Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis

Part 19

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«J'étais dans la route de la fortune; les premiers pas que j'y avais faits suffisaient pour m'en assurer. Les circonstances les plus favorables semblaient rassemblées pour présenter à mon imagination l'avenir le plus brillant. Sans aucun mérite, j'aurais pu, comme tant d'autres, obtenir encore quelques bénéfices: avec un peu d'hypocrisie, je serais probablement devenu évêque; peut-être avec un peu de friponnerie, cardinal; qui sait si quelques ruses et quelques intrigues de plus ne m'auraient point mis à la tête du clergé? mais j'ai mieux aimé être aide-de-camp dans l'armée de Soubise: _Trahit sua quemque voluptas_.

«La première règle de conduite n'est point de devenir riche et puissant; c'est de connaître ses véritables désirs et de les suivre. Alexandre, avec l'or de l'Asie dans ses coffres et le sceptre de l'univers dans ses mains, cherchait le bonheur dans Babylone; et un petit pâtre de dix-huit ans le trouvera dans son hameau, s'il obtient en mariage la petite paysanne qu'il aime.

«Mais quittons Alexandre, et revenons à moi, qui ressemble beaucoup plus au petit pâtre qu'à lui. Vous savez qu'un sang bouillant, un esprit inconsidéré, une humeur indépendante, sont les trois premiers traits qui me caractérisent. Comparez ce caractère-là avec tous les devoirs de l'état que j'avais embrassé, et vous me direz si j'y étais propre. Vous n'ignorez pas de quelle impossibilité il est pour moi, et de quelle nécessité il est pour un ecclésiastique, de cacher tout ce qu'il désire, de déguiser tout ce qu'il pense, de prendre garde à tout ce qu'il dit, et d'empêcher qu'on ne prenne garde à tout ce qu'il fait. Pensez de plus aux haines atroces, aux noires jalousies, aux perfidies indignes qui règnent encore plus dans les cœurs des prêtres que dans les autres, et à toute la prise que ma simplicité, mon indiscrétion, ma licence même, auraient donnée sur moi; vous conviendrez que je n'étais pas fait pour vivre parmi ces gens-là. Comptez-vous pour rien le cri général qui s'était élevé contre la liberté de ma conduite? Ce sont les sots qui crient, me direz-vous. Tant pis vraiment; il vaudrait mieux que ce fussent les gens d'esprit à parler et presque à penser comme eux, parce qu'il est dans l'ordre que les vaincus parlent la langue des vainqueurs.

«D'après l'extrême vénération dont vous me voyez pénétré pour la toute-puissance des sots, ai-je tort de chercher à rentrer en grâce avec eux? et ne dois-je pas regarder comme le plus beau moment de ma vie celui de ma réconciliation avec les premiers souverains du monde? Pardonnez-moi de m'égayer un peu dans le cours de mes raisonnements; c'est pour m'aider, et vous aussi, à supporter l'ennui: d'ailleurs Horace, votre ami et votre modèle, permet de rire en disant la vérité; et le premier philosophe de l'antiquité n'était sûrement pas Héraclite. J'aurais pu, me direz-vous, d'après mon respect pour l'avis des sots, quitter mon état sans en prendre un autre; mais les sots m'ont dit qu'il fallait avoir un état dans la société. Je leur ai proposé d'avoir celui d'homme de lettres; ils m'ont dit de m'en bien garder, parce que j'avais trop d'esprit pour cela. Je leur ai demandé ce qu'ils voulaient que je fisse, et voici ce qu'ils m'ont répondu: «Il y a quelques siècles que nous avons voulu que tu fusses gentilhomme; nous voulons à présent que tout gentilhomme aille à la guerre.» Là-dessus je me suis fait faire un habit bleu; j'ai pris la croix de Malte, et je pars.»

