Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis

Part 6

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«Mais pourquoi me faire sentir aussi cruellement qu'elle commence à me prendre en aversion, si elle n'en a pas des raisons? Elle est trop juste, trop bonne amie, pour désespérer un homme qui l'adore, si elle ne s'y croit pas fondée.

«Tâchez donc, mon cher Panpan, de pénétrer ses raisons. Si on m'a fait des noirceurs, qu'elle me permette de m'en justifier. Si elle m'a cru assez bête et maussade pour attacher un sens à la platitude que j'ai dite hier à la comète, mettez-moi à ses pieds pour lui en demander pardon. Enfin, mon cher Panpan, peignez-lui toute la douleur que j'ai, et que je sens qui ne peut qu'augmenter. Ramenez-moi auprès d'elle, mon cher Panpan. De tous les maux le plus cruel et le plus insupportable pour moi est de ne pas la voir ou de la voir irritée contre moi.

«Je ne crains point de paraître à ses yeux le plus faible de tous les hommes. Quand je n'aurais que sa pitié, je me trouverais heureux encore de la mériter. Finissez, mon cher ami, une tracasserie qui me perce le cœur et donnez-m'en promptement des nouvelles.»

Si le gouverneur de Toul était vraiment fort malheureux en amour, il avait du moins, au point de vue de sa carrière, quelques compensations. Stanislas, qui l'appréciait de plus en plus, saisit avec empressement la première occasion qui se présenta de l'attacher à sa personne. En 1751, le maréchal de Montmorency étant mort, M. du Châtelet le remplaça comme grand chambellan. La place de maréchal des logis qu'occupait M. du Châtelet restait donc vacante; le Roi la donna au comte de Tressan.

CHAPITRE V

1740-1753

Mme de Graffigny à Paris.--_Cénie._--_Les engagements indiscrets._

On n'a pas oublié l'aimable femme qui avait protégé les débuts dans le monde de Panpan et de Saint-Lambert, celle qui avait cherché une consolation à ses malheurs dans des distractions extra-conjugales, et aussi en formant à Lunéville un petit cénacle littéraire, dont elle était la reine[19]. Depuis ses mésaventures à Cirey avec Voltaire et Mme du Châtelet, Mme de Graffigny s'était établie à Paris et elle y avait eu une étrange fortune[20].

[19] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. IV, page 73, et chap. VI, page 103.

[20] L'adresse de Mme de Graffigny à Paris était: rue Sainte-Hyacinthe, vis-à-vis le corps de garde des grenadiers des Gardes Françaises.

A peine arrivée dans la capitale, grâce à l'amitié de la duchesse de Richelieu, elle avait vu tous les salons s'ouvrir devant elle. Quand sa situation dans le monde fut bien établie, elle voulut refaire, et dans de meilleures conditions, ce qui lui avait déjà si bien réussi à Lunéville; elle ouvrit un bureau d'esprit et se mit à recevoir. Bientôt elle réunit chez elle la meilleure compagnie. Sa nièce, Mlle de Ligniville, qui l'avait suivie dans la capitale, l'aidait à tenir son salon.

Les goûts de Mme de Graffigny la poussaient surtout vers les sociétés littéraires; elle attira chez elle tous les gens de lettres un peu marquants de l'époque et principalement les encyclopédistes. On rencontrait dans son salon Diderot, d'Alembert, Helvétius, Thomas, Turgot, Morellet, l'abbé de Voisenon, Mlle Quinault, etc., etc.

Si l'esprit et la verve de la maîtresse de la maison groupaient facilement autour d'elle une société nombreuse, la beauté et la jeunesse de Mlle de Ligniville n'étaient pas non plus complètement étrangères à cette affluence.

Quand les conversations dans le salon étaient par trop sérieuses ou philosophiques, Minette (c'était le surnom donné par les habitués à Mlle de Ligniville) se levait tout simplement, et elle s'en allait dans la pièce voisine où elle se livrait avec ses amis à d'interminables parties de volant. Les partners les plus assidus de la jeune fille étaient Turgot et Helvétius.

