dr Moneypenny, tantôt dans le cabinet de Mr Blackwood, recevant ses inestimables instructions. Puis le doux souvenir d'anciens jours meilleurs se présenta à mon esprit, et je songeai à cet heureux temps ou le monde n'était qu'un désert, et Pompey pas encore entièrement cruel. Le tic-tac de la machine m'amusait. _M'amusait_, dis-je, car maintenant mes sensations confinaient au bonheur parfait, et les plus insignifiantes circonstances me causaient du plaisir. L'éternel _clic-clac clic-clac, clic-clac_ de l'horloge était pour mes oreilles la plus mélodieuse musique, à certains instants même me rappelait les délicieux sermons du Dr Ollapod. Puis les grands signes du cadran--qu'ils semblaient intelligents! comme ils faisaient penser! Les voilà qui dansent la mazurka, et c'est le signe V qui la danse à ma plus grande satisfaction. C'est évidemment une dame de grande distinction. Elle n'a rien de nos éhontées, rien d'indélicat dans ses mouvements. Elle faisait la pirouette à merveille,--tournant en rond sur sa tête. J'essayai de lui tendre un siège, voyant quelle était fatiguée de ses exercices--et ce ne fut qu'en ce moment que je sentis pleinement ma lamentable situation. Lamentable en vérité! la barre était entrée de deux pouces dans mon cou. J'étais arrivée à un sentiment de douleur exquise. J'appelai la mort, et dans ce moment d'agonie, je ne pus m'empêcher de répéter les vers exquis du poète Miguel de Cervantes:

«Vanny Buren, tan escondida Query no te senty venny Pork and pleasure, delly morry Nommy, torny, darry, widdy!»

Un nouveau sujet d'horreur se présenta alors à moi,--une horreur, suffisante pour faire frissonner les nerfs les plus solides. Mes yeux, sous la cruelle pression de la machine, sortaient littéralement de leurs orbites. Comme je songeais au moyen de m'en tirer sans eux, l'un se mit à tomber hors de ma tête, et roulant sur la pente escarpée du clocher, alla se loger dans la gouttière qui courait le long des bords de l'édifice. Mais la perte de cet oeil ne me fit pas autant d'effet que l'air insolent d'indépendance et de mépris avec lequel il me regarda une fois parti. Il était là gisant dans la gouttière précisément sous mon nez, et les airs qu'il se donnait auraient été risibles, s'ils n'avaient pas été révoltants.

On n'avait jamais rien vu d'aussi miroitant ni d'aussi clignotant. Cette attitude de la part de mon oeil dans la gouttière n'était pas seulement irritante par son insolence manifeste et sa honteuse ingratitude, mais elle était encore excessivement inconvenante au point de vue de la sympathie qui doit toujours exister entre les deux yeux de la même tête, quelque séparés qu'ils soient. Je me vis forcée bon gré, mal gré, de froncer les sourcils et de clignoter en parfait concert avec cet oeil scélérat qui gisait juste sous mon nez. Je fus bientôt soulagée par la fuite de mon autre oeil. Il prit en tombant la même direction (c'était peut-être un plan concerté) que son camarade. Tous deux roulèrent ensemble de la gouttière, et, en vérité je fus enchantée d'être débarrassée d'eux.

La barre était entrée maintenant de quatre pouces et demi dans mon cou, et il n'y avait plus qu'un petit lambeau de peau à couper. Mes sensations furent alors celles d'un bonheur complet, car je sentis que dans cinq minutes au plus je serais délivrée de ma désagréable situation. Je ne fus pas tout à fait déçue dans cette attente. Juste à cinq heures, vingt-cinq minutes de l'après-midi, l'énorme aiguille avait accompli la partie de sa terrible révolution suffisante pour couper le peu qui restait de mon cou. Je ne fus pas fâchée de voir la tête qui m'avait occasionné un si grand embarras se séparer enfin de mon corps. Elle roula d'abord le long de la paroi du clocher, puis alla se loger pendant quelques secondes dans la gouttière, et enfin fit un plongeon dans le milieu de la rue.

