Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis
Part 24
Il n'y a plus qu'un sport auquel le Roi puisse s'adonner aisément, c'est la pêche; malgré sa vue, ou plutôt à cause de sa vue, Stanislas y obtient des succès inattendus; aussi affectionne-t-il particulièrement ce genre de distraction. Chaque fois qu'il jette la ligne dans la Vezouge, un nageur habile, glissant entre deux eaux, va attacher un poisson à l'hameçon: «Tirez, sire, tirez vite, le poisson mord!» lui criait-on, et le prince, ravi de son habileté, s'émerveillait cependant de cette pêche miraculeuse qui ne lui faisait jamais défaut.
Un des grands plaisirs du Roi a toujours été de jouer au trictrac; sa passion pour ce jeu n'a fait qu'augmenter avec l'âge et l'impossibilité de trouver d'autres distractions. Tous les jours régulièrement de deux à quatre, il y a une partie établie. Mme de Boufflers, Tressan et Panpan sont les plus fidèles partners du monarque, mais ils sont souvent occupés, absents, malades; alors que faire? comment les remplacer? Les courtisans, que ce jeu ennuie, sans égard pour l'innocente manie du vieillard, imaginent mille subterfuges pour esquiver cette éternelle partie de trictrac. Stanislas, par bonté, n'ose insister, mais il éprouve un désespoir enfantin et sa journée est perdue; dans son chagrin, il en arrive à chercher des partners parmi les bourgeois de Lunéville.
Tous les jours le Roi déjeune au Bosquet entre onze heures et midi, puis il fait quelques pas dans le parc ou s'asseoit pour prendre l'air; c'est alors qu'il use de ruse pour tâcher de trouver un adversaire. Dès qu'il aperçoit un bourgeois de la ville se promenant lui aussi dans le Bosquet, il le salue le premier pour le mettre à son aise, puis commence à causer avec lui familièrement; il l'interroge sur sa famille, sur ses besoins, et quand la glace est rompue, il lui dit avec bonhomie: «Monsieur, me ferez-vous le plaisir de faire ma partie de trictrac?»[118]
[118] Stanislas possédait un trictrac en bois de grenadine, avec seize dames noires et seize blanches; le couvercle servait en même temps d échiquier. Le Roi le légua à Panpan.
Quand le bourgeois accepte, tout va bien, mais quand il s'excuse, en disant qu'il ne sait pas jouer: «Comment, vous ne savez pas jouer au trictrac!» s'écrie le roi. Et son accent est si désolé, que son interlocuteur s'éloigne navré. Alors le Roi cherche une nouvelle victime et il recommence son petit manège avec l'espoir d'être plus heureux. Bientôt les habitants de Lunéville, pour complaire à leur vieux maître, eurent tous appris le trictrac.
Quand Stanislas a trouvé un partner, il le ramène avec lui au château. A deux heures exactement on s'asseoit à la table de jeu, le Roi prend un cornet et jette le dé. A quatre heures précises il se lève et si la partie n'est pas terminée, il dit à son invité: «Monsieur, je compte que vous reviendrez demain pour achever cette partie». Si le joueur n'est pas de la ville, le Roi l'invite à dîner.
Pendant le jeu, deux pages se tiennent debout derrière le grand fauteuil du monarque. Stanislas prise beaucoup et il a pour habitude de placer son mouchoir sur le bras de son fauteuil; naturellement au moindre mouvement le mouchoir tombe, et les pages n'ont d'autre mission que de le ramasser et de le remettre en place[119].
[119] LALLEMENT, _Société d'archéologie lorraine_, année 1862.
Si le roi de Pologne trouve difficilement des partners parmi ses courtisans, ce n'est pas que la passion du jeu n'existe plus à la Cour de Lorraine; elle y règne au contraire plus que jamais. Mais l'honnête et innocent trictrac n'est pas ce qu'il faut pour émouvoir des âmes blasées. Heureusement on vient d'inventer un nouveau jeu de hasard, le faro, où l'on peut perdre en peu de temps beaucoup d'argent. Il fait bientôt les délices de la Cour.