Turgot, à peine âgé de vingt-trois ans, était charmant, séduisant au possible; il éprouva bientôt pour Minette une amitié très tendre et il était payé de retour. On s'étonnait qu'il ne songeât point à l'épouser, lui qui se montrait si chaud partisan des mariages d'inclination[21]; mais il était encore à la Sorbonne, il n'avait aucune fortune et il se fit un honorable scrupule d'associer à sa misère celle qu'il aimait.

[21] Turgot écrivait un jour à Mme de Graffigny ces réflexions si sages: «Il y a longtemps que je pense que notre nation a besoin qu'on lui prêche le mariage, et le bon mariage; nous faisons les nôtres avec bassesse, par des vues d'ambition ou d'intérêt, et comme par cette raison il y a beaucoup de malheureux, nous voyons s'établir de jour en jour une façon de penser bien funeste aux États, aux mœurs domestiques.»--Il relève dans la même lettre ce propos qui se tient, dit-il, tous les jours: «Il a fait une sottise, un mariage d'inclination.»

Helvétius, lui aussi, avait subi le charme de la jeune fille. Sa beauté, les agréments de son esprit, la dignité avec laquelle elle supportait la mauvaise fortune avaient fait sur lui une profonde impression. Après être resté avec elle pendant plus d'un an dans les termes d'une très simple amitié et sans jamais lui parler du goût qu'il éprouvait pour elle, il vint un jour lui offrir de partager son sort. Mlle de Ligniville appartenait à la plus haute noblesse Lorraine; épouser un fermier général, si riche fût-il, «était une mésalliance considérable». Elle accepta cependant et le mariage eut lieu au mois de juillet 1751[22].

[22] Helvétius s'est montré dans ses écrits tout l'opposé de ce qu'il était dans la réalité. Rien ne ressemble moins à l'ingénuité de son caractère que la singularité préméditée et factice de ses ouvrages. Par une véritable aberration d'esprit, il imagina de calomnier tous les gens de bien et lui-même, pour ne donner aux actions morales d'autre motif que l'intérêt. Or il avait dans l'âme tout le contraire de ce qu'il a écrit; il était libéral, généreux, sans faste, bienfaisant; il n'existait pas un meilleur homme. Il mourut le 26 décembre 1771.

Auparavant Helvétius avait abandonné la ferme générale et acheté la charge de maître d'hôtel de la Reine.

Le mariage de Mlle de Ligniville priva le salon de Mme de Graffigny d'un de ses plus grands attraits[23].

[23] Par son mariage, Helvétius était devenu le neveu du prince de Craon, et le cousin de Mme de Boufflers, du prince de Beauvau, etc. Mais il y avait alors une telle distance entre un grand seigneur et un bourgeois que, lors de la mort du prince de Craon, Mme Helvétius seule prit le deuil; son mari crut de bon goût de ne pas l'imiter et tout le monde applaudit à cette modestie.

En dépit de l'âge, l'ancienne amie de Panpan avait conservé le cœur tendre que nous lui avons connu et elle ne pouvait se décider à renoncer aux joies de l'amour. Depuis l'abandon de l'ingrat Desmarets, elle avait eu plusieurs liaisons plus ou moins éphémères. La pauvre femme cependant ne se faisait pas illusion sur sa propre faiblesse, elle la confessait naïvement. Elle écrivait à Panpan, son éternel confident:

«Je maudis l'amour, mais cela ne me guérit de rien. Je crois quelquefois que c'est un rêve, car j'ai toutes les peines du monde à convenir, qu'à mon âge, de ma figure, je puisse faire tourner la tête à quelqu'un.»

Mme de Graffigny n'avait que de bien modestes ressources et le train de vie qu'elle menait les absorbait et au delà. Elle avait autrefois écrit de petites pièces qui avaient été jouées avec succès à la cour de Léopold. Ses amis, au courant de la situation précaire de sa fortune, l'engagèrent à écrire pour augmenter ses revenus. Elle suivit leur conseil et composa une petite nouvelle: _Le mauvais exemple produit autant de vertus que de vices_ (1745), qui parut dans le _Recueil de ces Messieurs_. Deux ans plus tard, elle publia les _Lettres d'une Péruvienne_, pastiche des _Lettres persanes_, de _Paméla_, et des _Amusements sérieux et comiques_[24].

