Chapter 14
Oh! n'avez-vous pas vu la belle Inès? Elle est partie dans l'Ouest, Pour éblouir quand le soleil est couché, Et voler au monde son repos. Elle a emporté avec elle la lumière de nos jours, Les sourires qui nous étaient si chers, Avec les rougeurs du matin sur sa joue Et les perles sur son sein.
Oh, reviens, belle Inès, Avant la tombée de la nuit, De peur que la lune ne rayonne seule, Et que les étoiles ne brillent sans rivale; Heureux sera l'amoureux Qui se promènera sous leur rayon, Et exhalera l'amour sur ta joue, Je n'ose pas même l'écrire!
Que n'étais-je, belle Inès, Ce galant cavalier, Qui chevauchait si gaîment à ton côté, Et te murmurait à l'oreille de si près! N'y avait-il donc point là-bas de gentilles dames Ou de vrais amoureux ici, Qu'il dût traverser les mers pour obtenir La plus aimée des bien-aimées!
Je t'ai vue, charmante Inès, Descendre le long du rivage Avec un cortège de nobles gentilshommes. Et des bannières ondoyant en tête D'aimables jeunes hommes et de joyeuses vierges; Ils portaient des plumes de neige; C'eût été un beau rêve-- Si ce n'avait été qu'un rêve!
Hélas! hélas! la belle Inès, Elle est partie avec le chant, Avec la musique suivant ses pas, Et les clameurs de la foule; Mais quelques-uns étaient tristes, et ne sentaient pas de joie, Mais seulement la torture d'une musique. Qui chantait: Adieu, Adieu A celle que vous avez aimée si longtemps.
Adieu, adieu, belle Inès, Ce vaisseau jamais ne porta Si belle dame sur son pont, Ni ne dansa jamais si léger-- Hélas! pour le plaisir de la mer Et le chagrin du rivage! Le sourire qui a ravi le coeur d'un amoureux En a brisé bien d'autres!
_La Maison hantée_, du même auteur, est un des poèmes les plus véritablement poèmes, les plus exceptionnels, les plus profondément artistiques, tant pour le sujet que pour l'exécution. Il est puissamment idéal--imaginatif. Je regrette que sa longueur m'empêche de le citer ici. Qu'on me permette de donner à sa place le poème si universellement goûté: le _Pont des Soupirs_.
Une plus infortunée, Fatiguée de respirer, Follement desespérée, Est allée au devant de la mort!
Prenez-la tendrement, Soulevez-la avec soin:-- Son enveloppe est si frêle, Elle est jeune, et si belle!
Voyez ses vêtements Qui collent à son corps comme des bandelettes; Pendant que l'eau continuellement Dégoutte de sa robe; Prenez-la bien vite Amoureusement, et sans dégoût.
Ne la touchez pas avec mépris; Pensez à elle tristement, Doucement, humainement; Ne songez pas à ses taches. Tout ce qui reste d'elle Est maintenant fémininement pur.
Ne scrutez pas profondément Sa révolte Téméraire et coupable; Tout déshonneur est passé, La mort ne lui a laissé Que la beauté.
Silence pour ses chutes, Elle est de la famille d'Eve-- Essuyez ses pauvres lèvres Qui suintent si visqueuses. Relevez ses tresses Echappées au peigne, Ses belles tresses châtaines, Pendant qu'on se demande, dans l'étonnement: Où était sa demeure?
Qui était son père? Qui était sa mère? Avait-elle une soeur? Avait-elle un frère? Ou avait-elle quelqu'un de plus cher Encore, et qui lui tenait de plus près Encore que tous les autres?
Hélas! O rareté De la chrétienne charité. Sous le soleil! Oh! Quelle pitié! Dans toute une cité populeuse Elle n'avait point de foyer!
Sentiments de soeur, de frère, De père, de mère Avaient changé pour elle; L'amour, par une cruelle clarté, Etait tombé de son faîte; La providence de Dieu même Semblait se détourner.
En face des lampes qui tremblotent Si loin sur la rivière, Avec ces mille lumières, Qui luisent aux fenêtres des maisons De la mansarde au sous-sol, Elle se tenait debout, dans l'effarement, Sans abri pour la nuit.
