Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis

Part 5

Chapter 53,918 wordsPublic domain

«J'ai tout mon temps à moi; je suis à la Cour, je suis libre; et si je n'étais pas entièrement libre, ni une énorme pension, ni une clef d'or qui déchire la poche, ni un licou qu'on appelle _cordon d'un ordre_, ni même les soupers avec un philosophe qui a gagné cinq batailles, ne pourraient me donner un grain de bonheur. Je vieillis, je n'ai guère de santé, et je préfère d'être à mon aise avec mes paperasses, mon Catilina, mon siècle de Louis XIV et mes pilules, aux soupers des Rois et à ce qu'on appelle honneurs et fortune. Il s'agit d'être content, d'être tranquille, le reste est chimère: je regrette mes amis, je corrige mes ouvrages et je prends médecine. Voilà ma vie, mon cher Pan Pan. S'il y a quelqu'un par hasard dans Lunéville qui se souvienne du solitaire de Potsdam, présentez mes respects à ce quelqu'un.»

Comment écrire à Panpan sans lui parler de leurs amis communs, de ces amis tout-puissants à la Cour, et leur lancer quelques reproches discrets? Voltaire termine ainsi sa lettre:

«Il a été un temps où tout ce qui porte le nom de Beauvau me prenait sous sa protection, ce temps est-il absolument passé? Mme la marquise de Boufflers daigne-t-elle me conserver quelques bontés, serait-elle bien aise de me revoir à sa Cour, serait-elle assez bonne de dire au Roi de Pologne, qui ne s'en souciera peut-être guères, que je serai toute ma vie pénétré des bontés de Sa Majesté. C'est le meilleur des Rois, car il fait tout le bien qu'il peut faire.

«Adieu, mon très cher Pan Pan, aimez toujours les vers, et n'aimez que les bons, et conservez quelque bonne volonté pour un homme qui a toujours été enchanté de votre caractère. _Vale et me ama._»

Malheureusement la bonne volonté de Voltaire et ses efforts en faveur de Liébault n'ont pas de résultats favorables, et peu de temps après le philosophe est obligé d'avouer le peu de succès de ses démarches.

«Potsdam, 1751.

«Mon cher Pan Pan, je vous assure que je ressens bien vivement la douleur de vous être inutile. Croyez que ce n'est pas le zèle qui m'a manqué. Vous ne doutez pas de la satisfaction extrême que j'aurais eue à faire réussir ce que vous m'avez recommandé, mais ce qui est difficile en Lorraine est encore plus difficile en Prusse, où la quantité de surnuméraires est prodigieuse.»

Puis le philosophe revient sur la question de l'académie; on sent que le coup lui a été rude et qu'en dépit de tout, il n'a pu en prendre son parti. Puisqu'on n'a pas voulu comprendre une allusion discrète, cette fois il expose son désir de telle sorte qu'on ne puisse s'y méprendre. On sent qu'il espère toujours qu'on lui rendra un honneur mérité:

«Je compte bien profiter de bontés du roi Stanislas et venir me mettre aux pieds de Mme de Boufflers au premier voyage que je ferai en France; et assurément je postulerai fort et ferme une place dans votre académie. J'aurais le bonheur d'appartenir par quelque titre à un Roi qu'on ne peut s'empêcher de prendre la liberté d'aimer de tout son cœur. Cette place, mon cher et ancien ami, me serait encore plus précieuse si je comptais au nombre de vos confrères...

«Je vous supplie de ne pas m'oublier auprès de Mme de Boufflers.

«Tout ce que je sais de votre cour, c'est que je la regrette, même dans la société du héros philosophe auprès de qui j'ai l'honneur d'être.»

Le philosophe en fut pour ses avances et ses politesses. Il était loin, le Père de Menoux était près; Stanislas ne se soucia pas d'avoir des querelles avec son confesseur pour un philosophe ingrat qui avait préféré les bords de la Sprée aux rives de la Moselle.

Le temps se passe et l'on n'entend plus parler de Voltaire. Panpan revient à la charge, mais cette fois la réponse du philosophe est tout à fait décourageante. Il est froissé de voir que l'on n'a rien fait pour lui, pourquoi se mettrait-il en frais pour ceux qui l'ont oublié? Et puis il est malade, il y a huit mois, s'il faut l'en croire, qu'il n'est sorti de sa chambre; comment irait-il solliciter?

