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Chapter 11

Chapter 113,430 wordsPublic domain

«C'est un mensonge!» répéta le _restaurateur_, d'un ton dogmatique; «c'est un .... (_Un hoquet_) mensonge!» ¦

«Bien, bien, vous avez votre idée!» dit le diable pacifiquement; et Bon-Bon, après avoir ainsi battu le diable sur ce sujet, crut qu'il était de son devoir d'achever une seconde bouteille de Chambertin.

«Comme je vous le disais,» reprit le visiteur, «comme je vous l'observais tout à l'heure, il y a quelques opinions outrées dans votre livre, monsieur Bon-Bon. Par exemple, qu'entendez-vous avec tout ce radotage sur l'âme? Dites-moi, je vous prie, monsieur, qu'est-ce que l'âme?»

«L'....(_Un hoquet_)--l'âme,» répondit le métaphysicien, en se reportant à son manuscrit, «c'est indubitablement...»

«Non, monsieur!»

«Sans aucun doute...»

«Non, monsieur!»

«Incontestablement....»

«Non, monsieur!»

«Evidemment....»

«Non, monsieur!»

«Sans contredit....»

«Non, monsieur!»

«(_Un hoquet_)»

«Non, monsieur!»

«Il est hors de doute que c'est un.....»

«Non, monsieur, l'âme n'est pas cela du tout.» (Ici, le philosophe, lançant des regards foudroyants, se hâta d'en finir avec sa troisième bouteille de Chambertin.)

«Alors, (_Un hoquet_) dites-moi, monsieur, ce que c'est.»

«Ce n'est ni ceci ni cela, monsieur Bon-Bon,» répondit Sa Majesté, rêveuse. «J'ai goûté.... je veux dire, j'ai connu de fort mauvaises âmes, et quelques-unes aussi--assez bonnes.» Ici, il fit claquer ses lèvres, et ayant inconsciemment laissé tomber sa main sur le volume de sa poche, il fut saisi d'un violent accès d'éternuement.

Il continua:

«Il y a eu l'âme de Cratinus--passable; celle d'Aristophane,--un fumet tout à fait particulier; celle de Platon--exquise--non pas _votre_ Platon, mais Platon, le poète comique; votre Platon aurait retourné l'estomac de Cerbère. Pouah!--Voyons, encore! Il y a eu Noevius Andronicus, Plaute et Térence. Puis il y a eu Lucilius, Nason, et Quintus Flaccus,--ce cher Quintus! comme je l'appelais, quand il me chantait un _seculare_ pour m'amuser pendant que je le faisais rôtir, uniquement pour farcer, au bout d'une fourchette. Mais ces Romains manquent de _saveur_. Un Grec bien gras en vaut une douzaine, et puis cela _se conserve_, ce qu'on ne peut pas dire d'un Quirite.--Si nous tâtions de votre Sauterne.»

Bon-Bon s'était résigné à mettre en pratique le _nil admirari_; il se mit en devoir d'apporter les bouteilles en question. Toutefois il lui semblait entendre dans la chambre un bruit étrange, comme celui d'une queue qui remue. Quelque indécent que ce fût de la part de Sa Majesté, notre philosophe cependant ne fit semblant de rien;--il se contenta de donner un coup de pied à son chien, en le priant de rester tranquille. Le visiteur continua:

«J'ai trouvé à Horace beaucoup du goût d'Aristote;--vous savez que je suis amoureux fou de variété. Je n'aurais pas distingué Térence de Ménandre. Nason, à mon grand étonnement, n'était qu'un Nicandre déguisé. Virgile avait un fort accent de Théocrite. Martial me rappela Archiloque--et Tite-Live était un Polybe tout craché.»

Bon-Bon répliqua par un hoquet et Sa Majesté poursuivit:

«Mais, si j'ai un _penchant_, monsieur Bon-Bon,--si j'ai un penchant, c'est pour un philosophe. Cependant, laissez-moi vous le dire, monsieur, le premier dia....--pardon, je veux dire le premier monsieur venu, n'est pas apte à bien _choisir_ son philosophe. Les longs ne sont pas bons; et les meilleurs, s'ils ne sont pas soigneusement écalés, risquent bien de sentir un peu le rance, à cause de la bile.

