Chapter 12
On se sert quelquefois d'un paquet de cartes de cette façon: Les correspondants s'entendent, tout d'abord, sur un certain arrangement du paquet. Par exemple: on convient de faire suivre les couleurs dans un ordre naturel, les piques au dessus, les coeurs ensuite, puis les carreaux et les trèfles. Cet arrangement fait, on écrit sur la première carte la première lettre de son épître, sur la suivante, la seconde, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait épuisé les cinquante-deux cartes. On mêle ensuite le paquet d'après un plan concerté à l'avance. Par exemple: on prend les cartes du talon et on les place dessus, puis une du dessus que l'on met au talon, et ainsi de suite, un nombre de fois déterminé. Cela fait, on écrit de nouveau cinquante-deux lettres, et l'on suit la même marche jusqu'à ce que la lettre soit écrite. Le correspondant, ce paquet reçu, n'a qu'à placer les cartes dans l'ordre convenu, et lire lettre par lettre les cinquante-deux premiers caractères. Puis il mêle les cartes de la manière susdite, pour déchiffrer la seconde série et ainsi de suite jusqu'à la fin. Ce que l'on peut objecter contre ce genre de cryptographie, c'est le caractère même de la missive. Un _paquet de cartes_ ne peut manquer d'éveiller le soupçon, et c'est une question de savoir s'il ne vaudrait pas mieux empêcher les chiffres d'être considérés comme tels que de perdre son temps à essayer de les rendre indéchiffrables, une fois interceptés.
L'expérience démontre que les cryptographies les plus habilement construites, une fois suspectées, finissent toujours par être déchiffrées.
On pourrait imaginer un mode de communication secrète d'une sûreté peu commune; le voici: les correspondants se munissent chacun de la même édition d'un livre--l'édition la plus rare est la meilleure--comme aussi le livre le plus rare. Dans la cryptographie, on emploie les nombres, et ces nombres renvoient à l'endroit qu'occupent les lettres dans le volume. Par exemple--on reçoit un chiffre qui commence ainsi: 121-6-8. On n'a alors qu'à se reporter à la page 121, sixième lettre à gauche de la page à la huitième ligne à partir du haut de la page. Cette lettre est la lettre initiale de l'épître--et ainsi de suite. Cette méthode est très sûre; cependant il est encore _possible_ de déchiffrer une cryptographie écrite d'après ce plan--et d'autre part une grande objection qu'elle encourt, c'est le temps considérable qu'exige sa solution, même avec le volume-clef.
Il ne faudrait pas supposer que la cryptographie sérieuse, comme moyen de faire parvenir d'importantes informations, a cessé d'être en usage de nos jours. Elle est communément pratiquée en diplomatie; et il y a encore aujourd'hui des individus, dont le métier est celui de déchiffrer les cryptographies sous l'oeil des divers gouvernements. Nous avons dit plus haut que la solution du problème cryptographique met singulièrement en jeu l'activité mentale, au moins dans les cas de chiffres d'un ordre plus élevé. Les bons cryptographes sont rares, sans doute; aussi leurs services, quoique rarement réclamés, sont nécessairement bien payés.
Nous trouvons un exemple de l'emploi moderne de l'écriture chiffrée dans un ouvrage publié dernièrement par MM. Lea et Blanchard de Philadelphie:--«Esquisses des hommes remarquables de France actuellement vivants.» Dans une notice sur Berryer, il est dit qu'une lettre adressée par la Duchesse de Berri aux Légitimistes de Paris pour les informer de son arrivée, était accompagnée d'une longue note chiffrée, dont on avait oublié d'envoyer là clef. «L'esprit pénétrant de Berryer,» dit le biographe, «l'eut bientôt découverte. C'était cette phrase substituée aux 24 lettres de l'alphabet:--«_Le gouvernement provisoire._»
Cette assertion que «Berryer eut bientôt découvert la phrase-clef,» prouve tout simplement que l'auteur de ces notices est de la dernière innocence en fait de science cryptographique. M. Berryer sans aucun doute arriva à découvrir la clef; mais ce ne fut que pour satisfaire sa curiosité, _une fois l'énigme résolue_. Il ne se servit en aucune façon de la clef pour la déchiffrer. Il força la serrure.
