Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis
Part 18
«Je viens de vous quitter un moment pour déjeuner avec une moitié de pâté que la princesse de Chimay m'a envoyée; j'y ai puisé un courage invincible pour braver la diète du séminaire et je me suis fait un fonds de sobriété admirable pour toute une journée.
«Mme du Deffand m'a envoyé dernièrement deux perdrix froides excellentes: ces deux pauvres petites créatures m'ont tenu une charmante compagnie. Hélas! je les regrette bien: je les ai tant baisées qu'il ne m'en reste rien du tout.
«M. le Président m'a envoyé une langue bien plus faite pour réussir au séminaire que la mienne; elle est fourrée, et j'en suis bien aise parce qu'elle est ainsi hors d'état d'avertir M. Couturier de tous mes déportements. Il y a joint un petit couplet auquel j'ai répondu de suite, mais point en chanson.
«Vous pouvez voir par l'exposition que je vous fais de mes provisions et de mes vers, que ma chambre est moitié Parnasse et moitié garde-manger, et que celui qui l'habite est moitié poète et moitié ogre, mais plus grand ogre que poète.
«Oh! ça! ma chère tante, assurez bien ma grand'maman de mes respects, et baisez-vous au front dans votre miroir de ma part. J'entends une cloche qui sonne, je prends mon surplis et mon camail et je vole à la paroisse.
«Vous pouvez juger de mon ennui par le plaisir excessif que m'a fait hier la visite du chevalier de Laurancy. Remerciez bien Mme du Deffand de toutes ses bontés quand vous lui écrirez, et pensez quelquefois à moi, madame la Maréchale, pardieu! je vous en prie. Adieu, adieu.
«Si on me gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez arrêté. Bonjour, bonjour[94].»
[94] Toutes les lettres de Boufflers citées dans ce chapitre nous ont été gracieusement communiquées par M. le comte de Croze-Lemercier.
Tous les membres de la famille étaient successivement mis en réquisition, soit pour fournir des victuailles, soit pour faire sortir l'abbé sous un prétexte quelconque de son odieuse prison. A tous, il adresse des lettres attendrissantes, dans l'espoir qu'on aura pitié de son infortune.
Il écrivait à sa cousine germaine Mme de Caraman:
«Saint-Sulpice.
«En vérité, madame, il y a trop longtemps que je n'ai eu le bonheur de vous voir: ces fêtes-ci m'ont retenu aux pieds des autels et n'ont pas laissé de contrarier un peu le désir que j'avais de vous faire ma cour. Si je pouvais espérer ce bonheur-là demain, je demanderais ce soir la permission de sortir; sinon, je resterai à l'attache jusqu'à ce que vous vouliez bien m'en tirer.
«Ma mère est à Versailles, ma grand'mère est à Haroué, mon autre grand'mère est morte, j'ai perdu tous mes aïeux, et vous êtes la seule d'entre eux qui me restiez. Donnez-moi donc à dîner demain ou un autre jour de la semaine, car je me meurs de faim, et je n'ai autre chose que mon frein à ronger.
«Si cependant vous ne le pouviez pas, je vous prie de me faire savoir l'heure à laquelle je pourrais vous baiser les pieds. Je tâcherai de me contraindre si bien et de faire si fort contre fortune bon cœur que vous croirez que ce n'est pas précisément pour votre dîner que je vous aime.
«Soyez bien persuadée, madame, que jamais mon appétit n'égalera mon respect.»
Mais l'on va entrer dans le carême et tout le séminaire se prépare aux exercices et aux macérations d'usage pendant cette pieuse période. L'abbé va-t-il enfin rentrer dans le devoir et s'inspirer de pensées plus austères? En aucune façon. Il ne songe qu'aux plaisirs profanes et dès le Mercredi des cendres il mande à sa belle cousine de Caraman:
«Ce Mercredi des cendres.
