Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis
Part 14
La jeune muse de Boufflers ne s'attaquait pas seulement aux sujets sérieux; ceux-ci étaient même, il faut l'avouer, l'exception. Un jour c'est sur le singe même de Stanislas que le poète prétend exercer sa verve; mais il a soin de glisser dans son quatrain une délicate flatterie:
Ces climats ne l'ont point vu naître, Et par un coup du sort, il tomba dans nos mains; Mais par son amour pour son maître, Jacko est devenu le singe des Lorrains.
Le Roi, très amusé par la verve du jeune homme, encourage ses essais poétiques, et Boufflers, que le succès rend audacieux, ose composer pour la fête du Roi une chanson qu'il débite à la table royale, aux applaudissements de tous les courtisans:
CHANSON
Si l'on cherche un roi qu'on aime (_bis_), On peut le trouver ici; Et qui nous aime de même, On peut l'y trouver aussi. Si l'on cherche un roi qu'on aime On peut le trouver ici.
Tous nos cœurs sont sa conquête (_bis_), C'est sur eux qu'il règne ici, On fête aujourd'hui sa fête, N'est-ce pas la nôtre aussi? Tous nos cœurs, etc.
A nos respects il préfère (_bis_) L'amour qu'on lui porte ici; De sa cour il est le père, De son peuple il l'est aussi. A nos respects, etc.
Partout on pourrait en dire (_bis_) Tout ce qu'on en dit ici: Car si de près on l'admire, De loin on l'admire aussi. Partout, etc.
Que parmi nous il s'arrête (_bis_) Qu'il règne cent ans ici; Nos vrais biens sont sur sa tête, Nos beaux jours y sont aussi. Que parmi nous, etc.
Stanislas, charmé, ne trouve pas sur le moment de meilleure récompense que d'embrasser le jeune poète et le couvrir d'éloges. Mais n'était-ce pas insuffisant et n'y avait-il pas d'autre moyen d'encourager ce talent qui donnait de si belles promesses?
Mais si, assurément. Il y a une Académie à Nancy, et quand on tourne si bien le couplet, on est digne d'en faire partie. L'abbé est bien un peu jeune, il n'a que vingt ans, mais Stanislas connaît ses classiques, et il sait qu'
Aux âmes bien nées, La valeur n'attend pas le nombre des années.
Il est vrai que les statuts de la Société royale interdisent formellement de briguer les suffrages académiques avant l'âge de vingt-cinq ans, mais les règlements sont-ils donc faits pour un Roi! et qui oserait se permettre une critique? Ce serait, en vérité, une plaisante aventure. Donc Boufflers sera académicien, de par la volonté du prince.
Mais que va dire l'abbé Porquet? Au plaisir de voir son élève monter si haut ne se mêlera-t-il pas une pointe de jalousie? Et puis est-il d'un bon exemple de placer le précepteur dans un état d'infériorité vis-à-vis de son élève? Stanislas, dans sa sagesse, trouve le moyen de tout concilier. Porquet est un homme de goût, il cultive les lettres, il sera nommé académicien le même jour que Boufflers. Ainsi en décide le Roi, non pas sans opposition.
L'abbé de Choiseul, en effet, fait les plus vives objections; il soutient entre autres que les fonctions de précepteur sont inconciliables avec celles d'académicien; mais où a-t-il vu pareille incompatibilité? Du reste, Mme de Boufflers a décidé que Porquet serait de l'Académie. Qui oserait résister à la favorite?
On réunit en hâte la compagnie, on lui signifie les volontés du Roi. Boufflers et Porquet sont nommés à l'unanimité. Mais dans la même séance, et pour bien montrer que le règlement n'est pas un vain mot, M. de Champigneulles voit sa candidature résolument écartée parce qu'il ne remplit pas les conditions d'âge exigées.
Le 20 octobre 1758 les deux néophytes furent officiellement admis dans le cénacle. La séance fut magnifique. Le Roi était présent ainsi que Mme de Boufflers, Mme de Mirepoix, la marquise des Armoises, le chancelier, M. et Mme de Tressan, M. de Lucé, etc. Boufflers avait choisi comme sujet de son discours _De l'éloquence_.