J'avouerai candidement que les sensations que j'éprouvai alors revêtirent le caractère le plus singulier--ou plutôt le plus mystérieux, le plus inquiétant, le plus incompréhensible. Mes sens changeaient de place à chaque instant. Quand j'avais ma tête, tantôt je m'imaginais que cette tête était moi, la vraie signora Psyché Zénobia--tantôt j'étais convaincue que c'était le corps qui formait ma propre identité. Pour éclaircir mes idées sur ce point, je cherchai ma tabatière dans ma poche; mais en la prenant, et en essayant d'appliquer selon la méthode ordinaire une pincée de son délicieux contenu, je m'aperçus immédiatement qu'il me manquait un objet essentiel, et je jetai aussitôt la boîte à ma tête. Elle huma une prise avec une grande satisfaction, et m'envoya en retour un sourire de reconnaissance. Peu après elle m'adressa une allocution, que je ne pus entendre que vaguement, faute d'oreilles. J'en saisis assez, cependant, pour savoir qu'elle était étonnée de me voir encore vivante dans de pareilles conditions. Elle cita en finissant les nobles paroles de l'Arioste:

«Il pover hommy che non sera corty And have a combat tenty erry morty;»

me comparant ainsi à ce héros, qui dans la chaleur du combat, ne s'apercevant pas qu'il était mort, continuait de se battre avec une inépuisable valeur. Il n'y avait plus rien maintenant qui pût m'empêcher de tomber du haut de mon observatoire, et c'est ce que je fis. Je n'ai jamais pu découvrir ce que Pompey aperçut de si particulièrement singulier dans mon extérieur. Mais il ouvrit sa bouche d'une oreille à l'autre, et ferma ses deux yeux, comme s'il avait voulu briser des noix avec ses paupières. Finalement, retroussant son pardessus, il ne fit qu'un saut dans l'escalier et disparut. J'envoyai aux trousses du misérable ces véhémentes paroles de Démosthène:

«_Andrew O'Phlegeton, you really wake haste to fly._»

Puis je me tournai du côté de la chérie de mon coeur, la mignonne à un seul oeil, Diane au poil touffu. Hélas! quelle horrible vision frappa mes yeux! _Etait-ce_ un rat que je vis rentrant dans son trou? _Sont-ce_ là les os rongés de ce cher petit ange cruellement dévoré par le monstre? Grands Dieu! Ce que je _vois_--_est-ce_ l'âme partie, l'ombre, le spectre de ma petite chienne bien-aimée, que j'aperçois assise avec grâce et mélancolie là, dans ce coin? Ecoutons! car elle parle, et, Dieux du ciel! c'est dans l'allemand de Schiller.--

«Unt stobby duk, so stubby dun Duk she! Duk she!»

Hélas! Ses paroles ne sont que trop vraies!

«Et si je meurs, je meurs Pour toi!--pour toi!»

Douce créature! Elle aussi s'est sacrifiée pour moi. Sans chien, sans nègre, sans tête, que reste-t-il _maintenant_ à l'infortunée signora Psyché Zénobia? Hélas--_rien_! J'ai dit.

LA FILOUTERIE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE EXACTE

_Hé! filoutons, filoutons, Le chat et le violon._

Depuis que le monde a commencé, il y a eu deux Jérémie. L'un a écrit une Jérémiade sur l'usure, et s'appela Jérémie Bentham. Il a été fort admiré de M. John Neal[54], et fut un grand homme dans un petit genre. L'autre a donné son nom à la plus importante des sciences exactes et fut un grand homme dans un grand genre--je puis dire: dans le plus grand des genres.

La filouterie--ou l'idée abstraite exprimée par le verbe _filouter_ est assez claire. Cependant le fait, l'action, la chose est quelque peu difficile à définir. Nous pouvons toutefois arriver à une conception passable du sujet, en définissant, non la chose elle-même, mais l'homme, comme un animal qui filoute. Si Platon avait songé à cela, il se fut épargné l'affront du poulet déplumé.

On demandait fort pertinemment à Platon pourquoi un poulet déplumé, ou ce qui revient très clairement au même, «un bipède sans plumes» ne serait pas, selon sa propre définition, un homme? Mais je n'ai pas à craindre de m'entendre poser une semblable question. L'homme est un animal qui filoute, et il n'y a pas d'autre animal qui filoute que l'homme. Une cage entière de poulets déplumés n'entamerait pas ma définition.

Ce qui constitue l'essence, la nature, le principe de la filouterie est, de fait, un caractère tout particulier à l'espèce de créatures qui portent jaquettes et pantalons. Une corneille dérobe, un renard escroque, une belette friponne; un homme filoute. Filouter est sa destinée. «L'homme a été fait pour pleurer», dit le poète. Mais non; il a été fait pour filouter. C'est là son but, son objet, sa _fin_. C'est pour cela, que lorsqu'un homme a été filouté, on dit qu'il est _refait_.