«Ecalés?»

«Je veux dire: tirés de leur carcasse.

«Que pensez-vous d'un--(_Un hoquet_)--médecin?»

«Ne m'en parlez pas!--Horreur! Horreur!» (Ici Sa Majesté eut un violent haut-le-coeur.) Je n'en ai jamais tâté que d'un--ce scélérat d'Hippocrate! Il sentait l'_assa foetida_.--Pouah! Pouah! Pouah!--J'attrapai un abominable rhume en lui faisant prendre un bain dans le Styx--et malgré tout il me donna le choléra morbus.»

«Oh! le... (_Hoquet_) le misérable!» éjacula Bon-Bon, «l'a... (_Hoquet_) l'avorton de boîte à pilules!» et le philosophe versa une larme.

«Après tout,» continua le visiteur, «après tout, si un dia... si un homme comme il faut veut vivre, il doit avoir plus d'une corde à son arc. Chez nous une face grasse est un signe évident de diplomatie.»

«Comment cela?»

«. Vous savez, nous sommes quelquefois extrêmement à court de provisions. Vous ne devez pas ignorer que, dans un climat aussi chaud que le nôtre, il est souvent impossible de conserver une âme vivante plus de deux ou trois heures; et quand on est mort, à moins d'être immédiatement mariné, (et une âme marinée n'est plus bonne) on sent--vous, comprenez, hein! Il y a toujours à craindre la putréfaction, quand les âmes nous viennent par la voie ordinaire.»

«Bon... (_Deux hoquets_)--bon Dieu! comment vous en tirez-vous?»

Ici la lampe de fer commença à s'agiter avec un redoublement de violence, et le diable sursauta sur son siège. Cependant, après un léger soupir, il reprit contenance et se contenta de dire à notre héros à voix basse: «Je voulais vous dire, Pierre Bon-Bon, qu'il ne faut plus jurer.»

Le philosophe avala une autre rasade, pour montrer qu'il comprenait parfaitement et qu'il acquiesçait. Le visiteur continua:

«Hé bien, nous avons plusieurs manières de nous en tirer. La plupart d'entre nous crèvent de faim; quelques-uns s'accommodent de la marinade; pour ma part, j'achète mes âmes _vivente corpore_; je trouve que, dans cette condition, elles se conservent assez bien.»

«Mais le corps!... (_Un hoquet_) le corps!»

«Le corps, le corps! qu'advient-il du corps?... Ah! je conçois. Mais, monsieur, le corps n'a rien à voir dans la transaction. J'ai fait dans le temps d'innombrables acquisitions de cette espèce, et le corps n'en a jamais éprouvé le moindre inconvénient. Ainsi il y a eu Caïn et Nemrod, Néron et Caligula, Denys et Pisistrate, puis... un millier d'autres; tous ces gens-là, dans la dernière partie de leur vie, n'ont jamais su ce que c'est que d'avoir une âme; et cependant, monsieur, ils ont fait l'ornement de la société. N'y a-t-il pas à l'heure qu'il est un A...[62] que vous connaissez aussi bien que moi? N'est-il pas en possession de toutes ses facultés, intellectuelles et corporelles? Qui donc écrit une meilleure épigramme? Qui raisonne avec plus d'esprit? Qui donc....? Mais attendez. J'ai son contrat dans ma poche.»

Et ce disant, il produisit un portefeuille de cuir rouge, et en tira un certain nombre de papiers. Sur quelques-uns de ces papiers Bon-Bon saisit au passage les syllabes _Machi... Maça....Robesp_....[63] et les mots _Caligula, George, Elizabeth_. Sa Majesté prit dans le nombre une bande étroite de parchemin, où elle lut à haute voix les mots suivants:

«En considération de certains dons intellectuels qu'il est inutile de spécifier, et en outre du versement d'un millier de louis d'or, moi soussigné, âgé d'un an et d'un mois, abandonne au porteur du présent engagement tous mes droits, titres et propriété sur l'ombre que l'on appelle mon âme.»