«Potsdam, 7 octobre 1752.

«Ce n'est point ma paresse, monsieur, mais ma mauvaise santé qui a retardé ma réponse, et qui m'empêche même de vous répondre de ma main; je crois que j'aurais grand besoin d'aller faire un tour aux eaux de Plombières, dans votre voisinage. Le désir de faire encore ma cour au roi de Pologne, et de vous revoir fera mon motif principal. Je voudrais bien, en attendant, pouvoir faire ce que vous me demandez pour votre ami, mais les places sont ici bien rares. Il est vrai qu'il y a un petit nombre d'élus, mais il n'y a aussi qu'un petit nombre d'appelés. Ma mauvaise santé ne me permet guère d'être à portée de chercher ailleurs. Il y a huit mois entiers que je ne suis sorti de ma chambre que pour aller dans celle du roi. Je suis son malade comme Scarron était celui de la reine...

«Adieu, mon cher et ancien ami, je vous embrasse du meilleur de mon âme.»

Si Voltaire ne fit pas partie de l'Académie de Stanislas, en revanche il eut le profond déplaisir d'y voir nommer son ennemi acharné Fréron. Ce dernier mourait d'envie d'être académicien et, faute de mieux, Nancy lui suffisait. Il avait couvert d'éloges dans ses feuilles l'Histoire de France du président Hénault; c'est à lui qu'il s'adressa pour obtenir de Stanislas le titre qu'il ambitionnait. Hénault écrivit au Père de Menoux, qui, ravi de jouer un bon tour à Voltaire, mit autant de chaleur à prôner la candidature de Fréron qu'il en avait mis à s'opposer à celle du philosophe.

Stanislas ne résista pas aux instances de son confesseur: le folliculaire fut nommé et le roi poussa même l'amabilité jusqu'à lui envoyer une boîte avec son portrait.

Fréron, ravi d'un honneur aussi inattendu, s'empressa de remercier le monarque, en lui adressant ces vers:

Pandore fut des dieux le plus parfait ouvrage; Ils se plurent à la former; Minerve lui donna la sagesse en partage, Vénus l'art de se faire aimer, Les Grâces leurs souris, les Muses leur langage. Les Dieux ont des mêmes présents Comblé Stanislas, leur image, Mais avec des traits différents. La boîte que donna Pandore Renfermait tous les maux, et celle que je tiens M'offre les traits chéris du héros que j'adore; Elle renferme tous les biens.

CHAPITRE IV

1750-1752

Passion de Tressan pour Mme de Boufflers.

Correspondance avec Panpan.

Tressan ne consacrait pas uniquement les loisirs que lui laissait son gouvernement à la création de l'Académie de Nancy; il avait encore d'autres soins. Plus il vivait à la cour de Lunéville, plus il subissait le charme de la marquise de Boufflers, plus il se sentait entraîné vers elle par un irrésistible penchant.

On voit par sa correspondance les progrès inquiétants que fait l'amour dans le cœur du pauvre gouverneur. Pas de jour, pas d'heure où sa pensée ne se reporte à Lunéville, dans cette cour délicieuse, près de ces deux sœurs également séduisantes, près de celle surtout qui peu à peu s'est emparée de toutes ses facultés. On sent combien il l'aime, à quel point elle le possède tout entier. Il ne songe plus qu'à elle, au bonheur de la revoir, et, en attendant ce jour béni, il veut qu'elle soit au courant de tout ce qui lui arrive, des moindres incidents de sa vie.

Un jour il fait une chute assez grave et se blesse sérieusement au pied. Bien vite il charge Panpan d'annoncer sa mésaventure à la «dame de ses pensées», mais la triste nouvelle ne paraît pas affecter outre mesure la «divine marquise».

«A Toul, ce dimanche.

«Je vois par la réponse du cher Panpan que Mme la marquise n'a pas grande pitié du pauvre Tressanius. J'ose espérer cependant qu'elle le plaindrait, s'il paraissait un moment à ses yeux.

