Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis
Part 12
«Mon cher Panpan, voulez-vous bien que je pleure avec vous la perte commune que nous avons faite dans Mme de Graffigny? Vous avez été dans tous les temps l'ami de son cœur et elle vous en donne à sa mort une marque bien chère. Elle vous lègue tous ses écrits, c'est sa volonté expresse qu'ils vous soient tous remis. Je vous dirai, pour sa gloire et pour notre consolation, que tout Paris les attend avec la plus vive impatience. Je crois, mon cher Panpan, que vous aimez trop son nom et sa réputation pour frustrer l'attente du public. Sans doute, dès qu'on vous les aura remis, vous travaillerez sans relâche à les rendre dignes de son juste empressement et à en donner une édition qui soit également honorable à l'auteur et à l'éditeur: mais ne croyez-vous pas, mon cher Panpan, qu'il soit nécessaire que vous veniez passer à Paris au moins un an pour vous mettre en état de la mieux faire par les secours et les avis des gens de lettres qui chérissaient la gloire de notre amie commune autant qu'ils chérissaient sa personne?
«Vous pensez quel intérêt nous y avons tous les deux. Il me semble que ma douleur augmente mon attachement et que je ne puis recevoir de consolation qu'autant que je pourrai contribuer à rendre la mémoire de ma chère maman immortelle! Vous êtes bien en état, mon cher ami, de me donner cette satisfaction, mais je me défierais un peu de votre paresse, qui peut-être n'est occasionnée que par votre mauvaise santé, que je craindrais de rendre encore plus mauvaise par ce travail. Cependant, si vous vous sentez la force et le courage de l'entreprendre, je vous prie très instamment de le faire, par l'intime assurance que j'ai que vous le ferez mieux que tout autre, inspiré surtout par l'amitié. Mais il ne faut pas perdre de temps. Il faut profiter des dispositions présentes du public. Elles sont tout à fait heureuses, elles peuvent ne pas durer. Rien n'est si léger et si inconséquent que ce même public, il ne faut pas le laisser languir, il nous en punirait.
«Partez donc, mon cher Panpan, aussitôt ma lettre reçue. Je crois cela nécessaire; il s'agit de la gloire de votre plus tendre amie. Vous devez tout oublier pour elle, l'amitié vous en fait une loi indispensable.
«Recueillez chemin faisant tout ce que vous trouverez de lettres d'elle et faites-en un choix. Je vous attends avec la dernière impatience. J'oubliais de vous dire de ramasser aussi toutes les anecdotes les plus intéressantes de sa vie; car, à la tête de ses ouvrages, il faudra, s'il vous plaît, que vous en donniez un abrégé dans lequel vous aurez soin de développer, avec toute la force et l'énergie dont vous êtes capable, la grandeur de son âme, la sensibilité inouïe de son cœur, la pénétration et l'étendue de son esprit. Vous la connaissez mieux que personne, ainsi vous êtes plus en fonds pour en faire un portrait digne d'elle et de vous et de la postérité; attachez-vous surtout à faire connaître cette douce et sublime philosophie du cœur qui caractérisait ses mœurs et ses ouvrages.
«Je vous embrasse, mon cher Panpan, de tout mon cœur, et mon mari aussi[59].»
[59] _Le salon de Mme Helvétius_, par GUILLOIS.
S'absenter pendant un an! quitter Mme de Boufflers, tous ses chers amis de Lorraine, ses livres, ses fleurs, ses habitudes, ses manies, et tout cela pour rendre hommage à un souvenir très tendre assurément, mais si lointain! Vraiment Mme Helvétius en parlait à son aise.
C'est qu'elle était bien loin de se douter de l'état d'âme de Panpan. La vérité est qu'il avait perdu de vue son amie depuis bien des années et qu'il ne ressentit sa perte qu'assez faiblement. Non seulement il ne songea pas un instant à se rendre à Paris, ainsi qu'on l'en priait si instamment, mais il ne s'occupa pas davantage de préparer une publication destinée à glorifier les mérites littéraires de Mme de Graffigny.