Le président lui adressa quelques paroles de bienvenue et lui dit entre autres compliments:
«Vous vous êtes livré jusqu'à ce moment à l'étude des livres sacrés et de la théologie, parce que vous êtes né pour éclairer de vastes diocèses et pour être mis ensuite entre les premières colonnes de l'Église: honneurs qui sont la récompense due aux grands talents, lorsqu'ils sont soutenus d'un grand nom.»
A partir de ce moment, l'abbé de Boufflers assiste assidûment aux séances académiques; il prend souvent la parole et on l'entend aborder des sujets qui au premier abord paraissaient lui être peu familiers. Ne s'avise-t-il pas un jour de prononcer un long et pathétique discours sur les charmes de la vertu!
Les grandeurs, cependant, n'éblouissent pas Boufflers, car il a beaucoup d'esprit: son titre même d'académicien le laisse froid, il ne s'en soucie guère plus que de la théologie, et il continue plus que jamais à rimer à tort et à travers pour les jolies dames de la Cour, sans souci aucun de la morale et de la réserve qu'on était en droit de lui demander.
En décembre 1760, le jour de la Sainte-Catherine, il adresse à sa mère ce bouquet fort galant assurément, mais bien inquiétant sous la plume d'une future «colonne de l'Église», bien étonnant dans la bouche d'un fils:
Votre patronne, au lieu de répandre des larmes, Au jour qu'elle souffrit pour le nom de Jésus, Parla comme Caton, mourut comme Brutus; Elle obtint le ciel, et vos charmes L'obtiendront comme ses vertus. Reniez Dieu, brûlez Jérusalem et Rome, Pour docteurs et pour saints n'ayez que les Amours, S'il est vrai que le Christ soit homme, Il vous pardonnera toujours.
Ce «bouquet» aurait dû faire scandale, soulever l'indignation de Mme de Boufflers, attirer sur la tête de l'audacieux abbé tous les anathèmes; il n'en fut rien, bien loin de là. On le trouva charmant, d'une grâce inimitable; l'auteur fut comblé d'éloges et la marquise se pâma d'aise. C'était si bien le ton de la cour de Lunéville!
L'abbé a un goût marqué pour la plaisanterie, voire même pour l'épigramme, goût qu'il gardera toute sa vie, et dans son exubérante gaîté, il n'épargne même pas sa famille. Ne le voit-on pas un jour pousser l'audace jusqu'à s'égayer aux dépens de son oncle, le prince de Beauvau, de cet oncle si respecté cependant, qui occupe une si haute situation, et qui dans la famille inspire à tous une crainte salutaire.
C'est la similitude de nom du prince et de Panpan qui sert de thème aux facéties du jeune abbé:
AIR.--_De la Camargo._
Si Monsieur Deveau Était un peu beau, Que Monsieur de Beauveau Fût un peu moins beau; Ce Monsieur Deveau Serait un Beauveau, Et Monsieur de Beauveau Ne serait qu'un veau.
Si le frère De ma mère Par hasard eût été veau; Ses parentes Et mes tantes Seraient un troupeau De nymphes Io.
Hélas! s'il était veau Ce valeureux Beauveau, Que toute sa famille redoute, Je me doute Que la croûte D'un grand godiveau Serait son tombeau.
Boufflers et sa sœur ne quittaient pas la Cour et la suivaient dans tous ses déplacements.
C'est ainsi qu'en 1759, il s'en fallut de peu que le château de Commercy ne fût la proie des flammes, grâce à l'imprudence de l'abbé.
Il habitait un appartement du premier étage; il commit l'étourderie de placer une chandelle trop près d'une tapisserie, puis de s'absenter pour aller rendre une visite à une dame qui lui voulait du bien; leur conversation, fort attachante évidemment, se prolongea très tard, si tard qu'à deux heures du matin l'abbé n'était pas encore rentré chez lui: il fut réveillé en sursaut par les cris au feu! au feu! qui retentissaient dans le château. Il n'eut que le temps de se précipiter dans les corridors, et c'est alors qu'il s'aperçut que son appartement était en flammes. Par grande chance, les secours ne se firent pas attendre et l'on put conjurer le danger, mais l'appartement de l'abbé fut entièrement consumé. Heureusement, l'on n'était pas collet-monté à la cour de Stanislas, et Boufflers, au lieu de reproches, reçut mille félicitations sur l'heureuse circonstance qui lui avait probablement sauvé la vie.
