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Chapter 2

Chapter 23,903 wordsPublic domain

»Quand il fut près de nous, nous pûmes le voir fort distinctement. Sa longueur égalait celle des plus hauts arbres, et il était aussi large que la grande salle d'audience de votre palais, ô le plus sublime et le plus magnifique des califes! Son corps, tout à fait différent de celui des poissons ordinaires, était aussi dur qu'un roc, et toute la partie qui flottait au-dessus de l'eau était d'un noir de jais, à l'exception d'une étroite bande de couleur rouge-sang qui lui formait une ceinture. Le ventre qui flottait sous l'eau, et que nous ne pouvions qu'entrevoir de temps en temps, quand le monstre s'élevait ou descendait avec les vagues, était entièrement couvert d'écailles métalliques, d'une couleur semblable à celle de la lune par un ciel brumeux. Le dos était plat et presque blanc, et donnait naissance à plus de six vertèbres formant à peu près la moitié de la longueur totale du corps.

»Cette horrible créature n'avait pas de bouche visible; mais, comme pour compenser cette défectuosité, elle était pourvue d'au moins quatre-vingts yeux, sortant de leurs orbites comme ceux de la demoiselle verte, alignés tout autour de la bête en deux rangées l'une au-dessus de l'autre, et parallèles à la bande rouge-sang, qui semblait jouer le rôle d'un sourcil. Deux ou trois de ces terribles yeux étaient plus larges que les autres, et avaient l'aspect de l'or massif.

»Le mouvement extrêmement rapide avec lequel cette bête s'approchait de nous devait être entièrement l'effet de la sorcellerie--car elle n'avait ni nageoires comme les poissons, ni palmures comme les canards, ni ailes comme la coquille de mer, qui flotte à la manière d'un vaisseau: elle ne se tordait pas non plus comme font les anguilles. Sa tête et sa queue étaient de forme parfaitement semblable, sinon que près de la dernière se trouvaient deux petits trous qui servaient de narines, et par lesquels le monstre soufflait son épaisse haleine avec une force prodigieuse et un vacarme fort désagréable.

»La vue de cette hideuse bête nous causa une grande terreur; mais notre étonnement fut encore plus grand que notre peur, quand, la considérant de plus près, nous aperçûmes sur son dos une multitude d'animaux à peu près de la taille et de la forme humaines, et ressemblant parfaitement à des hommes, sinon qu'ils ne portaient pas (comme les hommes) des vêtements, la nature, sans doute, les ayant pourvus d'une espèce d'accoutrement laid et incommode, qui s'ajustait si étroitement à la peau qu'il rendait ces pauvres malheureux ridiculement gauches, et semblait les mettre à la torture. Le sommet de leurs têtes était surmonté d'une espèce de boîtes carrées; à première vue je les pris pour des turbans, mais je découvris bientôt qu'elles étaient extrêmement lourdes et massives, d'où je conclus qu'elles étaient destinées, par leur grand poids, à maintenir les têtes de ces animaux fermes et solides sur leurs épaules. Autour de leurs cous étaient attachés des colliers noirs (signes de servitude sans doute) semblables à ceux de nos chiens, seulement beaucoup plus larges et infiniment plus raides--de telle sorte qu'il était tout à fait impossible à ces pauvres victimes de mouvoir leurs têtes dans une direction quelconque sans mouvoir le corps en même temps; ils étaient ainsi condamnés à la contemplation perpétuelle de leurs nez,--contemplation prodigieusement, sinon désespérément bornée et abrutissante.

»Quand le monstre eut presque atteint le rivage où nous étions, il projeta tout à coup un de ses yeux à une grande distance, et en fit sortir un terrible jet de feu, accompagné d'un épais nuage de fumée, et d'un fracas que je ne puis comparer qu'au tonnerre. Lorsque la fumée se fut dissipée, nous vîmes un de ces singuliers animaux-hommes debout près de la tête de l'énorme bête, une trompette à la main; il la porta à sa bouche et en émit à notre adresse des accents retentissants, durs et désagréables que nous aurions pu prendre pour un langage articulé, s'ils n'étaient pas entièrement sortis du nez.

