Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis
Part 2
Si le crédit de la favorite n'a pas diminué, celui de son ancien ennemi, le Père de Menoux, n'a pas subi non plus d'altération, et il brille toujours du même éclat.
Cependant la situation réciproque des deux adversaires a subi des modifications profondes. Après bien des péripéties, bien des luttes épiques, le jésuite et la maîtresse, se voyant impuissants à s'évincer l'un l'autre, ont fini par où ils auraient dû commencer, par vivre à peu près d'accord, chacun se bornant à sa spécialité et restant jalousement cantonné sur son terrain. Le jésuite, satisfait de conserver son influence, ne cherche plus à en abuser et il ne prétend plus à l'omnipotence; il ferme les yeux sur Mme de Boufflers, la laissant en paisible jouissance d'une situation acquise. La marquise, de son côté, toujours fine et habile, évite avec soin des querelles qui pourraient lui coûter cher. A mesure que Stanislas vieillit, en effet, il montre un détachement de plus en plus marqué pour les biens terrestres; par contre il paraît s'attacher davantage aux récompenses futures. Le rôle du confesseur est donc devenu plus facile à mesure que celui de la maîtresse devient plus délicat.
La vie de la Cour n'a pas changé; dans la journée on chasse, on se promène, on sort à cheval ou en carrosse, on consacre des heures entières au trictrac, à la comète; la marquise peint ou joue de la harpe devant le Roi; on assiste à des concerts, à des représentations dramatiques. Le soir on se réunit, comme par le passé, chez la favorite, on fait de la musique, des lectures attrayantes, on rime à tort et à travers, on se livre aux douceurs de la conversation, et les heures s'envolent. A dix heures, le Roi, immuable dans ses habitudes, se retire dans ses appartements.
Stanislas continue à avoir une grande représentation et les deux millions qu'il reçoit de la France y suffisent à peine. Chaque mois M. de la Galaizière fait payer au trésorier du Roi, M. Alliot, 166,666 livres.
La dépense mensuelle, y compris les gardes du corps, les cadets, les suisses, les appointements de toute la maison, la bouche, l'écurie, la musique, la vénerie, les bâtiments, les aumônes, les pensions, en un mot toutes les dépenses ordinaires, s'élève à 140,000 livres.
Depuis la mort de la Reine, la bouche a considérablement augmenté. La table, qui n'était autrefois que de seize couverts, est maintenant de vingt-cinq. Aussi la dépense monte-t-elle, non compris le vin et le gibier, à plus de 30,000 livres par mois.
Si Mme de Boufflers n'a presque pas changé au physique, elle n'a pas davantage changé au moral; son cœur est toujours aussi jeune, il éprouve le même besoin d'aimer, et moins que jamais il peut s'accommoder de la solitude. Le vicomte d'Adhémar, après tant d'autres, a été oublié. La marquise s'est prise d'une belle passion pour le comte de Croix, un des plus brillants seigneurs de la Cour, aimable, spirituel et du meilleur ton; «il est aussi connu par la noblesse de son caractère que par les grâces qui accompagnent ses actions»; pour le moment, c'est lui qui est l'heureux élu. Il semble même que son règne ait été moins éphémère que celui de ses prédécesseurs.
Mais l'amour dans le cœur de l'aimable femme ne fait pas de tort à l'amitié; elle est restée fidèle à ses vieux amis: Panpan et l'abbé Porquet font plus que jamais partie de son petit cercle intime; pas de jour où elle ne passe avec eux de longues heures.
Quant à Saint-Lambert, il a fait comme Voltaire; après la mort de Mme du Châtelet, il a fui Lunéville et il n'y revient plus qu'à d'assez rares intervalles. C'est à Nancy qu'il a établi sa résidence; mais comme il est plein de confiance en lui et que la Lorraine lui paraît un champ bien restreint pour ses mérites, il se rend fréquemment à Paris, où ses tristes aventures lui ont attiré plus de réputation que ses meilleurs poèmes. Il est accueilli d'abord avec curiosité, puis bientôt recherché par toute la société. Nous l'y retrouverons dans quelques années.