[24] Une jeune Péruvienne, Zilia, transportée tout à coup au milieu d'un monde dont les mœurs et les usages lui sont totalement inconnus, raconte ses impressions. Il y a des descriptions charmantes, un composé de sentiments naïfs autant que passionnés, mais plus ordinairement

Une métaphysique où le jargon domine Souvent imperceptible à force d'être fine.

L'ouvrage eut le plus grand succès. Naturellement il souleva des jalousies et l'on prétendit que Mme de Graffigny s'était fait beaucoup aider par l'abbé Perrault. Mais si cela avait été vrai, l'abbé aurait-il gardé le secret?

La publication des _Lettres péruviennes_ fut pour l'auteur une véritable bonne fortune. Elle était toujours restée en relations avec la cour de Vienne. Le succès de son ouvrage engagea l'impératrice à lui demander quelques petites pièces, simples et morales, qui pussent être représentées par les jeunes archiduchesses. Mme de Graffigny s'empressa de déférer à l'impérial désir et elle composa cinq ou six comédies qui furent jouées effectivement par les princesses et les dames de la cour[25].

[25] Entre autres, _Le Temple de la vertu_ et _Célidor_.

En remerciement, l'empereur accorda à l'auteur une pension de 1,500 livres, mais à la condition que les pièces ne seraient pas imprimées.

La margrave de Bayreuth ne se montra pas moins généreuse que l'empereur. Elle aussi accorda une pension à la femme-auteur; elle chercha même à l'attirer auprès d'elle, mais Mme de Graffigny prit prétexte de son âge pour repousser une offre flatteuse et demeurer auprès de ses amis de Paris.

Enhardie par le succès des _Lettres péruviennes_, Mme de Graffigny voulut s'essayer dans l'art dramatique; elle composa un roman en cinq actes, intitulé _Cénie_, et elle le proposa aux comédiens français. La pièce fut admirablement montée et jouée à ravir. Grandval et Sarrasin, Mlles Gaussin et Dumesnil, y étaient inimitables et ils firent verser aux spectateurs «des torrents de larmes». Le succès fut étourdissant. Fréron écrivait à l'auteur:

Besoin n'était qu'on fît défense A la critique de railler. Quand même elle pourrait parler, Vous la réduiriez au silence.

_Cénie_ fut reprise au mois de novembre et elle eut onze représentations[26], ce qui était énorme pour l'époque.

[26] Mme de Graffigny vendit sa pièce au libraire Duchesne pour la somme de 2,000 livres.

La reprise de _Cénie_ lui valut, pour onze représentations, du 18 novembre au 12 décembre, comme droits d'auteur, 1,613 livres qui lui furent payées ainsi: «2 sacs de 600 livres, 17 louis, et 5 francs de monnaie.»

Ce n'est pas seulement à Paris que l'auteur de _Cénie_ fut couvert d'éloges; en Lorraine on se montra très fier de son succès, qui rejaillissait sur ses compatriotes.

Le 3 février 1751, Solignac, prononçant un discours à l'Académie de Nancy, s'écriait:

«Votre province, messieurs, vient de nous fournir un exemple bien éclatant que les sciences n'ont jamais que d'heureux effets dans les âmes bien nées. Permettez à l'amitié un éloge où mon sujet me conduit naturellement, que je ne puis refuser à la justice, que je dois à votre gloire, et qui est propre à exciter en vous une noble émulation.

«Vous connaissez _Cénie_, et où ne la connaît-on pas au moment que je parle? Quelle pièce de théâtre a-t-on faite de nos jours qui marque plus de finesse et d'agrément dans l'esprit, plus d'élévation et de délicatesse dans les sentiments, où la vertu se montre avec tant de charmes; et qui fasse passer si rapidement de l'admiration de l'ouvrage à l'amour de l'auteur? Ouvrez les _Lettres péruviennes_, vous y verrez des traits curieux d'une philosophie, jusqu'à présent inconnue dans nos romans, et vous conviendrez de ce que j'ai voulu prouver d'après un si bel exemple, que c'est uniquement des germes d'un mauvais cœur que viennent les fruits amers qu'on attribue aux belles-lettres.»