Dans le compte-rendu du livre en question (publié dans le numéro d'avril de ce Magazine [64]) nous faisions ainsi allusion à ce sujet.
«Les mots «_Le gouvernement provisoire_» sont des mots français, et la note chiffrée s'adressait à des Français. On pourrait supposer la difficulté beaucoup plus grande, si la clef avait été en langue étrangère; cependant le premier venu qui voudra s'en donner la peine n'a qu'à nous adresser une note, construite dans le même système, et prendre une clef française, italienne, espagnole, allemande, latine ou grecque (ou en quelque dialecte que ce soit de ces langues) et nous nous engageons à résoudre l'énigme.»
Ce défi ne provoqua qu'une seule réponse, incluse dans la lettre suivante. Tout ce que nous reprochons à cette lettre, c'est que celui qui l'a écrite ait négligé de nous donner son nom en entier. Nous le prions de vouloir bien le faire au plus tôt, afin de nous laver auprès du public du soupçon qui s'attacha à la cryptographie du journal dont j'ai parlé plus haut--que nous nous donnions à nous-même des énigmes à déchiffrer. Le timbre de la lettre porte _Stonington, Conn._
S...., Ct, 21 Juin, 1841.
_A l'éditeur du Graham's Magazine._
Monsieur,--Dans votre numéro d'avril, où vous rendez compte de la traduction par M. Walsh des «Esquisses des hommes remarquables de France actuellement vivants», vous invitez vos lecteurs à vous adresser une note chiffrée, «dont la phrase-clef serait empruntée aux langues française, italienne, espagnole, allemande, latine ou grecque», et vous vous engagez à la résoudre. Vos remarques ayant appelé mon attention sur ce genre de cryptographie, j'ai composé pour mon propre amusement les exercices suivants. Dans le premier la phrase-clef est en anglais--dans le second, en latin. Comme je n'ai pas vu (par le numéro de Mai) que quelqu'un de vos correspondants ait répondu à votre offre, je prends la liberté de vous envoyer ces chiffres, sur lesquels, si vous jugez qu'ils en vaillent la peine, vous pourrez exercer votre sagacité.
Respectueusement à vous,
S.D.L.
Nº 1.
Cauhiif aud ftd sdftirf ithot tacd wdde rdchtdr tiu fuaefshffheo fdoudf hetiusafhie tuis ied herh-chriai fi aeiftdu wn sdaef it iuhfheo hiidohwid fi aen deodsf ths tiu itis hf iaf iuhoheaiin rdff hedr; aer ftd auf it ftif fdoudfin oissiehoafheo hefdiihodeod taf wdd eodeduaiin fdusdr ouasfiouastn. Saen fsdohdf it fdoudf iuhfheo idud weiie fi ftd aeohdeff; fisdfhsdf a fiacdf tdar iaf fiacdr aer ftd ouiie iubffde isie ihft fisd herdihwid oiiiiuheo tiihr, atfdu ithot ftd tahu wdheo sdushffdr fi ouii aoahe, hetiu-safhie oiiir wd fuaefshffdr ihft ihffid raeodu ftaf rhfoicdun iiir defid iefhi ftd aswiiafiun dshffid fatdin udaotdrhff rdffheafhie. Ounsfiouastn tiidcou siud suisduin dswuaodf ftifd sirdf it iuhfheo ithot aud uderdudr idohwid iein wn sdaef it fisd desia-cafium wdn ithot sawdf weiie ftd udai fhoehthoa-fhie it ftd ohstduf dssiindr fi hff siffdffiu.
N° 2.
Ofoiioiiaso ortsii sov eodisdioe afduiostifoi ft iftvi sitrioistoiv oiniafetsorit ifeov rsri afotiiiiv ri-diiot irio rivvio eovit atrotfetsoria aioriti iitri tf oitovin tri aerifei ioreitit sov usttoi oioittstifo dfti afdooitior trso ifeov tri dfit otftfeov softriedi ft oistoiv oriofiforiti suiteii viireiiitifoi it tri iarfoi-siti iiti trir uet otiiiotiv uitfti rid io tri eoviieeiiiv rfasiieostr ft rii dftrit tfoeei.
