Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis
Part 16
Mais il ne suffisait pas d'envoyer une missive mordante au collaborateur du roi et de l'accabler sous d'ironiques remerciements, Voltaire devait encore adresser des félicitations à son confrère couronné. Il n'a garde de manquer à un devoir aussi sacré, mais il en profite pour glorifier les philosophes aux dépens des dévots et lancer quelques sarcasmes au Père de Menoux.
_A Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar._
«Aux Délices, 15 auguste 1760.
«Sire, je n'ai jamais que des grâces à rendre à Votre Majesté. Je ne vous ai connu que par vos bienfaits, qui vous ont mérité votre beau titre[76]. Vous instruisez le monde, vous l'embellissez, vous le soulagez, vous donnez des préceptes et des exemples. J'ai tâché de profiter de loin des uns et des autres autant que j'ai pu. Il faut que chacun dans sa chaumière fasse à proportion autant de bien que Votre Majesté en fait dans ses États; elle a bâti de belles églises royales; j'édifie des églises de village. Diogène remuait son tonneau quand les Athéniens construisaient des flottes. Si vous soulagez mille malheureux, il faut que nous autres petits nous en soulagions dix. Le devoir des princes et des particuliers est de faire, chacun dans son état, tout le bien qu'il peut faire.
[76] C'était en décembre 1751 que le titre de Bienfaisant avait été donné à Stanislas.
«Le dernier livre de Votre Majesté, que le cher Frère Menoux m'a envoyé de votre part, est un nouveau service que Votre Majesté rend au genre humain. Si jamais il se trouve quelque athée dans le monde (ce que je ne crois pas), votre livre confondra l'horrible absurdité de cet homme. Les philosophes de ce siècle ont heureusement prévenu les soins de Votre Majesté. Elle bénit Dieu sans doute de ce que, depuis Descartes et Newton, il ne s'est pas trouvé un seul athée en Europe. Votre Majesté réfute admirablement ceux qui croyaient autrefois que le hasard pouvait avoir contribué à la formation de ce monde; elle voit sans doute avec un plaisir extrême qu'il n'y a aucun philosophe de nos jours qui ne regarde le hasard comme un mot vide de sens. Plus la physique a fait de progrès, plus nous avons trouvé partout la main du Tout-Puissant.
«Il n'y a point d'hommes plus pénétrés de respect pour la Divinité que les philosophes de nos jours. La philosophie ne s'en tient pas à une adoration stérile, elle influe sur les mœurs. Il n'y a point en France de meilleurs citoyens que les philosophes: ils aiment l'État et le monarque; ils sont soumis aux lois; ils donnent l'exemple de l'attachement et de l'obéissance. Ils condamnent, et ils couvrent d'opprobre ces factions pédantesques et furieuses, également ennemies de l'autorité royale et du repos des sujets; il n'est aucun d'eux qui ne contribuât avec joie de la moitié de son revenu au soutien du royaume.
«Continuez, sire, à les seconder de votre autorité et de votre éloquence; continuez à faire voir au monde que les hommes ne peuvent être heureux que quand les rois sont philosophes, et qu'ils ont beaucoup de sujets philosophes. Encouragez de votre voix puissante les voix de ces citoyens qui n'enseignent dans leurs écrits et dans leurs discours que l'amour de Dieu, du monarque et de l' État; confondez ces hommes insensés livrés à la faction, ceux qui commencent à accuser d'athéisme quiconque n'est pas de leur avis sur des choses indifférentes.
«Le docteur Lange dit que les Jésuites sont athées, parce qu'ils ne trouvent point la cour de Pékin idolâtre. Le frère Hardouin, jésuite, dit que les Pascal, les Arnaud, les Nicole sont athées, parce qu'ils n'étaient pas molinistes. Frère Berthier soupçonne d'athéisme l'auteur de l'_Histoire générale_, parce que l'auteur de cette histoire ne convient pas que des nestoriens conduits par des nuées bleues sont venus du pays de Tacin, dans le septième siècle, faire bâtir des églises nestoriennes à la Chine[77]. Frère Berthier devrait savoir que des nuées bleues ne conduisent personne à Pékin, et qu'il ne faut pas mêler des _contes bleus_ à nos vérités sacrées.
