Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis

Part 17

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«Enfin me voilà un peu mieux, mais j'ai encore la fièvre, et l'impression générale de douleur qui me reste. Le premier moment de plaisir que je sente est en vous écrivant, en vous ouvrant mon âme tendre et heureuse par la sensibilité que j'ai trouvée dans celle que j'aime.»

Quel que soit le chagrin qu'il ressente, Tressan est trop sincèrement attaché à Mlle de Boufflers pour ne se pas réjouir avec elle d'un heureux événement. Il pousse même le dévouement jusqu'à donner à la jeune fille les conseils les plus surprenants dans sa bouche; lui qui fait du mariage l'usage que l'on sait recommande à sa jeune amie le devoir, la vertu, par-dessus tout de chercher le bonheur dans l'union qu'elle va contracter. On ne peut dire qu'il prêche d'exemple:

«Ce qui peut me soutenir dans ce retour à la vie, c'est de savoir que notre aimable et chère _mignonne_ va être heureuse. Elle sera grande dame, riche, et son mari est jeune et aimable; elle pourra l'aimer, elle fera bien de l'aimer; elle sera constamment heureuse en l'aimant; dites-le-lui bien et empêchez que tous les sophismes les plus spirituels n'entrent dans une âme douce et honnête, et qui est faite pour trouver les plaisirs les plus doux dans ce que nos pères appelaient des _devoirs_, nom dur à l'oreille pour une âme fougueuse et indépendante, mais agréable et cher à celui qui croit à la vertu.»

Comme son accident paraît l'avoir fortement éprouvé et qu'il le regarde comme un châtiment céleste, Tressan se montre bien décidé à renoncer à toutes ses absurdes folies et à rentrer enfin dans le devoir:

«Mandez-moi vite ce que vous saurez du mariage, car me voilà encore pour plus de dix jours sans pouvoir marcher. J'ai les deux pieds gros comme la tête, un genou retiré encore. Je vis avec deux bouillons par jour; en un mot, mon cher et aimable confrère, voici l'époque décisive de ma vie; de ce moment je me condamne au plus exact régime. Quelle funeste et affreuse punition! il faudrait que je fusse fol enragé pour m'exposer encore à un pareil supplice. J'arriverai à Lunéville au moment où je pourrai faire quatre pas de suite et souffrir la voiture.

«C'est un grand bonheur pour moi d'avoir essuyé cet accident à Toul, où du moins j'ai été bien soigné et à mon aise.

«Je vous demande pardon, mon cher ami, de ma longueur sur mes maux, et de mes effusions, mais ma tête est encore en désordre...

«Je vous embrasse, mon cher ami, je vous suis attaché pour la vie; la mère vous embrasse, je voudrais que vous y eussiez du plaisir en faveur de ce que je lui dois; mille tendresses et respects à la charmante mignonne.»

Une fois rétabli, le gouverneur va tenir compagnie au Roi, qui se morfond à Commercy. Il emmène avec lui Mme de Tressan, dont il n'a pas oublié les touchants procédés. Mais hélas! qu'est-ce que la Cour quand Mme de Boufflers en est absente? La vie y est navrante; l'ennui, le mortel ennui gagne tout le monde:

«A Commercy, le 15 juillet 1760.

«Mon cher ami, je me meurs, je péris d'ennui ici; il m'est impossible d'y tenir quand Mme de Boufflers n'y est pas. Le Roi n'y cause pas plus avec moi qu'avec le dernier imbécile de la cour et je lui suis très inutile. Mes enfants ne sont point ici, faute de logement, et M. Alliot nous a logés exprès très mal à notre aise.

«On ne joue point, la société y est décousue, et je mande à Mme de Boufflers que la tiédeur, la langueur, la fadeur y éclosent sans cesse aux pâles regards de sa triste sœur.

«Mme de Tressan retournera bientôt à Toul, et moi je n'attends que des nouvelles de Mme de Boufflers pour en faire autant. Si je lui suis utile, je resterai, sinon, j'irai manger mes melons chez moi.

«Il est très incertain que j'aille à Paris; il m'est impossible de toucher un écu. Je suis dans une misère et une désolation affreuses, et je suis bien aise de faire sentir à mes amis de Versailles qui m'y désirent la force des raisons qui m'empêchent de faire ce voyage, pour leur faire honte de n'y pas remédier.