La filouterie, bien analysée, est un composé, dont les ingrédients sont: la minutie, l'intérêt, la persévérance, l'ingéniosité, l'audace, la nonchalance, l'originalité, l'impertinence et la grimace.

_Minutie_.--Notre filou est méticuleux. Il opère sur une petite échelle. Son affaire, c'est le détail; il lui faut de l'argent comptant ou un papier bien en règle. Si par hasard il est tenté de se lancer dans quelque grande spéculation, alors il perd aussitôt ses traits distinctifs, et devient ce que l'on appelle «un financier.» Ce dernier mot implique tout ce qui constitue la filouterie, excepté que le financier travaille en grand. Un filou peut donc être regardé comme un banquier _in petto_--et une opération financière, comme une filouterie à Brobdignag. L'un est à l'autre ce qu'Homère est à Flaccus,--un mastodonte à une souris, la queue d'une comète à celle d'un cochon.

_Intérêt_.--Notre filou est uniquement guidé par l'intérêt. Il dédaigne la filouterie pour le pur _amour_ de la filouterie. Il a toujours un objet en vue;--sa poche--et la vôtre. Il est toujours à l'affût d'une chance décisive. Il ne voit que le nombre un. Vous êtes le nombre deux, vous devez prendre garde à vous.

_Persévérance_.--Notre filou est persévérant. Il ne se laisse pas facilement décourager. La terre lui manquât-elle sous les pieds, il ne s'en inquiète pas, il poursuit imperturbablement son but, et

«Ut canis a corio nunquam absterrebitur uncto[55]»,

ainsi ne laissera-t-il jamais aller sa partie.

_Ingéniosité_.--Notre filou est ingénieux. Il a la bosse de la constructivité. Il saisit bien un plan. Il sait inventer et circonvenir. Si Alexandre n'avait pas été Alexandre, il eût voulu être Diogène. S'il n'était pas un filou, il serait fabricant de souricières brevetées, ou pêcheur de truites à la ligne.

_Audace_.--Notre filou est audacieux. C'est un homme hardi. Il porte la guerre en pleine Afrique. Il emporte tout d'assaut. Il ne craindrait pas les poignards de Frei-Herren. Avec, un peu plus de prudence, Dick Turpin aurait fait un excellent filou; Daniel O'Connel, avec un peu moins de blague; et Charles XII, avec une livre ou deux de cervelle de plus dans la tête.

_Nonchalance_.--Notre filou est nonchalant. Il n'est pas du tout nerveux. Il n'a jamais _eu_ de nerfs. Il ne sait pas ce que c'est que l'émoi. On peut le mettre hors de la maison par la porte, mais non hors de lui-même. Il est froid--froid comme un concombre. Il est calme--«calme comme un sourire de Lady Bury». Il est souple--souple comme un vieux gant, ou les demoiselles de l'ancienne Baïes.

_Originalité_.--Notre filou est original--consciencieusement original. Ses pensées sont bien à lui. Il dédaignerait d'employer celles d'un autre. Il a en aversion les trucs éventés. Il rendrait plutôt une bourse, j'en suis sûr, s'il découvrait qu'il la doit à une filouterie qui ne soit pas originale.

_Impertinence_.--Notre filou est impertinent. Il fait le crâne. Il met les poings sur les rognons. Il fourre ses mains dans les poches de son pantalon. Il ricane à votre barbe. Il marche sur vos cors. Il mange votre dîner, il boit votre vin, il vous emprunte votre argent, il vous tire le nez, il donne des coups de pied à votre chienne, et il embrasse vôtre femme.

_Grimace_.--Le vrai filou termine toutes ses opérations par une grimace. Mais personne ne la voit que lui. Il grimace, lorsque sa tâche du jour est remplie--quand ses divers travaux sont accomplis--le soir dans sa chambre, et uniquement pour son amusement particulier. Il arrive chez lui. Il ferme sa porte. Il se déshabille. Il éteint sa chandelle. Il se met au lit. Il étend sa tête sur l'oreiller. Après quoi, notre filou _fait sa grimace_. Ce n'est pas une hypothèse. Rien de plus naturel. Je raisonne _à priori_, et dis qu'un filou ne serait pas un filou sans sa grimace.