Les soirées se passent comme d'habitude chez Mme de Boufflers; on cause, on fait de la musique, on joue, c'est une réunion familiale pleine d'édification. Mais dès que le monarque s'est retiré dans ses appartements particuliers, c'est-à-dire vers neuf heures, la scène change du tout au tout. La société, un instant auparavant si paisible et si calme, se précipite sur les cartes, sur les tables de jeu, et alors commence une formidable partie de faro. Mme de Boufflers se montre la plus ardente, la plus acharnée, et elle perd sans sourciller des sommes considérables.
Bientôt la passion pour le faro devient générale: des salons elle gagne l'antichambre et descend même jusqu'aux cuisines. Ce n'est pas tout encore. Peu à peu on voit les laquais, les marmitons eux-mêmes pénétrer timidement dans les appartements de réception, assister à la partie, bientôt même y prendre part; on les voit debout, jeter leurs écus par-dessus la tête des personnages de la Cour et suivre avec anxiété les péripéties du jeu. Ces scènes indécentes et scandaleuses se prolongent souvent jusqu'à l'aube.
Pendant ce temps Stanislas, plein de confiance, repose du sommeil de l'innocence.
Le trictrac, la chasse, et la pêche ne sont pas les seules distractions du vieux Roi; il en a une autre moins inoffensive: celle de se donner des indigestions, qui parfois manquent de l'emporter. Il a toujours été un grand mangeur et il adore les plaisirs de la table; il a en particulier une passion désordonnée pour le melon, et pour la satisfaire il a fait établir à Lunéville une melonnière modèle, de façon à avoir des fruits toute l'année; il entretient à grands frais «des jardiniers melonniers», spécialement affectés à la culture de ce précieux cucurbitacé.
En dépit d'indispositions fréquentes et souvent dangereuses, le Roi mangeait très gloutonnement, et ses médecins étaient impuissants à modifier sa manière de faire. Il avait conservé des habitudes grossières de sa jeunesse la coutume de manger avec ses doigts. Un jour, Mme de Boufflers assistait au repas du monarque, et elle tenait sur ses genoux le jeune Conigliano qu'elle affectionnait particulièrement; tout à coup l'enfant se penche à l'oreille de l'aimable marquise et lui dit à voix basse: «Le Roi mange comme un cochon.»
Stanislas, s'apercevant du colloque, interroge Mme de Boufflers: «Que dit le petit Cogliano?[120]» Après un moment d'hésitation, la marquise répond hardiment: «Sire, il dit que vous mangez comme un cochon», et elle éclate de rire. Le Roi, toujours bonhomme, en fait autant ainsi que toute l'assistance.
[120] Le roi appelait toujours ainsi les Conigliano.
Malgré le peu de délicatesse de ses manières lorsqu'il était à table, Stanislas, se conformant aux usages de la Cour de Versailles, et confiant dans le respect qu'inspirait la majesté royale, ne craignait pas de manger souvent en public et de se donner en spectacle à ses fidèles sujets.
Pendant un de ces dîners d'apparat, il arriva un jour une assez plaisante aventure. Dans la foule qui entourait la table du Roi se trouvait une jeune et fraîche villageoise que le hasard avait placée auprès d'un vénérable franciscain. Tous deux, émerveillés du spectacle, s'absorbaient dans la contemplation du monarque. Une des femmes de Mme de Boufflers, jeune et fort étourdie, remarqua le couple et par espièglerie, quelque diable aussi la poussant, elle attacha, sans se faire remarquer, par une forte épingle, la jupe de la paysanne à la robe du capucin. La jeune fille, au bout d'un moment, fait un mouvement et sent qu'on la retient; elle insiste, on la retient encore. Elle se trouble, rougit, et sentant bien que l'obstacle vient du côté du moine, elle balbutie: «Mon père... mon père... mais laissez-moi, je vous prie.» Le moine la regarde avec stupéfaction, puis, voulant s'éloigner à son tour, il se sent retenu de façon invincible. Il toise d'un air courroucé la paysanne, mais il n'en est pas plus avancé. Enfin tous deux indignés s'éloignent brusquement et l'on voit, à la grande joie de toute la Cour, qu'un lien invisible les retient l'un à l'autre.