«J'ai fait vos compliments à tous vos amis d'ici, qui vous embrassent et vous regrettent beaucoup. Mlle Clairon se porte à merveille, nous la voyons souvent.

«Adieu, cher et aimable ami, je vous embrasse bien tendrement. La mère en fait autant et soupire comme moi après vous.»

Pendant que l'on se morfondait à Lunéville et à Commercy, Mme de Boufflers achevait les derniers préparatifs du mariage de sa fille.

Le contrat fut passé à Paris devant maître Delaleu, notaire, les 21 et 22 septembre 1760.

Le père du fiancé[85] n'avait pu venir, il s'était fait représenter par son fils aîné, Raymond de Boisgelin, abbé de Cucé, vicaire général du diocèse de Rouen.

[85] Louis Bruno de Boisgelin, né en novembre 1734, était entré comme enseigne au régiment des gardes, en novembre 1748; il fut nommé mestre de camp en octobre 1758.

Les titres du fiancé étaient:

«Très haut et très puissant seigneur Louis-Bruno du Boisgelin de Cucé, chevalier seigneur de Lesturgant, de Kerhuluc, de Bothmar, du Perso, du Lié, de Bogar, du Trechef, du Kerisoet, de Taloet, Keridec et autres lieux.»

La fiancée, Marie-Stanislas-Catherine de Boufflers, comtesse et chanoinesse de Poussay, était assistée de sa mère, la marquise douairière de Boufflers; de ses frères, le marquis de Boufflers-Remiencourt, colonel du régiment Dauphin-infanterie, et de Stanislas Catherine, abbé de Boufflers; du prince de Beauvau et du chevalier de Beauvau, ses oncles; du marquis et de la marquise de Bassompierre, ses oncle et tante, et de quelques cousins, parmi lesquels figuraient le marquis du Châtelet.

La dot de la mariée s'élevait à la somme de 50,000 livres, que Mme de Boufflers douairière s'engageait à verser la veille des épousailles, en deniers comptants.

Les biens du marié consistaient:

1º En un emploi de maître de la garde-robe de Sa Majesté, qu'il venait d'acheter du comte de Maillebois, moyennant 640,000 livres;

2º En la somme de 180,000 livres tant en deniers comptants que dans le prix de la vente qu'il venait de faire au comte de Rochechouart de sa charge de premier cornette de la première compagnie des mousquetaires de la garde du Roy;

3º En une rente annuelle de 10,000 livres, que son père, le marquis de Cucé, s'engageait à lui fournir.

En considération dudit mariage, l'abbé de Cucé abandonnait à son frère cadet son droit d'aînesse et tous les droits et prérogatives attachés à ce titre.

Le contrat fut signé par le Roi et la Reine au château de Choisy, le 21 septembre, et le lendemain par les princes du sang.

Puis toute la famille, maître Delaleu compris, partit pour Lunéville.

Le 27 septembre, le roi de Pologne signait à son tour. La cérémonie eut lieu dans la salle du château, en présence de notre vieil ami «Pierre Charles Porquet, docteur en Sorbonne, aumônier de Sa Majesté le roi de Pologne et de Messire Nicolas-François-Xavier Liebault».

En l'honneur du mariage, Stanislas combla M. de Boisgelin: d'abord il le nomma premier gentilhomme de la chambre; puis il lui donna le gouvernement de Saint-Mihiel, qui rapportait 5,200 livres par an. Enfin on se rappelle qu'en 1757, le Roi avait accordé à Mme de Boufflers la jouissance viagère de la terre de la Malgrange; il étendit le bénéfice de cette donation aux futurs époux Boisgelin et à leurs enfants, s'ils en avaient[86].

[86] Le 24 février 1761, un arrêt du Conseil confirmait la concession faite à M. de Boisgelin.

Le prince de Beauvau s'était très généreusement démis de sa charge de colonel des Gardes Lorraines (Infanterie) et de la pension de 6,000 francs qui y était attachée, en faveur de son futur neveu; le roi, par brevet du 27 septembre, confirma la nomination de M. de Boisgelin et il paya de sa cassette les 40,000 livres qui étaient dues au prince pour prix du régiment. Il fut en outre stipulé que dans le cas où M. de Boisgelin se déferait du dit régiment, la somme de 40,000 livres qu'il en retirerait reviendrait à la comtesse, sa femme, à laquelle Sa Majesté en faisait don.