Pendant que l'abbé risquait d'incendier Commercy, son frère, le marquis, faisait la campagne d'Allemagne avec son oncle de Beauvau, et il se couvrait de gloire. Grâce à la protection de Stanislas, il avait été nommé colonel du régiment Dauphin Infanterie, puis gouverneur des villes et château de Pont-à-Mousson (1758). L'amitié intime du Dauphin lui présageait un avenir plus brillant encore.
Avant d'achever ce chapitre, disons quelques mots des événements qui se sont passés à cette époque dans la famille de la favorite et aussi dans l'entourage immédiat du roi.
Deux mariages sensationnels ont eu lieu à la Cour en 1757. Le 2 mai, le fils de M. de Bercheny a épousé Mlle de Baye, à six heures du matin, dans l'église paroissiale de Lunéville. Le Roi a offert un somptueux repas de noces au château de Chanteheu.
Le 26 juin, M. de Caraman, petit-fils de Riquet, le célèbre constructeur du canal de Languedoc, a épousé Mlle de Chimay, petite-fille du prince de Craon. La cérémonie a été célébrée en grande pompe dans la chapelle du château à Lunéville; c'est Stanislas qui a fait les frais de la noce, et il a gardé les deux époux près de lui pendant toute une année. En l'honneur du mariage, M. de Caraman a été nommé chambellan du roi de Pologne.
La même année, le 25 septembre, Mme de Boufflers apprenait la mort, en Languedoc, de son beau-frère le maréchal de Mirepoix, qui commandait les troupes du midi. C'était une perte cruelle pour la maréchale, qui adorait son mari, et qui resta longtemps inconsolable de sa fin prématurée.
M. de Mirepoix était capitaine des gardes du corps de Stanislas. En bonne sœur, la maréchale écrivit au roi que la plus grande consolation qu'elle pouvait recevoir de la perte de son époux serait de le voir remplacé par son frère de Beauvau. Stanislas s'empressa de déférer à un vœu aussi pieux et le prince fut nommé aussitôt.
Un an après, un nouveau deuil frappait la maison de Beauvau:
La princesse douairière de Chimay mourut au château de Commercy, le 22 juillet 1758, à une heure du matin. Quelques jours auparavant, Thoumain de Nancy, le célèbre chirurgien, lui avait fait «l'extraction d'un polype du poids d'une livre et demie dans la matrice». Sa mère, la princesse de Craon, sa sœur, la marquise de Boufflers, son frère, le chevalier de Beauvau, et enfin sa belle-fille l'assistaient à son heure dernière.
L'année suivante, son fils, le prince de Chimay, était tué à la tête des grenadiers de France, le 9 août, à la bataille de Toddenhausen, près de Minden; c'est lui qui avait si miraculeusement échappé à la mort lors de l'accident arrivé au marquis de Boufflers en 1751. Ce jeune prince donnait de grandes espérances; il fut très regretté.
Sa place de commandant des gardes du corps du Roi de Pologne fut donnée au fils aîné de Mme de Boufflers, le marquis de Boufflers-Rémiencourt. Peu de temps après, il était encore nommé bailli d'épée du bailliage de Pont-à-Mousson.
On voit que Stanislas, dans sa paternelle bienveillance, ne cessait de combler de ses faveurs les membres des familles de Beauvau et de Boufflers.
Le 16 mars 1758, le Roi eut la grande satisfaction d'apprendre par un courrier de M. de Belle-Isle que le roi de France, cédant à ses instances, venait de nommer le comte de Bercheny maréchal de France; c'était le glorieux couronnement d'une brillante carrière militaire.
En août de la même année, le roi de Pologne éprouva un chagrin véritable. Son officier d'office, le célèbre Gilliers, cet artiste culinaire qui avait publié le _Cannaméliste français_ et que Stanislas, qui avait la passion de la cuisine, traitait plutôt comme un ami que comme un serviteur, succomba à une cruelle maladie[69].
[69] Voir _la Cour de Lunéville_, p. 215.
