Chapter 13
Oh! soulève-moi du gazon! Je meurs, je m'évanouis, je succombe! Laisse ton amour en baisers pleuvoir Sur mes lèvres et mes paupières pâles! Ma joue est froide et blanche, hélas! Mon coeur bat fort et vite; Oh! presse-le encore une fois tout contre le tien, Où il doit se briser enfin.
Ces vers ne sont peut-être familiers qu'à peu de lecteurs; et cependant ce n'est pas moins qu'un poète comme Shelley qui les a écrits[70]. Tout le monde appréciera cette chaleur d'une imagination en même temps si délicate et si éthérée; mais personne ne la sentira aussi pleinement que celui qui vient de sortir des doux rêves de la bien-aimée pour se baigner dans l'air parfumé d'une nuit d'été australe.
Un des poèmes les plus achevés de Willis[71], le meilleur assurément à mon avis qu'il ait jamais écrit, a dû sans doute à ce même excès de brièveté de ne pas occuper la place qui lui est due tant aux yeux des critiques que devant l'opinion populaire.
Les ombres s'étendaient le long de Broadway, Proche était l'heure du crépuscule, Et lentement une belle dame S'y promenait dans son orgueil. Elle se promenait seule; mais invisibles, Des esprits marchaient à son côté.
Sous ses pieds la Paix charmait la terre, Et l'Honneur enchantait l'air; Tous ceux qui passaient la regardaient avec complaisance, Et l'appelaient bonne autant que belle, Car tout ce que Dieu lui avait donné Elle le conservait avec un soin jaloux.
Elle gardait avec soin ses rares beautés Des amoureux chauds et sincères-- Son coeur pour tout était froid, excepté pour l'or, Et les riches ne venaient pas lui faire la cour;-- Mais quel honneur pour des charmes à vendre, Si les prêtres se chargent du marché!
Maintenant elle marchait, vierge encore plus belle. Vierge éthérée, pâle comme un lis: Et elle avait maintenant une compagnie invisible Capable de désespérer l'âme-- Entre le besoin et le mépris elle marchait délaissée, Et rien ne pouvait la sauver.
Aucun pardon maintenant ne peut rasséréner son front De la paix de ce monde, pour prier; Car pendant que la prière égarée de l'amour s'est dissipée dans l'air, Son coeur de femme s'est donné libre carrière! Mais le péché pardonné par Christ dans le ciel Sera toujours maudit par l'homme!
Nous avons quelque peine à reconnaître dans cette composition le Willis qui a écrit tant de «vers de société.» Non seulement elle est richement idéale; mais les vers en sont pleins d'énergie, et respirent une chaleur, une sincérité de sentiment évidente, que nous chercherions en vain dans tous les autres ouvrages de l'auteur.
Pendant que la manie épique--l'idée que pour avoir du mérite en poésie, la prolixité est indispensable--disparaissait peu à peu depuis quelques années de l'esprit du public, en vertu même de son absurdité, nous voyions lui succéder une autre hérésie d'une fausseté trop palpable pour être longtemps tolérée; mais qui, pendant la courte période qu'elle a déjà duré, a plus fait à elle seule pour la corruption de notre littérature poétique que tous ses autres ennemis à la fois. Je veux dire l'hérésie du _Didactique_. Il est reçu, implicitement et explicitement, directement et indirectement, que la dernière fin de toute Poésie est la Vérité. Tout poème, dit-on, doit inculquer une morale, et c'est par cette morale qu'il faut apprécier le mérite poétique d'un ouvrage. Nous autres Américains surtout, nous avons patronné cette heureuse idée, et c'est particulièrement à nous, Bostoniens, qu'elle doit son entier développement. Nous nous sommes mis dans la tête, qu'écrire un poème uniquement pour l'amour de la poésie, et reconnaître que tel a été notre dessein en l'écrivant, c'est avouer que le vrai sentiment de la dignité et de la force de la poésie nous fait radicalement défaut--tandis qu'en réalité, nous n'aurions qu'à rentrer un instant en nous-mêmes, pour découvrir immédiatement qu'il n'existe et ne peut exister sous le soleil d'oeuvre plus absolument estimable, plus suprêmement noble, qu'un vrai poème, un poème _per se_, un poème, qui n'est que poème et rien de plus, un poème écrit pour le pur amour de la poésie.