Mme de Graffigny, désireuse de montrer sa reconnaissance de l'accueil qu'elle avait reçu autrefois à la cour de Lorraine, avait envoyé à Stanislas le premier exemplaire de _Cénie_, mais par une inexplicable et déplorable erreur, le relieur, au lieu des armes du roi de Pologne, avait gravé sur la couverture les armes de l'électeur de Saxe. Stanislas, sans croire à une plaisanterie, qui eût été de fort mauvais goût, fut froissé de l'inadvertance et il donna l'exemplaire.

Mais après les éloges arrivèrent les critiques. Comme pour les _Lettres péruviennes_, on accusa l'auteur de plagiat et en particulier d'avoir pillé _Nanine_, _Tom Jones_ et surtout _la Gouvernante_ de La Chaussée, qui venait de paraître. Il est vrai que la dame soutenait que c'était au contraire La Chaussée qui lui avait dérobé son sujet. Et l'abbé de la Galaizière prétendait qu'elle avait raison.

On s'aperçut aussi, à la lecture, que le style de _Cénie_ était souvent néologique et précieux. On trouva que l'on ne devait pas dire que _les charmes d'une jeune personne s'embellissent de la décrépitude de son mari_ et que _la caducité d'un vieillard éternise la jeunesse de sa femme_. On fut étonné de lire des phrases de ce genre: _L'amour double notre sensibilité naturelle; il multiplie des peines de détail dont la répétition nous accable_. On ne s'accoutumait point à cet amour qui double une sensibilité en multipliant des peines[27].

[27] Quant à Collé, qui s'était d'abord montré enthousiaste, il écrivait après avoir lu la pièce:

«Je fais amende honorable du peu de bien que j'en ai dit.

«Je trouve cette rapsodie au-dessous de celle de La Chaussée. Mal écrite, toutes les pensées sont communes, fausses, louches, jamais le terme propre. Enfin la forme et les détails sont aussi mauvais que le fonds, qui est bien la plus pitoyable création que l'on ait faite depuis cent cinquante ans.»

Soit que les lauriers dramatiques de sa vieille amie l'empêchassent de dormir, soit qu'il voulût se montrer digne de son titre d'académicien, Panpan composa à son tour une petite comédie en un acte, dont, à l'usage des auteurs, il pensait beaucoup de bien. Après avoir sollicité la critique et obtenu l'approbation de Mme de Boufflers, le lecteur du Roi se jugea digne d'affronter la rampe et il envoya sa comédie à Mme de Graffigny, en la priant d'user de tout son crédit pour la faire représenter par les Comédiens-Français.

Mme de Graffigny n'avait rien à refuser à Panpan; elle s'acquitta de la commission et bientôt elle eut la satisfaction d'annoncer à son ami que _les Engagements indiscrets_, tel était le titre de la pièce, allaient entrer en répétition.

La joie de Panpan eût été complète s'il avait pu se rendre à Paris pour s'entendre avec les comédiens, choisir ses interprètes, conduire les répétitions; malheureusement des intérêts indispensables le retenaient à Lunéville, et il dut s'en rapporter au zèle et à l'intelligence de sa correspondante.

Fort heureusement, vers la fin de l'année 1752, Tressan fit le voyage de Paris dans l'espoir d'obtenir quelque amélioration à sa situation pécuniaire. Panpan recommanda donc à son collègue de la Société Royale de joindre ses efforts à ceux de Mme de Graffigny, pour laquelle il lui donna les plus pressantes recommandations.

Mais on ne fait bien ses affaires que soi-même, le lecteur du Roi allait en faire la triste expérience. Tressan était très occupé pour son propre compte, et très naturellement se réservait toutes les influences dont il pouvait disposer, puis il connaissait à peine les comédiens, craignait de froisser Mme de Graffigny, bref il se tint assez à l'écart.

Quant à l'auteur de _Cénie_, elle s'occupa peu de son ami et elle défendit fort mal ses intérêts. Mlle Gaussin devait jouer le principal rôle; on le lui enleva pendant une absence et il fut confié à Mlle Guéant, jeune actrice de seize ans, qui possédait la plus jolie figure du monde, mais qui était sans voix, sans intelligence et sans talent[28].

