Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis
Part 8
«Mandez-moi la marche du Roi et s'il vient à la Malgrange. Mettez-moi à ses pieds si vous en trouvez le moment. Mille respect à Mmes de Boufflers et de Bassompierre, et mille tendres compliments à MM. de Maillebois et de Lomont.
«Adieu, cher et aimable confrère; puissent les jours de congé se multiplier sans que vous toussiez... Je vous embrasse bien tendrement et vous suis attaché de même.»
Mais le pauvre Panpan est malade, fatigué, il se traîne misérablement. Des amis charitables, et qui ont beaucoup voyagé, lui ont recommandé un remède indien, le ségo, qui, paraît-il, fait merveille dans les cas de dépression physique. Panpan ne demanderait pas mieux que d'en faire usage; que ne ferait-on pas pour se guérir! Mais où trouver du ségo? A quelle porte frapper? Tressan est un savant, il doit tout connaître; c'est donc à lui que s'adresse le malade, et bien lui en prend.
Le gouverneur de Toul lui répond:
«A Toul, ce 14 novembre 1754.
«Oui, mon cher et aimable confrère, vous aurez du ségo. Je voudrais envoyer le pigeon Gasul pour le rapporter plus vite. J'écrirai demain à Boulogne, je prierai qu'on en envoye une livre sur-le-champ et par la poste, adressée à M. Alliot. Ayez soin de l'en prévenir. J'en demanderai une quantité honnête qui me viendra par les voitures publiques.
«Il serait indécent qu'un auguste membre de notre académie se guérît comme un imbécile par une nourriture dont il ignorerait la nature et l'histoire.
«Apprenez donc que dans l'île Mindanao, la principale des Philippines, les habitants possèdent ce fameux palmier qui fournit à tous les besoins de la vie. Tous les ans, il fait une pousse considérable; l'extrémité la plus tendre se mange et se confit comme des culs d'artichaut; elle en a la consistance et le goût. On fend l'arbre en quatre de la longueur de quelques pieds; on en tire une moelle abondante, saine, agréable, rafraîchissante et onctueuse; cette moelle s'épaissit, se pétrit, on la passe par un crible, et on la fait grainer: c'est le Sego. Il se garderait cent ans sans corruption.
«Les Anglais ayant découvert cette nourriture, remède presque universel des Japonais et des Indiens les plus orientaux, ils en ont apporté chez eux. Les docteurs Freindmead et Arbuthnot en ont fait les plus grands éloges, et les expériences les plus heureuses. On donne cette nourriture aux femmes en couches, aux malades qui ne peuvent digérer un bouillon, aux enfants désespérés et surtout à ceux qui sont attaqués de la consomption...
«Avouez que M. Purgon ne vanterait pas mieux les mirobolants, et le plus grand des charlatans son essence de vie.
«La façon de le préparer est d'en mettre une bonne cuillerée, ou une et demie, dans du bouillon ou dans du lait; il faut le laisser étuver et bouillir imperceptiblement pendant deux ou trois heures. Alors ce grain si petit se gonfle jusqu'à la grosseur d'une petite groseille blanche et y ressemble. En l'avalant, on croit se tapisser l'estomac de velours et son goût presque imperceptible tire sur celui du baume de la Mecque.
«Soyez sûr que vous n'en manquerez pas. Tenez ferme pour votre lait; tout ce que je désire, c'est qu'en guérissant vos entrailles, il adoucisse votre caractère et vos mœurs et qu'il diminue de ce courage féroce que vous portiez dans la dispute comme dans les combats.»
Pendant cette même année 1754, Mme de Boufflers avait eu la douleur de perdre son père, le prince de Craon.[35] Le vieux gentilhomme jouissait de la plus robuste santé, lorsqu'au mois de mars il tomba gravement malade; l'on crut d'abord qu'il triompherait du mal, en dépit de ses soixante-quinze ans, mais bientôt il ne fut plus possible de se faire illusion sur l'issue fatale et prochaine qui allait se produire. Ses enfants accoururent à son chevet; le prince de Beauvau, Mme de Boufflers, Mme de Bassompierre, ses petits-enfants, le marquis et l'abbé, son ami Saint-Lambert, tous se trouvaient à son lit de mort et reçurent sa bénédiction.