Mais, lui répondra l'abbé, ce n'est pas tout de prendre un parti, il faut encore le faire de façon convenable et décente. Comment n'a-t-il pas consulté ses parents les plus proches avant de se décider? Pouvait-il douter de leur tendresse, de l'excellence de leurs avis? En ne les consultant même pas, n'a-t-il pas manqué à ce qu'il leur devait essentiellement? La réponse est aisée:

«Il est vrai que je me suis contenté de faire part à ma mère et à mon frère de mon projet, sans les consulter; mais je crois qu'il était inutile de le faire. Ma résolution était formée; je les aurais trompés si je leur avais demandé leur avis avec l'air d'être disposé à le suivre. S'ils avaient pensé comme moi, les choses auraient été comme elles vont: s'ils avaient été contraires à mes idées, j'aurais souffert de ne point leur céder. J'ai mieux aimé manquer à une petite formalité que de les tromper, ou de leur résister en face. De deux maux inégaux, vous savez lequel il faut choisir.

«Mais il ne fallait peut-être pas former une résolution aussi forte que celle-là.

«Est-on maître de sa volonté? peut-on l'affaiblir ou la fortifier à son gré? et l'homme, esclave né de ses plus folles fantaisies, peut-il commander aux désirs que sa raison approuve?

«Mais ne doit-on pas obéir à ses parents?

«Le respect dû aux parents n'a point de terme; l'obéissance en a un, marqué par la nature; c'est celui de l'entier développement des organes de notre corps et des facultés de notre esprit. A ce moment nous entrons, pour ainsi dire, en possession de nous-mêmes; le gouvernail de nos actions est remis entre nos mains, et, après avoir appris des autres à vivre, nous commençons à vivre pour nous.»

Enfin le chevalier termine son apologie par cette phrase qui, pour lui, résume toute sa pensée et les mobiles qui l'ont fait agir:

«Concluez de ma longue lettre, mon cher abbé, et surtout du long temps que nous avons vécu ensemble, que je pourrai, comme il m'arrive souvent, être emporté loin de mes devoirs par la légèreté de mon esprit, par la vivacité de mon âge, par la force de mes passions, mais que je mourrai avant de cesser d'être honnête!»

Il était impossible de mieux parler, avec plus d'esprit et de loyauté, et si nous avons souvent plaisanté l'abbé Porquet sur ses médiocres aptitudes pour l'éducation, il nous faut avouer qu'il avait donné à son élève sur certains points essentiels des principes excellents et qui, à l'époque, n'étaient pas communs.

L'insouciance et la gaieté qui avaient été si funestes au chevalier pendant son séjour au séminaire lui furent au contraire très profitables dans sa nouvelle profession. Il ne se contentait pas de montrer sur les champs de bataille une bravoure étincelante; au camp il charmait toute l'armée par sa verve et ses bons mots.

Il avait baptisé ses deux chevaux de selle du nom des généraux ennemis; l'un s'appelait _le Prince héréditaire_, l'autre _le Prince Ferdinand_. Chaque matin Boufflers appelait son palefrenier et lui demandait avec le plus grand sérieux si le _Prince Ferdinand_ et le _Prince héréditaire_ étaient étrillés: «Oui, monsieur le chevalier,» répondait le palefrenier. Et Boufflers, avec toute la gravité dont il était capable, disait à sa compagnie: «Je les fais étriller tous les matins, vous voyez que j'en sais plus long que nos maréchaux.»

Lorsque le traité de Hubertsbourg (13 février 1763) eut mis fin à la guerre de Sept ans, Boufflers revint à Lunéville, à cette chère cour de Stanislas où il avait passé de si douces années et où tout le rappelait. Son escapade était oubliée, pardonnée, sa mère le reçut à bras ouverts, le Roi lui fit grande fête, tous les amis de son enfance, Panpan, Porquet, Tressan, etc., l'accueillirent avec une joie sans pareille. C'était le retour de l'Enfant prodigue. Le jour de sa fête, un grand banquet réunit au château tous les hôtes de Stanislas; on porta la santé du jeune capitaine, et au dessert, au milieu de l'attendrissement général, l'abbé Porquet se leva pour lire une chanson de circonstance dont l'esprit et l'à-propos parurent des plus heureux:

Messieurs et dames, du silence: Célébrons l'heureuse naissance De notre aimable chevalier; Et faisons-lui la révérence, L'abbé Porquet tout le premier.

Il parle mieux qu'un chancelier, Il écrit mieux qu'homme de France, Il est de plus grand chevalier: Faisons-lui donc la révérence, L'abbé Porquet tout le premier.