Avec tout le respect que j'ai pour la Vérité, respect aussi grand que celui qui ait jamais pu faire battre une poitrine humaine, je voudrais cependant limiter, en une certaine mesure, ses moyens d'inculcation. Je voudrais les limiter pour les renforcer, au lieu de les affaiblir en les multipliant. Les exigences de la Vérité sont sévères. Elle n'a aucune sympathie pour les fleurs de l'imagination. Tout ce qu'il y a de plus indispensable dans le Chant est précisément ce dont elle a le moins affaire. C'est la réduire à l'état de pompeux paradoxe que de l'enguirlander de perles et de fleurs. Une vérité, pour acquérir toute sa force, a plutôt besoin de la sévérité que des efflorescences du langage. Ce qu'elle veut, c'est que nous soyons simples, précis, élégants; elle demande de la froideur, du calme, de l'impassibilité. En un mot, nous devons être à son égard, autant qu'il est possible, dans l'état d'esprit le plus directement opposé à l'état poétique. Bien aveugle serait celui qui ne saisirait pas les différences radicales qui creusent un abîme entre les moyens d'action de la vérité et ceux de la poésie.
Il faudrait être irrémédiablement enragé de théorie, pour persister, en dépit de ces différences, à essayer de réconcilier l'irréconciliable antipathie de la Poésie et de la Vérité.
Si nous divisons le monde de l'esprit en ses trois parties les plus visiblement distinctes, nous avons l'Intellect pur, le Goût et le Sens moral. Je mets le Goût au milieu, parce que c'est précisément la place qu'il occupe dans l'esprit. Il se relie intimement aux deux extrêmes, et n'est séparé du Sens moral que par une si faible différence qu'Aristote n'a pas hésité à mettre quelques-unes de ses opérations au nombre des vertus mêmes. Cependant, l'_office_ de chacune de ces facultés se distingue par des caractères suffisamment tranchés. De même que l'Intellect recherche le Vrai, le Goût nous révèle le Beau, et le Sens moral ne s'occupe que du Devoir. Pendant que la Conscience nous enseigne l'obligation du Devoir, et que la Raison nous en montre l'utilité, le Goût se contente d'en déployer les charmes, déclarant la guerre au Vice uniquement sur le terrain de sa difformité, de ses disproportions, de sa haine pour la convenance, la proportion, l'harmonie, en un mot pour la Beauté.
Un immortel instinct, ayant des racines profondes dans l'esprit de l'homme, c'est donc le sentiment du Beau. C'est ce sentiment qui est la source du plaisir qu'il trouve dans les formes infinies, les sons, les odeurs, les sensations.
Et de même que le lis se reproduit dans l'eau du lac, ou les yeux d'Amaryllis dans son miroir, ainsi nous trouvons dans la simple reproduction orale ou écrite de ces formes, de ces sons, de ces couleurs, de ces odeurs une double source de plaisir. Mais cette simple reproduction n'est pas la poésie. Celui qui se contente de chanter, même avec le plus chaud enthousiasme, ou de reproduire avec la plus vivante fidélité de description les formes, les sons, les odeurs, les couleurs et les sentiments qui lui sont communs avec le reste de l'humanité, celui-là, dis-je, n'aura encore aucun droit à ce divin nom de poète. Il lui reste encore quelque chose à atteindre. Nous sommes dévorés d'une soif inextinguible, et il ne nous a pas montré les sources cristallines seules capables de la calmer. Cette soif fait partie de l'Immortalité de l'homme. Elle est à la fois une conséquence et un signe de son existence sans terme. Elle est le désir de la phalène pour l'étoile. Elle n'est pas seulement l'appréciation des Beautés qui sont sous nos yeux, mais un effort passionné pour atteindre la Beauté d'en haut. Inspirés par une prescience extatique des gloires d'au delà du tombeau, nous nous travaillons, en essayant au moyen de mille combinaisons, au milieu des choses et des pensées du Temps, d'atteindre une portion de cette Beauté dont les vrais éléments n'appartiennent peut-être qu'à l'éternité. Alors, quand la Poésie, ou la Musique, la plus enivrante des formes poétiques, nous a fait fondre en larmes, nous pleurons, non, comme le suppose l'Abbé Gravina, par excès de plaisir, mais par suite d'un chagrin positif, impétueux, impatient, que nous ressentons de notre impuissance à saisir actuellement, pleinement sur cette terre, une fois et pour toujours, ces joies divines et enchanteresses, dont nous n'atteignons, _à travers_ le poème, ou _à travers_ la musique, que de courtes et vagues lueurs.