[35] Il était né le 29 avril 1679.
L'affliction de sa femme et de ses enfants fut pro onde, car le vieux prince était entouré du respect et de la vénération de tous[36].
[36] Voici la copie de l'inscription gravée sur une plaque de marbre dans l'église d'Haroué.
D. O. M.
CI GÎT TRÈS HAUT ET TRÈS PUISSANT SEIGNEUR MARC DE BEAUVAU PRINCE DE CRAON ET DU SAINT-EMPIRE, GRAND ÉCUYER DE LORRAINE, GRAND D'ESPAGNE DE PREMIÈRE CLASSE, CHEVALIER DE LA TOISON D'OR, VICE-ROI DE TOSCANE, DESCENDANT DES ANCIENS COMTES D'ANJOU ET ROIS D'ANGLETERRE. IL NAQUIT EN 1679, IL ÉPOUSA EN 1704 MARGUERITE, COMTESSE DE LIGNÉVILLE. EN 1737 LES TOSCANS FIRENT FRAPPER UNE MÉDAILLE EN SON HONNEUR. LE 8 AVRIL 1739 LE ROI LUI DONNA AINSI QU'A TOUTE SA POSTÉRITÉ, PAR LETTRES PATENTES ENREGISTRÉES AU PARLEMENT, LE TITRE DE COUSIN DE SA MAJESTÉ, COMME RÉCOMPENSE DE SES LOYAUX ET VALEUREUX SERVICES, ET EN MÉMOIRE D'ISABEAU DE BAVIÈRE HUITIÈME AÏEULE DU ROI. IL MOURUT AU CHATEAU DE CRAON LE 10 MARS 1754.
Pendant que la vie s'écoulait paisible et douce à la cour de Lunéville, Voltaire avait éprouvé de singuliers déboires.
La dernière fois qu'il avait donné signe de vie à ses anciens amis, il se trouvait encore auprès de Frédéric et il racontait complaisamment les louanges et les honneurs insignes dont son hôte couronné l'accablait. Depuis, la situation était bien changée. Frédéric et Voltaire avaient les caractères les moins faits pour s'accorder; ils s'étaient assez vite heurtés, à l'amour avait succédé la haine, et une haine d'autant plus violente qu'on s'était davantage aimé. Puis était arrivée la séparation, le départ, ensuite les accusations basses et les procédés infâmes. Faut-il rappeler l'arrestation de Voltaire et de sa nièce à Francfort, le pillage de leurs bagages par les estafiers de Frédéric, la fureur effroyable du patriarche et ses plaintes à l'univers entier?
Après cette douloureuse mésaventure, Voltaire passa trois semaines à Mayence, à sécher ses habits mouillés par le «naufrage», puis le 28 juillet il partit pour Mannheim, chez l'électeur palatin. Le 15 août, il était à Rastadt et le lendemain à Strasbourg. Il y retrouva une de ses anciennes interprètes de Lunéville, la belle comtesse de Lutzelbourg, qui lui fit l'accueil le plus empressé.
La situation de Voltaire est des plus singulières; on sent qu'il avance à pas comptés, qu'il n'ose pas rentrer en France ou tout au moins s'éloigner de la frontière, de façon, à la moindre alerte, à pouvoir échapper à ses persécuteurs: en même temps il tâte le terrain de tous côtés, il voudrait bien trouver un asile, posséder enfin un abri où reposer sa tête; cette vie éternellement errante, exposée aux caprices des hôtes chez lesquels il réside, lui est devenue odieuse; il a assez de l'hospitalité, même royale.
Il possédait une rente viagère sur un bien du duc de Wurtemberg, à Harbourg, près de Neuf-Brisach; un instant il pensa à se faire bâtir un asile sur ce terrain: en même temps il négociait avec Mme de Lutzelbourg l'achat du château de feu son frère, à _Ober-ker-Ghein_; il lui promettait même un petit quatrain comme pot-de-vin si elle réussissait dans sa négociation; d'un autre côté, d'Argental lui proposait l'acquisition du château de Sainte-Payaie, à quatre lieues d'Auxerre.