La marquise n'a pas renoncé à ses goûts littéraires, elle «taquine toujours la muse» et, comme autrefois, elle compose en se jouant, dans ses heures de loisir, des chansons qui ne manquent pas de mérite. Mais combien différentes des productions de sa jeunesse! Il semble qu'elle soit déjà arrivée à l'heure du désenchantement, et que, l'âge aidant, elle commence à mieux comprendre la vanité des choses de ce monde. La mort de sa meilleure amie a été pour elle un grand enseignement, elle en a gardé au cœur une tristesse qu'elle ne peut surmonter. Malgré elle, elle revoit sans cesse ces heures lugubres du mois de septembre 1749. Tout ce qui coule de sa plume subit maintenant l'influence de ce changement d'idées et ses poésies fugitives, autrefois si mordantes et si gaies, sont agrémentées d'une pointe de philosophie morose qui, loin de les priver de leur charme, leur donne une incontestable saveur.
Elle se laisse aller sans cesse à de mélancoliques réflexions. N'écrit-elle pas un jour cette chanson désabusée:
CHANSON
AIR: _Votre cœur aimable_.
L'homme est né pour la tristesse, Son état est la douleur. Esclaves de la faiblesse, Tyrannisés par l'erreur, Nous nous égarons sans cesse Pour arriver au malheur.
La vanité de la vie et des biens de ce monde est devenue le thème ordinaire de ses méditations. C'est une pensée désespérante qui la hante et qu'on retrouve à chaque instant sous sa plume:
CHANSON
AIR: _Quand vous entendrez le doux zéphyr_.
Pour un instant, On sort du néant, Et dès qu'on vit, on est las de vivre; On hait son sort Et l'on craint la mort Sans estimer la vie.
Dieu tout-puissant, Qu'on dit bienfaisant, Tous les mortels pleurent de vos présents; Et soit qu'ils meurent Ou qu'ils demeurent Tous sont mécontents.
Rien n'est un bien, Le passé n'est rien, Et le présent passe comme un songe; De l'avenir Ne crois pas jouir, L'espoir est un mensonge.
Panpan, lui non plus, n'a pas renoncé au culte des muses, mais quand il rime, c'est toujours en l'honneur de la divine marquise. Chaque année il compose pour sa fête un bouquet qu'il vient lui débiter en grande cérémonie. En 1750, il écrit pour elle ce couplet:
SUR L'AIR: _Ton humeur, Catherine_.
C'est votre fête, Thémire. Pourquoi cet air glacial? Tout reconnaît votre empire, L'amour même est mon rival. Ce dieu, malgré cette mine Dont sont obscurcis vos traits, Ce dieu qui vous examine Applaudit à vos attraits.
Il arrive, à tire d'ailes, Chômer ce jour avec nous; Il rit, vous voyant si belle, Son triomphe en est plus doux. Sur nous sa victoire est sûre. Il vous donne, au lieu de fleurs, De sa mère la ceinture, Son carquois et tous les cœurs.
Le cher abbé Porquet, toujours jeune et sémillant, n'entend pas être en reste de galanterie: lui aussi consacre ses loisirs à décocher d'aimables flatteries à la mère de son élève:
D'Églé sur tous les cœurs si l'empire s'étend, Dit un jour la reine de Gnide, C'est de moi seule qu'il dépend; Qu'on la regarde et qu'on décide. C'est, répliqua Minerve, un effet de mes soins; Qu'on l'écoute et puis qu'on prononce. Du débat les Grâces témoins Aux deux divinités firent cette réponse: Déesses, terminez des discours superflus; Églé vous doit beaucoup, mais nous doit encore plus; Tout ce qu'en sa faveur votre amour n'a pu faire, A vos bienfaits nous l'avons ajouté; Vous donnez, il est vrai, l'esprit et la beauté, Mais c'est par nous que vos dons savent plaire.
Panpan et Porquet ne sont pas les seuls à chanter la grâce souveraine et l'irrésistible charme de Mme de Boufflers. La «divine marquise» est l'unique et éternel sujet des poètes de la cour.