Le vent glacial de mars La faisait trembler et frissonner, Mais non l'arche sombre, Ou la rivière qui coule noire. Affolée de l'histoire de la vie, Heureuse d'affronter le mystère de la mort, Impatiente d'être emportée,-- N'importe où, n'importe où, Loin du monde!
Elle se plongea hardiment,-- Sans s'inquiéter si, froidement, L'âpre rivière coule-- De sa berge. Représente-toi cette rivière--penses-y, Homme dissolu! Baigne-t-y, bois de ses eaux, Si tu l'oses!
Prenez-la tendrement; Soulevez-la avec soin; Son enveloppe est si frêle, Elle est jeune et si belle! Avant que ses membres glacés, Ne soient trop rigidement raidis, Décemment--tendrement Aplanissez-les et arrangez-les; Et ses yeux, fermez-les; Ces yeux tout grands ouverts sans voir!
Epouvantablement ouverts et regardant A travers l'impureté fangeuse, Comme avec le dernier regard Audacieux du désespoir Fixé sur l'avenir.
Elle est morte sombrement, Poussée par l'outrage, La froide inhumanité, La brûlante folie, Dans son repos. Croisez ses mains humblement, Comme si elle priait en silence, Sur sa poitrine! Avouant sa faiblesse, Sa coupable conduite, Et abandonnant, avec douceur, Ses péchés à son Sauveur!
Ce poème n'est pas moins remarquable par sa vigueur que par son pathétique. La versification, tout en poussant la fantaisie jusqu'au fantastique, n'en est pas moins admirablement adaptée à la furieuse démence qui est la thèse du poème.
Parmi les petits poèmes de lord Byron il en est un qui n'a jamais reçu de la critique les hommages qu'il mérite incontestablement[77].
Quoique le jour de ma destinée fût arrivé, Et que l'étoile de mon destin fût sur son déclin, Ton tendre coeur a refusé de découvrir Les fautes que tant d'autres ont su trouver; Quoique ton âme fût familiarisée avec mon chagrin, Elle n'a pas craint de le partager avec moi, Et l'amour que mon esprit s'était fait en peinture, Je ne l'ai jamais trouvé qu'en _toi_.
Quand la nature sourit autour de moi, Le seul sourire qui réponde au mien, Je ne crois pas qu'il soit trompeur, Parce qu'il me rappelle le tien; Et quand les vents sont en guerre avec l'océan, Comme les coeurs auxquels je croyais le sont avec moi, Si les vagues qu'ils soulèvent excitent une émotion, C'est parce qu'elles me portent loin de _toi_.
Quoique le roc de mon espérance soit fracassé, Et que ses débris soient engloutis dans la vague, Quoique je sente que mon âme est livrée A la douleur--elle ne sera pas son esclave. Mille angoisses peuvent me poursuivre; Elles peuvent m'écraser, mais non me mépriser-- Elles peuvent me torturer, mais non me soumettre-- C'est à _toi_ que je pense--non à elles.
Quoique humaine, tu ne m'as pas trompé; Quoique femme, tu ne m'as point délaissé; Quoique aimée, tu as craint de m'affliger; Quoique calomniée, jamais tu ne t'es laissée ébranler; Quoique ayant ma confiance, tu ne m'as jamais renié; Si tu t'es séparée de moi, ce n'était pas pour fuir; Si tu veillas sur moi, ce n'était pas pour me diffamer; Si tu restas muette, ce n'était pas pour donner au monde le droit de me condamner.
Cependant je ne blâme pas le monde, ni ne le méprise, Pas plus que la guerre déclarée par tous à un seul. Si mon âme n'était pas faite pour l'apprécier, Ce fut une folie de ne pas le fuir plus tôt: Et si cette erreur m'a coûté cher, Et plus que je n'aurais jamais pu le prévoir, J'ai trouvé que malgré tout ce qu'elle m'a fait perdre, Elle n'a jamais pu me priver de _toi_.