[77] Voyez le _Dictionnaire philosophique_ au mot Chine.
«Un gentilhomme breton ayant fait, il y a quelques années, des recherches sur la ville de Paris, les auteurs d'un journal qu'ils appellent chrétien, comme si les autres journaux étaient faits par des Turcs, l'ont accusé d'irréligion au sujet de la rue Tire-Boudin et de la rue Trousse-Vache; et le Breton a été obligé de faire assigner ses accusateurs au Châtelet de Paris.
«Les Rois méprisent toutes ces petites querelles, ils font le bien général, tandis que leurs sujets, animés les uns contre les autres, font les maux particuliers. Un grand Roi tel que vous, sire, n'est ni janséniste, ni moliniste, ni anti-encyclopédiste; il n'est d'aucune faction; il ne prend parti ni pour ni contre un dictionnaire; il rend la raison respectable, et toutes les factions ridicules; il tâche de rendre les jésuites utiles en Lorraine, quand ils sont chassés du Portugal; il donne douze mille livres de rentes, une belle maison, une bonne cave à notre cher Menoux, afin qu'il fasse du bien; il sait que la vertu et la religion consistent dans les bonnes œuvres, et non pas dans les disputes; il se fait bénir et les calomniateurs se font détester.
«Je me souviendrai toujours, Sire, avec la plus tendre et la plus respectueuse reconnaissance, des jours heureux que j'ai passés dans vos palais; je me souviendrai que vous daigniez faire le charme de la société, comme vous faisiez la félicité de vos peuples; et que, si c'était un bonheur de dépendre de vous, c'en était un plus grand de vous approcher.
«Je souhaite à Votre Majesté que votre vie, utile au monde, s'étende au delà des bornes ordinaires. Aurengzbeg et Muley-Ismaël ont vécu l'un et l'autre au delà de cinq cents ans[78]; si Dieu accorde de si longs jours à des princes infidèles, que ne fera-t-il point pour Stanislas le bienfaisant?
«Je suis avec le plus profond, etc.
«V.»
[78] Voltaire, dans son _Essai sur les mœurs_, dit qu'Aurengzeb mourut à cent trois ans. Muley-Ismaël, dont il porte la vie à plus de cent années, n'en a vécu que quatre-vingt et une.
Voltaire est si content de sa réponse et de ses irréfutables arguments, si content du fougueux éloge des philosophes par lequel il a riposté à la diatribe du Père de Menoux, qu'il envoie des copies de sa lettre à tous ses amis, à Thiériot, à Mme d'Epinay, à d'Alembert, etc., avec prière de la répandre pour la bonne cause.
Il écrit en particulier à d'Argental:
«28 auguste 1760.
«Il faut que je vous dise que Frère Menoux, jésuite, m'a envoyé une mauvaise déclamation de sa façon, intitulée: _l'Incrédulité combattue par le simple bon sens_. Il a mis cet ouvrage sous le nom du roi Stanislas, pour lui donner du crédit; il me l'a adressé de la part de ce monarque, et voici la réponse que j'ai faite au Monarque. Voyez si elle est sage, respectueuse et adroite. Vous pourriez peut-être en amuser M. le duc de Choiseul, en qualité de Lorrain.»
CHAPITRE XVI
1760-1761
La comédie des _Philosophes_ de Palissot.--Querelles à l'Académie de Nancy.
En prenant les philosophes sous sa protection et en proclamant la pureté de leurs doctrines, Voltaire savait bien ce qu'il faisait. La lutte qui depuis si longtemps régnait sourdement entre le parti dévot et le parti philosophique menaçait d'éclater au grand jour et il ne faisait que porter les premiers coups.
Un incident imprévu allait mettre le feu aux poudres et porter la polémique au plus haut degré de violence.