L'un d'eux lui adresse ce songe:
_A Mme de Boufflers_
Dans mon sommeil j'ai cru suivre les traces D'un jeune enfant aux rives de Paphos; Il m'a conduit dans le Temple des Grâces, Et sur l'Autel il a gravé ces mots:
«Églé paroît, c'est assez, elle enchante, Sur le secours de ses heureux talens; En l'écoutant on dit: Qu'elle est charmante! Elle a de trop tous les traits du Printemps.
Églé ne veut ni briller ni séduire Par son esprit, par toute sa gaîté; Elle vous plaît comme une autre respire; On n'aperçoit jamais sa vanité.
Cessons, dit-il, Églé toujours nouvelle Est le sujet de mille heureux portraits; Il faut avoir presque autant d'esprit qu'elle, Pour définir tout ce qu'elle a d'attraits.»
En 1750 le bruit se répand que la noble dame, sous l'influence des souvenirs qui l'oppressent, songe à son salut, qu'elle parle de pénitence, d'austérités; ce langage si nouveau bouleverse toute la Cour et M. de Lucé se fait l'interprète de l'émoi général en la détournant d'un excès de zèle si fâcheux, et en la suppliant de «continuer à faire des heureux». Chacun ne gagne-t-il pas le ciel à sa manière, et celle qu'elle a adoptée n'est-elle pas en somme la plus facile et la plus agréable?
C'est le jour de la Sainte-Catherine que le galant Lucé dépose aux pieds de la marquise ce bouquet, un peu vif assurément, mais d'un tour fort plaisant.
Votre patronne fut, dit-on, Vierge, philosophe et martyre; Croyez-le, et n'allez pas en rire, Baillet en est la caution. Elle eut ces vertus incroyables, Sublimes, inassociables, Qu'en ses élus jadis Dieu voulut réunir, Afin d'avoir à nous offrir Des modèles inimitables. Ce même Dieu, pour nous punir De voir, de penser, de jouir Et d'oser être raisonnables, Nous a privés de ces biens ineffables; Et ne nous a laissé dans son juste courroux, Pour consoler notre misère, Que le don d'être heureux, et ce désir d'en faire Que nous adorons tous en vous. Depuis ce tems la sainteté Devint de jour en jour plus simple et plus facile; D'un ton, de jour en jour, on baissa l'Evangile, Pour l'ajuster à la fragilité De notre faible humanité. Dans notre siècle, enfin, il n'est plus de miracles, On n'entend plus tonner d'oracles, Et vous seule en rendez à ce peuple d'amans Qui vient admirer, sur vos traces, L'esprit qui pare les talens, La beauté qu'animent les grâces. Je sais que de cette façon Avec bien moins de gloire, et bien moins de renom, On arrive au céleste dôme: Mais pourvu qu'on entre en Sion, Qu'importe que ce soit en suivant S. Platon, Le grand S. Bayle, ou l'ardent S. Jérôme? Tous ces chemins mènent à Rome. Puisque nous avons à choisir Pour nous sauver, embrassons la méthode La plus simple, la plus commode, La plus faite pour réussir. L'ambition insatiable, Dans le grand œuvre du Salut, Trop souvent fait manquer le but, Et devient un excès coupable. On doit craindre de s'égarer Par un débordement de zèle: L'humble seul ne sauroit errer. Vous pensez, vous sentez, vous serez toujours belle; Irez-vous nuit et jour vous en désespérer? Non, non. Sentez, pensez, songez à plaire: Mais vous plaisez sans y songer. Vivez donc, n'allez pas tristement vous plonger Dans les détails de l'éternelle affaire, Dont le très haut daigna charger Un angélique et prudent émissaire, Qui sans vous saura l'arranger.
Comme à l'ordinaire, la cour de Lunéville ne manque pas de visiteurs; leur présence charme le Roi, qui les accueille toujours avec grand plaisir.
La princesse de la Roche-sur-Yon, fidèle à ses habitudes, arrive en Lorraine au mois de mai 1750 et elle partage son été entre Plombières et Lunéville. Stanislas, bien qu'il ne songe pas un instant à donner suite aux étranges projets de sa fille[5], fait grand accueil à la princesse, dont l'esprit et la gaîté l'amusent; pour la distraire, il donne des dîners, des spectacles, des feux d'artifice, et il cherche à la retenir près de lui le plus longtemps possible. Pendant son séjour, M. et Mme de Craon, Mmes de Boufflers, de Bassompierre, de Chimay ne quittent pas le Roi et l'aident à faire les honneurs du château.