«Ma blessure était au pied gauche et assez profonde pour m'inquiéter, d'autant plus qu'au moment de la blessure, j'avais eu des éblouissements et des maux de cœur, preuve certaine que la gaine d'un tendon avait souffert. Je me suis pansé avec de l'eau d'arquebusade de Berne, qui est très bonne mais très forte. Ma blessure en effet a été bien guérie en quatre jours, mais la chaleur de l'eau d'arquebusade m'a attiré un accès de goutte affreux; j'ai jeté les hauts cris, j'ai trouvé que la douleur était un grand mal, j'ai usé vainement du remède de Mme d'Aiguillon; j'ai eu beau me rappeler tous les charmes de nos deux charmantes sœurs; tout ce que j'adore en elles n'a pu m'empêcher de crier en leur vouant tout ce qui me restait alors de moi-même.

«L'orage est un peu calmé, mais mon pied est du double de sa grosseur, et j'ai bien peur d'être plus de huit jours sans en pouvoir faire le moindre usage. Heureusement la tête est revenue; je peux lire et même penser et sentir quelque chose d'agréable, puisque je vous écris.

«Je suis dans mon lit, buvant de la tisane comme Chaulieu. Je m'en consolerais si je faisais des vers comme lui et si Mme de Boufflers était ma Mazarin. Enfin, cher Panpan, cher veau plus divin que celui d'Égypte, je vous donne le premier instant de mon retour à la vie. J'ai eu certainement l'existence d'un autre pendant trois jours et je n'imagine pas qu'on puisse éprouver rien de plus cruel.

«Faites ma cour aux divines sœurs. Dès que je pourrai me traîner, j'irai à Lunéville. Le beau prince dirait à cela: venez toujours, vous y serez sur le même pied que M. de Croix; mais comme je n'ai pas encore attrappé les grâces du fauteuil, comme j'aime à suivre Mme de Boufflers comme son barbet, j'attendrai d'être un peu raffermi sur mes pieds.

«Pendant ce temps malheureux, mes renoncules fleurissent, mes petits pois, mes fraises mûrissent. Je ne peux rien voir, rien manger. Mme de Tressan triomphe et commande despotiquement jusqu'au plus petit de mes mouvements.

«Voilà mon état, cher ami. Le seul plaisir qui ait pu aller jusqu'à mon cœur est de lire votre lettre. Adieu, car on me gronde et je sue à grosses gouttes pour vous écrire ces quatre mots... ma tête ne me permet nulle application. Je ne peux vous exprimer combien elle a été ébranlée...»

Dès qu'il est rétabli, Tressan veut annoncer lui-même sa guérison à Mme de Boufflers, et c'est encore Panpan qui sert de boîte aux lettres.

«Toul, mardi.

«Enfin, mon cher Panpan, je suis guéri sans fièvre, sans mal de tête; je veux l'apprendre moi-même à Mme de Boufflers. Donnez-lui ce mot de lettre et soutenez le pauvre Tressanius, qui vous aime, auprès de la seule femme dont il estime l'esprit, dont les charmes pussent le faire radoter aussi complètement qu'il l'a fait, le fait et le fera sans doute, à moins qu'elle ne m'en empêche, car elle seule peut défendre ceux qui l'approchent de l'adorer en leur en faisant connaître à tous moments l'inutilité et la déraison. Encore ne sais-je si elle réussirait à me persuader aussi bien l'un que l'autre. Un seul moment, de ceux qu'on ne saisit point auprès d'elle, mais qui pénètrent le cœur, suffirait pour confondre et mes raisonnements de deux mois et les siens.»

Épris comme il l'est, Tressan peut-il ne pas rimer en l'honneur de celle qui est devenue son unique pensée? A quoi servirait la langue des dieux si elle n'aidait les pauvres mortels à chanter les mérites incomparables de la femme adorée et à lui avouer ce qu'on n'ose encore lui dire?

L'amoureux gouverneur compose une chanson qu'il envoie à sa bien-aimée:

SUR L'AIR: _Ah! combien l'amour a de charmes_

Le printemps ne fait point éclore De fleurs plus brillantes que vous; Les oiseaux chantant dès l'aurore N'ont point des accents aussi doux; Sans cesse une grâce nouvelle Se dévoile et vient vous parer: Heureux qui, vous voyant si belle, Ne fera que vous admirer!

