Chapter 5
»Le ton métaphysique est aussi un excellent ton. Si vous connaissez quelques grands mots, c'est le cas de les employer. Parlez des écoles Ionique et Eléatique--d'Archytas, de Gorgias, et d'Alcméon. Dites quelque chose de l'objectivité et de la subjectivité. N'ayez pas peur de dire beaucoup de mal d'un nommé Locke. Faites allusion aux choses en général, et si vous avez laissé glisser une trop grosse absurdité, vous n'avez pas besoin de vous mettre en peine de l'effacer; vous n'avez qu'à ajouter une note au bas de la page, où vous direz que vous êtes redevable de la susdite profonde observation à la _Kritik der reinen Vernunft_ ou à la _Metaphysische Anfangsgrunde der Naturwissenschaft_[52]. Cela paraîtra de l'érudition et ... et ... et--de la franchise.
»Il y a plusieurs autres tons également célèbres, mais je ne vous en mentionnerai plus que deux:--le ton transcendantal et le ton hétérogène. Dans le premier, le mérite consiste à voir dans la nature des choses beaucoup plus loin que les autres. Cette seconde vue fait beaucoup d'effet, quand elle est bien mise en oeuvre. Quelques lectures du _Dial_ vous ouvriront la voie.
»Evitez, dans ce cas, les grands mots; employez les plus courts possible, et écrivez-les à l'envers. Consultez les poèmes de Channing, et citez ce qu'il dit «d'un petit homme gras avec la séduisante apparence d'un pot.» Touchez quelque chose de la Divine Unité. Ne dites pas un mot de l'Infernale Dualité. Avant tout, étudiez-vous à insinuer. Donnez toujours à entendre--n'affirmez rien. Si vous avez à parler d'une tartine de _pain et de beurre_, ne le dites pas en propres termes, mais dites quelque chose d'approchant. Vous pouvez faire allusion à un gâteau de blé noir; vous pouvez aller jusqu'à insinuer une pâte de gruau d'avoine; mais si vous avez réellement en vue une tartine de pain et de beurre, gardez-vous bien, ma chère miss Psyché, de dire: tartine de pain et de beurre.»
Je lui assurai que je ne le dirais plus jamais de ma vie. Il m'embrassa et continua:
«Quant au ton hétérogène, c'est tout simplement un mélange judicieux, en égales proportions, de tous les autres tons, et par conséquent tout ce qu'il y a de profond, de grand, de bizarre, de piquant, d'à propos, de joli, entre dans sa composition.
»Supposons maintenant que vous êtes fixée sur les incidents et le ton. La partie la plus importante, l'âme de tout le procédé, demande encore votre attention--je veux dire: le _remplissage_. On ne saurait supposer qu'une lady ou un gentilhomme a passé sa vie à dévorer les livres. Et cependant il est nécessaire avant tout que votre article ait un air d'érudition, ou qu'il offre au moins des signes évidents d'une lecture étendue. Or je vais vous mettre à même de vous tirer de cette difficulté. Regardez ici!» (Il prit trois ou quatre livres qui paraissaient fort ordinaires et les ouvrit au hasard.)
«Vous n'avez qu'à jeter les yeux sur la première page venue du premier livre venu, pour y découvrir mille bribes d'érudition ou de bel esprit, et c'est là le véritable assaisonnement d'un article à la _Blackwood_. Vous pouvez en noter quelques-unes, pendant que je vous les lis. Je ferai deux divisions: 1° _Faits piquants pour la confection des comparaisons_; et 2° _Expressions piquantes à introduire selon l'occasion_. Ecrivez.» Et j'écrivis sous sa dictée.
1° FAITS PIQUANTS POUR COMPARAISONS:
«_Il n'y eut originellement que trois Muses--Melete, Mneme, Aoede--la méditation, la mémoire et le chant._» Vous pouvez tirer un grand parti de ce petit fait, si vous savez vous en servir. Vous voyez qu'il n'est pas généralement connu, et qu'il semble _recherché_. Mais il faut avoir soin de donner à la chose un air parfaitement improvisé.
»Autre exemple. _Le fleuve Alphée passa sous la mer, et en sortit sans que la pureté de ses eaux en reçut aucune atteinte._ Il est bien un peu vieilli; mais bien habillé et bien présenté, il paraîtra aussi frais que jamais.