Modeste amant et fier guerrier, Il excelle dans tout métier; (Exceptons-en pourtant la danse): Faisons-lui donc la révérence, L'abbé Porquet tout le premier.

O l'être heureux et singulier! Son maître, dans chaque science, Est devenu son écolier: Faisons-lui donc la révérence, L'abbé Porquet tout le premier.

CHAPITRE XX

1761

Le régiment des gardes françaises passe à Lunéville.--Voyages de Mesdames à Plombières.--Plombières au dix-huitième siècle.--Réjouissances en l'honneur des princesses.

Pendant l'année 1761 Stanislas, apprenant que le régiment des gardes françaises rentrait en France, demanda qu'il s'arrêtât à Lunéville. Les officiers lui furent présentés au moment où il allait avec Mme de Boufflers et quelques dames à la chapelle pour assister au salut; il les reçut avec beaucoup de dignité. A peine rentré dans ses appartements, il les fit appeler. Lorsqu'ils furent tous dans le salon, il ordonna de fermer les portes. Alors s'approchant d'eux, il leur dit avec bonté: «Mes bons amis, vous avez vu fermer ces portes; l'étiquette est restée derrière. Regardez-vous ici comme en famille, auprès d'un père tendre qui veut dédommager ses enfants des fatigues de la guerre.» Et se tournant du côté de Mme de Boufflers et des dames de la cour: «Mesdames, dit-il, aidez-moi à faire les honneurs à mes enfants.»

Aussitôt mesdames de Boufflers, de Boisgelin, de Bassompierre, de Girardin, de Cambis, etc., s'empressèrent auprès des officiers et l'on installa plusieurs parties de jeu. Le roi s'approchait successivement de toutes les tables, demandant aux officiers si la fortune les traitait bien. Lorsque la réponse n'était pas favorable: «Tant pis, s'écriait-il, mais prenez-y garde; nos dames de Lunéville sont un peu friponnes.» Puis s'adressant aux dames, il leur disait: «Je vous en prie, mesdames, ne jouez pas tout votre jeu. Je sais par expérience que lorsqu'on revient de l'armée, on n'a pas d'argent de reste.»

Il engagea plusieurs officiers qui ne jouaient pas à aller voir ses appartements. A leur retour il leur demanda s'ils avaient vu dans sa chambre à coucher, au-dessus de son lit, le portrait de sa maîtresse: «Sire, nous y avons vu celui de Charles XII,» répondirent les officiers.

«Eh! c'est cela même, répliqua-t-il; il y a peu de maîtresses qui aient agi aussi bien avec leurs amants; c'est par ses faveurs que j'ai été placé deux fois sur le trône, et c'est sans doute ma faute si j'en suis tombé.»

Toute l'assistance passa ensuite dans la salle à manger, où un souper magnifique fut servi. Le roi s'assit un instant, prit un bouillon et dit à ses hôtes:

«Mes enfants, je voudrais bien prolonger la satisfaction d'être avec vous, mais je serais peut-être tenté de manger quelque chose, et mes médecins me tiennent à un régime bien sévère; ils veulent que je sacrifie mes plaisirs à ma santé. J'obéis et je demande qu'on suive mon exemple, car je veux absolument que personne ne se dérange. Adieu, mes amis, je vous souhaite un bon voyage. Je n'ai pas besoin de vous recommander de bien aimer ma fille; je parle à des Français, et elle est la femme de votre Roi.»

Tous se retirèrent charmés de l'accueil du monarque, de sa simplicité et de sa bonhomie.

Au cours de l'été de 1761, le roi de Pologne allait éprouver une grande joie.

La santé de ses petites-filles Adélaïde et Victoire laissait quelque peu à désirer et le médecin de la cour ayant vivement conseillé les eaux de Plombières, Louis XV décida que les princesses iraient faire une saison dans la célèbre station.

La Reine, désolée de voir ses filles s'éloigner, souhaitait s'endormir pendant toute leur absence et ne se réveiller que pour les recevoir. «Je voudrais, disait-elle tristement, être la Belle au Bois dormant.»