«Allons, madame, allons à Roissy; j'ai un cheval qui a trois jambes et moi j'en ai deux; elles seront demain toutes cinq en campagne pour vous aller voir. Cinq jambes me suffiront bien pour faire les cinq lieues qui me séparent de vous. S'il ne s'agissait que de les faire une fois, il ne m'en faudrait pas tant; j'irais bien à cloche-pied, mais elles seront bien plus pénibles la seconde parce que les chemins ne seront plus aplanis par le désir de vous voir. Tenez, voilà la plus belle phrase que j'ai faite de ma vie; c'est dommage que ce soit un sentiment et point un compliment, car cela en compliment prouverait beaucoup d'esprit, au lieu qu'en sentiment cela ne prouve que beaucoup d'amitié pour vous.
«Adieu, madame, si vous n'aviez pas le roman de Rousseau, je serais dans mon tort avec vous, mais je m'en suis fié au zèle des colporteurs, qui ne sont point restés au lit le jour que les ballots sont arrivés.
«Il faut être bon homme et bonne femme pour le lire avec bien du plaisir. Il n'y a point d'honnêtes gens qui n'y puissent trouver leur portrait.
«J'ai l'honneur de vous lancer ma révérence, aussi bien qu'à M. le Margrave.»
Cependant Mme de Boufflers avait tenu sa promesse et était arrivée à Paris, escortée de ses compagnons ordinaires Panpan et l'abbé Porquet. Après une entrevue des plus touchantes avec son fils, après l'avoir réconforté et lui avoir prodigué les meilleurs conseils, elle était partie pour Versailles, où son service l'appelait.
Panpan et Porquet étaient demeurés dans la capitale; ils couraient les théâtres, les lieux de plaisir, les cercles littéraires, visitaient leurs amis; entre temps ils allaient à Saint-Sulpice porter à l'abbé de Longeville leurs encouragements et les témoignages de leur affection.
Tressan, que sa grandeur enchaînait en Lorraine, se consolait de sa mauvaise fortune en écrivant à ses vieux amis et en leur parlant de celle qu'il adorait toujours; en même temps il les chargeait de ses souvenirs pour l'abbé et de commissions de tous genres:
«Bitche, ce 20 janvier 1761.
«L'absence de Mme de Boufflers est pour moi un hiver que je veux passer comme les marmottes dans mon trou et sans aucun commerce avec le reste du genre humain.
«J'ai oublié dans ma dernière lettre de la prier de donner un louis à mon petit abbé pour ses étrennes, la première fois qu'il la viendra voir. Je vous prie de le lui donner si vous vous y trouvez, et de me mander à qui vous voulez que je le remette ici.
«Je vous prie à genoux ainsi que l'abbé Porquet de vouloir bien voir chez les libraires ou aux galeries du Louvre pour m'avoir les tomes _in-quarto_ de l'Académie des sciences depuis 1720 jusqu'à 1736 inclus, ce qui fait dix-sept volumes, que je voudrais avoir bien conditionnés. Mandez-moi ce que ces dix-sept volumes me coûteront et je vous en enverrai sur-le-champ le montant payable à vue sur Paris.
«Quand pouvons-nous espérer de voir la dame de mes pensées en Lorraine? Mme de Cucé viendra-t-elle avec elle? Est-elle aussi grande fille que grande dame? Mille respects à toute cette charmante grâce.
«J'embrasse l'abbé Porquet, et vous, mon cher Panpan, la mère et tous les petits et moi nous vous sautons au col et vous assurons de notre tendre et durable attachement.»
On peut aisément supposer que l'abbé de Longeville devait donner peu d'agrément à son directeur, le Père Couturier. On peut deviner également qu'il devait être pour ses collègues du séminaire d'un exemple plutôt fâcheux. Le jeune sulpicien se souvenait plus volontiers de ses escapades à la cour de Lunéville qu'il ne se pliait aux exercices rigoristes auxquels on prétendait le soumettre. Il n'est pas de plaisanteries que son esprit inventif n'imaginât pour troubler le recueillement du séminaire et le calme de cette pieuse demeure. Tantôt, rééditant les facéties classiques, il versait de l'encre dans les bénitiers de la chapelle, tantôt il troublait le sommeil des futurs prélats en coupant des orties dans leurs lits, tantôt il donnait à quelques collègues choisis de joyeux soupers dans sa cellule, et il leur faisait, après boire, lecture de vers impies; tantôt il s'amusait à interrompre les classes en imitant le braiement de l'âne ou le chant du coq, petits talents de société où il excellait.