Pendant les dernières heures du pauvre Gilliers survint un incident assez burlesque. Il était à l'agonie, on ne pouvait plus, depuis longtemps, lui arracher ni paroles ni gestes. Tout le monde croyait qu'il avait perdu connaissance. Au pied du lit, quelques femmes récitaient les prières d'usage en pareil cas, lorsque l'unes d'elles interrompit ses litanies pour dire à ses compagnes: «Heureusement que Mme Gilliers est encore fraîche et qu'elle trouvera aisément à se remarier.»--«Vieille garce!» s'écria d'une voix étranglée le moribond, en se dressant sur sa couche et en regardant avec colère la femme qui avait parlé. Tous les assistants, terrorisés, s'enfuirent; Gilliers, épuisé par l'effort, retomba sur sa couche et rendit aussitôt le dernier soupir.
Au mois de janvier 1760, Stanislas, eut encore le regret de voir disparaître un homme avec lequel il entretenait de fréquents et agréables rapports, Bernard Conigliano. C'était un négociant fort habile, d'une grande probité et que le monarque tenait en haute estime: aussi lui avait-il accordé le privilège des fournitures de la Cour avec le titre de «marchand du Roy de Pologne», changé plus tard en celui, plus vague et plus relevé, d'«agent du Roy.» Conigliano était né à Strasbourg, où son père, assesseur au «Grand Sénat» de cette ville, avait eu l'occasion de rendre d'importants services à Stanislas pendant les dures années de Wissembourg. Le jeune Conigliano s'était attaché à la fortune du prince et l'avait suivi à Lunéville, où il s'était marié. Il laissait plusieurs enfants.
CHAPITRE XIV
1758-1760
La vie de la Cour.--Les représentations dramatiques.--Passage du prince Xavier de Saxe.--Arrivée du nain Borwslaski.--Chagrin de Bébé.--Les réunions chez la marquise de Boufflers. Mme Durival.--Galanteries de Panpan.--Fâcheuse aventure de Mlle Alliot.
Les désastres de la guerre de Sept ans avaient-ils eu quelque influence sur la cour de Lunéville, et Stanislas avait-il ressenti comme il convenait les revers réitérés qui frappaient les armées de son gendre? En aucune façon, et c'est à peine si l'on paraissait se douter en Lorraine de l'état critique du gouvernement français. Cependant, à la fin de 1759, la situation financière devint si désastreuse que l'état se trouvait acculé à la faillite. Pour éviter une aussi fâcheuse extrémité, Louis XV invita ses fidèles sujets à envoyer à la monnaie leur vaisselle plate ou montée, et lui-même donna l'exemple.
Stanislas, quoi qu'il lui en coûtât, ne crut pas pouvoir se dispenser d'imiter la conduite de son gendre et il fit déposer son argenterie à la monnaie de Metz.
Ce sacrifice accompli, et ce tribut payé à ses relations de famille, la vie folâtre continua plus que jamais, sans souci des difficultés où se débattait la France.
Malgré son grand âge, Stanislas avait conservé son entrain et sa gaîté d'autrefois; dans les fêtes incessantes qui se donnaient à la Cour, il ne se contentait pas d'être un spectateur bienveillant, il payait de sa personne: pas un bal n'avait lieu où il ne dansât tantôt avec Mme de Boufflers, tantôt avec Mme de Bassompierre, tantôt avec quelque autre dame de sa société.
Le théâtre est toujours la passion dominante de la petite Cour. La troupe «de qualité» formée autrefois par Voltaire et Mme du Châtelet a été modifiée et renouvelée. Maintenant c'est Mme de Boufflers qui fait fonction d'impresario et qui stimule le zèle de tous. Mesdames de Boufflers, de Bassompierre, de Thianges, de Cambis, Mlles de Boufflers, Alliot, Dufrène, de Luzancy sont les principales interprètes.
Quand ce n'est pas la «troupe de qualité» qui donne, ce sont des acteurs de passage; ils jouent successivement: _Sémiramis_, _Blaise le savetier_, _le Frondeur_, _la Fausse aventure_, _l'Ecossaise_, _Rodogune_, _Tartuffe_, _la Bohémienne_, _l'Orpheline_, _la Fausse Agnès_, _Iphigénie en Tauride_, etc.