Le 2 octobre, Voltaire quitta Strasbourg pour venir à Colmar, et se trouver ainsi plus près des domaines du duc de Wurtemberg. A ce moment le fameux libraire de la Haye, Jean Néaulme, publiait l'_Histoire universelle_ sous le nom même de Voltaire. Le philosophe a beau protester que cette histoire n'est pas de lui, qu'on a abusé de son nom, que la publication est tronquée, falsifiée, etc., personne ne croit à ses dénégations et le scandale est grand. Effrayé, Voltaire écrit une lettre attendrissante à Mme de Pompadour pour se disculper; mais la marquise lui répond séchement que le Roi ne veut pas de lui à Paris et qu'il ait à en rester éloigné.
Cette dure réplique était aussi menaçante pour le présent que pour l'avenir, mais comme il ne fallait à aucun prix passer pour un homme en disgrâce, Voltaire n'hésite pas à écrire à ses innombrables correspondants que ce sont les bontés de la Cour de Versailles qui lui ont fait quitter la Prusse, qui l'ont rappelé en France, dont sa santé seule le tient éloigné.
La réponse de Mme de Pompadour, qu'il crut dictée par les jésuites, inspira à l'exilé les plus graves inquiétudes. La Compagnie de Jésus jouissait en Alsace d'une influence considérable. Le philosophe s'imagina qu'il ne s'y trouvait pas en sûreté. Il lui vint alors une autre idée qui peut-être allait le tirer d'embarras.
Colmar était près de la Lorraine. N'était-ce pas bien tentant de voir si, par hasard, on ne l'accueillerait pas avec joie dans ce pays dont il avait fait les délices quelques années auparavant? Mais à qui s'adresser?
Il y avait un homme très influent sur l'esprit du Roi et qui avait toujours fait au philosophe une guerre acharnée, c'était le Père de Menoux. Si le jésuite avait adouci son opposition et manifestait des sentiments meilleurs, il n'y avait plus d'obstacle. Voltaire pouvait hardiment se présenter, il était sûr de trouver à Lunéville un bienveillant accueil.
Prenant prétexte de difficultés soi-disant soulevées par un jésuite de Colmar nommé Mérat, Voltaire écrit donc au Père de Menoux pour lui demander son appui, et en même temps il lui décoche les plus délicates flatteries ainsi qu'à la Société à laquelle il a l'honneur d'appartenir.
«Colmar, 17 février 1754.
«Vous ne vous souvenez peut-être plus, mon révérend Père, d'un homme qui se souviendra de vous toute sa vie. Cette vie est bientôt finie. J'étais venu à Colmar pour arranger un bien assez considérable que j'ai dans les environs de cette ville. Il y a trois mois que je suis dans mon lit.
«Les personnes les plus considérables de la ville m'ont averti que je n'avais pas à me louer des procédés du Père Mérat, que je crois envoyé ici par vous. S'il y avait quelqu'un au monde dont je puisse espérer de la consolation, ce serait d'un de vos Pères et de vos amis que j'aurais dû l'attendre. Je l'espérais d'autant plus que vous savez combien j'ai toujours été attaché à votre société et à votre personne..... Il aurait dû bien plutôt me venir voir dans ma maladie et exercer envers moi un zèle charitable.....
«Je suis persuadé que votre prudence et votre esprit de conciliation préviendront les suites désagréables de cette petite affaire; le Père Mérat comprendra aisément qu'une bouche chargée d'annoncer la parole de Dieu ne doit pas être la trompette de la calomnie... et que des démarches peu mesurées ne pourront inspirer ici que de l'aversion pour une société respectable, qui m'est chère, et qui ne devrait point avoir d'ennemis; je vous supplie de lui écrire.»
Si Voltaire avait eu la naïveté de croire que son long exil avait pu ramener le jésuite à de meilleurs sentiments, la réponse qu'il en reçut dut singulièrement le désabuser. Il était impossible de se moquer de lui de façon plus impertinente:
«Nancy, 23 février 1754.
«Je suis flatté, Monsieur, de l'honneur de votre souvenir.
«L'état de votre santé me touche et m'alarme.
«Ce que vous me mandez du Père Mérat me surprend d'autant plus que, pendant deux ans que je l'ai vu ici, il s'est toujours comporté en homme sage et modéré. Depuis qu'il n'est plus de ma communauté je n'ai plus aucune autorité sur lui. Je vais pourtant lui écrire..... Peut-être vous a-t-on fait des rapports peu fidèles.....