Ces plaisanteries de mauvais goût faisaient le désespoir de ses supérieurs, et cependant elles n'auraient passé que comme l'excès de sève d'un jeune seigneur et on les lui aurait volontiers pardonnés, s'il s'en était tenu là. Mais il avait le goût des lettres et, au lieu d'étudier les Pères de l'Église, il passait son temps à écrire des facéties: un soir il compose ce rébus:
L--n--n--e--o--p--y--l--i--a--t--t--l--i--a--m--e l--i--a--e--t--m--e--l--i--a--r--i--t--l--i--a--v--q--l i--e--d--c--d--a--c--a--g--a--c--k--c
Il prétendait qu'en prononçant ces lettres de suite comme il les avait écrites, elles donnaient distinctement ces mots:
«Hélène est née au pays grec; elle y a tété, elle y a aimé, elle y a été aimée, elle y a hérité, elle y a vécu, elle y est décédée assez âgée, assez cassée.»
Malheureusement les essais littéraires de Boufflers ne se bornaient pas toujours à des plaisanteries aussi innocentes; qu'il écrivît en vers ou en prose, il affectionnait particulièrement les sujets grivois.
Dans un jour de gaieté il écrit un conte: _Aline, reine de Golconde_. C'est l'histoire d'une petite laitière, d'humeur facile, qui d'aventures en aventures, et de chutes en chutes monte sur le trône de Golconde. Le style est aisé, alerte, élégant, mais l'auteur ne recule pas devant les plus voluptueuses peintures[95].
[95] _Le Mercure_ voulut reproduire ce conte qui avait tant de succès, mais il crut devoir l'épurer à l'usage de ses lecteurs. Grimm écrit à ce propos: «Si vous voulez voir un chef-d'œuvre de bêtise et d'impertinence, il faut lire ce conte tel qu'il a été inséré dans le dernier _Mercure_. L'auteur de ce journal a voulu rendre ce conte décent, mais décent à pouvoir être lu pour l'édification des séminaires où il a été composé et des couvents de religieuses. Les changements auquel ce projet l'a obligé à chaque ligne sont, pour la platitude et la bêtise, une chose unique en son genre.»
_Aline, reine de Golconde_, fut plus tard mise à la scène et jouée comme opéra; Sedaine en composa les vers et Monsigny la musique.
Boufflers, assez satisfait, et à juste titre, de son travail, n'eut rien de plus pressé que de le montrer à quelques amis; il plut beaucoup et il fut bientôt dans toutes les mains.
_Aline_ eut même un tel succès que Grimm pouvait écrire: «C'est une des plus jolies bagatelles que nous ayons eues depuis longtemps. Si M. de Voltaire l'avait faite, je crois qu'il n'en serait pas fâché.»
Cet essai d'un «apprenti évêque» aurait dû faire scandale, mais telle était l'indulgence de l'époque que personne ne s'en étonna. On trouva même assez piquant de voir sortir de Saint-Sulpice cette œuvre licencieuse.
Par ses relations de famille Boufflers fréquentait un monde sceptique, frivole et libertin, qu'il amusait et charmait par la gaîté de sa conversation et son inépuisable verve et nul ne songeait à le blâmer. Entre temps, il versifiait en l'honneur des dames, collaborait à l'Encyclopédie, bref faisait tout ce qui était le moins conforme à son futur état.
Le bruit des succès du jeune abbé arrivait jusqu'à Ferney et Voltaire écrivait à Panpan:
«Ferney, 26 octobre 1761.
«Vous serez toujours mon cher Pan Pan, eussiez-vous quarante ans et plus! jamais je n'oublierai ce nom. Il me semble, monsieur, que je vous vois encore pour la première fois avec Mme de Graffigny! Comme tout cela passe rapidement! Comme on voit tout disparaître en un clin d'œil! Heureusement le roi de Pologne se porte bien.