L'ingratitude de Panpan envers celle qui avait guidé ses premiers pas était, en somme, très humaine et très naturelle; on doit cependant la déplorer. On se rappelle l'entrain endiablé, la verve incomparable des lettres écrites de Cirey en 1739; toute la correspondance de Mme de Graffigny, si l'on en peut juger par quelques rares spécimens, était sur le même ton. En ne recueillant pas ses lettres et en ne les publiant pas, Panpan nous a privés d'une œuvre charmante qui aurait classé Mme de Graffigny parmi les meilleurs et les plus spirituels épistoliers du dix-huitième siècle.
CHAPITRE XI
1757-1759
Difficultés politiques en Lorraine.
On se rappelle que les difficultés politiques qui avaient troublé les premières années du règne de Stanislas s'étaient peu à peu apaisées; la noblesse avait cessé son hostilité et s'était franchement ralliée au nouveau souverain. Depuis 1744 Stanislas vivait en paix.
Après bien des désaccords et des souffrances d'amour-propre péniblement dissimulées, le roi avait fini par rendre justice aux grands talents de son chancelier et il entretenait maintenant avec lui d'agréables rapports. Il lui avait même fait cadeau de la terre de Neuviller, près de Nancy, et il allait très souvent lui demander à dîner.
Cependant l'administration de M. de la Galaizière était dure et le peuple gémissait sous le poids des impôts; mais depuis que la noblesse se taisait, personne n'osait élever la voix.
De nouvelles difficultés s'élevèrent en 1756 et elles se prolongèrent jusqu'en 1759, avec des alternatives de violence et de calme qui troublèrent grandement la quiétude du roi. L'existence en fut à ce point bouleversée que Mme de Boufflers entrevit le moment où il lui faudrait quitter sa chère Lorraine pour aller habiter Meudon ou Saint-Germain avec le vieux monarque.
Cette fois, c'était la Cour Souveraine de Nancy qui se chargeait de reprendre la lutte contre le chancelier et de soutenir les intérêts du peuple. Les magistrats avaient l'avantage sur les gentilshommes de ne pouvoir être soupçonnés de se laisser guider par des intérêts personnels ou de caste.
Les sujets de légitime protestation ne manquaient pas. Tantôt les magistrats défendaient la liberté de conscience, violée par la scandaleuse obligation imposée aux malades de s'adresser à un confesseur qu'ils n'avaient pas choisi; tantôt ils s'insurgeaient contre les procédés violents de la maréchaussée, tantôt contre les impôts excessifs et les corvées insupportables qui ruinaient le pays, etc., etc.
Naturellement la population soutenait de toute sa force les magistrats et elle ne leur ménageait ni les encouragements ni les acclamations.
En 1757, parurent deux brochures attaquant violemment l'administration. Un arrêt du Conseil du roi les supprima et Stanislas envoya cet arrêt à la Cour Souveraine avec ordre de l'enregistrer. Mais la Cour s'y refusa; elle se borna à désigner un conseiller pour instruire l'affaire et donner des conclusions sur ces libelles.
Ce refus irrita Stanislas au plus haut point. Ce ne fut qu'après de longues démarches que la Cour consentit à céder.
Une autre affaire beaucoup plus grave allait soulever de nouvelles réclamations.
Sur la demande de La Galaizière, le roi consentit à modifier les maréchaussées qui existaient en Lorraine et à les mettre sur le même pied que celles de France. La Cour Souveraine adressa aussitôt au prince un long mémoire pour lui peindre la désolation et la misère qui régnaient déjà dans le pays et l'impossibilité pour les malheureux habitants de supporter cette nouvelle et lourde taxe. Elle s'élevait en même temps contre les travaux en nature imposés aux populations et qui les réduisaient à la misère.
«Un peuple, disait la Cour, qui ne subsiste que par la culture des terres, se ruine et périt s'il n'est ménagé par une juste proportion de ses forces avec les travaux qui lui sont imposés; l'arracher aux occupations qui lui donnent la subsistance, pour l'attacher à des ouvrages qui ne lui procurent ni nourriture ni salaire, le forcer à s'éloigner de son champ pour l'employer pendant des semaines, des mois entiers à des travaux pénibles et gratuits, c'est épuiser à la fois sa fortune et sa santé.»