«De bonne foi, Monsieur, comment voulez-vous que des gens dévoués comme nous à la religion se taisent toujours, quand ils entendent attaquer sans cesse la chose du monde qu'ils envisagent comme la plus sacrée et la plus salutaire?..... Je me suis toujours étonné qu'un aussi grand homme que vous, qui a tant d'admirateurs, n'ait pas encore trouvé un ami; si vous m'aviez cru, vous vous seriez épargné cette foule de chagrins qui ont troublé la gloire et la douceur de vos jours.....
«Que ne puis-je vous estimer autant que je vous aime!...»
La réponse du Révérend Père ne laissait à Voltaire aucun doute sur l'accueil qui l'attendait en Lorraine; il comprit et n'insista pas.
Mais il lui restait à éprouver une dernière amertume. Le Père de Menoux, non content de l'avoir persiflé, eut encore la cruauté de publier leur correspondance, «ce qu'ils s'étaient écrit dans le secret d'un commerce particulier, ce qui doit être une chose sacrée entre honnêtes gens», s'écrie le philosophe, indigné d'un procédé qui le couvrait de ridicule.
Bien que cette déconvenue ait décidé Voltaire à renoncer à des projets qui un instant lui avaient paru réalisables, cependant, comme on ne sait ce qui peut arriver et que mieux vaut toujours ménager l'avenir, chaque fois qu'il en trouve l'occasion, il se rappelle au souvenir de ses anciens amis et il proclame les sentiments très tendres qu'il a gardés pour eux.
En juillet, il est installé à Plombières, «cet antre pierreux» qu'il avait juré de ne jamais revoir, et c'est de là qu'il écrit à Panpan:
«Plombières, 19 juillet 1754.
«Mon cher Pan Pan, Mlle de Francinetti vient de mourir subitement pendant qu'on dansait à deux pas de chez elle, et on n'a pas cessé de danser? Qui se flatte de laisser un vide dans le monde et d'être regretté, a tort..... Elle m'avait montré une lettre de vous dont je vous dois des remerciements; j'ai vu que vous souhaitiez de revoir votre ancien ami. Vous parliez dans cette lettre des bontés que Mme de Boufflers et M. de Croix veulent bien me conserver. Je vous supplie de leur dire combien j'en suis touché, et à quel point je désirerais leur faire encore ma cour; mais ma santé désespérée et mes affaires me rappellent à Colmar, où j'ai quelque bien qu'il faut arranger.
«Adieu, mon ancien; votre belle âme et votre esprit me seront toujours bien chers, et vous devez toujours me compter parmi vos vrais amis.»
L'année suivante, le philosophe a enfin trouvé l'asile si laborieusement cherché, il s'est établi aux _Délices_ près de Genève, il y goûte un repos bien gagné. C'est là qu'il reçoit une requête de Panpan. Le lecteur du Roi n'a pas pris son parti de l'échec relatif des _Engagements indiscrets_; il veut tenter de nouveau la fortune et faire reprendre sa pièce; comme cette fois il n'a plus confiance en Mme de Graffigny, il prie Voltaire lui-même de le recommander aux Comédiens français.
Le philosophe lui répond:
«Aux Délices, 26 juillet 1755.
«Mon très cher Pan Pan, votre souvenir ajoute un nouvel agrément à la douceur de ma retraite. Je vous prie de remercier de ma part la très bonne compagnie que vous dites ne m'avoir pas oublié. Si j'étais d'une assez bonne santé pour voyager encore, je sens que je ferais bien volontiers un tour en Lorraine. Mais je prendrais trop mal mon temps lorsque vous en partez.
«Je suis bien loin actuellement de songer à des comédies, mais faites-moi savoir le titre de la vôtre; j'écrirai un petit mot à l'aréopage... trop heureux de vous procurer des plaisirs que je ne peux partager.
«Mille respects, je vous prie, à Mme de Boufflers.
«Je vous embrasse tendrement.
«V.»
Puisque Voltaire a tant de bonne volonté pour son ancien ami, pourquoi Panpan ne se montrerait-il pas indiscret; deux mois plus tard il écrit de nouveau au philosophe; cette fois il sollicite ses entrées à la Comédie, et il obtient encore gain de cause.