Du naufrage du passé, disparu pour moi, Je puis au moins retirer une grande leçon, Il m'a appris que ce que je chérissais le plus Méritait d'être chéri de moi par dessus tout; Dans le désert jaillit une source, Dans l'immense steppe il y a encore un arbre, Et un oiseau qui chante dans la solitude Et parle à mon âme de toi.
Quoique le rythme de ces vers soit un des plus difficiles, on pourrait à peine trouver quelque chose à redire à la versification. Jamais plus noble _thème_ n'a tenté la plume d'un poète. C'est l'idée, éminemment propre à élever l'âme, qu'aucun homme ne peut s'attribuer le droit de se plaindre de la destinée dans le malheur, dès qu'il lui reste l'amour inébranlable d'une femme[78].
Quoique je considère en toute sincérité Alfred Tennyson comme le plus noble poète qui ait jamais vécu, je me suis à peine laissé le temps de vous en citer un court spécimen. Je l'appelle, et le regarde comme le plus noble des poètes, non parce que les impressions qu'il produit sont toujours les plus profondes--non parce que l'émotion poétique qu'il excite est toujours la plus intense,--mais parce qu'il est toujours le plus éthéré--en d'autres termes, le plus élevé et le plus pur. Il n'y a pas de poète qui soit si peu de la terre, si peu terrestre. Ce que je vais vous lire est emprunté à son dernier long poème: _La princesse_.
Des larmes, d'indolentes larmes, (je ne sais ce qu'elles veulent dire,) Des larmes du fond de quelque divin désespoir Jaillissent dans le coeur, et montent aux yeux, En regardant les heureux champs d'automne, Et en pensant aux jours qui ne sont plus.
Frais comme le premier rayon éclairant la voile, Qui ramène nos amis de l'autre hémisphère, Tristes comme le dernier rayon rougissant celle Qui sombre avec tout ce que nous aimons sous l'horizon; Aussi tristes, aussi frais sont les jours qui ne sont plus.
Ah! tristes et étranges comme dans les sombres aurores d'été Le premier cri des oiseaux éveillés à demi, Pour des oreilles mourantes, quand sous des yeux mourants La croisée lentement en s'illuminant se dessine;
Aussi tristes, aussi étranges, sont les jours qui ne sont plus, Aussi chers que des baisers remémorés après la mort, Aussi doux que ceux qu'imagine une pensée sans espoir Sur des lèvres réservées à d'autres; profonds comme l'amour, Profonds comme le premier amour, enténébrés de tous les regrets, O mort dans la vie! tels sont les jours qui ne sont plus.
En essayant ainsi de vous exposer, quoique d'une façon bien rapide et bien imparfaite, ma conception du principe poétique, je ne me suis proposé que de vous suggérer cette réflexion: c'est que, si ce principe est strictement et simplement l'aspiration de l'âme humaine vers la beauté surnaturelle, sa manifestation doit toujours se trouver dans une émotion qui élève l'âme, tout à fait indépendante de la passion qui enivre le coeur, et de la vérité qui satisfait la raison. Pour ce qui regarde la passion, hélas! elle tend plutôt à dégrader qu'à élever l'âme. L'Amour, au contraire,--l'Amour,--le vrai, le divin Éros--la Vénus Uranienne si différente de la Vénus Dionéenne--est sans contredit le plus pur et le plus vrai de tous les thèmes poétiques. Quant à la Vérité, si par l'acquisition d'une vérité particulière nous arrivons à percevoir de l'harmonie où nous n'en voyions pas auparavant, nous éprouvons alors en même temps le véritable effet poétique; mais cet effet ne doit s'attribuer qu'à l'harmonie seule, et nullement à la vérité qui n'a servi qu'à faire éclater cette harmonie.