On n'a pas oublié qu'au moment de la guerre de la succession d'Autriche, M. de La Galaizière avait imposé, au mépris de toute justice, l'impôt du vingtième à la province, tel qu'il existait en France[60].
[60] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. VII.
Cet impôt était d'autant plus inique que la Lorraine ne faisait pas encore partie du royaume de Louis XV, et qu'elle n'était en hostilité avec personne. Dans tous les cas, il ne pouvait être appliqué qu'en temps de guerre; cependant, même après la signature de la paix, il continua à être perçu. C'est en vain que les magistrats avaient protesté, La Galaizière était resté sourd à leurs légitimes revendications.
En septembre 1757, lorsque s'ouvrit la guerre de Sept ans, le chancelier émit la prétention d'établir un second vingtième. L'indignation fut générale dans la province. La Cour Souveraine, se faisant l'interprète de la population, refusa absolument de reconnaître le nouveau règlement. Malgré les injonctions réitérées du Roi, elle ne voulut pas obéir, tout en protestant de son respect et de son amour pour la personne du monarque.
Stanislas exila le procureur général; puis il fit venir à Lunéville le premier président et un autre député, et il leur parla avec affection et bienveillance.
Il les supplia d'avoir pitié de son âge, de ses efforts pour rétablir la concorde, de ne pas troubler par de pénibles divisions les quelques jours qui lui restaient à vivre:
«Je suis infiniment touché des assurances que me donne ma Cour Souveraine de son attachement pour ma personne, leur dit-il; je le serais bien plus encore si cet amour qu'on me témoigne était le même pour mon gouvernement, qui en est inséparable.
«J'ouvre ici mon cœur, qui n'est point du tout disposé ni à punir avec rigueur, ni à fléchir avec indignité... ma santé affaiblie par mon âge ne saurait supporter aucune tracasserie. Je jouis de la douceur de la paix sous la faveur de l'heureux règne et de la puissance de Louis XV, mon gendre; au bout du compte, ce pays qui me sert d'asile est son domaine perpétuel; je ne le gouverne qu'avec juridiction viagère; ainsi désormais si je ne puis être assez heureux que de concourir au zèle de ma Cour Souveraine, qui prétend être au-dessus du mien pour le bien de l'Etat, je veux qu'on adresse toutes les remontrances directement au Roi Très Chrétien sur lesquelles la résolution prise n'exigera de moi que l'exécution.»
La situation du Roi était fort difficile. D'un côté il était au désespoir de la misère de ses sujets; il reconnaissait la justice de leurs réclamations et il aurait voulu leur obtenir un meilleur sort; d'autre part, il était attaché à son chancelier, il le redoutait et entendait à tout prix le soutenir. Or, La Galaizière se montrait intraitable et il exigeait l'enregistrement de l'édit.
Le 28 avril, le président reçut l'ordre de se rendre à Lunéville avec treize de ses collègues. Il refusa. Onze conseillers furent exilés. La Cour suspendit ses séances.
Au bout de peu de temps, Stanislas voulut donner lui-même l'exemple de la conciliation et il rappela huit conseillers. Seuls MM. de Châteaufort, avocat habile et estimé, Protin et de Beaucharmois demeurèrent en exil.
Malgré la bonne volonté évidente du Roi, la Cour ne consentit pas à reprendre ses séances.
Le déchaînement contre M. de la Galaizière était général: on l'avait surnommé _le loup_ et l'on invitait la noblesse à le traquer comme une bête fauve. Le pays était inondé de libelles contre lui; on avait proposé de descendre la châsse de saint Sigisbert et de la promener par la ville comme dans les temps de calamité publique, dans l'espoir qu'elle délivrerait la province du fléau qui la dévastait.