Déjà en 1755, avec la comédie du _Cercle_, Palissot, on se le rappelle, avait provoqué des querelles assez vives. Ce fut bien autre chose quand, en 1760, il fit jouer par les Comédiens français la pièce des _Philosophes_. L'auteur se moquait impitoyablement de la secte encyclopédique. Les philosophes les plus connus, sous un voile qui les déguisait à peine, étaient bafoués sans pitié. Les moyens employés pour les ridiculiser étaient du reste aussi plats que grossiers; ils consistaient entre autres à faire voir sur la scène J.-J. Rousseau marchant à quatre pattes et broutant une laitue. Mme Geoffrin, Diderot, d'Alembert, Helvétius, etc., étaient représentés comme des scélérats ennemis de toute autorité et de toute morale. Le but avoué de l'auteur était de montrer «à quelle dégradation conduit cette exemption des préjugés, soit religieux, soit politiques, soit de convention qu'affichent les encyclopédistes».
La pièce souleva un scandale effroyable et porta l'exaspération des partis à leur comble.
Les encyclopédistes prétendaient diriger l'opinion; leur fureur ne connut plus de bornes quand ils se virent couverts de ridicule sur la première scène parisienne. Leurs partisans jetaient feu et flamme, criaient à la persécution et demandaient la tête de Palissot. Leurs adversaires, au contraire, applaudissaient à outrance.
Tout Paris était bouleversé par cette misérable querelle. Personne ne songeait à la guerre, aux désastres de l'armée du Rhin; on ne parlait que des _Philosophes_, de Palissot, des encyclopédistes.
«Rien ne peint mieux le caractère de cette nation que ce qui vient de se passer sous nos yeux, écrit Grimm. On sait que nous avons quelques mauvaises affaires en Europe; quel serait l'étonnement d'un étranger qui, arrivant à Paris dans ces circonstances, n'y entendrait parler que de Ramponneau, Pompignan et Palissot? Voilà cependant où nous en sommes, et si la nouvelle d'une bataille gagnée était arrivée le jour de la première représentation des _Philosophes_[79], c'était une bataille perdue pour la gloire de M. de Broglie, car personne n'en aurait parlé!»
[79] La comédie des _Philosophes_ ne fut imprimée qu'en 1762. Le 9 juin, Palissot écrivait au duc de Choiseul en lui envoyant sa comédie: «J'espère qu'on la lira mieux qu'elle n'a été écoutée; j'ai voulu être l'Aristophane de la France et donner une comédie athénienne. Mon but est de corriger le caractère de la nation, altéré par l'habitude des rêveries philosophiques et par une tournure anglaise qui, n'étant pas naturelle à notre sol, ne peut y produire que des monstres.»
Palissot publia quelque temps après _la Dunciade_: «Dunciade, dit-il, dérive du mot anglais _dunce_, qui signifie un sot, un stupide, un hébété», et à la tête de la bande des hébétés il plaçait Marmontel, Thomas, Diderot, Raynald. Le même auteur provoqua encore un scandale effroyable en 1775 avec sa pièce des _Courtisanes_, que tout le parti dévot soutenait avec rage.
A peine la pièce eut-elle été jouée que parurent force pamphlets contre Palissot. Les _Quand_ de Voltaire, les _Si_ et les _Pourquoi_ de Morellet. Enfin l'on publia sous le voile de l'anonyme une critique très fine et très sarcastique: _la Vision de Charles Palissot_. On la vendait au Palais-Royal. Le libraire fut arrêté jusqu'à ce qu'il eût dénoncé l'auteur.
Deux grandes dames avaient particulièrement protégé la comédie des _Philosophes_: la comtesse de la Mark et la princesse de Robecq. Toutes deux étaient violemment prises à partie dans _la Vision_. Mme de Robecq surtout, qu'on représentait mourante, et qui l'était en effet.
On eut la cruauté d'envoyer _la Vision_ à la princesse, qui ignorait la gravité de sa maladie; cet écrit la lui révéla et l'émotion qu'elle en ressentit fut terrible.
Le duc de Choiseul, passionnément épris de Mme de Robecq, découvrit facilement l'auteur du pamphlet et Morellet fut enfermé à la Bastille[80]. Quinze jours après, la princesse mourut. L'affaire fit grand bruit, et l'opinion publique se prononça si fortement contre l'abbé, qu'à sa sortie de prison, il fut obligé de quitter Paris. Une particularité assez piquante fut qu'il dut son élargissement à la propre belle-mère de Mme de Robecq, la maréchale de Luxembourg.
[80] Morellet, né à Lyon le 10 mars 1727, mourut à Paris le 12 janvier 1819. Il fut nommé à l'Académie française par l'influence du parti philosophique.