C'est cet effort suprême pour saisir la Beauté surnaturelle--effort venant d'âmes normalement constituées--qui a donné au monde tout ce qu'il a jamais été capable à la fois de comprendre et de sentir en fait de poésie.
Naturellement, le Sentiment poétique peut revêtir différents modes de développement--la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Danse--la Musique surtout--et dans un sens tout spécial, et fort large, l'art des Jardins. Notre sujet doit se borner à envisager la manifestation du sentiment poétique par le langage. Et ici qu'on me permette de dire quelques mots du rythme. Je me contenterai d'affirmer que la Musique, dans ses différents modes de mesure, de rythme et de rime, a en poésie une telle importance que ce serait folie de vouloir se passer de son secours,--sans m'arrêter à rechercher ce qui en fait l'essence absolue. C'est peut-être en Musique que l'âme atteint de plus près la grande fin à laquelle elle aspire si violemment, quand elle est inspirée par le Sentiment poétique--la création de la Beauté surnaturelle. Il se peut que cette fin sublime soit en réalité de temps en temps atteinte ici-bas. Il nous est arrivé souvent de sentir, tout frémissant de volupté, qu'une harpe terrestre venait de faire vibrer des notes non inconnues des anges. Aussi est-il indubitable que c'est dans l'union de la Poésie et de la Musique, dans son sens populaire, que nous trouverons le plus large champ pour le développement des facultés poétiques. Les anciens Bardes et Minnesingers avaient des avantages dont nous ne jouissons plus--et Thomas Moore, chantant ses propres poésies, achevait ainsi fort légitimement de leur donner leur véritable caractère de poèmes.
Pour récapituler, je définirais donc en peu de mots la poésie du langage: _une Création rythmique de la Beauté_. Son seul arbitre est le Goût. Le Goût n'a avec l'Intellect ou la Conscience que des relations collatérales. Il ne peut qu'accidentellement avoir quelque chose de commun soit avec le Devoir soit avec la Vérité.
Quelques mots d'explication, cependant. Ce plaisir, qui est à la fois le plus pur, le plus élevé et le plus intense des plaisirs, vient, je le soutiens, de la contemplation du Beau. Ce n'est que dans la comtemplation de la Beauté qu'il nous est possible d'atteindre cette élévation enivrante, cette émotion de l'âme, que nous reconnaissons comme le sentiment poétique, et qui se distingue si facilement de la Vérité, qui est la satisfaction de la Raison, et de la Passion, qui est l'émotion du coeur. C'est donc la Beauté--en comprenant dans ce mot le sublime--qui est l'objet du poème, en vertu de cette simple règle de l'Art, que les effets doivent jaillir aussi directement que possible de leurs causes:--personne du moins n'a osé nier que l'élévation particulière dont nous parlons soit un but plus facilement atteint dans un poème. Il ne s'ensuit nullement, toutefois, que les excitations de la Passion, ou les préceptes du Devoir ou même les leçons de la Vérité ne puissent trouver place dans un poème et avec avantage; tout cela peut, accidentellement, servir de différentes façons le dessein général de l'ouvrage;--mais le véritable artiste trouvera toujours le moyen de les subordonner à cette Beauté qui est l'atmosphère et l'essence réelle du Poème.