En 1759, on vit débuter le fils du directeur des théâtres de la Cour, qui devait acquérir plus tard dans son art une grande célébrité. Fleury, âgé de sept ans, eut l'honneur de jouer en présence du Roi de Pologne. Après la représentation, on conduisit le petit comédien devant le monarque, et ce dernier, charmé de sa gentillesse et de son talent précoce, l'embrassa et il lui fit en même temps un riche cadeau.
De fréquentes et illustres visites apportaient souvent dans la vie de la Cour une agréable distraction.
Au mois de juin 1758, Stanislas reçut le second fils d'Auguste III, Xavier, frère de la dauphine[70]. Le prince allait à Versailles pour voir sa sœur et offrir ses services à Louis XV.
[70] François-Xavier Auguste, né à Dresde, le 25 août 1730. Le Roi le nomma lieutenant-général et le plaça à la tête d'un corps de 10,000 Saxons. En 1771, le prince se fixa en France, où il acheta le château de Pont-sur-Seine. Il prit alors le nom de comte de Lusace. Chassé par la Révolution en 1790, il mourut à Zabelitz, le 21 juin 1806.
Bien qu'il caressât toujours l'espoir de voir renverser Auguste III et de le remplacer sur le trône de Pologne, Stanislas, pour ne pas mécontenter son gendre, fit au jeune prince un accueil magnifique et il l'entoura de mille prévenances. Il envoya le chevalier de Beauvau et le marquis de Boufflers au devant de lui jusqu'à Chanteheu avec les carrosses de la Cour; lui-même alla l'attendre jusqu'aux grilles du Bosquet. Le prince arriva à neuf heures du soir, et il y eut un magnifique souper au Kiosque, avec illumination.
Le lendemain, après une messe en musique à la chapelle du château, il y eut table de trente-six couverts, et musique. Puis toute la Cour monta en carrosse et se rendit à Chanteheu; au retour, l'on fit jouer la cascade, et l'on mit en mouvement les figures du Rocher; à quatre heures et demie, le prince remonta en voiture pour continuer sa route, charmé de l'amabilité du Roi et de l'accueil qu'il avait reçu.
Au mois de novembre, on reçut la visite du prince de Condé, qui venait de l'armée de Broglie, puis celles du baron de Gleichen, du baron de Breteuil, etc.
Toutes les visites n'étaient pas toujours aussi importantes, mais elles étaient quelquefois plus amusantes.
A la fin de 1759, le 2 décembre, arriva à Lunéville la comtesse Humiecska, parente de Stanislas, et femme du grand porte-glaive de la couronne. Elle était accompagnée d'un gentilhomme polonais, nommé Borwslaski, âgé de vingt-deux ans, et qui était le nain le plus surprenant qu'on pût imaginer. Bien qu'il n'eût que vingt-huit pouces de haut, il était très bien pris dans sa taille et tous ses membres étaient parfaitement proportionnés; sa physionomie était douce et fine, ses yeux très beaux, tous ses mouvements pleins de grâce, enfin il dansait à merveille. Son esprit était aussi délicat et parfait que son corps: Il avait une très bonne mémoire, savait lire, écrire, compter; il parlait l'allemand et le français et ses reparties étaient fines et spirituelles. Il professait la religion catholique, dans laquelle il était fort instruit[71].
[71] M. Borwslaski avait cinq frères et sœurs; deux étaient également nains, mais remarquables par leur intelligence et leur gentillesse. Il mourut à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans, en 1837. Il s'était marié et avait eu deux enfants.
L'arrivée de M. Borwslaski à Lunéville fit le désespoir du pauvre Bébé.
Après avoir été longtemps le plus heureux des nains, et avoir joui à la Cour d'une situation privilégiée, Bébé avait éprouvé quelques déboires. Certes, Stanislas manifestait toujours la même passion pour son jouet favori, et il ne manquait jamais, dans les représentations de gala, de faire danser à Bébé des danses de caractère, mais l'intelligence du nain n'avait pas fait le moindre progrès, et le Roi s'en désolait.
Jamais on n'avait pu faire entrer dans la cervelle de Bébé les notions les plus élémentaires, son esprit ne s'était pas formé; on n'avait pu lui donner une idée de la religion, ni lui apprendre à lire: «Il est imbécile, colère, écrit le correspondant de la _Gazette de Hollande_, et le système de Descartes sur l'âme des bêtes serait plus facilement prouvé par l'existence de Bébé que par l'existence d'un singe ou d'un barbet.» Cela n'empêchait pas le nain d'avoir de lui la plus haute opinion.