Les princesses quittèrent Marly le 30 juin, à neuf heures du matin; elles étaient accompagnées de la duchesse de Beauvilliers, des comtesses de Durfort, de Civrac, de Narbonne, des marquises de Brancas, de Castellane, de l'Hôpital, etc.

Sur tout le parcours elles reçurent les honneurs dus à leur rang, «les cœurs ainsi que les yeux volaient sur leur passage».

La joie du vieux Stanislas à la pensée qu'il allait revoir ses petites-filles, les posséder quelque temps sous son toit, était profonde. Dans son impatience de jouir plus tôt de leur présence, il se rendit au-devant d'elles jusqu'à son château de Commercy.

Le 2 juillet, jour de leur arrivée, il alla les attendre sous les ombrages de la Fontaine royale avec les principaux personnages de la Cour. Une superbe collation était préparée. L'entrevue fut des plus touchantes. Le monarque témoigna sa joie «par des embrassades sans fin et bien des larmes». L'on partit ensuite pour Commercy, où l'on arriva à neuf heures du soir.

Le lendemain fut consacré au repos; on retourna à la Fontaine royale et le soir on traversa les jardins illuminés par sept mille terrines ou pots à feu. Après le souper il y eut feu d'artifice, illumination, etc.

Le samedi 4 juillet l'on se rendit à la Malgrange.

Le cortège arriva à Nancy à sept heures du soir. Une compagnie de cavalerie bourgeoise s'était rendue au-devant de Mesdames jusqu'à deux lieues de la ville avec étendards, timbales et trompettes. Les princesses furent reçues au bruit du canon, au son de toutes les cloches et aux acclamations d'un peuple immense. Toutes les boutiques étaient fermées et les maisons étaient tapissées de verdure; des détachements d'invalides et des hommes choisis parmi les trois bataillons de milice bourgeoise faisaient la haie.

Accueillies aux portes de la ville par le corps municipal, les autorités, l'état-major, la noblesse, Mesdames eurent à subir naturellement force discours et compliments, mais elles étaient accoutumées à ce genre de souffrances et elles les supportèrent avec beaucoup de bonne grâce.

Le cortège se rendit ensuite au milieu d'une foule compacte jusqu'à la place Royale. Tous les édifices, les croisées, les balcons, les entresols, les toits eux-mêmes étaient remplis de monde.

Par une heureuse coïncidence, le ciel, qui toute la journée avait été menaçant, se découvrit complètement et les derniers rayons du soleil couchant vinrent éclairer la statue de Louis XV au moment même où Mesdames la «considéraient avec amour». Ce spectacle, dit le chroniqueur, «tira des larmes de joie aux assistants».

On offrit ensuite aux illustres voyageuses les présents de la ville; ils consistaient en deux paniers couronnés de fleurs d'Italie, ornés de taffetas blancs, de dentelles de blonde, remplis de dragées de Verdun, de mirabelles de Metz, de gâteaux faits dans les couvents à Nancy.

Enfin on vit s'avancer un char couvert d'un superbe baldaquin; vingt et une jeunes filles de la bourgeoisie s'y trouvaient réunies, toutes costumées en nymphes ou en vestales. A leur tour elles lurent un compliment et présentèrent dans un bassin deux bouquets que Mesdames «daignèrent prendre dans leur voiture et flairer».

Le cortège prit ensuite la route de la Malgrange, en passant par le faubourg de Bon-Secours. Après un court arrêt à la Mission pour recevoir la bénédiction du Père de Menoux, qui n'entendait pas se laisser oublier, l'on arriva à l'église de Bon-Secours, où l'on entendit le salut.

Enfin l'on parvint à la Malgrange où le Roi de Pologne offrit à ses petites-filles un magnifique repas. La beauté de la réception causait une joie générale. Les appartements, les parterres, les bosquets étaient remplis de monde. Le peuple, que l'on avait admis à considérer de loin ce brillant spectacle, exprimait naïvement sa joie et criait à tue-tête: «Vive Mme Adélaïde et aussi la Victoire!»

Le 5, Mesdames partirent à huit heures et demie du matin pour Plombières; elles y arrivèrent à sept heures du soir, après un voyage des plus heureux.