»Voici quelque chose de mieux:--_L'Iris de Perse semble posséder pour quelques personnes un doux et puissant parfum, tandis que pour d'autres il est tout à fait sans odeur._
Voilà qui est fin, et vraiment délicat! En le tournant un peu, vous en tirerez des merveilles. Nous trouverons encore quelque chose dans la botanique. Il n'y a rien qui fasse si bien, surtout avec l'addition d'une ligne de latin. Ecrivez!
»_L'Epidendrum Flos Aeris de Java porte une très belle fleur, et vit encore même quand il est déraciné. Les indigènes le suspendent par une corde au plafond et jouissent pendant des années de son parfum_.--Morceau capital! Voilà pour les comparaisons. Passons aux expressions piquantes.
2° EXPRESSIONS PIQUANTES.
»_Le vénérable roman chinois Ju-Kiao-Li._ Excellent. En introduisant adroitement ces quelques mots, vous faites preuve d'une connaissance approfondie de la langue et de la littérature chinoise. Avec cela vous pouvez vous passer d'arabe, de sanscrit, ou de chickasaw. Mais aucun sujet ne saurait se passer d'espagnol, d'italien, d'allemand, de latin et de grec. Je dois vous donner un petit spécimen de chacune de ces langues. Toutes ces citations seront bonnes et atteindront le but; ce sera à votre ingéniosité de les approprier à votre sujet. Ecrivez!
»_Aussi tendre que Zaïre._ Français. Allusion à la fréquente répétition de la phrase _la tendre Zaïre_, dans la tragédie française de ce nom. Bien employée, cette citation prouvera non seulement votre connaissance de la langue, mais encore votre lecture étendue et votre esprit. Vous pouvez dire, par exemple, que le poulet que vous mangiez (dans un article où vous raconteriez que vous êtes morte étranglée par un os de poulet) n'était pas aussi tendre que Zaïre. Ecrivez!
»Van muerte tan escondida, Que non te sienta venir, Porque el plazer del morir No me torne a dar la vida.
»C'est de l'espagnol--de Miguel de Cervantes.--Viens vite, ô mort! mais ne me laisse pas voir que tu viens, de peur que le plaisir que je ressentirai en te voyant paraître ne me rende malheureusement à la vie.--Vous pouvez glisser cette citation fort à propos, quand vous vous débattez avec votre os de poulet dans la dernière agonie. Ecrivez!
»Il pover'uomo che non s'en era accorto, Andava combattendo, ed era morto.
»C'est de l'italien, vous le devinez--de l'Arioste. Cela veut dire que dans la chaleur du combat un héros ne s'apercevant pas qu'il est bel et bien tué, continua de combattre vaillamment, tout mort qu'il était. L'application de ce passage à votre cas va de soi--car, j'espère bien, miss Psyché, que vous ne négligerez pas de gigotter des jambes au moins une heure et demie après que vous serez morte de votre os de poulet. Veuillez écrire!
»Und sterb' ich doch, si sterb'ich denn Durch sie--durch sie!
»C'est de l'allemand, de Schiller.--Et si je meurs, au moins je mourrai pour toi... pour toi!--Il est clair ici que vous apostrophez la cause de votre malheur, le poulet. Et quel gentilhomme en vérité, (ou quelle dame) de sens, ne consentirait pas, je voudrais bien le savoir, à mourir pour un chapon bien engraissé d'après le vrai système Molucca, farci de câpres et de champignons, et servi dans un saladier avec une gelée d'orange en _mosaïque_? (vous trouverez ce plat chez Tortoni)--Ecrivez, je vous prie!
»Voici une charmante petite phrase latine, et peu commune (on ne peut être trop _recherché_ ni trop bref dans une citation latine; c'est chose si vulgaire)--_Ignoratio elenchi._ Il a commis une _ignoratio elenchi_--c'est-à-dire: il a compris les mots de votre proposition, mais non l'idée. Vous voyez qu'il s'agit d'un imbécile, d'un pauvre diable à qui vous vous adressez tout en vous débattant avec votre os de poulet et qui n'a pas bien compris ce que vous lui disiez. Jetez-lui votre _ignoratio elenchi_ à travers la figure, et d'un seul coup vous l'avez anéanti. S'il ose répliquer, vous pouvez lui citer du Lucain, l'endroit (le voici) où il parle de pures _anemonae verborum_, de mots anémones. L'anémone, qui à un grand éclat, n'a pas d'odeur. Ou, s'il veut faire le rodomont, vous pouvez le pourfendre avec les _Insomnia Jovis_, les rêveries de Jupiter--mots que Silius Italicus (voici le passage) applique aux pensées pompeuses et enflées. Cette citation est infaillible et lui percera le coeur. Après cela il ne peut plus que tourner sur lui-même et mourir. Voulez-vous avoir la bonté d'écrire?