Le mariage fut célébré en grande pompe à Lunéville, le 6 novembre 1760. On donna à la cour de grandes réjouissances à cette occasion.

Quelques jours après, les jeunes époux partaient pour Paris. M. de Boisgelin présenta sa femme à Versailles le 30 novembre, et deux jours après, sur les pressantes sollicitations de Stanislas, elle était nommée dame pour accompagner Mesdames.

Mme de Boufflers, toujours assez besoigneuse, ne put acquitter que le 27 décembre la somme qu'elle avait promis de payer la veille du mariage. La scène se passa chez maître Delaleu. Elle remit à son gendre, «en louis d'or, d'argent et monnaie, bons et ayant cours, comptés, nombrés, et réellement délivrés à la vue des notaires soussignés, la somme de 50,000 livres.»

L'union de Mme de Boisgelin s'annonça d'abord sous les plus heureux auspices. La jeune femme eut ou crut avoir des espérances de grossesse; elle avait «des vomissements quotidiens» qui la ravissaient. Malheureusement, si ces incommodités continuaient, rien n'annonçait la réalisation des espérances conçues. Au bout de quelques mois, il fallut bien admettre qu'il y avait erreur. Ce fut pour la jeune femme une cruelle désillusion.

Le ménage allait éprouver bien d'autres déceptions.

La charge de maître de la garde-robe, que M. de Boisgelin avait achetée fort cher dans l'espoir qu'elle lui vaudrait ou un gouvernement ou une lieutenance générale, ou des grâces pécuniaires, non seulement ne lui rapporta rien, mais fut la cause directe et certaine de sa ruine. Il avait dû emprunter des sommes considérables et les intérêts élevés qu'il devait payer le réduisirent peu à peu à la gêne, bientôt à la misère[87]. Dans l'espoir de se distinguer dans la carrière militaire, il fit les campagnes de 1761 et de 1762. Il reçut, il est vrai, la croix de Saint-Louis, mais il rapporta de ses expéditions des rhumatismes si violents qu'il resta estropié d'un bras et d'une jambe[88].

[87] M. de Boisgelin avait acheté sa charge pour la somme de 640,000 l., dont il ne possédait pas le premier sol.

Il avait dû payer en prêtant serment entre les mains du Roi, 6,000 l. et aux notaires, pour les sommes qu'il lui avait fallu emprunter, 10,350 l. Il devait donc 656,350 l.

Les appointements de sa charge étant de 15,785 l., il était obligé d'ajouter de sa poche, tous les ans, 17,015 l. pour payer les intérêts de ses emprunts.

Pour comble de disgrâce, sa charge ne lui rapporta rien pendant les trois premières années, et il dut encore emprunter 90,000 l.

[88] Cela ne l'empêcha pas d'être nommé brigadier en 1769 et maréchal de camp en 1780.

Ces déceptions de carrière, de santé et de fortune n'eurent pas une heureuse influence sur le jeune couple et bientôt les deux époux furent aussi désunis qu'il était d'usage à cette époque. Du reste, si M. de Boisgelin était un fort honnête homme, il était d'une intelligence plus qu'ordinaire et sa femme, très vive, très avisée, ne fut pas longue à s'en apercevoir.

Mme de Boufflers, elle-même, malgré tout son esprit, ne pouvait se défendre de temps à autre d'être belle-mère, et alors malheur à son gendre! Un jour il lui avait fait une visite un peu longue, pendant laquelle il n'avait guère parlé que de ses propres mérites. Il n'avait pas tourné les talons que la marquise agacée composait ce malicieux quatrain:

Mon cher Cucé, va-t'en bien vite, Ou du moins ne me dis plus rien; Tu me parles de ton mérite, Et ne dis jamais rien du mien.

CHAPITRE XVIII

1760-1762

Départ de l'abbé de Boufflers pour le séminaire.--Son chagrin.--La langue fourrée.--Mauvaises plaisanteries du jeune abbé.--_Aline, reine de Golconde._

Mme de Boufflers avait donc réussi à établir convenablement deux de ses enfants; il s'agissait maintenant de s'occuper du troisième.