Plus heureux qui pourra vous plaire: Qu'il soit digne d'un sort si doux! Que rien ne puisse l'en distraire, Qu'il soit sans cesse à vos genoux! Qu'il vous dise: Je vous adore... Mais d'un ton si vif, si touchant, Qu'il puisse l'être plus encore Que vos regards et votre chant.

La passion de Tressan devient si vive qu'il en oublie ses travaux, ses études, ses recherches même sur l'électricité, qui peu de jours avant le passionnaient encore si complètement. C'est dans une épître assez finement tournée que le poète exprime à la marquise les sentiments qu'elle lui inspire:

De ma chère électricité, O rivale trop redoutable! Pourquoi ne suis-je plus tenté De découvrir la vérité, Ou tout au moins la vraisemblable! Quel pouvoir me tient enchanté! Belle Églé, vous faites renaître La douce espérance en mon cœur; Par la plus légère faveur, Vous me donnez un nouvel être, Et me rappelez au bonheur. Chère Églé, je n'ai d'existence Que celle que je tiens de vous... Dans le Styx, par votre courroux; Dans le néant, par votre absence; Et dans l'Olympe, à vos genoux. C'est alors que, d'un vol rapide, Je suis votre esprit qui me guide, Je m'élève au plus haut des airs; Éclairé par vos feux, j'embrasse, Et l'immensité de l'espace, Et l'agent qui meut l'univers. Sur les ailes de la pensée, Quand vous dissertez sagement, Et démêlez si finement La réalité d'une idée, Des nuances d'un sentiment, Par vous ma raison éclairée Apprend à juger sainement: Si vous la voyez égarée, L'esprit, les grâces, l'enjouement La rappellent si doucement Que, de ce bonheur enivrée, Et d'un trait de feu pénétrée, Elle soumet son jugement. Jamais Apollon ne m'inspire; Je crains ses savantes leçons: Églé seule accorde ma lyre, Je lui dois les plus tendres sons. Lorsque je vois sa main charmante Voltiger sur un clavecin, Et d'une ariette brillante Rendre par sa touche savante Les agrémens et le dessin, L'enchantement de l'harmonie, Le feu qui brille dans ses yeux, Mieux que la céleste Uranie, Me donnent l'art et le génie Que m'avoient refusé les dieux. L'amour est mon unique maître!... Églé!... vous seule faites naître Mon goût et mes faibles talens: Chère Églé!... ce que je puis être Dépendra de vos sentimens: Ah! rendez mes progrès moins lents. Que votre feu brillant m'éclaire, Que le mien passe en votre cœur Et, par l'excès de mon bonheur, Rendez-moi digne de vous plaire.

Qu'éprouvait Mme de Boufflers pour cet amoureux si loquace? Était-elle touchée d'une passion si vive? Tressan avait-il l'espoir de voir «couronner sa flamme»? En aucune façon. Les temps sont bien changés. Mme de Boufflers qui, autrefois, savait si peu résister, a complètement changé d'allures; elle se pique maintenant de fidélité, relative s'entend, et quelques pressantes que soient les instances du beau Tressanius, elle ne veut rien entendre. C'est en vain qu'il prodigue les preuves d'amour, c'est en vain qu'il se montre ardent, empressé, c'est en vain qu'il pare son style de toutes les métaphores de _l'Astrée_ et de _Clélie_, qu'il évoque les bergers des bords du Lignon et tous les héros de d'Urfé et de Mlle de Scudéri, la marquise se moque de ses galantes abstractions, elle se rit de ses protestations amoureuses, ou du moins feint de ne les pas comprendre. Quand il parle amour elle lui répond amitié, et le pauvre Tressanius ne fait pas le moindre progrès dans le cœur de celle qu'il aime.

Et cependant ce rôle d'ami qu'on lui impose, il n'en veut à aucun prix; il le trouve impossible à soutenir. Il aime Mme de Boufflers et «il veut devenir son amant».

Autrefois, gâté par de faciles amours, il a toujours été plein de confiance en lui; maintenant, en présence de la marquise, il perd toute assurance.

Malgré la sincérité de sa passion, on ne peut s'empêcher de sourire du style boursouflé, emphatique de cet homme à bonnes fortunes, de l'irrésistible Tressan, et l'on se demande comment cette pitoyable rhétorique pouvait subjuguer le cœur des belles dames de l'époque.