[5] Voir _la Cour de Lunéville_, ch. XIX.
Il y a quelques nouveaux venus en Lorraine, et notre esquisse de la cour ne serait pas complète si nous n'en faisions un portrait rapide.
D'abord l'évêque de Troyes, Poncet de la Rivière[6]. C'est un prélat galant et fort ambitieux. Persuadé que le meilleur moyen de gagner les bonnes grâces du Roi est de faire la cour à Mme de Boufflers, il se déclare aussitôt fort épris de la marquise; mais, à sa grande surprise, ses avances sont repoussées et il en est pour ses frais. Il porte alors ses hommages aux pieds d'autres dames de la cour, et il obtient par leur influence le poste de grand aumônier du Roi de Pologne. Stanislas était flatté, dit Voltaire, d'avoir un évêque à ses gages, et «à de très petits gages».
[6] Né à Paris en 1707, mort en 1780.
Nous avons vu que, lors de ses fréquents voyages à Versailles, Stanislas s'arrêtait toujours au château de Luzancy, chez un de ses vieux amis, un Hongrois, le comte de Bercheny, celui dont la faveur avait autrefois causé tant de soucis à Mme du Châtelet[7]. Mais les courts séjours que le comte faisait en Lorraine ne suffisaient pas à l'amitié plus exigeante du Roi; à partir de 1750, il fut décidé que M. de Bercheny viendrait habiter Lunéville avec sa famille, c'est-à-dire ses six enfants[8], sa belle-sœur, et le fils d'un de ses parents, qu'il avait pour ainsi dire adopté, le jeune Valentin Esterhazy. Toute cette nombreuse famille fut logée dans un vaste appartement de l'aile droite du château, sur la cour d'honneur.
[7] M. de Bercheny était propriétaire de la terre de Luzancy, dont il restaura le château. Il était venu en France à la suite de la défaite de Rakoczy et il avait offert son régiment de hussards au Roi, qui le combla d'honneurs. En 1744, il fut nommé lieutenant-général.
[8] Il en avait eu seize.
M. de Bercheny était un parfait honnête homme de l'ancien temps, mais il n'aimait pas le monde et était de formes peu policées. Il se levait de bonne heure, faisait de longues prières, fumait deux pipes et prenait deux tasses de café à l'eau, après quoi il s'habillait et recevait ses enfants. Il passait ensuite dans son cabinet, ou il allait se promener, et dînait à midi. L'après-dîner, si ses occupations ne le réclamaient pas, il restait dans le salon et faisait une partie. A huit heures il soupait, fumait sa pipe et, ses prières dites, allait se coucher. Il était du reste bon, sensible, bienfaisant; il aimait et respectait sa femme et adorait ses enfants.
La comtesse était une fille de rien, assez belle et bien faite; elle possédait une jolie voix, peu d'esprit, un mauvais ton; bonne femme au fond, mais d'humeur fantasque et menant son mari avec l'apparence de la soumission... elle était personnelle et avare. Elle tenait les cordons de la bourse. A la fin de sa vie elle n'était jamais de sang-froid en sortant de table[9].
[9] _Souvenirs de Valentin Esterhazy._
La sœur de Mme de Bercheny, Mlle de Wiett, était une brave paysanne alsacienne, sans manières et d'une détestable éducation. Elle avait toujours été galante, d'abord dans l'espoir de se faire épouser, ensuite par habitude.
Ce tableau de famille ne serait pas complet si nous ne disions quelques mots du précepteur des enfants, l'abbé Leconte, digne émule de l'abbé Porquet, avec lequel il se lia du reste très rapidement.
«L'abbé Leconte avait de l'esprit naturel et plus d'usage du monde que sa naissance et son éducation n'eussent dû lui en procurer. Peu instruit, il avait une notion très imparfaite de toutes les connaissances, mais un extérieur fort décent et une figure douce et franche le rendaient attachant.»