_Signé_: A.....

(Ici Sa Majesté prononça un nom que je ne me crois pas autorisé à indiquer d'une manière moins équivoque.)

«Un habile homme, celui-là» reprit l'hôte; «mais comme vous, monsieur Bon-Bon, il s'est mépris au sujet de l'âme. L'âme une ombre, vraiment! L'âme une ombre! Ha! Ha! Ha!--Hé! Hé! Hé!--Hu! Hu! Hu! Vous imaginez-vous une ombre fricassée?»

«M'imaginer... (_Un hoquet_) une ombre fricassée!» s'écria notre héros, dont les facultés commençaient à s'illuminer de toute la profondeur du discours de Sa Majesté.

«M'imaginer une (_Hoquet_) ombre fricassée! Je veux être damné (_Un hoquet_) Humph! si j'étais un pareil--humph--nigaud! Mon âme _à moi_, Monsieur....--humph!

«Votre âme _à vous_, Monsieur Bon-Bon.»

«Oui, monsieur.....humph! mon âme est...»

«Quoi, monsieur?

«N'est pas une ombre, certes!»

«Voulez-vous dire par là....?»

«Oui, monsieur, mon âme est... humph! oui, monsieur.»

«Auriez-vous l'intention d'affirmer...?»

«Mon âme est.... humph!... particulièrement propre à.... humph!.... à être....»

«Quoi, monsieur?»

«Cuite à l'étuvée.»

«Ha!»

«Soufflée.»

«Eh!»

«Fricassée.»

«Ah, bah!»

«En ragoût ou en fricandeau--et tenez, mon excellent compère, je veux bien vous la céder.... Humph!... un marché!» Ici le philosophe tapa sur le dos de sa Majesté.

«Pouvais-je m'attendre à cela?» dit celui-ci tranquillement, en se levant de son siège. Le métaphysicien écarquilla les yeux.

«Je suis fourni pour le moment,» dit Sa Majesté.

«Humph!--Hein?» dit le philosophe.

«Je n'ai pas de fonds disponibles.»

«Quoi?»

«D'ailleurs, il serait malséant de ma part....»

«Monsieur! «

«De profiter de....»

«Humph!»

«De la dégoûtante et indécente situation où vous vous trouvez.»

Ici le visiteur s'inclina et disparut--il serait difficile de dire précisément de quelle façon. Mais dans l'effort habilement concerté que fit Bon-Bon pour lancer une bouteille à la tête du vilain, la mince chaîne qui pendait au plafond fut brisée, et le métaphysicien renversé tout de son long par la chute de la lampe.

LA CRYPTOGRAPHIE

Il nous est difficile d'imaginer un temps où n'ait pas existé, sinon la nécessité, au moins un désir de transmettre des informations d'individu à individu, de manière à déjouer l'intelligence du public; aussi pouvons-nous hardiment supposer que l'écriture chiffrée remonte à une très haute antiquité. C'est pourquoi, De la Guilletière nous semble dans l'erreur, quand il soutient, dans son livre: «_Lacédémone ancienne et moderne_», que les Spartiates furent les inventeurs de la Cryptographie. Il parle des _scytales_, comme si elles étaient l'origine de cet art; il n'aurait dû les citer que comme un des plus anciens exemples dont l'histoire fasse mention.

Les _scytales_ étaient deux cylindres en bois, exactement semblables sous tous rapports. Le général d'une armée partant, pour une expédition, recevait des Ephores un de ces cylindres, et l'autre restait entre leurs mains. S'ils avaient quelque communication à se faire, une lanière étroite de parchemin était enroulée autour de la scytale, de manière à ce que les bords de cette lanière fussent exactement accolés l'un à l'autre. Alors on écrivait sur le parchemin dans le sens de la longueur du cylindre, après quoi on déroulait la bande, et on l'expédiait. Si par hasard, le message était intercepté, la lettre restait inintelligible pour ceux qui l'avaient saisie. Si elle arrivait intacte à sa destination, le destinataire n'avait qu'à en envelopper le second cylindre pour déchiffrer l'écriture. Si ce mode si simple de cryptographie est parvenu jusqu'à nous, nous le devons probablement plutôt aux usages historiques qu'on en faisait qu'à toute autre cause. De semblables moyens de communication secrète ont dû être contemporains de l'invention des caractères d'écriture.