S'apercevant de l'émoi général et des rires des assistants, Stanislas demande la raison de cette gaîté hors de saison. On est obligé de lui tout avouer. Très mécontent de l'inconvenante plaisanterie dont un ministre de la religion a été l'objet en sa présence, le Roi veut connaître l'auteur du méfait, on accuse les pages, on soupçonne les assistants; enfin Mme de Boufflers apprend le lendemain que la coupable est une de ses femmes; elle la fait appeler, l'accable de reproches et la chasse. Marguerite, c'était le nom de la femme, court se jeter aux pieds du Roi et demande grâce en sanglotant: «Quoi! s'écrie le Roi, c'est toi! Ne reparais jamais au château.»--«Non, non, dit la pauvre fille avec à-propos, j'aimerais mieux mourir que de vous quitter.» A ces mots le Roi s'attendrit, et se met à pleurer tout comme Marguerite: «Eh bien, reste donc, dit-il, mais au moins n'y reviens plus[121].»
[121] JOLY, _le Château de Lunéville_.
Tressan était bien souvent le compagnon du Roi; son esprit mordant amusait le monarque qui du reste ne se faisait aucune illusion sur le caractère agressif de son grand maréchal; il disait un jour de lui: «Je vais lui arracher quelque mauvaise plaisanterie ou quelque bonne méchanceté.» Il était si bien accoutumé à sa société qu'il ne lui laissait guère un instant de liberté. «Où est Tressan?» était l'invariable refrain du Roi dès qu'il se trouvait seul; il n'avait de cesse qu'on ne l'eût retrouvé et qu'on ne le lui eût amené; alors il ne le lâchait plus et l'infortuné devait tenir compagnie au monarque jusqu'à l'heure du coucher.
Quand Tressan avait la goutte, ce qui arrivait assez fréquemment, Stanislas se faisait porter auprès de son lit: «Plains-toi, mon ami, lui disait-il, jure, crie, gronde à ton aise.» Le patient profitait de la permission et tous deux se livraient à d'interminables conversations, entrecoupées des plaintes, des gémissements, et des malédictions du malade.
Stanislas n'avait rien perdu de son goût pour la plaisanterie, et chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, il s'empressait d'y donner cours. La majesté des cérémonies religieuses n'était même pas pour lui un obstacle.
Deux exemples entre cent donneront l'idée des facéties dont le vieux prince était coutumier.
En 1764, pendant la semaine sainte, le Roi, suivant la coutume, «fait la cène» et lave les pieds à treize pauvres de la ville. Le dernier était un faible d'esprit nommé Lami; quand ils furent tous placés à table, Sa Majesté prit de la soupe dans une cuillère et la présenta à Lami, qui, alléché, ouvrit aussitôt une bouche immense, mais le Roi, au lieu de le faire manger, absorba lui-même le contenu de la cuillère, en riant bruyamment de sa plaisanterie et de la figure déconfite du pauvre diable.
La familiarité de Stanislas avec le grand maréchal était extrême et ce dernier était souvent victime de l'humeur joviale de son maître. Le 18 mai 1764, jour de la Saint-Félix, le Roi voulut aller entendre la messe aux Capucins. On fit venir des chaises à porteurs. Tressan soutenait le Roi en descendant le perron de la cour. Dès qu'il fut arrivé devant sa chaise, Stanislas dit à son compagnon: «Monte, mets-toi dans cette chaise, tu iras le premier aux Capucins.» Tressan obéit et s'installe confortablement. Mais aussitôt, le Roi crie aux porteurs: «Arrêtez! arrêtez!» et il monte à son tour en s'asseyant sur les genoux de Tressan consterné. Les courtisans éclatent de rire en voyant la mine piteuse du grand maréchal. Seuls les porteurs ne rient pas et après s'être consultés du regard déclarent qu'il leur est impossible de soulever un poids aussi considérable: «Qu'on prenne des valets de pied!» s'écrie Stanislas, qui ne veut pas démordre de son idée. Après plusieurs essais infructueux, douze valets de pied joints aux porteurs finissent par enlever la chaise et l'on part pour les Capucins, où l'on arrive sans encombre, le Roi toujours ravi et Tressan demi-pâmé.