L'abbé ne pouvait éternellement rimer aux étoiles et se livrer à des facéties plus ou moins spirituelles: l'âge arrivait, il avait vingt-deux ans, il était grand temps qu'il terminât son éducation sacerdotale et se livrât enfin aux exercices et aux études exigés pour obtenir la prêtrise.

Vers la fin de 1760, la marquise, après en avoir longuement conféré avec le Roi, décida que son fils partirait pour Paris et qu'il irait achever sa théologie au séminaire de Saint-Sulpice, sous la direction du savant Père Couturier.

Avisé de cette décision, le jeune homme manifesta la plus vive répulsion, et même un véritable désespoir; il s'était si bien bercé de l'espérance qu'on l'oublierait, et qu'il continuerait à mener à la cour du bon Stanislas cette douce vie qui lui convenait si bien! Mais le rêve était fini, il se trouvait en présence de la douloureuse réalité.

C'est en vain qu'il se jeta aux pieds de sa mère en la suppliant de révoquer un ordre barbare, Mme de Boufflers fut inflexible: il était le cadet, il devait entrer dans les ordres. C'est en vain qu'il faisait valoir combien il avait peu de dispositions pour la profession ecclésiastique, à quel point la vocation lui manquait; la marquise lui répondait de ne la point fatiguer de billevesées, qu'il n'était qu'un songe-creux et que personne ne lui demandait de vocation; pourquoi en aurait-il eu besoin quand l'immense majorité du clergé de son époque s'en passait si aisément! La sagesse de sa famille lui avait destiné une situation fort brillante et très lucrative, il n'avait qu'à s'y tenir, et pour commencer il fallait obéir.

Désespérant de fléchir sa mère, Boufflers s'imagina qu'il serait peut-être plus heureux auprès du Roi, qui en toutes circonstances lui témoignait une grande bonté. Il ne lui cacha pas le chagrin qu'il éprouvait de s'éloigner de lui et le dégoût de plus en plus marqué qu'il ressentait pour une profession si contraire à ses goûts et à ses idées. Stanislas s'efforça de le consoler en lui faisant entrevoir tout ce qu'il comptait faire pour lui et le brillant avenir qu'il lui destinait; il l'assura qu'il le ferait parvenir aux plus hautes charges de l'Église. L'abbé lui répondit très sensément qu'il ne se souciait pas d'avancer dans son état, que l'ambition était un sentiment étranger à son cœur et qu'il se sentait plus fait pour être heureux que pour être grand, que du reste «le Roi l'avait déjà comblé de grâces, et que fît-il plus encore, il ne pouvait ajouter à sa reconnaissance et à son contentement».

Bien que touché de sentiments si noblement exprimés, Stanislas ne voulut pas se mettre en opposition avec les volontés de Mme de Boufflers, et l'abbé, la mort dans l'âme, dut se résigner à partir pour Saint-Sulpice.

On peut supposer ce que furent les pensées du jeune séminariste quand il quitta cette cour patriarcale où il faisait si bon vivre et où il avait passé de si douces années. Échanger le somptueux palais de Stanislas, le parc superbe, les gais horizons contre les sombres murs du noviciat de Saint-Sulpice, passer des mains de l'abbé Porquet, si dépourvu de préjugés, si indulgent aux faiblesses humaines, dans celles de l'austère Père Couturier, quel effondrement, quel irréparable désastre! Adieu la liberté, les jeunes et jolies femmes, les joyeuses parties, la vie heureuse et sans souci!

Pour rendre la transformation plus complète, et lui enlever jusqu'au souvenir du passé, l'infortuné Boufflers dut encore changer de nom; en entrant au séminaire on l'obligea à prendre le nom d'abbé de Longeville, d'une des abbayes qu'il devait à la libéralité de Stanislas.

A peine les portes du séminaire sont-elles refermées sur lui que le jeune homme est saisi d'un découragement à nul autre pareil. On lui a fait espérer que sa mère viendrait le voir; il lui écrit bien vite pour la supplier de hâter son arrivée, et en même temps il lui narre en termes pathétiques les malheurs qui l'accablent. Tout en pleurant et en annonçant les pires pronostics pour sa santé, il possède une gaieté si exubérante qu'il ne peut se défendre de plaisanter:

«Saint-Sulpice.