La solution du premier de ces chiffres nous a donné assez de peine. Le second nous a causé une difficulté extrême, et ce n'est qu'en mettant en jeu toutes nos facultés que nous avons pu en venir à bout. Le premier se lit ainsi[65]:
«Various are the methods which have been devised for transmitting secret information from one individual to another by means of writing, illegible to any except him for whom it was originally destined; and the art of thus secretly communicating intelligence has been generally termed _cryptography_. Many species of secret writing were known to the ancients. Sometimes a slave's head was shaved and the crown written upon with some indelible colouring fluid; after which the hair being permitted to grow again, information could be transmitted with little danger that discovery would ensue until the ambulatory epistle safely reached its destination. Cryptography, however pure, properly embraces those modes of writing which are rendered legible only by means of some explanatory key which makes known the real signification of the ciphers employed to its possessor.»
La phrase-clef de cette cryptographie est:
--«A word to the wise is sufficient[66].»
La seconde se traduit ainsi[67]:
«Nonsensical phrases and unmeaning combinations of words, as the learned lexicographer would have confessed himself, when hidden under cryptographic ciphers, serve to _perplex_ the curious enquirer, and baffle penetration more completely than would the most profound _apophtegms_ of learned philosophers. Abstruse disquisitions of the scoliasts were they but presented before him in the undisguised vocabulary of his mother tongue....»
Le sens de la dernière phrase, on le voit, est suspendu. Nous nous sommes attaché à une stricte épellation. Par mégarde, la lettre _d_ a été mise à la place de _l_ dans le mot _perplex_.
La phrase-clef est celle-ci: «_Suaviter in modo, fortiter in re._»
Dans la cryptographie ordinaire, comme on le verra par la plupart de celles dont j'ai donné des exemples, l'alphabet artificiel dont conviennent les correspondants s'emploie lettre pour lettre, à la place de l'alphabet usuel. Par exemple--deux personnes veulent entretenir une correspondance secrète. Elles conviennent avant de se séparer que le signe
) signifiera a ( » b -- » c * » d . » e , » f ; » g : » h ? » i ou j ! » k & » l o » m ' » n + » o [I] » p [P] » q -> » r ] » s [ » t £ » u ou v [S] » w ¿ » x ¡ » y <- » z
Il s'agit de communiquer cette note:
«We must see you immediately upon a matter of great importance. Plots have been discovered, and the conspirators are in our hands. Hasten[68]!»
On écrirait ces mots:
[chiffre]
Voilà qui a certainement une apparence fort compliquée, et paraîtrait un chiffre fort difficile à quiconque ne serait pas versé, en cryptographie. Mais on remarquera que _a_, par exemple, n'est jamais représenté par un autre signe que ), _b_ par un autre signe que ( et ainsi de suite. Ainsi, par la découverte, accidentelle ou non, d'une seule des lettres, la personne interceptant la missive aurait déjà un grand avantage, et pourrait appliquer cette connaissance à tous les cas où le signe en question est employé dans le chiffre.
D'autre part, les cryptographies, qui nous ont été envoyées par notre correspondant de Stonington, identiques en construction avec le chiffre résolu par Berryer, n'offrent pas ce même avantage.
Examinons par exemple la seconde de ces énigmes. Sa phrase-clef est: «_Suaviter in modo, fortiter in re._»
Plaçons maintenant l'alphabet sous cette phrase, lettre sous lettre; nous aurons:
suaviterinmodofortiterinre
abcdefghijklmnopqrstuvwxyz
où l'on voit que: a est pris pour c d » » » m e » » » g, u et z f » » » o i » » » e, i, s et w m » » » k n » » » j et x o » » » l, n et p r » » » h, q, v et y s » » » a t » » » f, r et t u » » » b v » » » d
De cette façon _n_ représente deux lettres et _e_, _o_ et _t_ en représentent chacune trois, tandis que _i_ et _r_ n'en représentent pas moins de quatre. Treize caractères seulement jouent le rôle de tout l'alphabet. Il en résulte que le chiffre a l'air d'être un pur mélange des lettres _e_, _o_, _t_, _r_ et _i_, cette dernière lettre prédominant surtout, grâce à l'accident qui lui fait représenter les lettres qui par elles-mêmes prédominent extraordinairement dans la plupart des langues-- à savoir _e_ et _i_.