Ce ne fut pas seulement dans la capitale que la comédie des _Philosophes_ provoqua du scandale; les querelles qui divisaient Paris allaient avoir leur écho en Lorraine.
Depuis quelques années, la concorde ne régnait guère parmi les membres de la Société royale; une lutte violente s'était déclarée entre le parti philosophique et le parti dévot, le premier dirigé par Tressan, le second ayant à sa tête le Père de Menoux. Chaque jour les discussions devenaient plus âpres et plus amères, au grand chagrin de Stanislas, qui se trouvait sollicité par les uns et par les autres, si bien que cette Société, qui devait faire ses délices, finissait par faire son tourment.
Mais Tressan n'était pas de force à lutter contre son redoutable adversaire. Le jésuite, par sa ténacité et d'habiles manœuvres, était arrivé peu à peu à s'emparer de l'esprit de ses confrères; à mesure que son influence grandissait, celle de Tressan diminuait naturellement, et ce dernier, peu à peu, prenait en haine cette Académie qu'il avait tant contribué à fonder.
Un jour, Panpan lui ayant conseillé de poser la candidature d'un de leurs amis communs, de Liébault, Tressan lui répond: «Êtes-vous fol de me proposer sérieusement de parler de notre ami Liébault à la Société de Nancy? Songez donc que ma voix serait plus effrayante pour eux que celle de Spinosa. J'ai un projet très raisonnable, c'est d'élever à la brochette une petite société particulière, très libre et tant soit peu libertine[81]; et sûrement il sera du nombre des officiers que nous élirons.»
[81] Libertin s'employait autrefois dans le sens de «libre-penseur».
Du reste, le gouverneur se désintéresse complètement de l'Académie; il va aux séances pour ne pas manquer au Roi, mais il y reste muet pour ne pas se manquer à lui-même; de sa vie, il ne se mêlera plus de rien de ce qui regarde cette société.
En attendant, il cherchait à se venger et ne ménageait pas les épigrammes à son ennemi. Un jour que le Roi venait, à la sollicitation de Menoux, d'accorder des pensions à plusieurs membres de la compagnie de Jésus, Tressan lui dit ironiquement: «Sire, Votre Majesté ne fera-t-elle rien pour la famille de ce pauvre Damiens, qui est dans la plus profonde misère?»
Ces querelles intestines nuisaient à la réputation de la Société royale et faisaient mal augurer de l'avenir; aussi publiait-on force épigrammes sur sa fin prochaine. En voici une entre mille:
Il va périr ce corps d'élite. Husson le Franciscain[82], Le goupillon en main, Va lui donner de l'eau bénite.
[82] Un des membres de l'Académie.
A la suite des graves incidents qui s'étaient passés à Paris au moment de la représentation des _Philosophes_, il y eut un redoublement de haine entre les deux factions qui divisaient la Société; des deux côtés on ne cherchait que les occasions de se quereller et de soulever de scandaleuses discussions. La présence du Roi et de Mme de Boufflers n'arrêtait pas toujours les passions déchaînées.
La séance du 20 octobre 1760 fut une des plus orageuses. Le Roi y assistait ainsi que le chancelier, Mme de Boufflers et sa fille. L'Académie recevait ce jour-là trois nouveaux membres. L'un d'eux, le comte de Lucé, après avoir remercié ses nouveaux confrères, fit l'éloge de la philosophie et la vengea «des calomnies du cagotisme». Durival cadet prononça à son tour son discours de remerciement et lut un _Essai sur l'infanterie_. Tressan, en qualité de directeur, répondit aux récipiendaires, et il traita le même sujet brûlant que M. de Lucé; plus que lui encore il parla en faveur des philosophes.
On croyait la séance terminée et Stanislas se disposait à se lever quand le Père de Menoux, effrontément et au mépris des statuts de la Société, prit la parole et, s'adressant au roi, il parla «de manière insultante» de l'opinion de MM. de Lucé et de Tressan[83].
[83] Il était interdit en séance publique de faire une lecture ou de prononcer un discours qui n'avaient pas été soumis d'avance à la Société.