«Je suis dans une impatience de vous voir que vous ne concevrez que quand je vous aurai bien expliqué combien je vous aime, et je ne l'entreprendrai jamais. L'abbé Porquet me marque que votre départ est arrêté pour le 6 ou le 7; c'est une distance effroyable pour un malheureux qui compte les jours et qui est bien longtemps à compter un.

«J'ai appris des choses affreuses: c'est qu'on ne permet ici de sortir qu'environ deux fois par mois, au lieu de deux fois par semaine, et qu'il faut toujours être rentré à cinq heures du soir. J'imagine par le nombre des gens qui sont ici que cette règle souffre des adoucissements, car il serait bien difficile de trouver cent trente deux personnes qui la suivissent.

«L'inquiétude de l'avenir me tourmente plus ici que le mal présent: si vous êtes encore absente pour moi après votre retour, que deviendrai-je? Cependant je me sens un fonds de patience qui me fera supporter tous mes maux jusqu'à ce que j'y trouve un remède. J'aimerais bien mieux en triompher par ma gaîté, car la gaîté dispense de la patience, qui n'est qu'un abandon de soi-même à ce qu'on souffre, qui fait soutenir tristement la douleur, mais qui n'en console point. On dit que c'est un remède à tous les maux, et on a tort, car elle n'a d'autre mérite que de ne les faire pas trouver plus grands qu'ils ne sont.

«Souvenez-vous toujours de cette lettre du Roi de Pologne. Elle me sera d'une utilité infinie, en ce qu'elle me facilitera les moyens de rester ici, si elle fait effet, et d'en sortir, si elle n'en fait point. J'ai bien peur que le prétexte de ma santé, que je médite en cas de sortie, ne soit bientôt une bonne raison. Ma poitrine ressemblera dans peu à presque toutes celles d'ici que les fréquentes prières à genoux ruinent je ne sais par quelle raison.

«J'ai reçu la permission du Primat et une grande lettre édifiante de l'évêque de Toul[89]. C'est un bon homme: c'est dommage que ce soit un bon évêque. Au reste, peut-être n'est-il qu'un bon apôtre.

[89] Claude Drouas de Boussey (1712-1773), évêque de Toul en 1754.

«Je vais travailler de toutes mes forces à mon sermon. Je compte en faire un vrai sermon depuis les pieds jusqu'à la tête. Je mettrai de l'Écriture et des Pères partout, et je substituerai galamment l'apostolique à l'académique.

«Adressez dorénavant les lettres que vous m'écrirez à Tonton[90], car l'archevêque de Toulouse[91] et l'évêque de Condom[92] ont recommandé à Mme de Mirepoix de me dire de me défier de l'inquisition des lettres, qu'on dit être ici des plus tyranniques et des plus contraires au droit des gens.

[90] Le maréchal de Beauvau.

[91] Arthur Richard Dillon (1721-1806), évêque d'Évreux en 1753, archevêque de Toulouse en 1758 et de Narbonne en 1762.

[92] Étienne-Charles de Loménie de Brienne (1724-1794).

«Baisez ma sœur de ma part et battez-la bien à cause qu'elle m'écrit en raison inverse de ce que je l'aime.

«Si je vous dis de baiser ma sœur, jugez de ce qu'il vous faut faire.

«J'écris au Roi.»

On pourra trouver que l'archevêque de Toulouse et l'évêque de Condom donnaient au jeune séminariste de singuliers conseils, mais les deux prélats ne brillaient pas par leur orthodoxie et ils étaient loin d'offrir l'exemple de toutes les vertus. Si l'on veut s'en convaincre, nous renvoyons le lecteur au chapitre du _Duc de Lauzun_ où il est donné sur la vie de monseigneur Dillon de si curieux détails[93].

[93] _Le duc de Lauzun et la Cour de Louis XV_, chap. XXII.