Supposons une lettre de ce genre interceptée et la phrase-clef inconnue, on peut imaginer que l'individu qui essaiera de la déchiffrer arrivera, en le devinant, ou par tout autre moyen, à se convaincre qu'un certain caractère (_i_ par exemple) représente la lettre _e_. En parcourant la cryptographie pour se confirmer dans cette idée, il n'y rencontrera rien qui n'en soit au contraire la négation. Il verra ce caractère placé de telle sorte qu'il ne peut représenter un _e_. Par exemple, il sera fort embarrassé par les quatre _i_ formant un mot entier, sans l'intervention d'aucune autre lettre, cas auquel, naturellement, ils ne peuvent tous être des _e_. On remarquera que le mot _wise_ peut ainsi être formé. Nous le remarquons, nous, qui sommes en possession de la clef; mais à coup sûr on peut se demander comment, sans la clef, sans connaître une seule lettre du chiffre, il serait possible à celui qui a intercepté la lettre de tirer quelque chose d'un mot tel que _iiii_.
Mais voici qui est plus fort. On pourrait facilement construire une phrase-clef, où un seul caractère représenterait six, huit ou dix lettres. Imaginons-nous le mot _iiiiiiiiii_ se présentant dans une cryptographie à quelqu'un qui n'a pas la clef, ou si cette supposition est par trop scabreuse, supposons en présence de ce mot la personne même à qui le chiffre est adressé, et en possession de la clef. Que fera-t-elle d'un pareil mot? Dans tous les manuels d'Algèbre on trouve la _formule_ précise pour déterminer le nombre d'arrangements selon lesquels un certain nombre de lettres _m_ et _n_ peuvent être placées. Mais assurément aucun de mes lecteurs ne peut ignorer quelles innombrables combinaisons on peut faire avec ces dix _i_. Et cependant, à moins d'un heureux accident, le correspondant qui recevra ce chiffre devra parcourir toutes les combinaisons avant d'arriver au vrai mot, et encore quand il les aura toutes écrites, sera-t-il singulièrement embarrassé pour choisir le vrai mot dans le grand nombre de ceux qui se présenteront dans le cours de son opération.
Pour obvier à cette extrême difficulté en faveur de ceux qui sont en possession de la clef, tout en la laissant entière pour ceux à qui le chiffre n'est pas destiné, il est nécessaire que les correspondants conviennent d'un certain _ordre_, selon lequel on devra lire les caractères qui représentent plus d'une lettre; et celui qui écrit la cryptographie devra avoir cet _ordre_ présent à l'esprit. On peut convenir, par exemple, que la première fois que l'_i_ se présentera dans le chiffre, il représentera le caractère qui se trouve sous le premier _i_ dans la phrase-clef, et la seconde fois, le second caractère correspondant au second _i_ de la clef, etc., etc. Ainsi il faudra considérer quelle place chaque caractère du chiffre occupe par rapport au caractère lui-même pour déterminer sa signification exacte.
Nous disons qu'un tel _ordre_ convenu à l'avance est nécessaire pour que le chiffre n'offre pas de trop grandes difficultés même à ceux qui en possèdent la clef. Mais on n'a qu'à regarder la cryptographie de notre correspondant de Stonington pour s'apercevoir qu'il n'y a observé aucun ordre, et que plusieurs caractères y représentent, dans la plus absolue confusion, plusieurs autres. Si donc, au sujet du gant que nous avons jeté au publié en avril, il se sentait quelque velléité de nous accuser de fanfaronnade, il faudra cependant bien qu'il admette que nous avons fait honneur et au delà à notre prétention. Si ce que nous avons dit alors n'était pas dit _suaviter in modo_, ce que nous faisons aujourd'hui est au moins fait _fortiter in re_.