Nous pouvons cependant nous faire plus directement une idée distincte de ce qu'est la véritable poésie, en considérant quelques-uns des simples éléments qui produisent dans le poète lui-même le véritable effet poétique. Il reconnaît l'ambroisie qui nourrit son âme dans les orbes brillants qui étincellent dans le Ciel, dans les volutes de la fleur, dans les bouquets formés par d'humbles arbustes, dans l'ondoiement des champs de blé, dans l'obliquement des grands arbres vers le levant, dans les bleus lointains des montagnes, dans le groupement des nuages, dans le tintement des ruisseaux qui se dérobent à demi, le miroitement des rivières d'argent, dans le repos des lacs isolés, dans les profondeurs des sources solitaires où se mirent les étoiles. Il la reconnaît dans les chants des oiseaux, dans la harpe d'Eole, dans le soupir du vent nocturne, dans la voix lugubre de la forêt, dans la vague qui se plaint au rivage, dans la fraîche haleine des bois, dans le parfum de la violette, dans la voluptueuse senteur de l'hyacinthe, dans l'odeur suggestive qui lui vient le soir d'îles éloignées non découvertes, sur des océans sombres, illimités, inexplorés. Il la reconnaît dans toutes les nobles pensées, dans toutes les aspirations qui ne sont pas de la terre, dans toutes les saintes impulsions, dans toutes les actions chevaleresques, généreuses, et supposant le sacrifice de soi-même. Il la sent dans la beauté de la femme, dans la grâce de sa démarche, dans l'éclat de ses yeux, dans la mélodie de sa voix, dans son doux sourire, dans son soupir, dans l'harmonie du frémissement de sa robe. Il la sent profondément dans ses attraits enveloppants, dans ses brûlants enthousiasmes, dans ses gracieuses charités, dans ses douces et pieuses patiences; mais par dessus tout, oui, par dessus tout, il l'adore à genoux, dans la fidélité, dans la pureté, dans la force, dans la suprême et divine majesté de son _amour_.
Permettez-moi d'achever, en vous lisant encore un petit poème, un poème d'un caractère bien différent de ceux que je vous ai cités. Il est de Motherwell[79], et est intitulé le _Chant du Cavalier_.
Avec nos idées modernes et tout à fait rationnelles sur l'absurdité et l'impiété de la guerre, nous ne sommes pas précisément dans l'état d'esprit le mieux fait pour sympathiser avec les sentiments de ce poème et par conséquent pour en apprécier la réelle excellence. Pour y arriver, il faut nous identifier nous-mêmes en imagination avec l'âme du vieux cavalier.
Un coursier! Un coursier! d'une vitesse sans égale! Une épée d'un métal acéré! Pour de nobles coeurs tout le reste est peu de chose-- Sur terre tout le reste n'est rien. Les hennissements du fier cheval de guerre, Le roulement du tambour, L'éclat perçant de la trompette, Sont des bruits qui viennent du ciel; Et puis! le tonnerre des chevaliers serrés qui se précipitent En même temps que grandit leur cri de guerre, Peut faire descendre du ciel un ange étincelant, Et réveiller un démon de l'enfer.
Montez donc! montez donc, nobles braves, montez tous, Hâtez-vous de revêtir vos cimiers; Courriers de la mort, Gloire et Honneur, appelez-nous Au champ de guerre une fois encore. D'aigres larmes ne rempliront pas nos yeux, Quand la poignée de notre épée sera dans notre main; Nous partirons le coeur entier, sans un soupir Pour la plus belle du pays. Laissons l'amoureux jouer du chalumeau, et le poltron Se lamenter et pleurnicher; Notre affaire à nous, c'est de combattre en hommes, Et de mourir en héros!
QUELQUES SECRETS
DE LA PRISON DU MAGAZINE
L'absence d'une Loi internationale des droits d'auteur, en mettant presque les auteurs dans l'impossibilité d'obtenir de leurs éditeurs et libraires la rémunération de leurs labeurs littéraires, a eu pour effet de forcer un grand nombre de nos meilleurs écrivains de se mettre au service des Revues et des Magazines; ceux-ci, avec une persévérance qui leur donne quelque crédit, semblent faire un certain cas de l'excellent vieux dicton, que même dans l'ingrat champ des Lettres, tout travail mérite son salaire. En vertu de quel revêche instinct de l'honnête et du convenable, ces journaux ont-ils eu le courage de persister dans leurs habitudes payantes, au nez même de l'opposition des Foster et des Léonard Scott, qui pour huit dollars vous fournissent à l'année quatre périodiques anglais, c'est là un point qu'il nous est bien difficile de résoudre, et dont nous ne voyons pas de plus raisonnable explication que dans la persistance de l'_esprit de patrie_. Que des Magazines puissent vivre dans ces conditions, et non seulement vivre, mais prospérer, et non seulement prospérer, mais encore arriver à débourser de l'argent pour payer des articles originaux, ce sont là des faits qui ne peuvent s'expliquer que par la supposition fantastique, mais précieuse, qu'il reste encore quelque part dans les cendres une étincelle qui n'est pas tout à fait éteinte du feu de l'amour pour les lettres et les hommes de lettres qui animait autrefois l'esprit américain.