«Ah! mon cher Pan Pan, que n'êtes-vous venu dans mes petites retraites, que n'ai-je eu le bonheur d'y recevoir M. l'abbé de Boufflers! J'entends parler de lui comme d'un des esprits les plus éclairés et les plus aimables que nous ayons; je n'ai point vu la _Reine de Golconde_, mais j'ai vu de lui des vers charmants, il ne sera peut-être pas évêque; il faut vite le faire chanoine de Strasbourg, primat de Lorraine, cardinal, et qu'il n'ait point charge d'âmes; il me paraît que sa charge est de faire aux hommes beaucoup de plaisir. N'est-il pas le fils de Mme la marquise de Boufflers, notre Reine? C'est une raison de plus pour plaire. Mettez-moi aux pieds de la Mère et du Fils. Je vois d'ici les orages de ce monde d'un œil assez tranquille; il n'y a que ce pauvre Frère Malagrida qui me fait un peu de peine; j'en suis fâché pour frère Menoux, mais j'espère qu'il n'en perdra pas l'appétit. Il est né gourmand et gai: avec cela on peut se consoler de tout.»
CHAPITRE XIX
1760-1762
Les sorties du séminaire.--L'abbé à l'Ile-Adam.--Il quitte la soutane et devient capitaine de hussards.--Il fait la campagne de Hesse.--Son retour à la Cour de Lorraine.
Si l'abbé de Longeville ne parvenait pas à scandaliser une société blasée et indifférente, en revanche il scandalisait fort ses directeurs, car il n'avait pas l'inconduite modeste. Il montrait complaisamment à ses collègues toutes ses productions, ses chansons gaillardes et impies; elles faisaient le tour du Séminaire et le pauvre abbé Couturier frémissait d'indignation et de terreur. Il aurait voulu sévir, chasser cette brebis impure qui menaçait de pervertir tout le troupeau, mais comment toucher au protégé du roi de Pologne, au neveu du prince de Beauvau, de la maréchale de Mirepoix? Était-ce possible sans s'attirer de terribles inimitiés? Le Père gémissait en secret et s'en remettait à la Providence.
Quand il sortait du séminaire, Boufflers avait-il au moins une tenue plus réservée? En aucune façon. Affolé par la vie sédentaire, son premier soin, pour prendre un peu de mouvement, était de courir les rues sur un grand diable de cheval, qu'il menait bien entendu à des allures désordonnées, sans se soucier des vilains qui ne se rangeaient pas assez vite et qu'il écrasait peu ou prou; aussi son passage était-il marqué par de virulentes vociférations et d'unanimes malédictions. Mais l'abbé n'en avait cure.
L'ardeur de son sang un peu calmée par ces exercices violents, le jeune homme allait visiter sa famille, mais surtout ses belles cousines et leurs amies; il ne puisait pas chez elles des leçons de morale.
Il les suivait souvent dans les châteaux des environs, et en particulier à l'Isle-Adam, où Mme de Cambis était fort en faveur; tout le monde y faisait fête au futur prélat. On s'amusait fort chez le prince de Conti; la réserve n'y était guère de mise, et Boufflers n'eut pas de peine à se mettre à l'unisson des jeunes fous et des aimables étourdies que le prince aimait à réunir près de lui. Aussi l'abbé se plaisait-il extrêmement dans ce riant séjour, où il menait une vie si parfaitement conforme à ses goûts et si différente de celle de l'odieux séminaire[96].
[96] Voir _le Duc de Lauzun_, chap. IX.
C'est de l'Isle-Adam qu'il écrivait à Mme de Mesmes cette fort galante épître:
«A l'Isle-Adam.
«Allons, il faut bien tenir sa parole et avoir pitié des honnêtes gens qu'on laisse dans la douleur!
«A peine tous vos ennuis de Paris pourraient-ils vous donner une idée de tous nos plaisirs de l'Isle-Adam. On nous compte ici par bataillons et ce qui vous étonnera davantage, c'est qu'on y compte les jolies femmes par douzaines. Je crois être au Salon de peinture, où tout enchante mes regards et rien ne les fixe; il semble continuellement qu'on fasse tort à l'ensemble de l'attention qu'on fait au détail; aussi j'ai pris ici mon parti d'aimer tout le monde à la fois. Si vous saviez quel embarras font dans cette place que vous connaissez mieux que personne, parce que vous y logez toujours, quel embarras, dis-je, font ces dames de Monaco, d'Egmont, de Choisy, de Blot, de Villebonne, etc., vous me plaindriez beaucoup.