»En grec, nous avons quelque chose d'assez joli--du Démosthène, par exemple--Anaer o pheugon chai palin machesetai. Il y a une assez bonne traduction de cette phrase dans Hudibras:
For he that flies may flight again, Which he can never do that's slain.[53]
»Dans un article à la _Blackwood_, rien ne produit meilleur effet que votre grec. Les lettres mêmes vous ont un certain air de profondeur. Regardez seulement, Madame, l'air fûté de cet _Epsilon_! Et ce _Phi_, certainement ce doit être un évêque! Quelle mine plus spirituelle que celle de cet _Omicron_! Et ce _Tau_ avec quelle grâce il se bifurque! Bref, il n'y a rien de pareil au grec pour un véritable article à sensation. Dans le cas présent, l'application de cette citation est la plus naturelle du monde. Relevez la sentence par un énorme juron, en guise d'_ultimatum_ à l'adresse du mal appris, de la tête dure incapable de comprendre votre bon anglais au sujet de cet os de poulet. Il saisira l'allusion et il ne sera plus question de lui, vous pouvez y compter.»
Ce furent là toutes les instructions que je pus tirer de M. Blackwood sur le sujet en question; mais je compris qu'elles étaient bien suffisantes. J'étais donc enfin capable d'écrire un véritable article à la Blackwood, et je résolus de m'y mettre sur-le-champ. En prenant congé de moi, M. Blackwood me fit la proposition de m'acheter l'article quand il serait écrit; mais comme il ne pouvait m'offrir que cinquante guinées la feuille, je crus qu'il valait mieux en faire profiter notre société, que de le sacrifier pour une somme aussi chétive. Malgré sa lésinerie, M. Blackwood me témoigna d'ailleurs toute sa considération, et me traita véritablement avec la plus grande civilité. Les paroles qu'il m'adressa à mon départ firent sur mon coeur une profonde impression, et je m'en souviendrai toujours, je l'espère, avec reconnaissance.
«Ma chère miss Zénobia,» me dit-il, des larmes dans les yeux, «y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire pour aider au succès de votre louable entreprise? Laissez-moi réfléchir! Il est bien possible que vous ne puissiez à votre convenance vous ... vous noyer, ou étouffer d'un os de poulet, ou être pendue ou mordue par un ... Mais attendez! J'y pense: il y a dans ma cour deux excellents boule-dogues--des drôles distingués, je vous assure--sauvages, et qui vous en donneront pour votre argent--ils vous auront dévorée, vous, vos oreillettes, et tout, en moins de cinq minutes (voici ma montre!)--ne songez qu'aux sensations! Ici! Allons!--Tom! Péter!--Dick, oh! le drôle! lâchez-les.» Mais comme j'étais réellement très pressée, et que je n'avais pas une minute à perdre, je me vis forcée malgré moi de m'en aller, et de prendre congé un peu plus brusquement, je l'avoue, que ne l'aurait demandé la stricte politesse.
Mon premier soin, en quittant M. Blackwood, fut de m'engager immédiatement dans quelque mauvais pas, conformément à ses avis, et dans cette vue, je passai la plus grande partie de la journée à errer à travers Edinburgh, en quête d'aventures désespérées--capables de répondre à l'intensité de mes sentiments, et de s'adapter au grand effet de l'article que je voulais écrire. J'étais accompagnée dans cette excursion de mon domestique nègre Pompey, et de ma petite chienne Diane, que j'avais amenée avec moi de Philadelphie. Ce ne fut que tard dans l'après-midi que je réussis dans ma difficile entreprise. Il m'arriva alors un grand événement, dont l'article à la Blackwood qui suit,--dans le ton hétérogène, est la substance et le résultat.