[28] Elle était la nièce de Mlle de Seine, qui avait épousé Dufresne, le célèbre comédien. Elle était entretenue par M. de Voyer, fils du marquis d'Argenson. Elle mourut en 1758 de la petite vérole, à l'âge de vingt-quatre ans.

_Les Engagements indiscrets_ furent joués le 26 octobre, pendant que la cour était à Fontainebleau. Mlle Guéant, comme ce n'était que trop facile à prévoir, s'acquitta fort mal du rôle qu'on lui avait confié, et pour comble de disgrâce Mlle Lamotte[29] fit en scène une chute qui faillit tout compromettre. Cependant la pièce reçut du public un accueil favorable, puisqu'elle eut cinq représentations, ce qui était un succès fort honorable.

[29] Mlle Lamotte (1704-1769), était fille d'un officier; elle fut élevée au couvent des Ursulines de Metz, se fit enlever et entra au théâtre. Elle avait été protégée par le maréchal de Saxe.

La critique fut bienveillante: «Cette pièce est bien écrite, dit Fréron, et bien dialoguée; on y trouve des détails agréables, des traits ingénieux[30].»

[30] Comme Mme de Graffigny s'était occupée de la pièce de Panpan et en avait surveillé les répétitions, on lui en attribua très faussement la paternité. On lit en effet dans les _Cinq années littéraires_, par Clément, La Haye, 1752:

«On nous a donné ces jours-ci à la Comédie-Françoise une pièce nouvelle en prose et en un acte, de Mme de Graffigny, dit-on, auteur des _Lettres péruviennes_ et de _Cénie_, qui lui ont fait une réputation difficile à soutenir. Ceci est moins une intrigue qu'un embrouillement sans nœud, d'où il résulte pourtant quelques situations comiques, mais foiblement rendues, et si communes! Des qui pro quo de tabatière, des mal-entendus de portrait, imaginez-vous. Mais ce qui n'est pas commun, c'est que les deux amans, se rencontrant en scène vive, s'enfuient pour ne pas s'expliquer et pour se déclarer leur passion par écrit. Le comique du style n'est qu'un enjouement précieux, un pointillage, une espèce de jeu de mots, ou de travail d'esprit: je vous avois déjà fait remarquer quelque chose d'approchant dans _Cénie_, si vous vous en souvenez; mais c'est de toutes les maladies du goût la plus dangereuse pour une femme, et celle qui fait les progrès les plus rapides: je ne doute point cependant qu'on ne puisse guérir avec beaucoup d'attention sur soi-même et sur le triste ridicule des modèles qu'on se pique d'imiter. Il serait plaisant et je serais charmé que ce ne fût point Mme de Graffigny qui eût fait cette pièce. Elle est intitulée: _Les engagements indiscrets_. Parlez-moi d'une bonne comédie bourgeoise. Quand reverrons-nous cela? ou d'un franc galimatias, bien naturel et réjouissant.» (_Lettre CXI_, Paris, 15 novembre 1752.)

Cependant ce demi-succès fut loin de répondre à l'attente de l'auteur. Tressan, pour le consoler et pour dégager sa propre responsabilité, rejetait bien entendu toute la faute sur Mme de Graffigny; il allait même jusqu'à la soupçonner de jalousie littéraire. Il mandait à Panpan:

«Ce vendredi 1752.

«J'ai reçu il y a cinq jours la lettre du cher et aimable confrère Panpanius optimus et je suis parti sur-le-champ pour lui faire réponse moi-même...

«Il est vrai que Mme de Graffigny avec tout son esprit ne pouvait mieux s'y prendre pour vous faire une niche. Votre pièce s'est soutenue malgré la bêtise de la petite Guéant et la culbute et les soixante ans de la Lamotte.

«J'ose dire qu'il a fallu une éloquence aussi mâle et aussi pénétrante que la mienne pour vous raccommoder avec Mlle Gaussin. Elle connaissait le rôle, elle l'aimait, elle désirait le jouer et s'en faire un mérite auprès de vous, qu'elle aime déjà sur ma parole. On lui souffle ce rôle dans une absence, et de là elle a dit hautement qu'elle se promettait à l'avenir de refuser tous ceux qui ne lui plairaient pas. La petite d'Anchevolle est dans le même cas et a prononcé le même arrêt. Leur colère est flatteuse pour vous, puisqu'elle naît de leurs regrets.