«Cependant, si vous voulez que je vous fasse une confidence, leurs chars, quoique les plus brillants, ne sont pas ceux auxquels vous me verriez attaché. J'ai trouvé quelqu'un qui joignait l'air de la candeur à celui de la sensibilité, qui m'a paru tout à la fois une femme d'esprit et une jolie femme, à qui une langueur naturelle dans tous ses mouvements donne plus de grâces, et des grâces plus touchantes que celles de la vivacité la plus agréable. Ses regards sont tendres sans y penser, et le son de sa voix va au cœur par des chemins que les autres ne prennent point. J'ai vu tout cela et j'ai dit tout de suite:
SUR L'AIR: _Les bourgeois de Chartres_.
Partout plus de cent belles Attirent nos regards; Cent autres, ainsi qu'elles, Méritent des égards. Mais quiconque verra La charmante de Mesme; Plein d'admiration, dondon Sans doute il s'écriera, lala Personne n'est de même.
«Ce qui m'afflige en pensant à l'impression qu'elle m'a faite, c'est que peut-être je n'aime pas encore. Cependant cela n'est pas sûr et il ne s'agit plus que d'une preuve pour être convaincu. Nous verrons si la vue de certains objets de votre connaissance lui fera tort à mon retour; si elle résiste à cela comme je l'imagine, toute la place publique s'écroulera comme une décoration d'opéra, à l'exception de votre château-fort, qui est indestructible parce que l'amitié l'a bâti, et il ne restera plus au lieu de toutes les petites guinguettes, où tant de mauvaises compagnies se trouvent mêlées à la bonne, que deux temples dédiés à deux divinités que le cœur humain est fait pour adorer: l'amitié et l'amour. Mon cœur en sera peut-être attristé, mais il sera ennobli; dans le fond je ne ferai qu'y gagner.»
Sans crainte au dieu d'amour je me donne aujourd'hui. Il va me rendre heureux en me rendant plus tendre, Les pleurs qu'il me fera répandre Vaudront tous les plaisirs que j'ai goûtés sans lui[97].
[97] _Inédite._ Communiquée par M. le comte de Croze-Lemercier.
Si Boufflers s'était borné à d'imprudentes escapades et à des inconséquences qui ne laissent pas de traces, le mal n'eût pas été grand, mais il aimait trop rimer, c'est ce qui le perdit. Un soir, poussé par ses amis, et le champagne aidant, il composa quelques chansons d'une rare indécence. Elles eurent, bien entendu, le plus grand succès et l'auteur fut loué à l'envi. Malheureusement il n'en fut pas de même à la Cour, où ces chansons furent colportées; le Dauphin en particulier se montra très choqué de voir un élève de Saint-Sulpice produire des œuvres aussi grivoises. C'est en vain que Boufflers chercha à s'excuser et fit plaider par ses amis les circonstances atténuantes; le Dauphin lui fit dire qu'il ferait mieux de choisir un état plus conforme à son caractère et à la tournure de son esprit.
Ces mésaventures firent longuement réfléchir l'abbé de Longeville, et le résultat de ses réflexions fut que la vie qu'on lui imposait lui était insupportable et qu'à tout prix il la voulait quitter.
Du reste, heureusement pour lui, l'abbé, quoique poète, avait du bon sens et du jugement, un sentiment très droit, beaucoup d'honnêteté naturelle. Bien qu'à l'époque on sût parfaitement concilier les fonctions du sacerdoce, voire même de l'épiscopat, avec une vie dépravée et des mœurs scandaleuses, il estima qu'il y avait incompatibilité complète entre ses goûts, ses penchants, ses instincts, son tempérament et la vie à laquelle on le destinait. Il prit sa décision sans consulter personne, ni sa mère, ni le roi de Pologne, ni aucun des siens; il sortit un jour de Saint-Sulpice et il n'y rentra pas. Dire que le Père Couturier montra un très vif chagrin de ne pas voir son ouaille revenir au bercail serait peut-être excessif; le digne jésuite se borna à prévenir la famille du départ de la brebis égarée et il se réjouit dans son for intérieur d'être débarrassé d'un élève dont la conduite compromettait si gravement la bonne réputation du séminaire.