En arrivant dans la capitale, le jeune abbé n'était certes pas isolé; il y retrouvait une grande partie de sa famille, d'abord son oncle le prince de Beauvau, Tonton, comme il l'appelle; sa tante, la maréchale de Mirepoix; ses cousines de Caraman, de Cambis, les amies de sa mère, la maréchale de Luxembourg, Mme du Deffant, et tant d'autres. Tous naturellement allaient s'efforcer d'adoucir son sort et d'atténuer pour lui la rigueur du séminaire. Il n'eut bientôt que trop d'occasions de se distraire et de perdre de vue le but sérieux qu'il poursuivait.

Mme de Boufflers, de son côté, eut la faiblesse de céder à ses pressantes instances, et elle obtint du roi une lettre pour le directeur de Saint-Sulpice. Stanislas, invoquant des raisons de santé et aussi les pieuses dispositions du jeune abbé, pressait instamment le supérieur d'accorder quelque liberté à son ouaille et de la traiter avec indulgence. Le Père Couturier n'était pas homme à résister à la prière d'un monarque; il s'empressa de déférer aux vœux de Stanislas et la vie de Boufflers devint plus supportable. C'est à sa mère que l'abbé raconte cet heureux événement et il lui fait part en même temps des bonnes fortunes culinaires qui adoucissent son sort:

«Saint-Sulpice.

«La lettre du Roi est à merveille et elle a déjà produit un grand effet. Mme de Luxembourg a demandé aujourd'hui la permission de m'emmener pour quatre ou cinq jours à Villeroy et l'a obtenue. Ce petit voyage qui m'aurait paru très insipide autrefois, à la société de Mme de Luxembourg près, devient à présent une dissipation pour moi et me fera un très grand bien, en ce qu'il abrégera le temps qui doit s'écouler d'ici à votre retour.

«Je suis dans une inquiétude inexprimable que le prince ne retarde votre départ plus que vous ne comptez. Je n'ouvrirai dorénavant toutes vos lettres qu'en tremblant, de peur d'y trouver des contradictions à mes désirs.

«Que cela ne vous empêche pourtant point de m'écrire, car votre silence serait encore pire que les plus mauvaises nouvelles.

«J'ai fait depuis peu beaucoup de chansons que vous ne saurez qu'à votre arrivée et je ne vous enverrai aujourd'hui que ma correspondance avec le président Hénault. Il m'a envoyé une langue fourrée avec un couplet que voici. Je ne peux pas de même vous envoyer la langue, par la raison d'Arlequin:

AIR _De Blot_

Ce n'est point la langue latine, Ni la grecque que j'imagine Pour vous venger de Couturier; Cette langue tendre et discrète, Qui vient du meilleur charcutier, Vous sera remise en cachette.

L'envoi d'une langue n'était pas un don indifférent et Boufflers l'appréciait à sa valeur. Aussi s'était-il empressé de répondre au généreux donateur par ce couplet:

RÉPONSE

Les langues que j'aime le mieux Ne sont point le Grec ni l'Hébreux, C'est l'Italienne et la fourrée, Mais la fourrée est préférée: L'une est la langue des amants Et l'autre celle des gourmands. De figures de rhétorique Ses discours ne sont point ornés, Mais ils sont tous assaisonnés D'un sel qui vaut mieux que l'attique.

REMERCIEMENT

J'ai deux langues en ce moment: Dieu m'a donné l'une et vous l'autre. Si Dieu m'en avait donné cent, Toutes célébreraient la vôtre.

Le pieux régime du séminaire ne convenait en aucune façon à l'abbé et le nouvel ordinaire auquel il était soumis lui paraissait d'une austérité déplorable. Aussi bénissait-il les âmes charitables qui lui permettaient en cachette de l'améliorer. Sa famille, ses amis, tous contribuaient généreusement à garnir son garde-manger secret.

Lui-même raconte gaîment à sa tante de Mirepoix les heureuses aubaines qui lui adviennent et comment, grâce à la libéralité de ses amis, il parvient à rendre sa situation supportable. C'est à la fois un récit et une invite.

«Saint-Sulpice.

«Je vous prie instamment, madame la Maréchale, de vouloir bien vous faire tous mes compliments, vous assurer de tous mes respects, vous demander comment vous vous portez, si vous avez fait bon voyage, si vous n'êtes pas bien fatiguée... enfin de vous faire de ma part toutes les petites politesses que le public croit que je vous dois, et je vous ordonne de me rendre un compte exact de votre commission.