On peut faire remonter l'origine de la filouterie à l'enfance de la race humaine. Adam fut peut-être le premier filou. En tout cas, nous pouvons suivre les traces de cette science jusqu'à une très haute antiquité. Il est vrai que les modernes l'ont amenée à un degré de perfection que n'auraient jamais rêvée les têtes dures de nos ancêtres. Sans m'arrêter à parler des «vieilles scies», je me contenterai de présenter un résumé de quelques-uns «des cas les plus modernes.»

Voici une excellente filouterie. Une maîtresse de maison a besoin d'un sofa. Elle va visiter plusieurs magasins de meubles. Elle arrive enfin dans un magasin bien assorti. A la porte, un individu poli et ayant la langue bien pendue l'accoste et l'invite à entrer. Elle trouve un sofa qui fait parfaitement son affaire; elle en demande le prix, et se trouve surprise et enchantée à la fois d'entendre articuler une somme de vingt pour cent au moins au dessous de son attente. Elle se hâte de conclure le marché, prend une facture et un reçu, laisse son adresse, en priant d'envoyer l'article à la maison le plus tôt possible, et se retire pendant que le marchand se confond en révérences et en salutations. La nuit vient, et point de sofa. Le jour suivant se passe, et toujours rien. Un domestique va s'enquérir des causes de ce retard. On n'a connaissance d'aucun marché. Il n'y a point eu de sofa de vendu, point d'argent de reçu--excepté par le filou, qui a fort bien joué le rôle du marchand.

Nos magasins de meubles sont abandonnés sans surveillance à la merci du premier venu; ce qui donne toute facilité pour des tours de cette espèce. Les passants entrent, regardent les marchandises, et partent sans qu'on les ait remarqués ni vus. Si quelqu'un désire faire une acquisition, ou s'enquérir du prix d'un article, une cloche est là sous la main, et cette précaution paraît amplement suffisante.

Autre filouterie fort respectable. Un individu bien mis entre dans une boutique; il y fait une emplette de la valeur d'un dollar. Mais à son grand regret, il s'aperçoit qu'il a laissé son portefeuille dans la poche d'un autre habit. Il dit donc au boutiquier: «Cela ne fait rien, mon cher monsieur; vous m'obligerez en envoyant le paquet à la maison. Mais attendez. Je crois bien qu'il n'y a pas à la maison de monnaie inférieure à une pièce de cinq dollars. Vous pouvez donc envoyer avec le paquet quatre dollars pour le change.»--«Très bien, monsieur,» répond le boutiquier, concevant aussitôt une grande idée de la haute délicatesse de sa pratique. «J'en connais,» se dit-il à lui-même, «qui auraient mis la marchandise sous leur bras, et seraient partis en promettant de revenir payer le dollar en passant dans l'après-midi.»

Il envoie un garçon avec le paquet et la monnaie. En chemin, tout à fait accidentellement, celui-ci est rencontré par l'acheteur, qui s'écrie:

«Ah! c'est mon paquet, n'est-ce pas?--Je croyais qu'il était depuis longtemps à la maison. Allez, allez! Ma femme, mistress Trotter, vous donnera les cinq dollars--je lui ai laissé des instructions à cet effet. Mais vous pourriez aussi bien me donner la monnaie--j'aurai besoin de quelque argent pour la poste. Très bien! Un, deux... cette pièce est-elle bonne?--trois, quatre--Parfaitement bien! Dites à Mme Trotter que vous m'avez rencontré et maintenant allez et ne vous amusez pas en chemin.»

Le garçon ne s'amuse pas du tout--mais il perd beaucoup de temps avant de revenir de sa commission. Pas plus de Mme Trotter que sur la main. Il se console toutefois en se disant qu'après tout il n'a pas été assez sot pour laisser les marchandises sans l'argent; il rentre à la boutique l'air fort satisfait de lui-même, et ne peut s'empêcher de se sentir blessé et indigné quand son maître lui demande ce qu'il a fait de la monnaie.

Voici une filouterie tout à fait simple. Un vaisseau est sur le point de mettre à la voile. Un individu à l'air officiel se présente au capitaine avec une facture des frais de ville extraordinairement modérée. Enchanté de s'en tirer à si bon compte, et ne sachant auquel entendre, le capitaine s'acquitte en toute hâte. Au bout d'un quart d'heure, une seconde facture, et celle-ci moins raisonnable, lui est présentée par un autre individu qui lui a bientôt fait comprendre que le premier receveur était un filou, et la première recette une filouterie.

En voici une autre à peu près semblable.