«Aux Délices, 18 septembre 1755.
«Je peux, mon cher Pan Pan, vous prêter quelque triste élégie, quelque épître chagrine; cela convient à un malade; mais pour des comédies, faites-en, vous qui parlez bien et qui êtes jeune et gai.
«Voyez si vous vous contenterez d'un billet aux comédiens pour vous donner votre entrée. Il se peut qu'ils aient cette complaisance pour moi, et je risquerais volontiers ma requête pour vous obliger: comme je leur ai donné quelques pièces gratis, et en dernier lieu des _Magots chinois_, j'ai quelque droit de leur demander des faveurs, surtout quand ce sera pour un homme aussi aimable que vous.
«Mille respects, je vous prie, à Mme de Boufflers, et à quiconque daigne se souvenir de moi à Lunéville.
«V.»
Panpan mit ses projets à exécution, il se rendit à Paris, eut la joie de retrouver sa vieille amie Mme de Graffigny; il se lança dans la société littéraire, se lia avec Mlle Quinault, mais, en dépit de toutes les influences, les Comédiens français se montrèrent impitoyables, et il revint en Lorraine sans avoir eu la satisfaction de voir jouer _les Engagements indiscrets_.
CHAPITRE VIII
1755
Incendie du château de Lunéville.--Inauguration de la Place Royale et de la statue de Louis XV.--Discours de Tressan.--Le _Cercle_ de Palissot.
On se rappelle qu'en 1744 un violent incendie avait détruit toute une aile du château de Lunéville et en particulier les appartements du chancelier de la Galaizière. Semblable accident survint au début de l'année 1755 et la famille du chancelier faillit encore en être la victime.
Le 6 février, à trois heures du matin, les habitants du château furent réveillés par ce cri sinistre: au feu! au feu! Toute l'aile droite des bâtiments était en flammes. Il fut impossible de rien sauver et l'on dut se borner à préserver le principal corps de logis. Le froid, qui était excessif, rendait les secours fort difficiles et ajoutait encore à l'horreur du sinistre. Presque tous les habitants durent s'échapper par des échelles, sans même avoir eu le temps de se vêtir. Mme de la Galaizière, le comte de Lucé, le marquis de Ménessaire, M. de Bercheny et toute sa famille s'enfuirent en chemise, ce qui, vu la rigueur de la température, ne laissait pas d'être assez dangereux. Une chanoinesse de Remiremont ne dut son salut qu'à un sergent des gardes qui, au risque de la vie, vint l'enlever au milieu des flammes. Pour comble de disgrâce, tous les effets des hôtes du Roi furent brûlés, ou volés par cette lie de la population que les catastrophes ne manquent jamais d'attirer[37].
[37] En 1759, un nouvel incendie éclata. Le feu prit à six heures du soir dans la cuisine du maréchal de Bercheny et on eut encore toutes les peines du monde à éviter un désastre.
M. de la Galaizière, aidé par les gardes de service, put sauver ses papiers les plus précieux.
Cette année, qui commençait sous d'aussi fâcheux auspices, allait voir l'achèvement d'une des œuvres les plus belles et les plus glorieuses du règne de Stanislas. C'est, en effet, au courant de l'année 1755 que fut terminée cette fameuse place Royale, qui aujourd'hui encore fait notre admiration.
L'origine de ce merveilleux monument est assez singulière. En décembre 1751, Héré, cet apprenti maçon dont Stanislas avait su deviner le génie et dont il avait fait son architecte préféré, assistait un soir au coucher du Roi. Tout à coup le monarque a une inspiration subite; il demande un crayon, du papier, il expose un projet qui vient de germer dans sa cervelle. Héré discute, approuve, blâme; bref, après une heure de discussion, le roi et son architecte se trouvaient d'accord et le plan général de la place Royale était arrêté et décidé. Stanislas, impatient, déclara que les travaux commenceraient dès le lendemain. Le jour suivant, en effet, vingt ouvriers étaient à l'œuvre.
Dès le 18 mars 1752, le duc Ossolinski posa solennellement la première pierre de la place, avec une inscription gravée sur une lame d'airain.