Plombières, où nous avons déjà à plusieurs reprises conduit nos lecteurs, et dont Voltaire nous a laissé une si navrante description, était avec Spa la ville d'eaux la plus célèbre du dix-huitième siècle[98]. Les malades y affluaient des quatre coins de l'Europe, mais particulièrement de France, d'Allemagne, de Suisse et d'Angleterre.

[98] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. XVIII.

Puisque les hasards de notre récit nous amènent une fois encore dans la vallée de l'Eaugronne, profitons de l'occasion pour donner quelques détails sur la localité.

Voici ce qu'en écrit un contemporain:

«Plombières est une petite ville de Lorraine située au bas des montagnes escarpées qui l'environnent et que l'on nomme montagnes des Vosges. Elle est renommée par ses eaux chaudes et savonneuses, qui sont très salutaires. Son terrain, qui est fort mauvais et très pierreux, ne produit que du sarrasin, peu de seigle, du chanvre, des pommes de terre, du foin et du bois.»

La ville, qui ne se compose que d'une seule rue, est traversée dans toute sa longueur par un ruisseau où l'on pêche des truites excellentes. Sur la rive gauche de ce ruisseau, sur la route de Remiremont, s'élève une manufacture de papier; sur la rive droite, sur la route de Besançon, on a construit une filerie actionnée par le cours d'eau.

Lorsque la fabrique est arrêtée, les eaux reprennent leur cours naturel et forment une cascade dont «nul art ne peut égaler la beauté».

«C'est un séjour assez triste, mais surtout depuis le mois de novembre jusqu'au mois de mai; les montagnes, pendant ce temps-là, sont toujours couvertes de neige. La vapeur des eaux chaudes y rend l'air très épais. Si l'on veut respirer un air plus vif, il faut monter sur le sommet des montagnes, où l'on rencontre partout des sources.»

Les trois principaux établissements de Plombières sont la maison des dames de Remiremont, un couvent de Capucins et un hôpital fondé par Stanislas pour les pauvres et les soldats qui ont besoin de prendre les eaux[99].

[99] Cet hôpital était desservi par les sœurs de la Charité connues en Lorraine sous le nom de sœurs de Saint-Charles.

Au milieu de l'unique rue de la ville s'élève le grand bain; c'est une vaste piscine qui exige seize heures pour se remplir; on ne peut donc la vider que de temps en temps! Il y a une seconde piscine située vis-à-vis des Capucins, d'où son nom de «bain des Capucins», et une troisième dite «bain des Dames», dans la maison des chanoinesses de Remiremont. Ces deux dernières ne mettent que douze heures à se remplir; aussi pour le plus grand profit des baigneurs les vide-t-on presque tous les jours.

Comme on le voit, les bains se prennent en commun. Les baignoires isolées sont une véritable rareté, et il n'en existe que dans quelques maisons particulières.

La plupart des habitations de la ville sont bâties en pierre, et couvertes de merrain taillé en forme de petites tuiles[100].

[100] Plus tard, après 1770, on se servit pour couvrir les maisons de lave ou pierre plate qu'on trouvait sur les hauteurs à 2 ou 3 pieds de profondeur.

A Plombières il y a presque autant d'auberges que de maisons. La grande rue de la ville est émaillée d'enseignes: le Grenadier de France, le Grand-Cerf, l'Aigle d'Or, les Trois Rois, l'Ours, le Dauphin, la Couronne, la Poire d'Or, la Tête d'Or, le Corbeau, les Trois Princes, l'Ours couronné, l'arbre d'Or, l'Ange, la Fleur de Lys, la Croix Rouge, la Croix Blanche, la Vigne, l'Écu de France, etc., etc. Outre les auberges, toutes les maisons particulières reçoivent des baigneurs, et les propriétaires louent fort cher aux étrangers les chambres dont ils peuvent disposer.

La nuit qui précéda l'arrivée de Mesdames, un orage très violent, comme il en arrive fréquemment dans cette région, avait éclaté; la rivière avait débordé et causé dans la ville de grands dégâts, détruisant à peu près tous les préparatifs faits par les habitants.