Dans ces rapides observations nous n'avons nullement essayé d'épuiser le sujet de la cryptographie; un pareil sujet demanderait un in-folio. Nous n'avons voulu que mentionner quelques-uns des systèmes de chiffres les plus ordinaires. Il y a deux mille ans, Aeneas Tacticus énumérait vingt méthodes distinctes, et l'ingéniosité moderne a fait faire à cette science beaucoup de progrès. Ce que nous nous sommes proposé surtout, c'est de suggérer des idées, et peut-être n'avons-nous réussi qu'à fatiguer le lecteur. Pour ceux qui désireraient de plus amples informations à ce sujet, nous leur dirons qu'il existe des traités sur la matière par Trithemius, Cap. Porta, Vignère, et le P. Nicéron. Les ouvrages des deux derniers peuvent se trouver, je crois, dans la bibliothèque de Harvard University. Si toutefois on s'attendait à rencontrer dans ces Essais des _règles pour la solution du chiffre_, on pourrait se trouver fort désappointé. En dehors de quelques aperçus touchant la structure générale du langage, et de quelques essais minutieux d'application pratique de ces aperçus, le lecteur n'y trouvera rien à retenir qu'il ne puisse trouver dans son propre entendement.
DU PRINCIPE POÉTIQUE[69]
En parlant du Principe poétique, je n'ai pas la prétention d'être ou complet ou profond. En discutant à l'aventure de ce qui constitue l'essence de ce qu'on appelle Poésie, le principal but que je me propose est d'appeler l'attention sur quelques-uns des petits poèmes anglais ou américains qui sont le plus de mon goût, ou qui ont laissé sur mon imagination l'empreinte la plus marquée. Par _petits poèmes_ j'entends, naturellement, des poèmes de peu d'étendue. Et ici qu'on me permette, en commençant, de dire quelques mots d'un principe assez particulier, qui, à tort ou à raison, a toujours exercé une certaine influence sur les jugements critiques que j'ai portés sur la poésie. Je soutiens qu'il n'existe pas de long poème; que cette phrase «un long poème» est tout simplement une contradiction dans les termes.
Il est à peine besoin d'observer qu'un poème ne mérite ce nom qu'autant qu'il émeut l'âme en l'élevant. La valeur d'un poème est en raison directe de sa puissance d'émouvoir et d'élever. Mais toutes les émotions, en vertu d'une nécessité psychique, sont transitoires. La dose d'émotion nécessaire à un poème pour justifier ce titre ne saurait se soutenir dans une composition d'une longue étendue. Au bout d'une demi-heure au plus, elle baisse, tombe;--une révulsion s'opère--et dès lors le poème, de fait, cesse d'être un poème.
Ils ne sont pas rares, sans doute, ceux qui ont trouvé quelque difficulté à concilier cet axiome critique, «que le Paradis Perdu est à admirer religieusement d'un bout à l'autre» avec l'impossibilité absolue où nous sommes de conserver, durant la lecture entière, le degré d'enthousiasme que cet axiome suppose. En réalité, ce grand ouvrage ne peut être réputé poétique, que si, perdant de vue cette condition vitale exigée de toute oeuvre d'art, l'Unité, nous le considérons simplement comme une série de petits poèmes détachés. Si, pour sauver cette Unité,--la totalité d'effet ou d'impression qu'il produit--nous le lisons (comme il le faudrait alors) tout d'un trait, le seul résultat de cette lecture, c'est de nous faire passer alternativement de l'enthousiasme à l'abattement. A certain passage, où nous sentons une véritable poésie, succèdent, inévitablement, des platitudes qu'aucun préjugé critique ne saurait nous forcer d'admirer; mais si, après avoir parcouru l'ouvrage en son entier, nous le relisons, laissant de côté le premier livre pour commencer par le second, nous serons tout surpris de trouver maintenant admirable ce qu'auparavant nous condamnions--et condamnable ce qu'auparavant nous ne pouvions trop admirer. D'où il suit, que l'effet final, total et absolu du poème épique, le meilleur même qui soit sous le soleil, est nul--c'est là un fait incontestable.