En jetant le froc aux orties, Boufflers s'attira les plus violents reproches de tous les siens, mais il donnait en réalité un grand exemple d'honnêteté et de sincérité, et loin de mériter le blâme, il se montrait digne des plus vifs éloges.
Ravi d'être débarrassé de cette soutane, qui était pour lui la tunique de Nessus, le jeune homme n'hésita pas une seconde sur le parti qui lui restait à prendre. Il alla trouver son oncle de Beauvau, et par son influence il obtint le grade de capitaine dans les hussards d'Esterhazy et un poste d'aide de camp à l'armée de Soubise. Il endossa sans plus tarder le dolman des hussards, qui lui allait à merveille; il était au comble de la joie, et il se montrait partout dans son nouvel uniforme.
Mais ce n'était pas tout pour Boufflers de quitter la soutane: il fallait encore garder les bénéfices qu'il tenait de la générosité du roi de Pologne. Il trouva le moyen de tout concilier en se faisant affilier à l'ordre de Malte, ordre à la fois religieux et militaire; grâce à lui, il put continuer à porter l'uniforme et en même temps conserver ses bénéfices. Il dut, il est vrai, faire vœu de célibat, ce qui lui importait peu, mais non de chasteté, ce qui lui importait beaucoup. Il obtint en outre le titre de _prieur_, avec le privilège d'endosser le surplis pardessus l'uniforme et d'assister dans ce bizarre accoutrement aux offices religieux.
L'abbé de Longeville subit donc une nouvelle transformation; il devint chevalier de Malte, d'où le nom de chevalier qui lui resta toute sa vie.
Dans sa joie exubérante, Boufflers éprouve le besoin de crier sa satisfaction sur les toits. Il l'éprouve d'autant plus que sa détermination a soulevé bien des critiques et que beaucoup le blâment. Il n'en fait que rire, et il riposte aux censeurs par une pièce de vers, intitulée _l'Apostasie_; mais elle est à ce point inconvenante qu'on n'en peut citer que la première partie:
SUR L'AIR: _Eh! mais oui da, etc._
J'ai quitté ma soutane Malgré tous mes parents; Je veux que Dieu me damne Si jamais je la prends.
Eh! mais oui da, Comment peut-on trouver du mal à ça? Eh! mais oui da, Se fera prêtre qui voudra.
J'aime mieux mon Annette Que mon bonnet carré, Que ma noire jaquette Et mon rabat moiré.
Eh! mais...
Mon Annette est l'idole Que j'encense à genoux Eh! ses bras sont l'étole Qu'elle me jette au cou.
Eh! mais...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais le chevalier, en rupture de petit collet, se moque bien de ses détracteurs; il a bien autre chose à faire que de leur répondre. Ne se bat-on pas en Hesse? Quelle meilleure occasion d'étrenner son bel uniforme! Donc il part sans plus tarder rejoindre l'armée de Soubise.
Avant de s'éloigner cependant, Boufflers veut se disculper auprès de sa famille, mais comme il n'ose affronter la colère de sa mère, c'est à l'abbé Porquet qu'il écrit pour expliquer les motifs qui l'ont poussé à prendre une aussi grave détermination.
Si cette lettre, dont nous citons les passages les plus saillants, fait grand honneur au chevalier, si elle montre une droiture et une honnêteté très rares, c'est en même temps un saisissant réquisitoire contre la façon dont se recrutait le clergé à cette époque.
«Paris, 1762.
«Enfin, mon cher abbé, me voici sur le point d'exécuter un projet que mon esprit a toujours chéri et que votre raison a toujours blâmé, celui de changer d'état. Ce n'est point une petite affaire que de commencer, pour ainsi dire, une nouvelle vie à l'âge de vingt-quatre ans: vous me direz peut-être qu'il faudrait mettre à cela plus de réflexion que mon âge et surtout ma vivacité ne me le permettent; mais ne me condamnez pas sans m'avoir entendu une dernière fois; et, comme en matière de bonheur il n'y a de véritables juges que les parties, laissez-moi, s'il vous plaît, plaider et décider dans ma propre cause.