Le caractère si franc, si simple de Mme de Boufflers ne pouvait s'accommoder de pareilles exagérations sentimentales, et ce mélange prétentieux de pédanterie et d'amour devait lui paraître aussi insupportable qu'incompréhensible.

C'est à son cher Panpan que le gouverneur confie ses doutes et ses craintes.

«Toul, lundi.

«Puisque vous devez la voir ce matin, mon cher Panpan, allez-y de bonne heure, faites en sorte qu'elle s'éveille en pensant à moi; je ne veux souffrir rien de faible dans une lettre où j'ose peindre celle que nous admirons. Elle a beau me reprocher l'ardeur de mon imagination, mon amour ni son portrait ne lui doivent rien. On ne peut se servir de pareils traits sans avoir joui de tous leurs charmes. Je ne crains point que l'amour m'embellisse tout ce que j'adore en elle, mais je dois bien craindre un trouble qui peut m'empêcher d'exprimer tout ce que je sens. Mme de Genlis ne m'a fait connaître que celui de la jalousie. Un peu d'amour-propre, l'assurance de plaire, je l'avoue même, la supériorité d'esprit, tout me donnait alors une confiance en moi-même que je n'ai plus. Je frémis, mon cher Panpan, de la peur de lui devenir insupportable. Elle ne peut plus m'aimer comme un ami, je ne peux lui paraître aimable qu'autant qu'elle me comptera comme le plus tendre des amants...»

Si Tressan n'ose avouer ouvertement sa passion, s'il n'ose se jeter aux pieds de l'adorée et lui découvrir ses sentiments, qui mieux que Panpan, cet ami si dévoué, ce confident si éprouvé, pourrait se charger de ce soin? C'est donc à lui que Tressan s'adresse: c'est lui qu'il charge d'être l'interprète de ses sentiments amoureux et de plaider sa cause auprès de la cruelle, qui jusqu'à présent feint de tout ignorer.

«Si vous osez lui parler de moi, ah! dites-lui bien du moins à quel point je lui suis soumis; que je saurai renfermer tous mes désirs dans mon cœur; que je voudrais que le même feu, qui me fait mourir à chaque instant, détruisît tout ce qui l'importune; il le détruira peut-être en effet, mon cher Panpan. Mes nuits sont charmantes, mais cruelles; mon sang est allumé et, malgré cet état violent, j'éprouve des saisissements qui en arrêtent le cours.

«Hier, en la revoyant, à peine pouvais-je lui parler et chercher ses yeux. Il faut cacher sans cesse mon état à tout ce qui m'entoure, et, ce qui me perce le cœur, il faut lui en cacher la plus grande partie à elle-même. Mais je ne raisonne plus, je me livre à toute la fureur d'une passion qui ne finira qu'avec ma vie. Toutes les réflexions ne font qu'augmenter mon amour et les charmes de celle que j'aime. Je suis sûr du moins que cette ardeur me soutiendra et m'empêchera de tomber malade tant que je la verrai. Que m'importe d'en mourir quand elle partira pour Paris!»

Il est question, en effet, d'un voyage de la marquise dans la capitale. Que deviendra le pauvre amoureux pendant son absence? Quelle jalousie lui dévorera le cœur, quand il saura Mme de Boufflers près de celui qui a des droits sur elle? Tressan n'ignore pas la liaison qui l'unit au comte de Croix, mais il met en pratique les théories si larges de l'époque et il n'a pas la sottise d'être jaloux. Que lui importe que la marquise ait un amant! il ne demande qu'à fermer les yeux, mais à une condition, c'est qu'il se sache préféré; il suffirait d'un mot d'elle pour apaiser les tourments qui le dévorent. Panpan ne pourrait-il l'obtenir, ce mot divin?

Laissons le comte professer lui-même cette étrange philosophie; il le fait dans des termes qui sont de véritables perles dans la bouche d'un amant en survivance.