Si nous passons à l'Iliade, à défaut de preuves positives, nous avons au moins d'excellentes raisons de croire que, dans l'intention de son auteur, elle ne fut qu'une série de pièces lyriques; si l'on veut y voir une intention épique, tout ce que je puis dire alors, c'est que l'oeuvre repose sur un sentiment imparfait de l'art. L'épopée moderne est une imitation de ce prétendu modèle épique ancien, mais une imitation maladroite et aveugle. Mais le temps de ces méprises artistiques est passé. Si, à certaine époque, un long poème a pu être réellement populaire--ce dont je doute--il est certain du moins qu'il ne peut plus l'être désormais.
Que l'étendue d'une oeuvre poétique soit, toutes choses égales d'ailleurs, la mesure de son mérite, c'est là sans doute une proposition assez absurde--quoique nous en soyons redevables à nos Revues trimestrielles. Assurément, il ne peut y avoir dans la pure étendue, abstractivement considérée dans le pur volume d'un livre, rien qui ait pu exciter une admiration si prolongée de la part de ces taciturnes pamphlets! Une montagne, sans doute, par le seul sentiment de grandeur physique qu'elle éveille, peut nous inspirer l'émotion du sublime; mais quel est l'homme qui soit impressionné de cette façon par la grandeur matérielle de _la Colombiade_ même? Les Revues du moins ne nous ont pas encore appris le moyen de l'être. Il est vrai qu'elles ne nous disent pas crûment que nous devons estimer Lamartine au pied carré, ou Pollock à la livre;--et cependant quelle autre conclusion tirer de leurs continuelles rodomontades sur «l'effort soutenu du génie»? Si par «un effort soutenu» un petit monsieur a accouché d'un épique, nous sommes tout disposés à lui tenir franchement compte de l'effort--si toutefois cela en vaut la peine; mais qu'il nous soit permis de ne pas juger de l'oeuvre sur l'effort. Il faut espérer que le sens commun, à l'avenir, aimera mieux juger une oeuvre d'art par l'impression et l'effet produits, que par le temps qu'elle met à produire cet effet ou la somme d'«effort soutenu» qu'il a fallu pour réaliser cette impression. La vérité est que la persévérance est une chose, et le génie une autre, et toutes les _Quarterlies_ de la Chrétienté ne parviendront pas à les confondre. En attendant, on ne peut se refuser à reconnaître l'évidence de ma proposition et celle des considérations qui l'appuient. En tous cas, si elles passent généralement pour des erreurs condamnables, il n'y a pas là de quoi compromettre gravement leur vérité.
D'autre part, il est clair qu'un poème peut pécher par excès de brièveté. Une brièveté excessive dégénère en épigramme. Un poème trop court peut produire çà et là un vif et brillant effet; mais non un effet profond et durable. Il faut à un sceau un temps de pression suffisant pour s'imprimer sur la cire. Béranger a écrit quantité de choses piquantes et émouvantes, mais en général ce sont choses trop légères pour s'imprimer profondément dans l'attention publique, et ainsi, les créations de son imagination, comme autant de plumes aériennes, n'ont apparu que pour être emportées par le vent.
Un remarquable exemple de ce que peut produire une brièveté exagérée pour compromettre un poème et l'empêcher de devenir populaire, c'est l'exquise petite _Sérénade_ que voici:
Je m'éveille de rêver de toi Dans le premier doux sommeil de la nuit, Lorsque les vents respirent tout bas, Et que rayonnent les brillantes étoiles. Je m'éveille de rêver de toi, Et un esprit dans mes pieds M'a conduit--qui sait comment? Vers la fenêtre de ta chambre, douce amie!
Les brises vagabondes se pâment Sur ce sombre, ce silencieux courant; Les odeurs du champac s'évanouissent Comme de douces pensées dans un rêve; La complainte du rossignol Meurt sur son coeur, Comme je dois mourir sur le tien, O bien-aimée que tu es!