Mais ce projet grandiose n'était pas encore suffisant aux yeux de Stanislas; désireux d'émerveiller ses contemporains, il imagina d'élever une statue à son gendre. Il écrivait naïvement: «J'ai résolu une chose dont il n'y a pas eu d'exemple jusqu'à moi; aucun Roi n'a érigé une statue à un Roi vivant, ni un beau-père à son gendre!» Il fut décidé que cette statue s'élèverait au milieu de la place Royale, dont elle deviendrait le plus bel ornement.
Un arrêt du conseil des finances du 24 mars déclara que le Roi «ayant résolu de former une place publique dans sa bonne ville de Nancy et d'y ériger la statue du Roi Très Chrétien, son gendre, pour servir de monument éternel de sa tendre affection envers Sa Majesté, ce qui contribuera en outre de plus en plus à l'embellissement de la dite ville et à la commodité de ses habitants», il ordonne que la porte Royale servant de passage de la ville vieille à la ville neuve sera démolie et qu'il en sera ouvert une autre pour le même usage «au point milieu».
Louis XV, par la déclaration de Versailles du 8 juin 1752, enregistrée en la chambre des comptes de Paris le 14 juillet suivant, agréa et confirma les dispositions de Stanislas. «Nous nous sommes, dit-il, déterminé d'autant plus volontiers à concourir à ce qu'Elle désire, que le succès de son projet tend à notre gloire, à l'embellissement de l'une des plus belles villes, qui doit faire partie de notre royaume, et à affermir l'amour de ses habitants pour leurs souverains.»
On vit donc s'élever, avec une célérité qui répondait à l'impatience de Stanislas, l'Arc de Triomphe ou Porte-Royale, la place Royale, la place d'Alliance, la nouvelle rue de la Congrégation, la rue neuve Sainte-Catherine, la rue l'Évêque, la rue d'Alliance, les portes Saint-Stanislas et Sainte-Catherine, etc.
En 1755 tout était prêt. Le Roi décida que l'inauguration de la statue et celle de la place Royale auraient lieu le même jour et avec toute la pompe imaginable.
Sur le conseil de Mme de Boufflers, qui prenait toujours le plus vif intérêt à tout ce qui concernait l'Académie, le Roi voulut que la savante compagnie jouât un rôle important dans la cérémonie et il demanda à Tressan de prononcer un discours au nom de ses collègues. Très flatté, le gouverneur de Toul s'empressa d'accepter et il se mit à l'œuvre. Mais tout n'allait pas se passer sans encombre.
Si Stanislas s'était par hasard imaginé que la concorde et la paix régneraient toujours parmi les membres de la Société royale, il connaissait bien mal les gens de lettres et il ne tarda pas à être cruellement désabusé.
Déjà les tracasseries étaient incessantes et le Roi passait son temps à calmer les amours-propres irrités. Tressan, d'une part, prétendait tout diriger et voulait faire dominer l'esprit philosophique; le Père de Menoux, d'autre part, s'efforçait de s'emparer de l'Académie et de la diriger dans le sens contraire, c'est-à-dire, dans le sens dévot.
Au commencement de 1755, lorsque la Société se réunit pour élire son président annuel, grâce aux intrigues du Père de Menoux, elle désigna l'abbé de Choiseul, primat de Nancy. Tressan, qui s'attendait à être nommé pour cette année mémorable, écrit aussitôt à Mme de Boufflers une lettre où le dépit perce à chaque ligne; dans sa colère, il offre de renoncer à ses droits et d'abandonner à M. de Choiseul le soin de prononcer le fameux discours.
«Toul, samedi.
«M. de Pallas, madame, m'a dit que Sa Majesté avait fait dire à la Société d'élire M. le Primat pour directeur et Sa Majesté ne pouvait faire un meilleur choix. M. le Primat a déjà présidé une année avec toute la dignité possible.
«Au reste, madame, je vous supplie de faire agréer de Sa Majesté que je défère à M. le Primat le discours que Sa Majesté m'avait chargé de faire pour le jour de la dédicace de la statue et de la place. Quelque honneur que me fît une pareille commission, je manquerais essentiellement à M. le Primat, si je ne lui offrais de s'en charger comme Président de la Société et je ne puis l'accepter qu'autant qu'il me la remettra de lui-même.