Je ne saurais mieux commencer la série des quelques poèmes sur lesquels je veux appeler l'attention, qu'en citant le Poème de _l'Epave_ de M. Longfellow[72].
Le jour est parti, et les ténèbres Tombent des ailes de la Nuit, Comme une plume tombe emportée De l'aile d'un Aigle dans son vol[73].
J'aperçois tes lumières du village Luire à travers la pluie et la brume, Et un sentiment de tristesse m'envahit, Auquel mon âme ne peut résister;
Un sentiment de tristesse et d'angoisse Qui n'a rien de la douleur, Et qui ne ressemble au chagrin Que comme le brouillard ressemble à la pluie.
Viens, lis-moi quelque poème, Quelque simple lai, dicté par le coeur. Qui calmera cette émotion sans repos, Et bannira les pensées du jour.
Non pas des grands maîtres anciens, Ni des bardes-sublimes Dont l'écho des pas lointains retentit A travers les corridors du temps.
Car, de même que les accords d'une musique martiale, Leurs puissantes pensées suggèrent Les labeurs et les fatigues sans fin de la vie; Et ce soir j'aspire au repos.
Lis-moi dans quelque humble poète, Dont les chants ont jailli de son coeur, Comme les averses jaillissent des nuages de l'été, Ou les larmes des paupières;
Qui à travers de longs jours de labeur Et des nuits sans repos, N'a cessé d'entendre en son âme la musique De merveilleuses mélodies.
De tels chants ont le pouvoir d'apaiser La pulsation sans repos du souci, Et descendent comme la bénédiction Qui suit la prière.
Puis lis, dans le volume favori, Le poème de ton choix, Et prête à la rime du poète La beauté de ta voix.
Et la nuit se remplira de musique, Et les soucis qui infestent le jour Replieront leurs tentes comme les Arabes, Et s'enfuiront aussi silencieux.
Sans beaucoup de frais d'imagination, ces vers ont été admirés à bon droit pour leur délicatesse d'expression. Quelques-unes des images ont beaucoup d'effet. Il ne se peut rien de meilleur que:
.... ces bardes sublimes, Dont l'écho des pas lointains retentit A travers les corridors du Temps.
L'idée du dernier quatrain est aussi très saisissante. Toutefois, le poème dans son ensemble, est surtout admirable par la gracieuse _insouciance_ de son mètre, si bien en rapport avec le caractère des sentiments, et surtout avec le laisser-aller du ton général. Il a été longtemps de mode de regarder ce laisser-aller, ce naturel dans le style littéraire, comme un naturel purement apparent--et en réalité comme un point difficile à atteindre. Mais il n'en est point ainsi:--un ton naturel n'est difficile qu'à celui qui s'appliquerait à l'éviter toujours, à être toujours en dehors de la nature.
Un auteur n'a qu'à écrire avec l'entendement ou avec l'instinct, pour que _le ton_ dans la composition soit toujours celui qui plaira à la masse des lecteurs--et naturellement, il doit continuellement varier avec le sujet. L'écrivain qui, d'après la mode de la _North American Review_, serait toujours, en toute occasion, uniquement _serein_, sera nécessairement, en beaucoup de cas, simplement niais, ou stupide; et il n'a pas plus de droit à être considéré comme un auteur _facile_ ou _naturel_ qu'un exquis Cockney, ou la Beauté qui dort dans des chefs-d'oeuvre de cire.
Parmi les petits poèmes de Bryant[74], aucun ne m'a plus fortement impressionné que celui qui est intitulé _Juin_. Je n'en cite qu'une partie:
Là, à travers les longues, longues heures d'été, La lumière d'or s'épandrait, Et des jeunes herbes drues et des groupes de fleurs Se dresseraient dans leur beauté; Le loriot construirait son nid et dirait Sa chanson d'amour, tout près de mon tombeau; Le nonchalant papillon S'arrêterait là, et là on entendrait La bonne ménagère abeille, et l'oiseau-mouche,
Et les cris joyeux à midi, Qui viennent du village, Ou les chansons des jeunes filles, sous la lune, Mêlées d'un éclat de rire de fée! Et dans la lumière du soir, Les amoureux fiancés se promenant en vue De mon humble monument! Si mes voeux étaient comblés, la scène gracieuse qui m'entoure Ne connaîtrait pas de plus triste vue ni de plus triste bruit.