»Comme c'était évidemment à moi qu'il s'adressait, je fus fort embarrassé pour répondre, n'ayant pu comprendre un traître mot de ce qui avait été dit. Dans cet embarras, je me tournai du côté du crocheteur, qui s'évanouissait de peur près de moi, et je lui demandai son opinion sur l'espèce de monstre à qui nous avions affaire, sur ce qu'il voulait, et sur ces créatures qui fourmillaient sur son dos. A quoi le crocheteur répondit, aussi bien que le lui permettait sa frayeur, qu'il avait en effet entendu parler de ce monstre marin; que c'était un cruel démon, aux entrailles de soufre, et au sang de feu, créé par de mauvais génies pour faire du mal à l'humanité; que ces créatures qui fourmillaient sur son dos étaient une vermine, semblable à celle qui quelquefois tourmente les chats et les chiens, mais un peu plus grosse et plus sauvage; que cette vermine avait son utilité, toute pernicieuse, il est vrai: la torture que causaient à la bête ses piqûres et ses morsures l'excitait à ce degré de fureur qui lui était nécessaire pour rugir et commettre le mal, et accomplir ainsi les desseins vindicatifs et cruels des mauvais génies.

»Ces explications me déterminèrent à prendre mes jambes à mon cou, et sans même regarder une fois derrière moi, je me mis à courir de toutes mes forces à travers les collines, tandis que le crocheteur se sauvait aussi vite dans une direction opposée, emportant avec lui mes ballots, dont il eut, sans doute, le plus grand soin: cependant je ne saurais rien assurer à ce sujet, car je ne me souviens pas de l'avoir jamais revu depuis.

»Quant à moi, je fus si chaudement poursuivi par un essaim des hommes-vermine (ils avaient gagné le rivage sur des barques) que je fus bientôt pris, et conduit pieds et poings liés, sur la bête, qui se remit immédiatement à nager au large.

»Je me repentis alors amèrement d'avoir fait la folie de quitter mon confortable logis pour exposer ma vie dans de pareilles aventures; mais le regret étant inutile, je m'arrangeai de mon mieux de la situation, et travaillai à m'assurer les bonnes grâces de l'animal à la trompette, qui semblait exercer une certaine autorité sur ses compagnons. J'y réussis si bien, qu'au bout de quelques jours il me donna plusieurs témoignages de sa faveur, et en vint à prendre la peine de m'enseigner les éléments de ce qu'il y avait une certaine outrecuidance à appeler son langage. Je finis par pouvoir converser facilement avec lui et lui faire comprendre l'ardent désir que j'avais de voir le monde.

»_Washish squashish squeak, Sinbad, hey-diddle diddle, grunt unt grumble, hiss, fiss, whiss_, me dit-il un jour après dîner--mais je vous demande mille pardons, j'oubliais que Votre Majesté n'est pas familiarisée avec le dialecte des _Coqs-hennissants_ (ainsi s'appelaient les animaux-hommes; leur langage, comme je le présume, formant le lien entre la langue des chevaux et celle des coqs.) Avec votre permission, je traduirai: _Washish squashish_ et le reste. Cela veut dire: «Je suis heureux, mon cher Sinbad, de voir que vous êtes un excellent garçon; nous sommes en ce moment en train de faire ce qu'on appelle le tour du globe; et puisque vous êtes si désireux de voir le monde, je veux faire un effort, et vous transporter gratis sur le dos de la bête.»

Quand Lady Schéhérazade en fut à ce point de son récit, dit l'Isitsoôrnot, le roi se retourna de son côté gauche sur son côté droit, et dit:

«Il est en effet fort étonnant, ma chère reine, que vous ayez omis jusqu'ici ces dernières aventures de Sinbad. Savez-vous que je les trouve excessivement curieuses et intéressantes?»

Sur quoi, la belle Schéhérazade continua son histoire en ces termes:

«Sinbad poursuit ainsi son récit:--Je remerciai l'homme-animal de sa bonté, et bientôt je me trouvai tout à fait chez moi sur la bête. Elle nageait avec une prodigieuse rapidité à travers l'Océan, dont la surface cependant, dans cette partie du monde, n'est pas du tout plate, mais ronde comme une grenade, de sorte que nous ne cessions, pour ainsi dire, de monter et de descendre.»