Tout le pays était bouleversé et les esprits au dernier degré de la surexcitation. M. de Raigecourt-Fontaine avait écrit à un de ses parents une longue lettre politique où il ne désignait le chancelier que sous le nom du _monstre_. Il avait chargé une femme mariée qu'il avait séduite, Mme Biet, de faire parvenir cette lettre. Le mari s'en empara et la porta au chancelier, qui la remit au Roi. Celui-ci, enchanté de cette découverte qu'il appelait «un coup du ciel», disait qu'il donnerait «quatre millions pour poursuivre le Raigecourt.»
On répandait tant de libelles et de calomnies contre le chancelier, le déchaînement contre lui était si général, que Mme de la Galaizière finit par s'en émouvoir. Le Roi lui écrivit aussitôt pour lui donner sa parole qu'il ne se séparerait jamais de son mari; il l'engageait en même temps à se rassurer, lui disant que le plus grand plaisir qu'elle pût faire à ses ennemis était de marquer quelque crainte.
Un des adversaires les plus violents du chancelier était la vieille marquise des Armoises, nièce du prince de Craon, qui habitait le château de Fléville, et qui jouissait d'une grande influence dans la province. Elle aimait beaucoup Stanislas et le voyait fréquemment. Elle ne manquait jamais dans ses conversations avec lui d'attaquer La Galaizière, si bien que Stanislas, impatienté, finissait par l'éviter. Un jour où, grâce à la connivence de Mme de Boufflers, la vieille marquise avait pu forcer la porte du Roi, celui-ci s'écria fort en colère: «Marquise, je n'ai pas l'honneur d'être un Alexandre, mais la ville de Nancy est une Babylone!»
Au mois de juillet 1758, Stanislas, obsédé de toutes ces tracasseries, décida, pour y échapper, d'aller passer quelques semaines au château de Commercy. Avant de s'éloigner, il fit venir M. de Marcot, procureur général, et il le chargea de dire aux membres de la Cour Souveraine qu'il partait pour Commercy pour ne plus entendre parler d'eux, qu'il les abandonnait, qu'ils pouvaient s'adresser au roi son gendre, etc.
La vérité est que Stanislas était désolé de ne pouvoir mettre fin à ces querelles et qu'il trouvait que la France lui faisait jouer «un fort sot personnage».
Après son séjour à Commercy, il se rendit à Versailles, décidé à demander à Louis XV de reprendre le gouvernement de la Lorraine, dont il ne voulait plus se mêler, puisqu'il n'était pas le maître de s'y faire obéir. Son intention était de se retirer à Saint-Germain ou à Meudon, près de sa fille, pour y finir paisiblement ses jours. Mais quand il s'ouvrit de ses projets à Marie Leczinska, elle y fit la plus vive opposition.
En attendant, les ministres du Roi mettaient en avant toutes sortes de combinaisons pour venger M. de la Galaizière et punir la Cour Souveraine. Tantôt on proposait de la supprimer et de faire ressortir les bailliages au parlement de Metz; on aurait en même temps supprimé les conseils et la chancellerie de Lorraine. Tantôt on faisait venir le parlement de Metz à Nancy, etc. En dépit des objurgations de sa fille, Stanislas, dans un grand conseil tenu devant les ministres, proposa pour sa tranquillité personnelle d'abandonner une partie de son autorité. On lui répondit qu'il serait encore bien plus tranquille s'il abandonnait complètement le pouvoir.
A cette proposition, la reine de France, qui était présente, se leva indignée et elle dit aux ministres «qu'elle n'étoit plus surprise si le royaume étoit si mal gouverné; qu'apparemment les conseils qu'ils donnoient au Roy Très Chrétien ne valaient pas mieux que celui qu'ils venoient de donner à son père; elle ajouta encore beaucoup d'autres choses, avec une éloquence et une force qu'on ne lui croyoit pas.»
Tous ces projets étaient dangereux, étant données les liaisons qui existaient déjà entre les divers parlements du royaume; il était à craindre que le Parlement de Paris ne prît fait et cause pour la cour de Nancy. Il parut plus sage de rester dans le _statu quo_.
Stanislas se résigna donc à conserver un pouvoir qui lui était à charge, mais quand il vit que la Cour de Versailles était décidée à lui laisser les responsabilités, il chercha la solution la moins défavorable à ses sujets.