Tout le monde entend la messe pieusement, mais à la bénédiction, Tressan, qui craint que le Roi, mis en goût, ne s'avise de revenir dans le même équipage, s'esquive prudemment, et il est impossible de le retrouver de la journée.
Stanislas n'est pas seul à avoir l'esprit tourné à la plaisanterie. Le jeune chevalier de Boufflers se montre volontiers le rival du Roi dans cet ordre d'idées et il n'est sorte de facéties qu'il n'imagine dans ses jours de gaieté. Ses plaisanteries ne sont pas toujours du meilleur goût ni sans porter quelquefois atteinte à la majesté royale, mais Stanislas est plein d'indulgence pour ce jeune homme dont l'entrain et la verve l'amusent en dépit de tout.
On sait que le frère du chevalier, le marquis de Boufflers, était capitaine des gardes du corps. En 1765 le chevalier n'imagine-t-il pas de rédiger au nom de Stanislas, pour le duc de Choiseul, une note des plus plaisantes où il énumère toutes les raisons qui doivent décider le ministre à lui donner la survivance de son frère.
«Le Roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, convaincu de l'incapacité du marquis de Boufflers, a résolu de confier la compagnie de ses gardes à un officier digne de ce poste important; il a jetté les yeux sur le chevalier de Boufflers, dont l'expérience, la gravité, la sagesse et surtout l'assiduité lui sont connues, pour lui donner la survivance de son frère.
«Sa Majesté prie M. le duc de Choiseul d'obtenir en conséquence au chevalier de Boufflers un brevet de colonel, afin de perpétuer l'heureux accord, qui a toujours existé entre le service de Lorraine et le service de France.
«On sera peut-être étonné que le Roi de Pologne, à son âge, nomme un survivant à un officier de vingt-neuf ans. On répond que le besoin que ses gardes ont d'un chef fait passer sur toutes les objections. D'ailleurs l'embonpoint de Sa Majesté Polonoise et la maigreur du marquis de Boufflers compensent assez la différence d'âge. On pourroit trouver encore une autre compensation dans les vœux que la France et la Lorraine font pour la vie du Roi de Pologne, et ceux que toutes les troupes font pour la mort du marquis de Boufflers.
«Le chevalier de Boufflers a fait la guerre comme volontaire pendant quatre mois; il a extrêmement fatigué le prince Ferdinand, toute la dernière campagne[122]; c'est un sujet propre à rétablir dans les troupes cette gaieté françoise que le marquis de Boufflers attriste par sa sévérité, et cet ancien esprit de la nation, auquel le marquis de Boufflers a porté tant d'atteintes. Il aime la table, le jeu, les femmes et les chevaux; il ne cesse de boire à la santé de M. le duc de Choiseul et de le bénir dans toutes ses chansons.»
[122] On se rappelle que les chevaux de guerre du chevalier s'appelaient l'un _le Prince Ferdinand_, l'autre _le Prince héréditaire_.
Cette singulière apologie du chevalier par lui-même amusa beaucoup le Roi.
Boufflers, toute plaisanterie à part, se jugeait volontiers très supérieur à son aîné: c'est lui qui disait ce mot charmant qu'il s'appliquait naturellement: «Les aînés sont le coup d'essai de la nature, les cadets en sont le chef-d'œuvre.»
Les relations entre Stanislas et le chevalier étaient des plus cordiales et affectueuses et ils discutaient souvent ensemble. Un jour où ils avaient longuement parlé du bonheur, Boufflers écrivait au Roi cette jolie lettre:
«Sire,
«Je viens d'être heureux un moment en prenant de Votre Majesté une leçon de bonheur. Il n'appartient à personne d'en parler aussi bien que vous, Sire, parce que personne ne fait autant d'heureux et qu'il est naturel de bien raisonner sur son métier. Votre Majesté nomme trois sources de bonheur, l'amour-propre, la raison et l'instinct, et elle fait penser à une quatrième plus sûre encore, plus abondante que les trois premières, c'est à un bon Roi[123].»
[123] _Inédite_, communiquée par le comte de Croze-Lemercier.