«Cela devait être fort singulier,» interrompit le roi.

«Et cependant rien n'est plus vrai,» répondit Schéhérazade.

«Il me reste quelques doutes,» répliqua le roi, «mais, je vous en prie, veuillez continuer votre histoire.»

«Volontiers» dit la reine. «La bête, poursuivit Sinbad, nageait donc, comme je l'ai dit, toujours montant et toujours descendant; nous arrivâmes enfin à une île de plusieurs centaines de milles de circonférence, qui cependant avait été bâtie au milieu de la mer par une colonie de petits animaux semblables à des chenilles[3].»

«Hum!» fit le roi.

«En quittant cette île,» continua Schéhérazade (sans faire attention bien entendu à cette éjaculation inconvenante de son mari) nous arrivâmes bientôt à une autre où les forêts étaient de pierre massive, et si dure qu'elles mirent en pièces les haches les mieux trempées avec lesquelles nous essayâmes de les abattre[4].

«Hum!» fit de nouveau le roi; mais Schéhérazade passa outre, et continua à faire parler Sinbad.

«Au delà de cette île, nous atteignîmes une contrée où il y avait une caverne qui s'étendait à la distance de trente ou quarante milles dans les entrailles de la terre, et qui contenait des palais plus nombreux, plus spacieux et plus magnifiques que tous ceux de Damas ou de Bagdad. A la voûte de ces palais étaient suspendues des myriades de gemmes, semblables à des diamants, mais plus grosses que des hommes, et au milieu des rues formées de tours, de pyramides et de temples, coulaient d'immenses rivières aussi noires que l'ébène, et où pullulaient des poissons sans yeux.[5]»

«Hum!» fit le roi.

«Nous parvînmes ensuite à une région où nous trouvâmes une autre montagne; au bas de ses flancs coulaient des torrents de métal fondu, dont quelques-uns avaient douze milles de large et soixante milles de long[6]; d'un abîme creusé au sommet sortait une si énorme quantité de cendres que le soleil en était entièrement éclipsé et qu'il régnait une obscurité plus profonde que la nuit la plus épaisse, si bien que même à une distance de cent cinquante milles de la montagne, il nous était impossible de distinguer l'objet le plus blanc, quelque rapproché qu'il fût de nos yeux[7].

«Hum!» fit le roi.

«Après avoir quitté cette côte, nous rencontrâmes un pays où la nature des choses semblait renversée--nous y vîmes un grand lac, au fond duquel, à plus de cent pieds au-dessous de la surface de l'eau, poussait en plein feuillage une forêt de grands arbres florissants[8].»

«Hoo!» dit le roi.

«A quelque cent milles plus loin, nous entrâmes dans un climat où l'atmosphère était si dense que le fer ou l'acier pouvaient s'y soutenir absolument comme des plumes dans la nôtre[9].»

«Balivernes!» dit le roi.

«Suivant toujours la même direction, nous arrivâmes à la plus magnifique région du monde. Elle était arrosée des méandres d'une glorieuse rivière sur une étendue de plusieurs milliers de milles. Cette rivière était d'une profondeur indescriptible, et d'une transparence plus merveilleuse que celle de l'ambre. Elle avait de trois à six milles de large, et ses berges qui s'élevaient de chaque côté à une hauteur perpendiculaire de douze cents pieds étaient couronnées d'arbres toujours verdoyants et de fleurs perpétuelles au suave parfum qui faisaient de ces lieux un somptueux jardin; mais cette terre plantureuse s'appelait le royaume de l'Horreur, et on ne pouvait y entrer sans y trouver la mort[10].»

«Ouf!» dit le roi.

«Nous quittâmes ce royaume en toute hâte, et quelques jours après, nous arrivâmes à d'autres bords, où nous fûmes fort étonnés de voir des myriades d'animaux monstrueux portant sur leurs têtes des cornes qui ressemblaient à des faux. Ces hideuses bêtes se creusent de vastes cavernes dans le sol en forme d'entonnoir, et en entourent l'entrée d'une ligne de rocs entassés l'un sur l'autre de telle sorte qu'ils ne peuvent manquer de tomber instantanément, quand d'autres animaux s'y aventurent; ceux-ci se trouvent ainsi précipités dans le repaire du monstre, où leur sang est immédiatement sucé, après quoi leur carcasse est dédaigneusement lancée à une immense distance de la «caverne de la mort[11].»