Il n'avait pas plus de mœurs que les abbés de son temps, car un jour ses élèves, grâce à une porte mal fermée, le virent donner à Mlle de Wiett une leçon de physique expérimentale qui les intéressa beaucoup mais leur parut fort surprenante.
Pour le récompenser de si bons soins, M. de Bercheny obtint pour lui de Stanislas le prieuré d'Hérival.
On peut croire que la famille de Bercheny, telle que nous venons de la dépeindre, n'obtint pas grand succès à la cour de Lorraine, élégante et lettrée. Si les mœurs simples et la bonhomie du comte trouvèrent grâce devant Mme de Boufflers, il n'en fut pas de même des manières ridicules de Mme de Bercheny et de sa sœur; on ne leur épargna ni les moqueries cruelles, ni les sarcasmes, si bien qu'elles s'isolèrent rapidement dans leur demeure et ne firent bientôt plus à la cour que les apparitions indispensables.
CHAPITRE II
1750-1751
Arrivée du comte de Tressan en Lorraine.--Il s'éprend de la marquise de Boufflers.--Panpan devient son confident.--Il reçoit le roi de Pologne à Toul.
Dans les premiers jours de l'année 1750 était arrivé en Lorraine un nouveau personnage, le comte de Tressan.
Nous avons déjà eu l'occasion de parler de lui incidemment dans la première partie de cet ouvrage, mais il va bientôt jouer à la cour de Lunéville un rôle si important qu'il est indispensable de donner sur lui de plus amples détails[10].
[10] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. XIX, p. 363 et suiv.
Louis-Élisabeth de Lavergne, comte de Tressan, était né le 5 octobre 1705, dans le palais épiscopal du Mans, dont son oncle était évêque.
Après avoir été attaché à la personne de Louis XV pendant sa jeunesse et avoir partagé ses études et ses amusements, Tressan avait obtenu du Régent, en 1723, une commission de mestre de camp et une compagnie.
Aussi bien au physique qu'au moral, Tressan était doué des plus précieuses qualités. Il avait une physionomie charmante, beaucoup de grâces naturelles, une politesse facile et des formes aimables; de plus il possédait de l'imagination, de l'esprit, des connaissances, un goût très décidé pour les sciences exactes et la poésie[11]. Des débuts assez heureux dans des genres si dissemblables lui attirèrent très jeune une véritable réputation. Malheureusement son caractère souffrit de ces faciles succès et il ne put se défendre d'un peu de vanité et de beaucoup de pédanterie.
[11] Il s'occupait beaucoup de mathématiques, de physique, d'anatomie, d'histoire, d'art militaire, etc., etc.; il publia un mémoire important sur le fluide électrique, et en 1749 il fut reçu à l'Académie des sciences.
Toutes les bonnes qualités de Tressan étaient, en outre, gâtées par son esprit caustique et son goût pour l'épigramme. On l'a comparé plaisamment à une guêpe tombée dans du miel.
Ses travaux sérieux ne l'empêchaient nullement de se distraire et il avait l'art précieux de mener de front le travail et les plaisirs. A Versailles, il partageait les amusements d'une cour jeune et brillante. A Paris, il faisait partie des sociétés les plus agréables.
Il était de celle de _Pantin_, composée d'hommes spirituels et de femmes charmantes. Ils avaient loué à frais communs une vaste habitation; on y faisait de la musique, on y dansait, on y jouait la comédie, on y donnait des fêtes.
Il fréquentait aussi le salon de Mme de Tencin, et parmi ses bêtes (c'est ainsi qu'elle désignait ses habitués), il portait le surnom de _mouton_, qui ne convenait guère, cependant, à son genre d'esprit.
Ce même surnom l'avait suivi dans la société de la Reine, qu'il fréquentait assidûment. Marie Leczinska l'honorait d'une bienveillance particulière et lui pardonnait une indépendance d'idées et des incartades de conduite qu'elle n'eût pas aisément supportées chez d'autres.