ARTICLE A LA BLACKWOOD DE MISS ZENOBIA
«Quel malheur, bonne dame, vous a ainsi privée de la vie?» Comus.
Par une après-midi tranquille et silencieuse, je m'acheminai dans l'agréable cité d'Edina. Il régnait dans les rues une confusion et un tumulte effroyables. Les hommes causaient. Les femmes criaient. Les enfants s'égosillaient. Les cochons sifflaient. Les chariots grondaient. Les boeufs soufflaient. Les vaches beuglaient. Les chevaux hennissaient. Les chats faisaient le sabbat. Les chiens dansaient.--_Dansaient_! Etait-ce donc possible? Oui, _dansaient_! Hélas! pensai-je, le temps de danser est passé pour moi! Il n'est plus. Quelle cohue de souvenirs obscurs se réveilleront de temps en temps dans un esprit doué de génie et de contemplation imaginative,--d'un génie surtout condamné à la durable, éternelle, continuelle, et pourrait-on dire--continue--oui, _continue et continuelle_, à l'amère, harassante, troublante, et, si je puis me permettre cette expression, à la très troublante influence du serein, divin, céleste, exaltant, élevé et purifiant effet de ce qu'on peut justement appeler la plus enviable, la plus _vraiment_ enviable--oui! la plus suavement belle, la plus délicieusement éthérée, et, pour ainsi dire, la plus _jolie_ (si je puis me servir d'une expression aussi hardie) des _choses_ (pardonne-moi, gentil lecteur) du monde;--mais je me laisse toujours entraîner par mes sentiments. Dans un tel esprit, je le répète, quelle cohue de souvenirs sont remués par une bagatelle! Les chiens dansaient! Et _moi_--moi, je ne le _pouvais_ pas! Ils sautaient--et moi je pleurais. Ils cabriolaient--et moi je sanglotais bien fort. Circonstances touchantes! qui ne peuvent manquer de rappeler au souvenir du lecteur lettré le passage exquis sur la convenance des choses, qui se trouve au commencement du troisième volume de cet admirable et vénérable roman chinois, le _Jo-go-Slow_.
Dans ma promenade solitaire à travers la cité, j'avais deux humbles, mais fidèles compagnons, Diane, ma petite chienne! la plus douce des créatures! Elle avait une touffe de poils qui lui descendait sur un de ses yeux, et un ruban bleu était élégamment attaché autour de son cou. Diane n'avait pas plus de cinq pouces de haut, mais sa tête était presque à elle seule plus grosse que le reste de son corps, et sa queue coupée tout à fait court donnait à l'intéressant animal un air d'innocence outragée qui la faisait bien venir de tous.
Et Pompey, mon nègre!--doux Pompey! Pourrai-je t'oublier jamais? J'avais pris le bras de Pompey. Il avait trois pieds de haut (j'aime mettre les points sur les _i_) et était âgé de soixante-dix ou peut-être quatre-vingts ans. Il avait les jambes cagneuses, et était obèse. Sa bouche n'était pas précisément petite, ni ses oreilles courtes. Ses dents toutefois ressemblaient à des perles, et ses grands yeux largement ouverts étaient délicieusement blancs. La Nature ne lui avait point donné de cou et avait posté ses chevilles (selon l'usage chez cette race) au milieu de la partie supérieure du pied. Il était habillé avec une remarquable simplicité. Il avait pour tout vêtement un col de neuf pouces de haut et un pardessus de drap brun presque neuf, qui avait autrefois servi au grand, robuste et illustre docteur Moneypenny. C'était un excellent pardessus. Il était bien taillé. Il était bien fait. Il était presque neuf. Pompey le relevait de ses deux mains pour ne pas le laisser traîner dans la boue.
Notre société se composait donc de trois personnes, dont deux sont déjà connues. Il y en avait une troisième--cette troisième personne, c'était moi. Je suis la signora Psyché Zénobi_. Je _ne_ suis _pas_ Suky Snobbs. Mon extérieur est imposant. Dans la mémorable occasion dont je parle, j'étais vêtue d'une robe de satin cramoisi et d'un mantelet arabe bleu de ciel. La robe était agrémentée d'agrafes vertes, et de sept gracieux volants de couleur orange. Je formais donc là troisième personne de la société. Il y avait le caniche. Il y avait Pompey. Il y avait moi. Nous étions trois. Ainsi, dit-on, il n'y avait originellement que trois Furies--Melty, Nimmy, et Hetty--la Méditation, la Mémoire, et le Violon.