«Peuh!» dit le roi.

«Continuant notre chemin, nous vîmes un district abondant en végétaux, qui ne poussaient pas sur le sol, mais dans l'air[12]. Il y en avait qui naissaient de la substance d'autres végétaux[13]; et d'autres qui empruntaient leur propre substance aux corps d'animaux vivants[14]. Puis d'autres encore tout luisants d'un feu intense[15]; d'autres qui changeaient de place à leur gré[16]; mais, chose bien plus merveilleuse encore, nous découvrîmes des fleurs qui vivaient, respiraient et agitaient leurs membres à volonté, et qui, bien plus, avaient la détestable passion de l'humanité pour asservir d'autres créatures, et les confiner dans d'horribles et solitaires prisons jusqu'à ce qu'elles eussent rempli une tâche fixée[17].»

«Bah!» dit le roi.

«Après avoir quitté ce pays, nous arrivâmes bientôt à un autre, où les oiseaux ont une telle science et un tel génie en mathématiques, qu'ils donnent tous les jours des leçons de géométrie aux hommes les plus sages de l'empire. Le roi ayant offert une récompense pour la solution de deux problèmes très difficiles, ils furent immédiatement résolus--l'un, par les abeilles, et l'autre par les oiseaux; mais comme le roi garda ces solutions secrètes, ce ne fut qu'après les plus profondes et les plus laborieuses recherches, et une infinité de gros livres écrits pendant une longue série d'années, que les Mathématiciens arrivèrent enfin aux mêmes solutions qui avaient été improvisées par les abeilles et par les oiseaux[18].»

«Oh! oh!» dit le roi.

«A peine avions nous perdu de vue cette contrée, qu'une autre s'offrit à nos yeux. De ses bords s'étendit sur nos têtes un vol d'oiseaux d'un mille de large, et de deux cent quarante milles de long; si bien que tout en faisant un mille à chaque minute, il ne fallut pas à cette bande d'oiseaux moins de quatre heures pour passer au dessus de nous; il y avait bien plusieurs millions de millions d'oiseaux[19].

«Oh!» dit le roi.

«Nous n'étions pas plus tôt délivrés du grand ennui que nous causèrent ces oiseaux que nous fûmes terrifiés par l'apparition d'un oiseau d'une autre espèce, infiniment plus grand que les corbeaux que j'avais rencontrés dans mes premiers voyages; il était plus gros que le plus vaste des dômes de votre sérail, ô le plus magnifique des califes! Ce terrible oiseau n'avait pas de tête visible, il était entièrement composé de ventre, un ventre prodigieusement gras et rond, d'une substance molle, poli, brillant, et rayé de diverses couleurs. Dans ses serres le monstre portait à son aire dans les cieux une maison dont il avait fait sauter le toit, et dans l'intérieur de laquelle nous aperçûmes distinctement des êtres humains, en proie sans doute au plus affreux désespoir en face de l'horrible destin qui les attendait. Nous fimes tout le bruit possible dans l'espérance d'effrayer l'oiseau et de lui faire lâcher sa proie; mais il se contenta de pousser une espèce de ronflement de rage, et laissa tomber sur nos têtes un sac pesant que nous trouvâmes rempli de sable.»

«Sornettes!» dit le roi.

«Aussitôt après cette aventure, nous remontâmes un continent d'une immense étendue et d'une solidité prodigieuse, et qui cependant était entièrement porté sur le dos d'une vache bleu de ciel qui n'avait pas moins de quatre cents cornes[20].»

«Cela, je le crois,» dit le roi, «parce que j'ai lu quelque chose de semblable dans un livre.»