Sur ces entrefaites, on apprit que le duc de Choiseul était appelé au ministère des affaires étrangères à la place de M. de Bernis et qu'il allait traverser la Lorraine en revenant de Vienne.
En arrivant à Blamont, le duc apprit la mort de sa mère[61], qui venait de succomber à Nancy, le 25 novembre. Il s'arrêta à Fléville et il eut le lendemain une longue conférence avec Mme des Armoises, la maréchale de Mirepoix et le prince de Beauveau, qui venait de l'armée de Contades avec son neveu de Chimay. Il ne fut question que des affaires de la Cour Souveraine. En qualité de Lorrain, Choiseul n'aimait pas La Galaizière; il n'aimait pas davantage les jésuites, qui soutenaient le chancelier; il écouta donc avec bienveillance les doléances de ses compatriotes.
[61] Françoise-Louise de Bassompierre, marquise de Stainville.
A peine au ministère, il donna des ordres en conséquence. La Galaizière dut céder en partie; il consentit à remplacer le deuxième vingtième par un abonnement fixé à un million de livres tournois.
Aussitôt, Stanislas rappela les exilés et la Cour consentit à reprendre ses séances.
Cette nouvelle fut accueillie dans toute la Lorraine par des transports de joie. Le jour où MM. Protin et de Beaucharmois revinrent à Nancy, tous les habitants se portèrent à leur rencontre jusqu'à deux heures des portes de la ville. Les principaux magistrats les haranguèrent, la foule des carrosses était énorme; sur tout le parcours retentissaient des acclamations enthousiastes. Le soir, on tira des boîtes d'artifice, on fit des illuminations; ce fut un véritable triomphe.
Ces manifestations n'avaient pas uniquement pour cause la joie de revoir les exilés; elles avaient surtout pour but de montrer la haine que l'on portait au chancelier.
Le retour de M. de Châteaufort fut particulièrement brillant. Beaucoup de ses amis vinrent au devant de lui jusqu'à Lunéville. Il eut la sagesse de vouloir se dérober aux ovations qu'on lui préparait, estimant qu'il ne convenait pas à des magistrats d'échauffer le peuple, mais il ne put cependant éviter l'éclat qui l'attendait à Saint-Nicolas, où se trouvaient une grande partie de ses collègues. Il y eut «sonnerie, des boëtes, des: Vive la Cour Souveraine et M. de Châteaufort!». A partir de Bon-Secours, la ville était illuminée. C'était une ivresse et une «démence véritable» dans tout Nancy; on poussait des cris de joie, on criait: _le pot de terre a cassé le pot de fer!_ si bien que M. de Châteaufort était en même temps «flatté, honteux et fâché de tout ce tintamarre».
A la suite de ces événements, en février 1759, M. de la Galaizière, sentant sa situation compromise, demanda un congé et il annonça son départ pour Paris.
Le lendemain, M. de Lucé, causant avec Stanislas, lui dit que c'était le moment de marquer à son frère des bontés dont il avait grand besoin:
--«Que dois-je donc faire, demanda le monarque?
--«Écrire au roi de France, répondit M. de Lucé.
Sur ce mot, Stanislas lui dit de se retirer, qu'il savait ce qu'il avait à faire.
L'après-midi, le Roi, rencontrant M. de Lucé, lui dit:
--«Je suis fâché à toi[62].
[62] Stanislas ne se contentait pas d'écrire le français de façon fort incorrecte, il le parlait plus mal encore. Il avait aussi pour habitude de tutoyer les courtisans qui vivaient dans son intimité.
--«Sire, ce serait le plus grand malheur qui pourrait m'arriver.
--«Crois-tu avoir imaginé tout seul ce qu'il fallait faire? Je l'avais pensé avant toi; je sais ce qu'il faut faire dans les occasions importantes.»
Peu après, Stanislas remit à son chancelier une lettre tout entière de sa main pour le Roi, son gendre; il réclamait sa justice et ses bontés pour M. de la Galaizière, «victime d'une cabale», et il affirmait qu'il n'avait «rien trouvé à reprendre à son administration depuis vingt-deux ans.»