«J'ai tout raccommodé, on ne s'en prend point à vous, et si vous voulez dans six mois ou un an faire reprendre votre pièce et n'avoir pas la bêtise (le mot est de Saint-Lambert) de la faire jouer pendant une absence, elles reprendront leurs rôles, et je m'en charge.

«Adieu, cher et aimable confrère, mettez-moi aux genoux des deux charmantes sœurs, et gardez-moi dans votre cœur où mes sentiments pour vous me mériteront toujours une place.»

Soit que Panpan ait pardonné le peu de zèle de Mme de Graffigny pour sa pièce, soit qu'en homme d'esprit il ait pris son parti gaîment d'un insuccès relatif, dès que sa comédie fut imprimée, il envoya un exemplaire à son amie avec cette dédicace flatteuse:

_A Mme de Graffigny._

Graffigny, je dois tout à votre amitié tendre, Cet ouvrage est à vous, je ne puis vous l'offrir; S'il a quelques beautés, vous sûtes l'embellir. Je ne vous donne rien, je ne puis que vous rendre[31].

[31] Mme de la Marre a bien voulu nous communiquer tous les documents que son père, M. Arthur Ballon (1816-1883), l'aimable et savant conservateur de la Bibliothèque de Nancy, avait réunis sur Mme de Graffigny. Ces pièces nous ont été très précieuses et nous exprimons à Mme de la Marre nos plus vifs remerciements.

CHAPITRE VI

1753

Correspondance de Tressan.--Passion désordonnée pour Mme de Boufflers.

Aussitôt de retour en Lorraine, Tressan, auquel l'absence a paru longue, s'empresse d'accourir à Lunéville et de voler aux pieds de la «divine marquise». Certes jusqu'à présent il n'a pas lieu de se louer du succès de ses efforts, mais la femme est changeante, Mme de Boufflers plus que toute autre; qui sait si un jour elle ne se laissera pas attendrir par un amour si persévérant.

Du reste, la marquise n'est pas toujours impitoyable; et par moments elle donne à son «mourant», pour emprunter la langue de Mlle de Scudéri, quelques lueurs d'espoir qui lui rendent un peu de vie. En dépit de ses railleries mordantes, elle s'intéresse à lui et quand elle le voit, absorbé par la passion, négliger tous ses intérêts, elle s'en inquiète et le force elle-même à montrer plus de souci de son avenir.

Le gouverneur s'incline devant une volonté à laquelle il ne saurait résister, mais il en profite pour plaider lui-même sa cause, sans intermédiaire cette fois, et tâcher de fléchir la cruelle qui le repousse.

«Toul, mardi.

«Je viens de vous obéir. C'est à votre amitié, à vos ordres que je dois le courage d'avoir pu m'occuper de mes affaires et d'écrire deux longues lettres que j'ai interrompues vingt fois pour penser à vous. Je crois qu'elles sont bien, mais je serais bien insensible à leur réussite, si je n'avais le bonheur d'être sûr que vous vous intéressez à mon sort.

«Croyez-vous qu'il me soit possible de finir ma journée sans vous écrire, sans vous remercier de m'avoir forcé à suivre le projet que vous m'avez dicté. Hélas! je ne le dois peut-être qu'à votre pitié! Vous voyez que je ne pense, que je ne respire que pour vous aimer, et malheureusement, trop maîtresse de vous-même, vous vous servez de votre raison pour réparer le désordre de la mienne. N'importe! Tout ce qui tient à un de vos sentiments est adorable pour moi. Ah! si quelque chose vous touchait aussi, que vous me trouveriez d'ardeur pour m'y livrer tout entier; toujours prêt à me sacrifier moi-même pour vous, je ne désire que votre bonheur; si je ne suis pas assez heureux pour réussir jamais à y contribuer, soyez sûre que même celui qui fera le malheur de ma vie me sera respectable. J'aime mieux mourir dans la douleur et dans le silence que de troubler un de vos moments. Jamais je ne ferai de questions qui puissent me donner des armes dont je rougirais de me servir. Du moins, j'espère que vous ne trouverez rien que d'estimable dans mes sentiments pour vous.