«Nous passâmes immédiatement sous ce continent (en nageant entre les jambes de la vache) et quelques heures après nous nous trouvâmes dans une merveilleuse contrée, et l'homme-animal m'informa que c'était son pays natal, habité par des êtres de son espèce. Cette révélation fit grandement monter l'homme-animal dans mon estime, et je commençai à éprouver quelque honte de la dédaigneuse familiarité avec laquelle je l'avais traité; car je découvris que les animaux-hommes étaient en général une nation de très puissants magiciens qui vivaient avec des vers dans leurs cervelles[21]; ces vers, sans doute, servaient à stimuler par leurs tortillements et leurs frétillements les plus miraculeux efforts de l'imagination.

«Balivernes!» dit le roi.

«Ces magiciens avaient apprivoisé plusieurs animaux de la plus singulière espèce; par exemple, il y avait un énorme cheval dont les os étaient de fer, et le sang de l'eau bouillante. En guise d'avoine, il se nourrissait habituellement de pierres noires; et cependant, en dépit d'un si dur régime, il était si fort et si rapide qu'il pouvait traîner un poids plus lourd que le plus grand temple de cette ville, et avec une vitesese surpassant celle du vol de la plupart des oiseaux[22].»

«Sornettes!» dit le roi.

«Je vis aussi chez ce peuple une poule sans plumes, mais plus grosse qu'un chameau; au lieu de chair et d'os elle était faite de fer et de brique: son sang, comme celui du cheval, (avec qui du reste elle avait beaucoup de rapport) était de l'eau bouillante, et comme lui elle ne mangeait que du bois ou des pierres noires. Cette poule produisait souvent une centaine de petits poulets dans un jour, et ceux-ci après leur naissance restaient plusieurs semaines dans l'estomac de leur mère[23].»

«Inepte!» dit le roi.

«Un des plus grands magiciens de cette nation inventa un homme composé de cuivre, de bois et de cuir, et le doua d'un génie tel qu'il aurait battu aux échecs toute la race humaine à l'exception du grand calife Haroun Al-Raschid[24]. Un autre construisit (avec les mêmes matériaux) une créature capable de faire rougir de honte le génie même de celui qui l'avait inventée; elle était douée d'une telle puissance de raisonnement, qu'en une seconde elle exécutait des calculs, qui auraient demandé les efforts combinés de cinquante mille hommes de chair et d'os pendant une année[25]. Un autre plus prodigieux encore s'était fabriqué une créature qui n'était ni homme ni bête, mais qui avait une cervelle de plomb mêlée d'une matière noire comme de la poix, et des doigts dont elle se servait avec une si grande rapidité et une si incroyable dextérité qu'elle aurait pu sans peine écrire douze cents copies du Coran en une heure; et cela avec une si exacte précision, qu'on n'aurait pu trouver entre toutes ces copies une différence de l'épaisseur du plus fin cheveu. Cette créature jouissait d'une force prodigieuse, au point d'élever ou de renverser de son souffle les plus puissants empires; mais ses forces s'exerçaient également pour le mal comme pour le bien.»

«Ridicule!» dit le roi.

«Parmi ces nécromanciens, il y en avait un qui avait dans ses veines le sang des salamandres; il ne se faisait aucun scrupule de s'asseoir et de fumer son chibouc dans un four tout rouge en attendant que son dîner y fût parfaitement cuit[26]. Un autre avait la faculté de changer les métaux vulgaires en or, sans même les surveiller pendant l'opération[27]. Un autre était doué d'une telle délicatesse du toucher, qu'il avait fait un fil de métal si fin qu'il était invisible[28]. Un autre avait une telle rapidité de perception qu'il pouvait compter les mouvements distincts d'un corps élastique vibrant avec la vitesse de neuf cents millions de vibrations en une seconde[29].»

«Absurde!» dit le roi.