Il faut remarquer, en passant, que dans aucun des traités de Cryptographie venus à notre connaissance, nous n'avons rencontré, au sujet du chiffre de la scytale, aucune autre méthode de solution que celles qui peuvent également s'appliquer à tous les chiffres en général. On nous parle, il est vrai, de cas où les parchemins interceptés ont été réellement déchiffrés; mais on a soin de nous dire que ce fut toujours accidentellement. Voici cependant une solution d'une certitude absolue. Une fois en possession de la bande de parchemin, on n'a qu'à faire faire un cône relativement d'une grande longueur--soit de six pieds de long--et dont la circonférence à la base soit au moins égale à la longueur de la bande. On enroulera ensuite cette bande sur le cône près de la base, bord contre bord, comme nous l'avons décrit plus haut; puis, en ayant soin de maintenir toujours les bords contre les bords, et le parchemin bien serré sur le cône, on le laissera glisser vers le sommet. Il est impossible, qu'en suivant ce procédé, quelques-uns des mots, ou quelques-unes des syllabes et des lettres, qui doivent se rejoindre, ne se rencontrent pas au point du cône où son diamètre égale celui de la scytale sur laquelle le chiffre a été écrit. Et comme, en faisant parcourir à la bande toute la longueur du cône, on traverse tous les diamètres possibles, on ne peut manquer de réussir. Une fois que par ce moyen on a établi d'une façon certaine la circonférence de la scytale, on en fait faire une sur cette mesure, et l'on y applique le parchemin.

Il y a peu de personnes disposées à croire que ce n'est pas chose si facile que d'inventer une méthode d'écriture secrète qui puisse défier l'examen. On peut cependant affirmer carrément que l'ingéniosité humaine est incapable d'inventer un chiffre qu'elle ne puisse résoudre. Toutefois ces chiffres sont plus ou moins facilement résolus, et sur ce point il existe entre diverses intelligences des différences remarquables. Souvent, dans le cas de deux individus reconnus comme égaux pour tout ce qui touche aux efforts ordinaires de l'intelligence, il se rencontrera que l'un ne pourra démêler le chiffre le plus simple, tandis que l'autre ne trouvera presque aucune difficulté à venir à bout du plus compliqué. On peut observer que des recherches de ce genre exigent généralement une intense application des facultés analytiques; c'est pour cela qu'il serait très utile d'introduire les exercices de solutions cryptographiques dans les Académies, comme moyens de former et de développer les plus importantes facultés de l'esprit.

Supposons deux individus, entièrement novices en cryptographie, désireux d'entretenir par lettres une correspondance inintelligible à tout autre qu'à eux-mêmes, il est très probable qu'ils songeront du premier coup à un alphabet particulier, dont ils auront chacun la clef. La première combinaison qui se présentera à eux sera celle-ci, par exemple: prendre _a_ pour _z_, _b_ pour _y_, _c_ pour _x_, _d_ pour _n_, etc. etc.; c'est-à-dire, renverser l'ordre des lettres de l'alphabet. A une seconde réflexion, cet arrangement paraissant trop naturel, ils en adopteront un plus compliqué. Ils pourront, par exemple, écrire les 13 premières lettres de l'alphabet sous les 13 dernières, de cette façon:

nopqrstuvwxyz abcdefghijklm;

et, ainsi placés, _a_ serait pris pour _n_ et _n_ pour _a_, _o_ pour _b_ et _b_ pour _o_, etc., etc. Mais cette combinaison ayant un air de régularité trop facile à pénétrer, ils pourraient se construire une clef tout à fait au hasard, par exemple:

prendre a pour p b x c u d o, etc.