Au mois d'avril 1764 eut lieu une éclipse de soleil dont l'annonce seule amena une profonde perturbation dans toute la Lorraine. Les bruits les plus absurdes circulaient et trouvaient d'autant plus de créance qu'ils étaient moins fondés. On annonçait les pires catastrophes, que les puits allaient tarir, que l'obscurité serait complète, qu'on ne pourrait sortir sans risque de la vie, enfin «des mauvais plaisants ou des méchants» avaient fait afficher sur les murs de Nancy et de Lunéville cette annonce effrayante:
AVIS AU PUBLIC
«Le public est averti que la nuit du jour qui suivra immédiatement l'éclipse du 1er avril, il y aura un tremblement de terre très considérable, et le même que celui qui arriva à la mort de N. S. J. C. Voilà ce qu'une étude continuelle et des recherches très exactes sur le cours de la nature nous a fait découvrir, seulement depuis dix à douze jours. Depuis ce temps nous parcourons les villes du royaume pour en donner avis, et étant passés à Nancy fort tard, nous avons cru que le meilleur parti était de faire à la hâte quelques petites affiches pour instruire le public de cet événement, en l'avertissant de se tenir sur ses gardes cette nuit, et le plus qu'il sera possible hors des maisons, surtout de celles qui seront placées au midi.»
Toute la ville était affolée; les habitants avaient fait des provisions d'eau et de victuailles comme pour soutenir un siège. On se serait cru au 1er mai de nos jours.
La Cour, sans partager l'effroi de la population, avait fini par subir l'influence ambiante et l'on n'y était qu'à moitié rassuré.
Elle fut pourtant bien innocente, cette éclipse qui bouleversait si profondément la Lorraine. Elle commença le 1er avril, «vers neuf et demie du côté de l'ouest. Avant onze heures elle était dans son milieu, le bas ou midi du soleil formait un C de ce qui restait du disque.» Le ciel était un peu couvert, il y avait un demi-jour et de la fraîcheur.
Le soir, tous les habitants couchèrent dehors par crainte du tremblement de terre, mais dès que le jour parut ils témoignèrent par mille folies leur joie d'avoir échappé à un si grand danger.
Au cours de l'année 1765, Stanislas eut la satisfaction de recevoir plusieurs visites fort agréables. D'abord la duchesse de Gramont; ensuite Lekain, l'illustre tragédien, vint faire un séjour à Lunéville: il daigna, à la demande du Roi, paraître sur la scène; il joua d'abord le rôle de Zamore dans _Alzire_; puis, flatté du succès obtenu et des félicitations enthousiastes de Stanislas, il parut successivement dans _Rhadamiste_, _le duc de Foix_, _Iphigénie en Tauride_, _Mithridate_, etc.
Mme de Boufflers, qui n'aimait pas Lekain, refusa de se déranger et elle resta à la Malgrange, où elle était installée.
Peu de temps après le départ du comédien, Stanislas vit arriver la princesse Christine, cette bonne abbesse de Remiremont qui, l'année précédente, avait fait un si méchant accueil au brillant chevalier de Boufflers. Bien que la princesse ne fût pas toujours des plus aimables, Stanislas l'accueillait cependant avec plaisir; ses visites apportaient une précieuse diversion à la monotonie de la vie.
La future abbesse était venue pour assister à la fête du Roi, et ce dernier, charmé d'une si délicate attention, écrivait à Marie Leczinska:
«9 mai 1765.
«Mon très cher cœur, votre chère lettre est un beau bouquet pour ma fête, que j'ai planté au fond de mon cœur pour qu'il ne se fane jamais. J'ai fait aujourd'hui parodie à Marly: je viens de dîner à Chanteheu. La plus belle pièce de mon cabinet est Mme la princesse Christine, qui me tient compagnie et qui en fait le plus bel ornement. Il faut s'étourdir en jouissant du beau temps qu'il fait, pour ne pas songer à tout ce qui fait de la peine.»
Marie Leczinska, la princesse Christine et Mme de Boufflers n'étaient pas seules à fêter l'anniversaire de Stanislas.