Hélas! ce n'était pas tout encore. Jusqu'à quinze ans, Bébé s'était fort bien porté et il était très agréablement proportionné. La puberté eut sur son caractère et sur son état physique une déplorable influence. Il devint colère, jaloux; il eut des passions, des désirs ardents; s'étant aperçu qu'on permettait bien des choses à des nains de son espèce, il prenait plaisir à passer ses petites mains dans le corsage des dames de la Cour, puis il en faisait au Roi des descriptions fort indiscrètes.
Peu à peu, son corps frêle et débile s'étiola, ses forces s'épuisèrent, son épine dorsale se courba, ses jambes s'affaiblirent, son teint se flétrit, il perdit sa gaîté et devint valétudinaire.
C'est au moment même où le pauvre Bébé, à peine dans sa dix-huitième année, ressentait les atteintes d'une vieillesse précoce que la comtesse Humiecska fit son entrée à Lunéville avec Borwslaski.
Le chagrin de Bébé en voyant un nain plus petit que lui fut profond. Il «crevait de dépit» de l'arrivée de cet intrus qui se permettait d'avoir cinq pouces de moins que lui[72]. Sa colère n'eut pas de bornes quand il vit toute la Cour s'extasier devant le nouveau venu, lui faire mille caresses et le Roi lui-même ne pas cesser de l'admirer. Quand on mit les deux nains en présence l'un de l'autre, Borwslaski s'excusa poliment auprès de Bébé d'être plus petit que lui. Bébé lui répondit très aigrement qu'il avait été malade et que c'est ce qui l'avait fait grandir; puis il se refusa à un plus long entretien et il alla bouder dans la petite maisonnette qui lui servait d'appartement.
Le lendemain, quand il se retrouva avec son confrère, Bébé, incapable de dominer sa jalousie, chercha à le faire tomber dans le feu; mais il avait affaire à plus fort que lui et il reçut une verte correction.
[72] Bébé avait 33 pouces, c'est-à-dire 89 cent. 5 et Borwslaski 28 pouces, c'est-à-dire 75 cent. 6.
La comtesse Humiecska et son nain passèrent quelques jours à Lunéville très entourés et très fêtés, puis ils partirent pour Paris, où Mme de Boufflers, qui se rendait également dans la capitale, leur offrit l'hospitalité.
Si la Cour du vieux roi Stanislas avait conservé en partie la gaîté d'autrefois, le petit cercle intime de Mme de Boufflers n'était pas non plus moins brillant. Comme au temps jadis, les réunions chez la favorite étaient délicieuses, illuminées par son esprit et son irrésistible charme; plus que jamais on y rimait à rime que veux-tu, et quand l'abbé de Boufflers écrivait ses chansons joyeuses et égrillardes, il ne faisait en somme que suivre les leçons de sa mère, de son précepteur et du cher ami Panpan.
La marquise cultive encore les muses et ses œuvres fugitives sont toujours pleines d'agrément. Elle est si dépourvue d'hypocrisie qu'elle ne craint pas de se peindre elle-même. Quoi de plus charmant que cette chanson où elle fait un mélancolique retour sur le passé et où elle avoue si ingénument les regrets qu'elle éprouve à ne plus voir autour d'elle une cour d'adorateurs:
AIR: _L'avez vous vu mon bien aimé?_
Dans mon printemps Tous les passants Me parlaient de tendresse, Mais à présent D'aucun amant Je ne suis la maîtresse.
J'ai fait naître tous les désirs, J'ai goûté de tous les plaisirs. Que ces beaux jours Ont été courts! J'ai cessé d'être femme, Nos sentiments Sont dans nos sens Et nos sens sont dans notre âme.
Toutes ses pensées sont fines et délicates et elle les rend sous une forme exquise, mais elles n'ont plus la gaieté d'autrefois:
SUR L'AIR: _Vive le vin! Vive l'amour!_
J'ai toujours cherché le bonheur, J'ai vu qu'il n'est que dans le cœur. L'on est trompé par l'apparence. Heureux qui sent plus qu'il ne pense, Qui ne prévoit point l'avenir! Il ne faut pas se presser de jouir, Le plaisir est dans l'espérance.