Tant qu'une solution de leur chiffre ne viendra pas les convaincre de leur erreur, nos correspondants supposés s'en tiendront à ce dernier arrangement, comme offrant toute sécurité. Sinon, ils imagineront peut-être un système de signes arbitraires remplaçant les caractères usuels. Par exemple:

( pourrait signifier a . b , c ; d ) e, etc.

Une lettre composée de pareils signes aurait incontestablement une apparence fort rébarbative. Si toutefois ce système ne leur donnait pas pleine satisfaction, ils pourraient imaginer un alphabet toujours changeant, et le réaliser de cette manière:

Prenons deux morceaux de carton circulaires, différant de diamètre entre eux d'un demi-pouce environ. Plaçons le centre du plus petit carton sur le centre du plus grand, en les empêchant pour un instant de glisser; le temps de tirer des rayons du centre commun à la circonférence du petit cercle, et de les étendre à celle du plus grand. Tirons vingt-six rayons, formant sur chaque carton vingt-six compartiments. Dans chacun de ces compartiments sur le cercle inférieur écrivons une des lettres de l'alphabet, qui se trouvera ainsi employé tout entier; écrivons-les au hasard, cela vaudra mieux. Faisons la même chose sur le cercle supérieur. Maintenant faisons tourner une épingle à travers le centre commun, et laissons le cercle supérieur tourner avec l'épingle, pendant que le cercle inférieur est tenu immobile. Arrêtons la révolution du cercle supérieur, et écrivons notre lettre en prenant pour _a_ la lettre du plus petit cercle qui correspond à l'_a_ du plus grand, pour _b_, la lettre du plus petit cercle qui correspond au _b_ du plus grand, et ainsi de suite. Pour qu'une lettre ainsi écrite puisse être lue par la personne à qui elle est destinée, une seule chose est nécessaire, c'est qu'elle ait en sa possession des cercles identiques à ceux que nous venons de décrire, et qu'elle connaisse deux des lettres (une du cercle inférieur et une du cercle supérieur) qui se trouvaient juxtaposées, au moment où son correspondant a écrit son chiffre. Pour cela, elle n'a qu'à regarder les deux lettres initiales du document qui lui serviront de clef. Ainsi, en voyant les deux lettres _a m_ au commencement, elle en conclura qu'en faisant tourner ses cercles de manière à faire coïncider ces deux lettres, elle obtiendra l'alphabet employé.

A première vue, ces différents modes de cryptographie ont une apparence de mystère indéchiffable. Il paraît presque impossible de démêler le résultat de combinaisons si compliquées. Pour certaines personnes en effet ce serait une extrême difficulté, tandis que pour d'autres qui sont habiles à déchiffrer, de pareilles énigmes sont ce qu'il y a de plus simple. Le lecteur devra se mettre dans la tête que tout l'art de ces solutions repose sur les principes généraux qui président à la fonction du langage lui-même, et que par conséquent il est entièrement indépendant des lois particulières qui régissent un chiffre quelconque, ou la construction de sa clef. La difficulté de déchiffrer une énigme cryptographique n'est pas toujours en rapport avec la peine qu'elle a coûtée, ou l'ingéniosité qu'a exigée sa construction. La clef, en définitive, ne sert qu'à ceux qui sont au fait du chiffre; la tierce personne qui déchiffre n'en a aucune idée. Elle force la serrure. Dans les différentes méthodes de cryptographie que j'ai exposées, on observera qu'il y a une complication graduellement croissante. Mais cette complication n'est qu'une ombre: elle n'existe pas en réalité. Elle n'appartient qu'à la composition du chiffre, et ne porte en aucune façon sur sa solution. Le dernier système n'est pas du tout plus difficile à déchiffrer que le premier, quelle que puisse être la difficulté de l'un ou de l'autre.