Le soir même, le chancelier, heureux de la satisfaction obtenue, soupa chez M. Alliot, avec plusieurs dames de la Cour; puis il joua à la comète et il quitta le jeu pour monter en carrosse et se rendre à Paris.
La Galaizière, tout en conservant son titre et ses fonctions de chancelier, dut donner sa démission d'intendant de Lorraine, mais il fut remplacé par son fils[63], ce qui ne changeait rien.
[63] Il était auparavant intendant de Montauban.
Dès que la fin des troubles fut assurée, Tressan s'empressa d'écrire à Mme de Boufflers pour l'en prévenir. Elle était à Plombières, attendant anxieusement ce qui allait se passer. Sa joie fut grande en apprenant que son cher Stanislas allait enfin retrouver le calme de l'esprit et qu'elle-même allait pouvoir continuer à vivre en Lorraine, sans rien changer aux conditions de son existence.
CHAPITRE XII
Les voyages du Roi à Versailles.
Depuis que Tressan était arrivé en Lorraine, et en particulier à la suite des événements que nous avons racontés, son intimité avec le Roi n'avait fait que croître. La mort du duc Ossolinski avait contribué encore à nouer entre le monarque et le gouverneur des relations plus étroites. Stanislas voyait avec anxiété les vides se faire de plus en plus fréquents autour de lui et il sentait le besoin, pour éviter la solitude menaçante, de se créer des attachements nouveaux.
Les goûts littéraires et scientifiques de Tressan lui plaisaient infiniment; aussi ne négligeait-il aucune occasion d'attirer à sa Cour cet esprit distingué. Quand il lui écrivait, il le faisait toujours dans les termes les plus affectueux et sans rien dissimuler du plaisir qu'il éprouvait à le voir près de lui.
Il lui mandait, le 1er janvier 1757:
«Lunéville.
«Vous êtes toujours le très bien venu quand vous venez, et maudit quand vous ne venez pas. J'attendrai donc avec impatience votre arrivée pour lever la malédiction et bénir le jour par votre présence. Au reste, je vous souhaite, en vérité, pour cette année, plus de bonheur que vous ne sauriez désirer. Il est dû à votre mérite et à la part que j'y prends. Je suis de tout mon cœur votre très affectionné
«STANISLAS, Roi.»
En 1758, Tressan, pressé par la nécessité, ayant sollicité une augmentation de traitement pour ses fonctions de maréchal des logis, le Roi lui mande[64]:
«Lunéville, 9 octobre 1758.
«Je ne fais réponse à la lettre que vous m'avez écrite que pour vous dire qu'il ne faut pas tant vous prévaloir de l'exemple que vous citez de la charge de maréchal-des-logis, dont je n'ai absolument pas besoin; mais comme j'ai beaucoup d'amitié pour vous, que j'ai besoin de votre attachement, et que je ne suis pas fort riche pour mettre un prix à une douceur si inestimable, ce que je vous ai assigné a été à proportion de mes facultés, à quoi j'ajoute encore mille francs du premier jour de l'année, en n'exigeant de vous autre chose, que de me voir autant que ma société vous sera agréable.
«Je vous embrasse de tout mon cœur.
«STANISLAS, Roi.»
[64] Les émoluments de la charge de grand maréchal des logis s'élevaient à 4,000 l.
Maintenant, quand il se rend à Versailles voir sa bien-aimée Maryczka, Stanislas, qui a perdu son fidèle compagnon Ossolinski, le remplace souvent par Tressan. C'est ce qui a lieu en particulier en septembre 1759.
A ce moment, les difficultés politiques qui ont si gravement troublé la vie en Lorraine sont à peu près apaisées et on peut enfin prévoir une ère de calme et de tranquillité; aussi le Roi s'empresse-t-il de partir pour Versailles. Il emmène avec lui MM. de la Galaizière, de Lucé, et de Tressan; la situation pécuniaire de ce dernier est devenue si critique qu'il ne peut même plus nourrir ses chevaux ni ses gens; il se berce de l'espoir qu'avec l'aide du Roi il obtiendra du ministre quelque faveur.