A Nancy, on avait l'habitude de faire un feu de joie sur la place du marché de la ville neuve, mais les maisons qui entouraient la place étaient toutes en bois et leurs propriétaires redoutaient toujours avec raison de voir leurs immeubles contribuer, plus qu'ils ne l'auraient désiré, à l'éclat des réjouissances publiques. En 1765, on décida de supprimer cette dangereuse illumination et de la remplacer par un feu d'artifice sur la place Royale. Une décoration de boiserie peinte ornait les quatre faces du piédestal de la statue de Louis XV, des transparents en bleu clair laissaient voir à jour les chiffres du Roi de Pologne et ces mots: _Vive Stanislas le bienfaisant!_
A neuf heures du soir, une foule immense garnissait la place; toutes les croisées étaient remplies du plus beau monde. On fit faire un grand cercle à environ vingt-cinq pas de distance de la grille et on fit partir successivement les artifices des quatre faces aux acclamations du peuple, «qui criait _vive le Roi!_ de très bon cœur.»
Un des derniers plaisirs de Stanislas, et non des moindres, est de s'occuper de son Académie; il en parle souvent avec Tressan et Solignac et il recherche avec eux tout ce qui peut rehausser l'éclat et augmenter la réputation de cette fondation, qu'il regarde comme une des plus utiles de son règne. En dépit de son âge et de ses tristesses, le bon Roi n'a pas renoncé aux succès littéraires et il cherche encore à obtenir les suffrages de ses confrères; mais pour ne pas les influencer et être bien sûr de la sincérité de leur appréciation, c'est toujours sous le voile de l'anonymat qu'il se présente à leurs suffrages, anonymat si transparent que personne n'en est la dupe, sauf le Roi lui-même.
Au mois de mai 1765, Solignac vient mystérieusement apporter au président de l'Académie, M. du Rouvrois, un opuscule qui a pour titre: _Recueil de diverses matières_; c'est, dit-il, l'œuvre d'un jeune homme qui donne des espérances et qui, avant de se lancer dans la carrière littéraire, désire savoir de la bouche même des meilleurs juges s'il doit poursuivre sa voie ou s'arrêter.
L'Académie se réunit le 29 mai pour juger le travail qu'on lui présentait, et comme personne n'ignorait que le bon jeune homme était âgé de quatre-vingt-huit ans, l'assistance fut à peu près au complet.
L'ouvrage étant anonyme, l'Académie crut pouvoir ne rien ménager, et elle n'hésita pas à le couvrir des louanges les plus hyperboliques.
Elle déclare sans ambages au jeune homme qui sollicite si modestement son avis que «son coup d'essai est un coup de maître, qu'il a atteint à la perfection, qu'il mérite d'être couronné, qu'il écrit en chrétien éclairé et soumis, en savant philosophe, en excellent politique, que sa morale est divine, sa philosophie saine, sa politique humaine et bienfaisante, son style précis et pur, ses pensées solides et sublimes, ses comparaisons justes et brillantes, etc., etc.»
Si le Roi n'était pas satisfait, il était vraiment bien difficile; mais il fut ravi, d'autant plus ravi qu'ayant conservé l'incognito, il pouvait être bien convaincu que les louanges qu'on lui prodiguait étaient sincères et spontanées.
Un membre de l'Académie crut même devoir publier une pièce de vers à ce sujet:
Encore un coup, messieurs, tout beau! Ce qu'on nous donne pour esquisse Me paraît un fort grand tableau; Ne tombons point dans le panneau: Dans l'art l'auteur n'est point novice. Un apprenti sur ce pied-là En saurait donc plus que les maîtres.
CHAPITRE XXVI
1766
Séjour de Marie Leczinska à Commercy.--Mort du Dauphin.--Chagrin de Stanislas.--Cérémonie funèbre à la Primatiale de Nancy.--Accident arrivé à Stanislas.--Ses souffrances.--Sa mort.--M. de la Galaizière s'empare des deux duchés au nom de la France.--Testament du Roi.
Les seuls plaisirs véritables que goûta Stanislas pendant les années assombries de sa vieillesse étaient les courts séjours qu'il pouvait encore faire à Versailles auprès de sa chère Maryczka, auprès de celle qui était devenue l'unique joie de sa vie. Rien ne pouvait le faire renoncer à ces voyages, et pour revoir sa fille, il affrontait gaîment aussi bien les fatigues de la route que les intempéries des saisons.