«Sur toutes choses, mon cher Panpan, gardez-vous bien de lui laisser entrevoir que je sois jaloux; il n'appartient qu'à l'amour heureux de l'être, et je la connais trop pour avoir un sentiment aussi odieux. Si j'étais sûr de son cœur, je n'exigerais point de sacrifices marqués de celle dont je connais toute la fermeté. Un mot de sa bouche me suffirait: «Je ne l'aime plus et je vous aime.» Voilà, mon cher Panpan, ce qui fixerait ma destinée, ce qui me ferait souffrir sans mourir d'être éloigné d'elle, ce qui me rassurerait contre tous les reproches, toutes les persécutions qu'on tenterait en vain de lui faire.

«Adieu, mon cher Panpan, ayez pitié d'un misérable qui connaît, mais trop tard, que l'amour ne lui avait porté que de faibles coups, d'un ami enfin qui n'aura de moments heureux que ceux où vous adoucirez ses peines en lui parlant sans cesse de celle qui va décider de sa vie ou de sa mort.»

Si la passion de Tressan devenait chaque jour plus violente, si elle le possédait au point de lui faire perdre à peu près complètement la tête, on peut dire que les sentiments de Mme de Boufflers suivaient une marche absolument inverse. Soit que des hommages surannés n'eussent pas le don de lui plaire, soit par pure coquetterie, plus son adorateur se montrait soumis, ardent, passionné, plus elle se montrait agressive, froide, sans pitié.

La marquise n'était pas toujours d'humeur accommodante, et dans ses mauvais jours, malheur à qui devenait l'objet de ses railleries! Tressan l'apprit souvent à ses dépens. Par un sentiment assez naturel à la femme, elle trouvait plaisir à martyriser celui qui gémissait à ses pieds; elle le prenait volontiers pour cible et elle le criblait de flèches acérées qui le mettaient au désespoir: un jour où ses assiduités l'avaient plus particulièrement énervée, elle lui décochait brutalement cette épigramme:

AIR: _Réveillez-vous_.

Votre triste pédanterie Partout vous rend fort ennuyeux; Votre froide plaisanterie Vous coûte plus, ne vaut pas mieux.

Les sarcasmes de la marquise déchiraient le cœur de Tressan; et il en perdait le boire et le manger. Cependant il les supportait sans se plaindre, car il craignait par-dessus tout d'être disgracié. Qu'adviendrait-il de lui s'il était chassé de la présence de l'objet aimé? Cette seule pensée le glaçait d'effroi. Affolé, désespéré, le malheureux se tournait alors vers Panpan; il s'épanchait naïvement dans le sein de son ami, lui contait ses douleurs, ses souffrances et le suppliait de le faire rentrer en grâce.

«Toul, lundi.

«Je ne peux vous exprimer, mon cher Panpan, tout ce que je souffre depuis hier; il faut qu'on m'ait fait quelque noirceur auprès de Mme de Boufflers ou qu'elle ait interprété en mal un plat propos que j'ai tenu, mais dont le sens qu'elle pouvait y donner est trop éloigné de ma façon de penser, pour qu'elle puisse s'y arrêter.

«Vous connaissez, mon cher Panpan, quels sont mes sentiments, et combien ils me rendent malheureux! Je n'ai point été assez sage pour n'adorer dans Mme de Boufflers que tout ce qui rend son amitié si désirable; la passion la plus vive m'a entraîné, et les réflexions ne m'ont point encore ramené à la raison. Cependant mes propos, ni mon maintien ne lui parlent que du respect et du tendre attachement que j'ai pour elle. Je renferme dans mon cœur tout ce qui fait mon malheur, sans la toucher, et je me force à ne lui rendre que les devoirs les plus simples et les plus ordinaires dans la société.

«Vous aurez pu voir, mon cher Panpan, que depuis plusieurs jours, elle m'accable de dédains divers, de persiflages; elle est trop juste pour le nier. Elle ne me croit pas assez imbécile pour ne le pas sentir, mais j'ai toujours espéré que ce n'était que par bonté et amitié pour moi, qu'elle voulait me corriger d'un défaut qu'elle m'a reproché, et qu'elle ne voulait qu'éprouver si l'amour-propre était éteint et savait recevoir une bonne plaisanterie.

«Pouvait-elle douter que rien puisse balancer les sentiments que j'ai pour elle, et ne me croit-elle pas assez soumis, assez attaché pour lui tout sacrifier?