«Un autre de ces magiciens, au moyen d'un fluide que personne n'a jamais vu, pouvait faire brandir les bras à ses amis, leur faire donner des coups de pied, les faire lutter, ou danser à sa volonté[30]. Un autre avait donné à sa voix une telle étendue qu'il pouvait se faire entendre d'un bout de la terre à l'autre[31]. Un autre avait un bras si long qu'il pouvait, assis à Damas, rédiger une lettre à Bagdad, ou à quelque distance que ce fût[32]. Un autre ordonnait à l'éclair de descendre du ciel, et l'éclair descendait à son ordre, et une fois descendu, lui servait de jouet. Un autre de deux sons retentissants réunis faisait un silence. Un autre avec deux lumières étincelantes produisait une profonde obscurité[33]. Un autre faisait de la glace dans une fournaise chauffée au rouge[34]. Un autre invitait le soleil à faire son portrait, et le soleil le faisait[35]. Un autre prenait cet astre avec la lune et les planètes, et après les avoir pesés avec un soin scrupuleux, sondait leurs profondeurs, et se rendait compte de la solidité de leur substance. Mais la nation tout entière est douée d'une si surprenante habileté en sorcellerie, que les enfants, les chats et les chiens eux-mêmes les plus ordinaires n'éprouvent aucune difficulté à percevoir des objets qui n'existent pas du tout, ou qui depuis vingt millions d'années avant la naissance de ce peuple ont disparu de la surface du monde[36].»

«Déraisonnable!» dit le roi.

«Les femmes et les filles de ces incomparables sages et sorciers», continua Schéhérazade, sans se laisser aucunement troubler par les fréquentes et inciviles interruptions de son mari, «les filles et les femmes de ces éminents magiciens sont tout ce qu'il y a d'accompli et de raffiné, et seraient ce qu'il y a de plus intéressant et de plus beau, sans une malheureuse fatalité qui pèse sur elles, et dont les pouvoirs miraculeux de leurs maris et de leurs pères n'ont pas été capables jusqu'ici de les préserver. Les fatalités prennent toutes sortes de formes différentes; celle dont je parle prit la forme d'un caprice.»

«Un quoi?» dit le roi.

«Un caprice,» dit Schéhérazade. «Un des mauvais génies, qui ne cherchent que l'occasion de faire du mal, leur mit dans la tête, à ces dames accomplies, que ce qui constitue la beauté personnelle consiste entièrement dans la protubérance de là région qui ne s'étend pas très loin au-dessous du dos. La perfection de la beauté, d'après elles, est en raison directe de l'étendue de cette protubérance. Cette idée leur trotta longtemps par la tête, et comme les coussins sont à bon marché dans ce pays, il ne fut bientôt plus possible de distinguer une femme d'un dromadaire.»

«Assez», dit le roi--«je n'en saurais entendre davantage. Vous m'ayez déjà donné un terrible mal de tête avec vos mensonges. Il me semble aussi que le jour commence à poindre. Depuis combien de temps sommes-nous mariés?--Ma conscience commence aussi à se sentir de nouveau troublée. Et puis cette allusion au dromadaire ... me prenez-vous pour un imbécile? En résumé, il faut vous lever et vous laisser étrangler.»

Ces paroles, m'apprend l'Isitsoörnot, affligèrent et étonnèrent à la fois Schéhérazade. Mais comme elle savait que le roi était un homme d'une intégrité scrupuleuse et incapable de forfaire à sa parole, elle se soumit de bonne grâce à sa destinée. Elle trouva cependant (durant l'opération) une grande consolation dans la pensée que son histoire restait en grande partie inachevée, et que, par sa pétulance, sa brute de mari s'était justement puni lui-même en se privant du récit d'un grand nombre d'autres merveilleuses aventures.

MELLONTA TAUTA

(ce qui doit arriver)

_A bord du Ballon l'Alouette_,

1 avril, 2848.

Il faut aujourd'hui, mon cher ami, que vous subissiez, pour vos péchés, le supplice d'un long bavardage. Je vous déclare nettement que je vais vous punir de toutes vos impertinences, en me faisant aussi ennuyeux, aussi décousu, aussi incohérent, aussi insupportable que possible.

Me voilà donc encaqué dans un sale ballon, avec une centaine ou deux de passagers appartenant à la _canaille_, tous engagés dans une partie de plaisir (quelle bouffonne idée certaines gens se font du plaisir!) et ayant devant moi la perspective de ne pas toucher la _terre ferme_ avant un mois au moins. Personne à qui parler. Rien à faire. Or quand on n'a rien à faire, c'est le cas de correspondre avec ses amis. Vous comprenez donc le double motif pour lequel je vous écris cette lettre:--mon ennui et vos péchés.

Ajustez vos lunettes et préparez-vous à vous ennuyer. J'ai l'intention de vous écrire ainsi chaque jour pendant cet odieux voyage.