En discutant un sujet analogue dans un des journaux hebdomadaires de cette ville, il y a dix-huit mois environ, l'auteur de cet article a eu l'occasion de parler de l'application d'une _méthode_ rigoureuse dans toutes les formes de la pensée,--des avantages de cette méthode--de la possibilité d'en étendre l'usage à ce que l'on considère comme les opérations de la pure imagination--et par suite de la solution de l'écriture chiffrée. Il s'est aventuré jusqu'à déclarer qu'il se faisait fort de résoudre tout chiffre, analogue à ceux dont je viens de parler, qui serait envoyé à l'adresse du journal. Ce défi excita, de la façon la plus inattendue, le plus vif intérêt parmi les nombreux lecteurs de cette feuille. Des lettres arrivèrent de toutes parts à l'éditeur; et beaucoup de ceux qui les avaient écrites étaient si convaincus de l'impénétrabilité de leurs énigmes qu'ils ne craignirent pas de l'engager dans des paris à ce sujet. Mais en même temps, ils ne furent pas toujours scrupuleux sur l'article des conditions. Dans beaucoup de cas les cryptographies sortaient complètement des limites fixées. Elles employaient des langues étrangères. Les mots et les phrases se confondaient sans intervalles. On employait plusieurs alphabets dans un même chiffre. Un de ces messieurs, d'une conscience assez peu timorée, dans un chiffre composé de barres et de crochets, étrangers à la plus fantastique typographie, alla jusqu'à mêler ensemble au moins _sept alphabets différents_, sans intervalles entre les lettres, ou même entre les lignes. Beaucoup de ces cryptographies étaient datées de Philadelphie, et plusieurs lettres qui insistaient sur le pari furent écrites par des citoyens de cette ville. Sur une centaine de chiffres, peut-être reçus en tout, il n'y en eut qu'un que nous ne parvînmes pas immédiatement à résoudre. Nous avons démontré que ce chiffre était une imposture--c'est-à-dire un jargon composé au hasard et n'ayant aucun sens. Quant à l'épître des sept alphabets, nous eûmes le plaisir d'ahurir son auteur par une prompte et satisfaisante traduction.

Le journal en question fut, pendant plusieurs mois, grandement occupé par ces solutions hiéroglyphiques et cabalistisques de chiffres qui nous venaient des quatre coins de l'horizon. Cependant à l'exception de ceux qui écrivaient ces chiffres, nous ne croyons pas qu'on eût pu, parmi les lecteurs du journal, en trouver beaucoup qui y vissent autre chose qu'une hâblerie fieffée. Nous voulons dire que personne ne croyait réellement à l'authenticité des réponses. Les uns prétendaient que ces mystérieux logogriphes n'étaient là que pour donner au journal un air _drôle_, en vue d'attirer l'attention. Selon d'autres, il était plus probable que non seulement nous résolvions les chiffres, mais encore que nous composions nous-même les énigmes pour les résoudre. Comme les choses en étaient là, quand on jugea à propos d'en finir avec cette diablerie, l'auteur de cet article profita de l'occasion pour affirmer la sincérité du journal en question,--pour repousser les accusations de mystification dont il fut assailli,--et pour déclarer en son propre nom que les chiffres avaient tous été écrits de bonne foi, et résolus de même.

Voici un mode de correspondance secrète très ordinaire et assez simple. Une carte est percée à des intervalles irréguliers de trous oblongs, de la longueur des mots ordinaires de trois syllabes du type vulgaire. Une seconde carte est préparée identiquement semblable. Chaque correspondant a sa carte. Pour écrire une lettre, on place la carte percée qui sert de clef sur le papier, et les mots qui doivent former le vrai sens s'écrivent dans les espaces libres laissés par la carte.

Puis on enlève la carte, et l'on remplit les blancs de manière à obtenir un sens tout à fait différent du véritable. Le destinataire, une fois le chiffre reçu, n'a qu'à y appliquer sa propre carte, qui cache les mots superflus, et ne laisse paraître que ceux qui ont du sens. La principale objection à ce genre de cryptographie, c'est la difficulté de remplir les blancs de manière à ne pas donner à la pensée un tour peu naturel. De plus, les différences d'écriture qui existent entre les mots écrits dans les espaces laissés par la carte, et ceux que l'on écrit une fois la carte enlevée, ne peuvent manquer d'être découvertes par un observateur attentif.