Appuyée sur le bras du galant Pompey, et suivie de Diane à distance respectueuse, je descendis l'une des plus populeuses et des plus plaisantes rues d'Edina, alors déserte. Tout à coup se présenta à ma vue une église--une cathédrale gothique--vaste, vénérable, avec un haut clocher qui se perdait dans le ciel. Quelle folie s'empara alors de moi? Pourquoi courus-je au devant de mon destin? Je fus saisie du désir irrésistible de monter à cette tour vertigineuse et de contempler de là l'immense panorama de la cité. La porte de la cathédrale ouverte semblait m'inviter. Ma destinée l'emportai. J'entrai sous la fatale voûte. Où donc était mon ange gardien?--si toutefois il y a de tels anges. _Si!_ Monosyllabe troublant! Quel monde de mystère, de science, de doute, d'incertitude est contenu dans tes deux lettres! J'entrai sous la fatale voûte! J'entrai, et sans endommager mes volants, couleur orange, je passai sous le portail, et pénétrai dans le vestibule. Ainsi, dit-on, l'immense rivière Alfred passa intacte, à sec, sous la mer.
Je crus que les escaliers ne finiraient jamais. _Ils tournaient!_ Oui, ils tournaient et montaient toujours, si bien que je ne pus m'empêcher d'appeler à mon aide l'ingénieux Pompey, et je m'appuyai sur son bras avec toute la confiance d'une ancienne affection.--Je ne _pus_ m'empêcher de m'imaginer que le dernier échelon de cette éternelle échelle en spirale avait été accidentellement ou peut-être à dessein enlevé. Je m'arrêtai pour respirer, et au même moment il se présenta un incident trop important au point de vue moral ainsi qu'au point de vue métaphysique pour être passé sous silence. Il me sembla--j'avais entièrement conscience du fait--non, je ne pouvais m'être trompée! J'avais pendant quelques instants soigneusement et anxieusement observé les mouvements de ma Diane--non, dis-je, je ne pouvais m'être trompée!--Diane _sentait un rat_! Aussitôt j'appelai l'attention de Pompey sur ce point, et Pompey--oui, Pompey fut de mon avis. Il n'y avait plus aucun motif raisonnable de douter. Le rat avait été senti--et senti par Diane. Ciel! pourrai-je jamais oublier l'intense émotion de ce moment? Hélas! Qu'est-ce que l'intelligence tant vantée de l'homme? Le rat--il était là--c'est-à-dire quelque part. Diane avait senti le rat. Et moi--_moi_ je ne _pouvais_ pas le sentir. Ainsi, dit-on, l'Isis Prussienne a pour quelques personnes un doux et suave parfum, tandis que pour d'autres elle est complètement sans odeur.
Nous étions venus à bout de l'escalier, et il n'y avait plus que trois ou quatre marches qui nous séparaient du sommet. Nous montâmes encore, et il ne resta plus qu'une marche! Une marche! Une petite, petite marche! Combien de fois d'une semblable petite marche dans le grand escalier de la vie humaine dépend une destinée entière de bonheur ou de misère humaine! Je songeai à moi-même, puis à Pompey, puis au mystérieux et inexplicable destin qui nous entourait. Je songeai à Pompey!--Hélas! Je songeai à l'amour! Je songeai à tous les faux pas qui ont été faits et qui peuvent être faits encore. Je résolus d'être plus prudente, plus réservée.