Le scandale fut grand. Plusieurs membres, indignés, demandèrent l'expulsion du Révérend Père.
Enfin, à force de prières, Stanislas parvint à calmer la fureur des combattants. Il exigea même une réconciliation immédiate et publique; pour satisfaire le Roi, les deux adversaires durent s'embrasser incontinent, ce qui, l'on peut le supposer, fut fait sans enthousiasme et plutôt du bout des dents.
Le Révérend Père de Menoux, malgré son hypocrite baiser, ne se tint pas pour battu. Il voulut à tout prix ruiner le crédit de son adversaire, et il employa dans ce but tous les moyens, même les moins délicats.
Après la fameuse séance dont nous venons de parler, il n'eut rien de plus pressé que de signaler à Marie Leczinska les doctrines soit disant irréligieuses professées par son ancien favori.
A cette nouvelle, Tressan indigné écrivait à M. de Solignac:
«Je suis bien fâché, mon cher confrère, que le Père de Menoux ait poussé la folie et la fureur jusqu'à la calomnie la plus claire et la plus odieuse. Il vient enfin de se démasquer aux yeux du Roi et de la Lorraine. Et que lui avons-nous fait, M. de Lucé et moi, pour l'engager à faire de pareilles horreurs?... Mon premier mouvement était de porter en droiture mes plaintes à Rome au Révérend Père général...»
La Reine, très émue, écrivit à son père pour lui signaler la conduite du comte et lui dire que si les reproches étaient fondés, elle ne voulait plus ni le voir ni entendre parler de lui: «Mon ami, ma fille est indignée contre vous, dit le roi à Tressan; il faut vous justifier ou vous retracter.»--«Je ne demande pas à Votre Majesté d'où part la calomnie, riposta le gouverneur, je saurai la confondre; mais s'il faut me rétracter, il ne m'en coûtera pas d'imiter Fénelon,» et il ajouta: «Je supplie Votre Majesté de se ressouvenir qu'il y avait trois mille moines à la procession de la Ligue et pas un philosophe.»
Il envoya aussitôt une copie de son discours à la Sorbonne et une autre à l'évêque de Toul, en sollicitant leur jugement.
L'évêque répondit en envoyant l'approbation la plus authentique, et la Sorbonne en fit autant.
La Reine, satisfaite, s'apaisa, mais elle recommanda à son père de veiller à l'avenir plus attentivement sur ses amis les gens de lettres.
Pendant que ces querelles prenaient fin, Mme de Boufflers se trouvait à Paris avec Panpan; tous deux s'étaient employés activement en faveur de leur ami. Dès que Tressan est rassuré sur son sort, il se hâte de les en aviser:
«A Bitche, ce 20 janvier 1761.
«Enfin, mon cher et aimable Pan, toutes mes maudites tracasseries sont finies et M. de la Vauguyon m'a écrit la lettre la plus tendre, et le père Bieganski[84] m'a écrit aussi une lettre très obligeante de la part de la Reine.
[84] Confesseur polonais de la Reine.
«Quelle horreur! Quelle complication de faussetés et de méchancetés! N'en parlons plus, tout est dit pour moi. Pour la Société de Nancy, je n'y remettrai les pieds de ma vie.
«Le pauvre abbé de Saint-Cyr excite mes respects quoique j'eusse lieu d'en être fort mécontent. Bien d'autres excitent ma pitié et un certain sentiment qui me rend mes rochers de Bitche plus aimables que les lieux où l'on est trahi, persiflé, et abandonné aux mouches.»
CHAPITRE XVII
1760
Mariage de Mlle de Boufflers avec le comte de Boisgelin.--Chagrin de Tressan.
Pendant que Mme de Boufflers s'ingéniait à distraire le vieux Roi des soucis politiques qui l'obsédaient, un événement de famille des plus importants se préparait.