Tressan, en effet, était philosophe et frondeur; il ne se contentait pas de courir les sociétés galantes et les bureaux d'esprit de la capitale, il fréquentait le clan philosophique, la société du Temple et celle du Palais-Royal; c'est là qu'il se lia avec l'abbé de Chaulieu, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu, Hénault, l'abbé Nollet, Montcrif, Gentil-Bernard, etc., etc. Il leur donnait à souper, leur montrait ses productions et recevait leurs encouragements.
Voltaire, plus que tout autre, paraissait apprécier le jeune poète. Dès 1732, il chantait son précoce talent en ces vers charmants:
_A M. de Tressan_
Tressan, l'un des grands favoris Du dieu qui fait qu'on est aimable, Du fond des jardins de Cypris, Sans peine, et par la main des Ris, Vous cueillez ce laurier durable Qu'à peine un auteur misérable, A son dur travail attaché, Sur le haut du Pinde perché, Arrache en se donnant au diable. Vous rendez les amants jaloux; Les auteurs vont être en alarmes; Car vos vers se sentent des charmes Que l'Amour a versés sur vous. Tressan, comment pouvez-vous faire Pour mener si facilement Les neuf pucelles dans Cythère Et leur donner votre enjouement? Ah! prêtez-moi votre art charmant, Prêtez-moi votre main légère, Mais ce n'est pas petite affaire De prétendre vous imiter: Je peux tout au plus vous chanter: Mais les dieux vous ont fait pour plaire. Je vous reconnais à ce ton Si doux, si tendre et si facile: En vain vous cachez votre nom; Enfant d'amour et d'Apollon, On vous devine à votre style.
Pas une lettre de Voltaire qui ne contienne des éloges hyperboliques à l'adresse de son correspondant. On aurait lieu de s'en étonner, si l'on ne savait que Tressan est aussi bien vu à la Cour que Voltaire y est peu apprécié. La protection du jeune officier est donc bien précieuse pour un pauvre philosophe honni, pourchassé, et dans les moments les plus critiques, c'est à Tressan que Voltaire s'adresse pour tâter le terrain et savoir s'il peut rentrer en France sans courir risque de la Bastille:
«Voilà la grâce que vous demande celui qui vous a aimé dès votre enfance, lui écrit-il en décembre 1736, qui a vu un des premiers ce que vous deviez valoir un jour et qui vous aime avec d'autant plus de tendresse que vous avez passé ses espérances. Soyez aussi heureux que vous méritez de l'être et à la Cour et en amour...»
Si Tressan avait borné ses travaux à des études littéraires ou scientifiques, et s'il s'était contenté de succès mondains, il eût vécu plus heureux, mais, nous l'avons dit, il avait l'épigramme facile, il ne savait pas résister à un bon mot. On se rappelle le quatrain mordant et outrageant qu'il avait composé sur la jeune duchesse de Boufflers:
Quand Boufflers parut à la Cour, De l'Amour on crut voir la mère; Chacun s'empressait à lui plaire, Et chacun l'avait à son tour[12].
[12] Nous reproduisons ce quatrain, qui a été cité de façon incorrecte dans _la Cour de Lunéville_, chap. VII, p. 128.
Ce goût pour la satire n'était pas sans attirer quelquefois au poète de fâcheux désagréments. Ainsi Mme de Boufflers, devenue la maréchale de Luxembourg, lui demanda un jour si le fameux quatrain était de lui, bien qu'il en eût toujours avec indignation repoussé la paternité. Elle l'interrogeait avec tant de bonhomie, elle disait avec tant de candeur: «Cette chanson est si bien tournée que, non seulement je pardonnerais à l'auteur, mais je l'embrasserais.»--«Eh! bien, dit Tressan, par l'odeur alléché, c'est moi, madame la Maréchale.»--Il n'avait pas achevé qu'il recevait deux grands soufflets.
Une mésaventure analogue lui arriva avec Louis XV. Il s'était permis une épigramme sur Mme de Châteauroux. Le Roi l'interrogea, en ajoutant qu'il ne pouvait croire que cette méchanceté fût de lui, parce qu'elle était trop bête. Tressan, froissé dans son amour-propre d'auteur, ne sut se contenir et il défendit ses vers avec une si grande chaleur qu'autant valait les avouer. Le lendemain il était envoyé en disgrâce.