J'abandonnai le bras de Pompey, et sans son assistance, je franchis la dernière marche qui restait et gagnai la chambre du beffroi. Mon caniche me suivit immédiatement. Pompey restait seul en arrière. Je m'arrêtai au dessus de l'escalier, et l'encourageai à monter. Il me tendit la main, et malheureusement en faisant ce geste, il fut forcé de lâcher sa redingote. Les Dieux ne cesseront-ils de nous persécuter? La redingote tomba, et un des pieds de Pompey marcha sur le long et traînant pan de l'habit. Il trébucha et tomba.--Cette conséquence était inévitable. Il tomba en avant, et sa tête maudite, venant me frapper en pleine poitrine, me précipita tout de mon long avec lui sur le dur, sale et détestable plancher du beffroi. Mais ma vengeance fut assurée, soudaine et complète. Le saisissant furieusement des deux mains par sa laine, je lui arrachai une énorme quantité de cette matière noire, crépue et bouclée, et la jetai loin de moi avec tous les signes du dédain. Elle tomba au milieu des cordes du beffroi et y resta. Pompey se leva sans dire un mot. Mais il me regarda piteusement avec ses grands yeux et soupira. Grands Dieux!--quel soupir! Il pénétra jusqu'au fond de mon coeur. Et la chevelure--la laine! Si j'avais pu rattraper cette laine, je l'aurais baignée de mes larmes en témoignage de regret. Mais hélas! elle était maintenant bien loin. Comme elle pendillait au cordage de la cloche, je m'imaginai qu'elle était encore vivante. Je m'imaginai qu'elle allait mourir d'indignation. Ainsi l'_happidandy Flos Aeris_ de Java porte, dit-on, une belle fleur, qui vit encore quand elle est déracinée. Les indigènes la suspendent avec une corde au plafond, et jouissent de son parfum des années entières.
Notre différend terminé, nous cherchâmes dans la chambre une ouverture qui nous permît de contempler la cité d'Edina. Il n'y avait pas de fenêtre. La seule lumière qui pénétrât dans ce réduit obscur venait d'une ouverture carrée ayant à peu près un pied de diamètre, et à une hauteur d'environ sept pieds au-dessus du plancher. Mais que ne peut réaliser l'énergie du véritable génie? Je résolus d'atteindre à ce trou. Un énorme attirail de roues, de pignons, et autres machines à l'air cabalistique se trouvaient en face du trou, tout près de lui, et à travers le trou passait une baguette de fer venant du mécanisme. Entre les roues et le mur il y avait juste de la place pour mon corps; mais j'étais exaspérée, et déterminée à aller jusqu'au bout. J'appelai Pompey près de moi.
«Vous voyez cette ouverture, Pompey. Je voudrais y passer la tête pour regarder. Vous allez vous tenir tout droit juste sous le trou,--comme cela. Maintenant, Pompey, tendez une de vos mains, que je puisse y monter--très bien. Maintenant l'autre main, Pompey, et avec son aide, j'arriverai sur vos épaules.»
Il fit tout ce que je désirais, et quand je fus hissée sur ses épaules, je m'aperçus que je pouvais facilement passer ma tête et mon cou à travers l'ouverture. Le panorama était sublime. Il ne se pouvait rien de plus magnifique. Je ne m'arrêtai un instant que pour appeler Diane et assurer Pompey que je serais discrète, et pèserais le moins possible sur ses épaules. Je lui dis que je serais à l'égard de ses sentiments d'une délicatesse tendre--_ossi tender qu'un beefsteak_. Après avoir rendu cette justice à mon fidèle ami, je m'abandonnai sans réserve à l'ardeur et à l'enthousiasme de la jouissance du panorama qui s'étendait sous mes yeux.
Cependant je me dispenserai de m'appesantir sur ce sujet. Je ne décrirai pas la cité d'Edinburgh. Tout le monde est allé à Edinburgh--la classique Edina. Je m'en tiendrai aux principaux détails de ma lamentable aventure. Après avoir jusqu'à un certain point satisfait ma curiosité touchant l'étendue, la situation, et la physionomie générale de la cité, j'eus le loisir d'examiner l'église où j'étais, et la délicate architecture de son clocher. Je remarquai que l'ouverture à travers laquelle j'avais passé la tête s'ouvrait dans le cadran d'une horloge gigantesque, et devait de la rue faire l'effet d'un large trou de clef, tel qu'on en voit sur le cadran des montres françaises. Sans doute le véritable but de cette ouverture était de laisser passer le bras d'un employé pour lui permettre d'ajuster quand il était nécessaire les aiguilles de l'horloge. J'observai avec surprise l'immense dimension de ces aiguilles, dont la plus longue ne pouvait avoir moins de dix pieds de long, et dans sa plus grande largeur moins de huit à neuf pouces. Elles étaient d'acier massif, et les bords paraissaient tranchants. Après avoir noté ces particularités et quelques autres, je tournai de nouveau mes yeux sur la glorieuse perspective qui s'étendait devant moi, et bientôt je m'absorbai dans ma contemplation.