Un bateau à vapeur est sur le point de larguer. Un voyageur, son porte-manteau à la main, accourt de toutes ses forces du côté de l'embarcadère. Tout à coup, il s'arrête tout court, et ramasse avec une grande agitation quelque chose sur le sol. C'est un portefeuille. «Qui a perdu un portefeuille?» se met-il à crier. Personne ne peut assurer avoir perdu son portefeuille; mais l'émotion est vive, quand on apprend que la trouvaille est de valeur. Le bateau, cependant, ne peut attendre.

«Le temps et la marée n'attendent personne,» crie le capitaine.

«Pour l'amour de Dieu, encore quelques minutes!» dit l'auteur de la trouvaille; «le vrai propriétaire va se présenter.»

«On ne peut attendre!» réplique le capitaine; «larguez, entendez vous!»

«Que vais-je donc faire?» demande l'homme, en grande peine. «Je vais quitter le pays pour quelques années, et je ne puis en conscience garder cette somme énorme en ma possession.--Pardon, monsieur, (s'adressant à un gentilhomme sur la rive) mais vous m'avez l'air d'un honnête homme. Voulez-vous me rendre le service de vous charger de ce portefeuille--je vois que je puis me fier à vous--et de le faire publier? Les billets, vous le voyez, montent à une somme fort considérable. Le propriétaire, sans aucun doute, tiendra à vous récompenser de votre peine.»

«Moi?--non, vous! C'est vous qui l'avez trouvé.»

«Oui, si vous y tenez.--Je veux bien accepter un léger retour--uniquement pour faire taire vos scrupules. Voyons--ces billets sont tous des billets de mille--Dieu me bénisse! un millier de dollars serait trop--cinquante seulement, c'est bien assez!»

«Larguez!» dit le capitaine.

«Mais je n'ai pas la monnaie de cent, et en somme, vous feriez mieux....»

«Larguez!» dit le capitaine.

«Attendez donc!» crie le gentilhomme qui vient d'examiner pendant la dernière minute son propre portefeuille. «Attendez donc! J'ai votre affaire. Voici un billet de cinquante sur la banque du North America.--donnez-moi le portefeuille.»

Le toujours très consciencieux auteur de la trouvaille prend le billet de cinquante avec une répugnance marquée, et jette au gentilhomme le portefeuille, pendant que le steamboat fume et siffle en s'ébranlant. Une demi-heure après son départ, le gentilhomme s'aperçoit que «les valeurs considérables» ne sont que des billets faux, et toute l'histoire une pure filouterie.

Voici une filouterie hardie. Un champ de foire, ou quelque chose d'analogue doit se tenir dans un endroit où l'on n'a accès que par un pont libre. Un filou s'installe sur ce pont, et informe respectueusement tous les passants de la nouvelle loi qui vient d'établir un droit de péage d'un centime par tête d'homme, de deux centimes par tête de cheval ou d'âne, et ainsi de suite... Quelques-uns grondent, mais tous se soumettent, et le filou rentre chez lui plus riche de quelque cinquante ou soixante dollars bien gagnés. Il n'y a rien de plus fatigant que de percevoir un droit de péage sur une grande foule.

Une habile filouterie est celle-ci. L'ami d'un filou garde une promesse de paiement, remplie et signée en due forme sur billet ordinaire imprimé à l'encre rouge. Le filou se procure une ou deux douzaines de ces billets en blanc, et chaque jour en trempe un dans sa soupe, le présente à son chien qui saute après, et finit par le lui donner _en bonne bouche_. Le temps de l'échéance arrivant, le filou et son chien vont trouver l'ami, et l'engagement devient le sujet de la discussion. L'ami tire le billet de son secrétaire, et fait le geste de le présenter au filou, quand le chien saute sur le billet et le dévore. Le filou est non seulement surpris, mais vexé et furieux de la conduite absurde de son chien, et proteste qu'il est prêt à faire honneur à son obligation--aussitôt qu'on pourra en fournir une preuve évidente.

Voici une filouterie assez mesquine. Une dame est insultée dans la rue par le compère d'un filou. Le filou lui-même vole au secours de la dame, et, après avoir rossé son ami d'importance, insiste pour accompagner la dame jusqu'à sa porte. Il s'incline, la main sur son coeur, et lui dit très respectueusement adieu. La dame invite son sauveur à la suivre, disant qu'elle va le présenter à son grand frère et à son papa. Le sauveur soupire et décline l'invitation. «N'y a-t-il donc aucun moyen, murmure-t-elle, de vous prouver ma reconnaissance?»

«Si, madame, il y en a un. Veuillez être assez bonne pour me prêter une couple de shillings.»