Les princesses s'installèrent dans la maison des dames de Remiremont, qui avait été disposée pour elles; le mobilier en était des plus modestes.

L'usage, à cette époque, était de saigner les malades pour les mieux préparer à l'action bienfaisante des eaux. Mesdames ne cherchèrent pas à se soustraire à cette obligation; Mme Adelaïde fut donc saignée le 6 juillet au soir et Mme Victoire le 7 au matin.

Elles s'étaient fait accompagner d'un jésuite, leur confesseur. Cela permit au Père de Menoux de venir à plusieurs reprises sous le prétexte de visiter son confrère, mais en réalité pour faire sa cour aux petites-filles du Roi et s'efforcer de gagner leurs bonnes grâces; il y réussit parfaitement.

Mesdames, pendant leur séjour, distribuèrent d'abondantes aumônes, mais ce qui par-dessus tout souleva l'enthousiasme des habitants, c'est que tous les jours ils étaient admis à «l'ineffable bonheur» de regarder manger les princesses. Tant de bonté, de générosité «porta au comble la reconnaissance des Lorrains».

Le temps se passait fort agréablement à faire des parties champêtres et à visiter les environs, Luxeuil, le Val d'Ajol, Remiremont et son abbaye, etc.

Il avait été décidé que les princesses feraient deux cures successives et qu'elles iraient passer à Lunéville, près de leur grand-père, l'intervalle entre les deux saisons.

Le 13, la première saison étant terminée, elles partirent pour Lunéville, mais elles décidèrent de s'arrêter à Épinal, dont elles voulaient visiter l'abbaye.

En passant sur le pont d'Epinal, elles firent arrêter leur voiture afin de mieux admirer la belle cascade que forme à cet endroit la Moselle. A ce moment même les magistrats de la ville s'avancèrent respectueusement et ils offrirent aux princesses des lignes tout amorcées. C'est ainsi que de leur carrosse Mesdames purent se livrer au plaisir de la pêche. Le poisson comprenait si bien ce qu'il devait aux petites-filles du Roi qu'il vint de lui-même s'offrir aux hameçons et qu'en quelques instants, Mesdames eurent la satisfaction de prendre des carpes et des truites magnifiques.

Stanislas, dans son ravissement, se rendit au-devant des voyageuses jusqu'à trois lieues de la ville. Son aimable ingéniosité leur avait préparé d'agréables surprises. En traversant un bois, le cortège rencontra un char sur lequel se trouvait Diane, avec ses flèches et son carquois, entourée de douze nymphes galamment habillées. Une meute conduite par des piqueurs, qui sonnaient du cor, suivait le char.

Diane, s'approchant du carrosse royal, présenta à Mesdames différents gibiers en leur disant:

Diane de sa chasse, adorables Princesses, Vous offre le tribut. Ah! que son sort est doux! Le rang qu'elle occupait au nombre des Déesses Flattait bien moins son cœur que d'être à vos genoux.

Une nymphe offrit ensuite une carnasssière remplie d'oiseaux vivants:

Ces oiseaux peuvent-ils regretter ces bocages? Que je les trouve heureux dans leur captivité! Ils passent sous vos loix: ce charmant esclavage Vaut la plus douce liberté.

Les princesses logèrent au château, Mme Adélaïde dans l'appartement du Roi, Mme Victoire dans celui de la feue Reine.

Toute la ville était illuminée, les monuments publics, les tours de la paroisse, beaucoup de maisons particulières; au château on avait fait de magnifiques préparatifs: quatre mille lampions devaient figurer les noms d'Adélaïde et de Victoire et les armes du Roi et de France. Malheureusement une pluie torrentielle, un vent affreux et par-dessus tout «la mauvaise qualité du suif» firent tout échouer.

Dans son désir d'être agréable à ses petites-filles, Stanislas invente chaque jour de nouvelles distractions:

Le 14 il les conduit au Rocher mouvant. Le soir, un certain M. Chevalier, garde du corps, exécute sur la terrasse un superbe feu d'artifice de sa composition. La décoration était une pyramide très haute sur laquelle un feu chinois formait des mosaïques au milieu du nom de Mesdames et du Roi.