Il serait indécent (c'est peut-être là leur idée) de laisser nos pauvres diables d'auteurs mourir de faim, pendant que nous nous engraissons, littérairement parlant, des excellentes choses que, sans rougir, nous prenons dans la poche de toute l'Europe; il ne serait pas tout à fait _comme il faut_ de laisser se commettre une pareille atrocité; voilà pourquoi nous avons des Magazines, et un certain public qui s'abonne à ces Magazines (par pure pitié); voilà pourquoi nous avons des éditeurs de Magazines cumulant quelquefois le double titre d'éditeurs et de propriétaires--des éditeurs, dis-je, qui, moyennant certaines conditions de bonne conduite, de poufs à l'occasion, et d'une décente servilité, se font un point de conscience d'encourager le pauvre diable d'auteur avec un dollar ou deux, plus ou moins, selon qu'il se comporte décemment, et s'abstient de la vilaine habitude de relever le nez.
Nous espérons, cependant, n'être pas assez prévenu où assez vindicatif pour insinuer que ce qui, de leur part (des éditeurs de Magazines) semble si peu libéral, soit en réalité une illibéralité qui doive être mise à leur charge. De fait, il saute aux yeux que ce que nous avons dit est précisément l'inverse d'une pareille accusation. Ces éditeurs paient _quelque chose_--les autres ne paient rien du tout. Il y a là évidemment une certaine différence,--quoiqu'un mathématicien pût prétendre que la différence est infinitésimale. Mais enfin ces éditeurs et propriétaires de Magazines _paient_ (il n'y a pas à dire), et pour votre pauvre diable d'auteur les plus minimes faveurs méritent la reconnaissance. Non, le manque de libéralité est du côté du public infatué de ses démagogues, du côté du public qui souffre que ses délégués, les oints de son choix (ou peut-être les maudits[80]) insultent à son sens commun, (à lui public), en faisant dans nos Chambres nationales des discours où ils prouvent qu'il est beau et commode de voler l'Europe littéraire sur les grands chemins, et qu'il n'y a pas de plus grossière absurdité que de prétendre qu'un homme a quelque droit et quelque titre à sa propre cervelle ou à la matière sans consistance qu'il en file, comme une maudite chenille qu'il est. Si ces matières aussi fragiles que le fil de la vierge ont besoin de protection, c'est que nous avons les mains pleines et de vers à soie et de _morus multicaulis_[81].
Mais si nous ne pouvons pas, dans ces circonstances, reprocher aux éditeurs de Magazines un manque absolu de libéralité (puisqu'ils paient), il y a un point particulier, au sujet duquel nous avons d'excellentes raisons de les accuser. Pourquoi (puisqu'ils doivent payer) ne paient-ils pas de bonne grâce et tout de suite? Si nous étions en ce moment de mauvaise humeur, nous pourrions raconter une histoire qui ferait dresser les cheveux sur la tête de Shylock.