La «divine mignonne» que nous avons vue faire ses débuts à la Cour et inspirer à l'occasion la verve poétique de Panpan et de Tressan, la «divine mignonne» avait grandi; elle touchait à sa dix-huitième année et en 1760 l'on songea à la marier. A Lunéville, Mme de Boufflers ne trouvait aucun parti à sa convenance. Elle demanda à ses parents de Paris de l'aider dans cette difficile recherche. La maréchale de Mirepoix aimait beaucoup sa nièce, elle se mit en campagne, et bientôt elle crut avoir découvert celui qu'elle jugeait digne de faire le bonheur de la jeune fille. Il s'agissait d'un certain comte de Boisgelin, orphelin de mère, qui paraissait appelé à posséder un jour une grande fortune. Des amis communs s'entremirent, et bientôt l'union projetée parut marcher au gré des deux familles. Si bien que Mme de Boufflers, jugeant la présence de la principale intéressée indispensable, partit pour Paris avec sa fille; elle se fit accompagner de son fils, le futur abbé, et de ses confidents ordinaires, l'inséparable Panpan et le non moins inséparable Porquet. Tous descendirent rue Neuve, près l'ancienne porte Saint-Honoré, paroisse Sainte-Madeleine de la Ville l'Évêque.
A peine arrivée, les présentations eurent lieu et le mariage fut immédiatement décidé.
Quelque désir qu'il en eût, Tressan n'avait pas été admis à accompagner les voyageurs. Rebuté depuis dix ans dans ses tentatives amoureuses auprès de la marquise, ce «vieux fou» ne s'était-il pas avisé de reporter ses ardeurs sur Mlle de Boufflers et de s'éprendre pour elle d'une véritable passion. Bien loin de dissimuler ce sentiment très ridicule, il ne craignait pas de l'avouer et il poussait même l'inconscience jusqu'à adresser à la jeune fille des vers fort déplacés.
Usant des privilèges de l'âge et d'une vieille amitié, il embrassait volontiers la «divine mignonne» et celle-ci, fort innocemment, lui rendait son baiser. Tressan en restait tout étourdi et il ne cachait pas à la jeune personne le trouble profond qu'elle portait dans ses sens.
Il lui écrivait en effet:
Je vous aimai dès votre enfance, Mais il est temps de fuir vos coups. J'ai bien senti mon imprudence En goûtant un plaisir trop doux.
Mon cœur d'un seul baiser frissonne, Et c'est trop tard qu'il s'aperçoit Que c'est l'amitié qui le donne, Que c'est l'amour qui le reçoit.
Quand il fut question du mariage de Mlle de Boufflers, le gouverneur manifesta la plus ridicule douleur. Son chagrin fut si vif que pour changer le cours de ses idées et calmer l'esprit en fatiguant la bête, il se mit à arroser ses fleurs quinze heures par jour, à bêcher son jardin, à tailler ses arbres, etc. Ces dérivatifs violents produisaient le plus heureux résultat, lorsqu'un malheureux accident vint tout compromettre: un jour, Tressan, perché au sommet d'une échelle, s'absorbait dans une taille savante, lorsqu'il fut pris d'un étourdissement, et il tomba lourdement sur le sol. On releva en fort piteux état l'amoureux transi.
C'est à Panpan, au fortuné Panpan qui a suivi Mlle de Boufflers dans la capitale que le gouverneur de Toul raconte sa triste aventure. Il ne lui cache pas que Mme de Tressan le soigne avec un si complet dévouement qu'il se sent pris une fois de plus d'un regain de tendresse pour cette admirable femme.
«Toul, ce vendredi 13 1760.
«Ah! mon cher et aimable ami, que vous auriez été attendri si vous m'aviez vu hier même, et que vous le seriez si vous voyiez l'excès d'abattement, de douleur et de désespoir dont l'impression est restée sur toutes les parties de mon corps. Non, les enfers n'ont point de supplice semblable à celui que je viens d'essuyer pendant huit jours.
«Quand M. du Châtelet passa, j'étais mal, mais je l'ai été mille fois plus les trois jours depuis son départ. Des convulsions continuelles, des douleurs qui m'arrachaient des cris et des larmes. La pauvre Mme de Tressan et Soulches en étaient aux larmes et n'ont presque pas dormi pendant ce temps. Je ne peux trop vous dire à quel point je suis touché de la tendresse de la mère. Son âme, sa conduite, ses soins pour moi sont plus que le bien et l'esprit de la duchesse de Chaulnes. Oui, mon ami, j'adore cette bonne et honnête femme, digne d'être peinte par Rousseau et aimée de tous les cœurs sensibles.