Je sais, je sais que je ne verrais pas Les glorieuses merveilles de la saison; Son éclat ne rayonnerait pas pour moi, Ni sa fantastique musique ne s'épandrait; Mais si autour du lieu de mon sommeil Les amis que j'aime venaient pleurer, Ils n'auraient point hâte de s'en aller: De douces brises, et la chanson, et la lumière, et la fleur Les retiendraient près de ma tombe.
Tout cela à leurs coeurs attendris porterait La pensée de ce qui a été, Et leur parlerait de celui qui ne peut partager La joie de la scène qui l'entoure; De celui pour qui toute la part de la pompe qui remplit Le circuit des collines embellies par l'été, Est:--que son tombeau est vert; Et ils désireraient profondément, pour la joie de leurs coeurs, Entendre encore une fois sa voix vivante.
Le courant rythmique ici est, pour ainsi dire, voluptueux; on ne saurait lire rien de plus mélodieux. Ce poème m'a toujours causé une remarquable impression. L'intense mélancolie qui perce, malgré tout, à la surface des gracieuses pensées du poète sur son tombeau, nous fait tressaillir jusqu'au fond de l'âme--et dans ce tressaillement se retrouve la plus véritable élévation poétique. L'impression qu'il nous laisse est celle d'une voluptueuse tristesse. Si, dans les autres compositions qui vont suivre, on rencontre plus ou moins apparent un ton analogue à celui-là, il est bon de se rappeler que cette teinte accusée de tristesse est inséparable (comment ou pourquoi? je ne le sais) de toutes les manifestations de la vraie Beauté. Mais c'est comme dit le poète:
Un sentiment de tristesse et d'angoisse Qui n'a rien de la douleur, Et qui ne ressemble au chagrin, Que comme le brouillard ressemble à la pluie.
Cette teinte apparaît clairement même dans un poème cependant si plein de fantaisie et de brio, le _Toast_ d'Edward Coote Pinkney[75].
Je remplis cette coupe à celle qui est faite De beauté seule-- Une femme, de son gracieux sexe L'évident parangon; A qui les plus purs éléments Et les douces étoiles ont donné Une forme si belle que, semblable à l'air, Elle est moins de la terre que du ciel.
Chacun de ses accents est une musique qui lui est propre, Semblables à ceux des oiseaux du matin, Et quelque chose de plus que la mélodie Habite toujours en ses paroles; Elles sont la marque de son coeur, Et de ses lèvres elles coulent Comme on peut voir les abeilles chargées Sortir de la rose.
Les affections sont comme des pensées pour elle, La mesure de ses heures; Ses sentiments ont la fragrance, La fraîcheur des jeunes fleurs; Et d'aimables passions, souvent changeantes, La remplissent si bien, qu'elle semble Tour à tour leur propre image-- L'idole des années écoulées!
De sa brillante face un seul regard tracera Un portrait sur la cervelle, Et de sa voix dans les coeurs qui font écho Un long retentissement doit demeurer; Mais le souvenir, tel que celui qui me reste d'elle, Me la rend si chère, Qu'à l'approche de la mort mon dernier soupir Ne sera pas pour la vie, mais pour elle.
J'ai rempli cette coupe à celle qui est faite De beauté seule, Une femme de son gracieux sexe L'évident parangon-- A elle! Et s'il y avait sur terre Un peu plus de pareils êtres, Cette vie ne serait plus que poésie, Et la lassitude un mot!