Un jeune auteur, aux prises avec le désespoir lui-même sous la forme du spectre de la pauvreté, n'ayant dans sa misère aucun soulagement--n'ayant à attendre aucune sympathie de la part du vulgaire, qui ne comprend pas ses besoins, et prétendrait ne pas les comprendre, quand même il les concevrait parfaitement--ce jeune auteur est poliment prié de composer un article, pour lequel il sera «gentiment payé.» Dans le ravissement, il néglige peut-être pendant tout un mois le seul emploi qui le fait vivre, et après avoir crevé de faim pendant ce mois, (lui et sa famille) il arrive enfin au bout du mois de supplice et de son article, et l'expédie (en ne laissant point ignorer son pressant besoin) à l'_éditeur_ bouffi, et au _propriétaire_ au nez puissant qui a condescendu à l'honorer (lui le pauvre diable) de son patronage. Un mois (de crevaison encore) et pas de réponse. Un second mois, rien encore. Deux autres mois--toujours rien. Une seconde lettre, insinuant modestement que peut-être l'article n'est pas arrivé à destination--toujours point de réponse. Six mois écoulés, l'auteur se présente en personne au bureau de l'éditeur et propriétaire. «Revenez une autre fois.» Le pauvre diable s'en va, et ne manque pas de revenir. «Revenez encore»--il s'entend dire ce: revenez encore, pendant trois ou quatre mois. La patience à bout, il redemande l'article.--Non, il ne peut pas l'avoir (il était vraiment trop bon, pour qu'on pût le faire passer si légèrement)--«il est sous presse,» et «des articles de ce caractère ne se paient (c'est notre règle) que six mois après la publication. Revenez six mois après l'affaire faite, et votre argent sera tout prêt--car nous avons des hommes d'affaire expéditifs--nous-mêmes.» Là dessus le pauvre diable s'en va satisfait, et se dit qu'en somme «l'éditeur et propriétaire est un galant homme, et qu'il n'a rien de mieux à faire, (lui, le pauvre diable), que d'attendre. L'on pourrait supposer qu'en effet il eût attendu ... si la mort l'avait voulu. Il meurt de faim, et par la bonne fortune de sa mort, le gras éditeur et propriétaire s'engraisse encore de la valeur de vingt-cinq dollars, si habilement sauvés, pour être généreusement dépensés en canards-cendrés et en champagne.
Nous espérons que le lecteur, en parcourant cet article, se gardera de deux choses: la première, de croire que nous l'écrivons sous l'inspiration de notre propre expérience, car nous n'ajoutons foi qu'au récit des souffrances actuelles,--la seconde, de faire quelque application personnelle de nos remarques à quelque éditeur actuellement vivant, puisqu'il est parfaitement reconnu qu'ils sont tous aussi remarquables par leur générosité et leur urbanité, que par leur façon de comprendre et d'apprécier le génie.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
LE DUC DE L'OMELETTE
LE MILLE ET DEUXIÈME CONTE DE SCHÉHERAZADE
MELLONTA TAUTA
COMMENT S'ÉCRIT UN ARTICLE A LA BLACKWOOD
LA FILOUTERIE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE EXACTE
L'HOMME D'AFFAIRES
L'ENSEVELISSEMENT PRÉMATURÉ
BON-BON
LA CRYPTOGRAPHIE
DU PRINCIPE POÉTIQUE
QUELQUES SECRETS DE LA PRISON DU MAGAZINE
NOTES
[1] L'acteur Montfleury. L'auteur du _Parnasse réformé_ le fait ainsi parler dans l'Enfer: «L'homme donc qui voudrait savoir ce dont je suis mort, qu'il ne demande pas si ce fut de fièvre ou de podagre ou d'autre chose, mais qu'il entende que ce fut de l'_Andromaque_.» (J. Guéret, 1668.) Montfleury jouait le rôle d'Oreste dans la tragédie d'_Andromaque_ lorsqu'il tomba malade et mourut en quelques jours.
[2] Les mots écrits en italiques se trouvent en français dans le texte de Poe.
[3] Les coralites.
[4] «Une des plus remarquables curiosités du Texas est en effet une forêt pétrifiée, près de la source de la rivière Pasigno. Elle se compose de quelques centaines d'arbres, parfaitement droits, tous changés en pierre. Quelques-uns, qui commencent à pousser, ne sont qu'en partie pétrifiés. C'est là un fait frappant pour les naturalistes, et qui doit les amener à modifier leur théorie de la pétrification.» _Kennedy_.
L'existence de ce fait, d'abord contestée, a été depuis confirmée par la découverte d'une forêt complètement pétrifiée près de la source de la rivière Chayenne ou Chienne qui sort des Montagnes Noires de la chaîne des Rocs.