Ce fut le malheur de Mr Pinkney d'être né trop loin dans le sud. S'il avait été un Nouvel Englander, il est probable qu'il eût été mis au premier rang des lyriques américains par cette magnanime cabale qui a si longtemps tenu dans ses mains les destinées de la littérature américaine, en dirigeant ce qu'on appelle la _North American Review_. Le poème que nous venons de citer est d'une beauté toute spéciale; quant à l'élévation poétique qui s'y trouve, elle se rattache surtout à notre sympathie pour l'enthousiasme du poète. Nous lui pardonnons ses hyperboles en considération de la chaleur évidente avec laquelle elles sont exprimées.
Je n'avais nullement le dessein de m'étendre sur les mérites des morceaux que je devais vous lire. Ils parlent assez éloquemment pour eux-mêmes. Dans ses _Avertissements du Parnasse_, Boccalini nous raconte que Zoïle faisant un jour devant Apollon une critique amère d'un admirable livre, le Dieu l'interrogea sur les beautés de l'ouvrage. Zoïle répondit qu'il ne s'occupait que des défauts. Sur quoi, Apollon, lui mettant en main un sac de blé non vanné, le condamna pour sa punition à en enlever toute la paille.
Cette fable s'adresse admirablement aux critiques--mais je ne suis pas bien sûr que le Dieu fût dans son droit. Il me semble qu'il se méprenait grossièrement sur les vraies limites des devoirs de la critique. L'excellence, dans un poème surtout, participe du caractère de l'axiome, et n'a besoin que d'être présentée pour être évidente par elle-même. Ce n'est plus de l'excellence, si elle a besoin d'être démontrée telle;--et par conséquent faire trop particulièrement ressortir les mérites d'une oeuvre d'Art, c'est admettre que ce ne sont pas des mérites.
Parmi les _Mélodies_ de Thomas Moore, il y en a une dont le remarquable caractère poétique semble avoir fort singulièrement échappé à l'attention. Je fais allusion aux vers qui commencent ainsi: «Viens, repose sur cette poitrine», et dont l'intense énergie d'expression n'est surpassée par aucun endroit de Byron. Il y a deux de ces vers, où le sentiment semble condenser dans toute sa puissance la divine passion de l'Amour--sentiment qui peut-être a trouvé son écho dans plus de coeurs et des coeurs plus passionnés qu'aucun autre de ceux qu'ait jamais exprimés la parole humaine.
Viens, repose sur cette poitrine, ma pauvre biche blessée, Quoique le troupeau t'ait délaissée, tu as encore, ici ta demeure; Ici encore tu trouveras le sourire, qu'aucun nuage ne peut obscurcir Un coeur et une main à toi jusqu'à la fin. Oh! pourquoi l'amour a-t-il été fait, s'il ne reste pas le même Dans la joie et le tourment, dans la gloire et la honte? Je ne sais pas, je ne demande pas, si ton coeur est coupable; Je ne sais qu'une chose, c'est que je t'aime, quelle que tu sois. Tu m'as appelé ton Ange dans les moments de bonheur, Je veux rester ton Ange, au milieu des horreurs de cette heure, A travers la fournaise, inébranlable, suivre tes pas, Te servir de bouclier, te sauver--ou mourir avec toi!
Depuis quelque temps c'est la mode de refuser à Moore l'Imagination en lui laissant la Fantaisie--distinction qui a sa source dans Coleridge--qui mieux que personne cependant a compris le génie de Moore. Le fait est que chez Moore la Fantaisie prédomine tellement sur toutes ses autres facultés, et surpasse à un si haut degré celle des autres poètes, qu'on a pu être naturellement amené à ne voir en lui que de la Fantaisie. Mais c'est une grave erreur, et c'est faire le plus grand tort au mérite d'un vrai poète. Je ne connais pas dans toute la littérature anglaise un poème plus profondément,--plus magiquement _imaginatif_, dans le meilleur sens du mot, que les vers qui commencent ainsi: «Je voudrais être près de ce lac sombre»--qui sont de la main de Thomas Moore.
Je regrette de ne pouvoir me les rappeler.
L'un des plus nobles--et puisqu'il s'agit de Fantaisie, l'un des plus singulièrement fantaisistes de nos poètes modernes, c'est Thomas Hood[76]. La _Belle Inès_ à toujours eu pour moi un charme inexprimable: