Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis

Part 11

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«Comme cette lettre passera par la France, c'est encore une raison pour ne rien dire. Quand je lis les lettres de Cicéron et que je vois avec quelle liberté il s'explique au milieu des guerres civiles et sous la domination de César, je conclus qu'on disait plus librement sa pensée du temps des Romains que du temps des Postes. Cette belle facilité d'écrire d'un bout de l'Europe à l'autre traîne avec elle un inconvénient assez triste, c'est qu'on ne reçoit pas un mot de vérité pour son argent. Ce n'est que quand les lettres passent par le territoire de nos bons Suisses qu'on peut ouvrir son cœur.

«N'aurai-je jamais le bonheur de m'entretenir avec vous? N'irai-je jamais à Plombières? Pourquoi Tronchin ne m'ordonne-t-il pas les eaux? Pourquoi ma retraite est-elle si loin de votre gouvernement quand mon cœur en est si près?...»

Le projet de revenir en Lorraine et de reparaître à cette cour de Lunéville, dont il avait été autrefois l'idole, hantait toujours Voltaire. Depuis ses mésaventures avec Frédéric et le refus très net qu'il s'était attiré de Mme de Pompadour lorsqu'il avait voulu rentrer à Paris, le philosophe n'avait jamais complètement abandonné l'espoir de retrouver un asile auprès de Stanislas.

Certes, à l'entendre, il était le plus heureux des hommes dans ses douces retraites librement choisies sur les rives du Léman, mais Montrion, les Délices n'étaient que des abris précaires, et il le savait bien. Combien de temps l'y laisserait-on en repos? Combien de temps ces pasteurs, aussi intolérants en vérité que les jésuites, supporteraient-ils sa présence?

S'il habitait la Lorraine, au contraire, c'était vivre sous la protection de Stanislas, c'était le repos assuré, la sécurité certaine. N'en avait-il pas fait déjà l'heureuse expérience? C'était par-dessus tout s'ouvrir une porte pour rentrer en France, objet de ses plus ardents désirs.

Après avoir assez timidement tâté le terrain à plusieurs reprises, sans succès du reste comme nous l'avons vu, le philosophe se décida en 1758 à faire une démarche officielle auprès de Stanislas, mais sans aborder de front la question qui lui tenait au cœur. Il écrivit fort habilement au monarque, qu'il avait 500.000 francs à placer et que son rêve le plus cher était d'acheter une terre en Lorraine pour mourir dans le voisinage de «son Marc-Aurèle».

Malgré de précédents et cruels déboires, il ne craignait pas de mendier encore une fois l'appui du Père de Menoux, en jouant la comédie de la religion et en lui disant toute l'horreur qu'il éprouvait à la pensée qu'il pourrait mourir en terre huguenote: «Mon âge et les sentiments de religion qui n'abandonnent jamais un homme élevé chez vous, lui écrivait-il hypocritement, me persuadent que je ne dois pas mourir sur les bords du lac de Genève.»

Le projet de Voltaire était des plus sérieux; il avait même commencé des pourparlers de plusieurs côtés. On lui offrait deux terres en Lorraine, l'une celle de Fontenoy, l'autre celle de Craon; il ne savait trop pour laquelle se décider. A ce moment même il reçut une lettre de son ancien rival Saint-Lambert qui résidait alors à Commercy, auprès de Stanislas. Quelle meilleure occasion pour le philosophe de se renseigner sur les terres qu'on lui propose et en même temps d'être fixé sur les intentions de la Cour?

Voltaire se trouvait en séjour chez l'Électeur palatin; c'est de là qu'il écrit à Saint-Lambert:

«9 juillet 1758.

«Mon cher Tibulle, votre lettre a ragaillardi le vieux Lucrèce.

«Je suis pénétré des bontés de Mme de Boufflers et je voudrais l'en venir remercier. Je suis depuis quelques jours chez l'Électeur palatin; j'ai fait cent quarante lieues pour lui dire que je lui suis obligé. J'en ferais davantage pour votre Cour, pour Mme de Boufflers et pour vous.

«J'ai toute ma famille dans un de mes ermitages nommé _les Délices_, auprès de Genève; je suis devenu jardinier, vigneron et laboureur. Il faut que je fasse en petit ce que le roi de Pologne fait en grand, que je plante, déplante, et bâtisse des nids à rats, quand il rêve des palais.

«Je déteste les villes, je ne puis vivre qu'à la campagne, et, étant vieux et malingre, je ne puis vivre que chez moi: il est fort insolent d'avoir deux chez moi et d'en vouloir un troisième, mais ce troisième m'approcherait de vous. J'ai très bonne compagnie à Lausanne et à Genève, mais vous êtes meilleure compagnie. Mes _Délices_ n'ont que soixante arpents, coûtent fort cher et ne me rapportent rien du tout: c'est d'ailleurs terre hérétique, dans laquelle je me damne visiblement et j'ai voulu me sauver avec la protection du roi de Pologne. Fontenoy m'a paru tout propre à faire mon salut, attendu qu'il me rapporte 10,000 livres de rente et que j'enrage d'avoir des terres qui ne me rapportent rien. Craon est un beau nom; Fontenoy aussi à cause de la bataille. Craon n'est-il pas une maison de plaisance, et puis c'est tout? Il n'y a rien là à cultiver, à labourer et à planter.

«J'ai une nièce qui joue _Mérope_ et _Alzire_ à merveille, toute grosse et courte qu'elle est, et qui, malgré le droit des gens de Puffendorf et de Grotius, a été traînée dans les boues à Francfort-sur-Mein, en prison au nom de Sa gracieuse Majesté le Roi de Prusse; et comme ce monarque ne fait rien pour elle, du moins jusqu'à présent, je me crois obligé en conscience de lui laisser une bonne terre, un bon fonds, un bien assuré. Voilà ce qui m'a fait penser à Fontenoy. Il n'y a plus qu'une petite difficulté, c'est de savoir si on vend cette terre.

«Quoi qu'il en soit, la tête me tourne de l'envie de vous revoir. Ma reconnaissance à Mme de Boufflers.

«Si vous voyez l'évêque de Toul, dites-lui que le bruit de ses sermons est venu jusque dans le pays de Calvin et que ce bruit-là m'a converti tout net.

«Avez-vous à Commercy M. de Tressan? C'est bien le meilleur et le plus aimable esprit qui soit en France. Et M. Devau, jadis Panpan? est-il aussi à Commercy? Conservez-moi un peu d'amitié. Comment va votre machine, jadis si frêle? Je suis un squelette de soixante-quatre ans, mais avec des sentiments vifs tels que vous les inspirez.»

Nous ne possédons pas la réponse de Saint-Lambert; il est probable qu'elle ne fut pas favorable et que Stanislas, qui ne voulait se créer de difficultés ni avec son gendre ni avec le Père de Menoux, montra peu d'empressement à recevoir son ancien ami. Toujours est-il que Voltaire renonça à son projet et qu'il se résigna à vivre «en terre hérétique».

«Les Délices.

«J'aurais voulu m'enterrer en Lorraine, puisque vous y êtes, écrivait le philosophe à Tressan, et y arriver comme Triptolème avec le semoir de Mme de Château-Vieux; il m'a paru que je ferais mieux de rester où je suis. J'ai combattu les sentiments de mon cœur, mais quand on jouit de la liberté, il ne faut pas hasarder de la perdre. J'ai augmenté cette liberté avec mes petits domaines. J'ai acheté le comté de Tournay, pays charmant qui est entre Genève et la France, et qui ne paye rien au roi, et qui ne doit rien à Genève. J'ai trouvé le secret que j'ai toujours cherché d'être indépendant, il n'y a rien au-dessus du plaisir de vivre avec vous.

«Mettez-moi, je vous prie, aux pieds du roi de Pologne; il fait du bien aux hommes tant qu'il peut. Le roi de Prusse fait plus de mal au genre humain; il me mandait l'autre jour que j'étais plus heureux que lui; vraiment je le crois bien, mais vous manquez à mon bonheur.

«Mille tendres respects.

«V.»[52]

[52] _Souvenirs du comte de Tressan._

A force de chercher et de s'ingénier cependant, le philosophe finit par découvrir un territoire neutre, le pays de Gex, où il se trouverait relativement à l'abri aussi bien des jésuites que des pasteurs. Il s'empressa d'y acheter la terre de Ferney, où il résida jusqu'à sa mort dans une tranquillité relative.

CHAPITRE X

1756-1758

Séjour de Mme de Boufflers à Versailles.--Mort de Mme de Graffigny.

Dans le courant de l'année 1757, la cour de Lunéville fut bouleversée par le départ de Mme de Boufflers pour Versailles. Depuis plusieurs années l'aimable marquise avait été nommée dame de Mesdames en survivance, mais elle n'avait pas encore été appelée à exercer sa charge[53]. En 1757, une vacance s'étant produite, elle fut nommée dame titulaire, et elle dut se rendre à Versailles pour prendre possession de ses fonctions. Son absence devait se prolonger assez longtemps et tous ses amis étaient dans la désolation. Tressan, toujours amoureux, gémissait sur le sort funeste qui privait la Cour de toute sa joie, de tout son charme, mais il se consolait en pensant aux succès qui sûrement attendaient «la dame de ses pensées».

[53] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. XX.

Si les sentiments de Tressan sont restés immuables, son style, malheureusement pour nous, ne s'est nullement amélioré et il est resté tout aussi embrouillé, prétentieux et pédant que par le passé. Quelle différence avec les lettres de Voltaire, étincelantes d'esprit, de verve et de clarté!

Comme à l'ordinaire, c'est au fidèle Panpan que Tressan confie ses plaintes et ses espérances:

«A Toul, ce dimanche.

«Cher et aimable confrère, il est donc bien vrai que notre chère et divine marquise part pour Versailles? Mandez-moi donc le temps, la semaine, le jour; je veux absolument la voir, causer avec elle et savoir tout ce qu'elle voudra bien m'apprendre des détails de son voyage. Il n'y a rien d'elle qui ne me touche et je ne peux vous exprimer le vif intérêt que je prends à une réussite dont je suis sûr dès qu'elle paraîtra.

«Qu'elle ne perde rien de ce qu'elle porte à la Cour, c'est tout ce que je lui demande; ce maintien noble, doux et décent sied bien à la réputation d'esprit qu'elle s'est établie. Je vois d'ici M. le Dauphin et Mesdames en faire leur amie, la Reine en raffoler, et il va bien à sa façon de penser, à ses principes, et à une raison aussi éclairée que la sienne de se tenir à ces branches fermes et durables. Les fleurs et les feuilles tombent, se sèchent et s'envolent. Ce langage oriental est très intelligible pour quelqu'un qui a le bon esprit de ne pas préférer la personne du jour à celles de tous les temps...

«Dites bien à Mme la marquise que notre petit ménage est à ses genoux et que si elle veut l'honorer de sa présence en passant, Beaucis tuera son vie et le Tressanius son faucon.

«Répondez-moi vite sur le temps de son départ, car vraiment je vais bien me faire honneur de l'annoncer à mes amis qui méritent de devenir les siens...

«J'avais bien peur que toutes ces vilaines espèces ne m'eussent barbouillé auprès du Roi. Le Père de Menoux, avec tout son esprit, a fait un furieux pas de clerc; il en a assez dit pour se faire des ennemis immortels et il a la honte de retrancher à l'impression une bonne partie de ce qu'il a dit. Le Roi a été peut-être d'abord un peu fâché de mes protestations contre l'impression, mais avec le temps, il connaîtra qu'elles étaient décentes dans ma bouche, qu'elles sauvent l'honneur de la société, et que c'est une bien bonne leçon pour l'avenir.....

«Adieu, cher ami, aimez toujours le Tressanius qui a un trop tendre attachement pour vous et de trop jolis enfants pour ne le pas mériter.»

Mme de Boufflers partit donc pour Versailles, ainsi qu'il était décidé, et à peine arrivée, elle prit son service auprès de Mesdames.

Soit qu'elle fût revenue à l'égard de Tressan à des sentiments moins farouches, soit que l'absence et l'éloignement lui aient inspiré quelque pitié, il lui prit un jour fantaisie d'écrire à son adorateur platonique:

«Paris[54].

«Je suis bien sûre, mon cher Tressanius, qu'en ne vous écrivant pas, je ne vous en aime que mieux, et je veux me flatter que vous ne m'en aimez pas moins. Cependant, il y a longtemps que vous ne me l'avez dit, et cela commence à m'inquiéter. Je vous aime trop pour ne pas vaincre mes répugnances et changer même de caractère, s'il le faut, plutôt que de vous laisser douter de moi un moment. Songez aussi que votre amitié m'est absolument nécessaire, parce qu'elle entre dans tous les arrangements de ma vie.

[54] _Souvenirs du comte de Tressan._

«Croyez-vous que je n'ai pas encore pu voir Alliot un moment seul? Il vint avant-hier chez moi pour la première fois, parce qu'il avait été à Versailles. J'avais des visites qui ne me laissèrent pas la liberté de lui dire un mot de vos affaires ni des miennes. Je l'ai fort prié de revenir, il me l'a promis; mais je crains bien de ne le voir qu'en Lorraine, car je suis obligée d'aller ce soir à Versailles pour remplacer trois femmes de semaine malades. Vous croyez bien que j'arriverai le mois prochain, tout le plus tôt que je pourrai, et que je m'en fais un vrai plaisir.

«En attendant, je vais vous dire les nouvelles d'hier: que la dépouille de M. le prince de Dombes a été donnée, sauf les Suisses, que tous les princes demandaient, à M. le comte d'Eu; le gouvernement du Languedoc à M. le comte d'Eu; et la Guyenne qu'il avait à M. le maréchal de Richelieu; le commandement de Languedoc à M. de Mirepoix; l'artillerie réunie au secrétariat de la guerre, et les carabiniers détruits et réunis à l'infanterie, à ce que l'on croit, car cet article n'a pas été décidé en même temps que les autres.

«Votre oncle est assez mal à ce que disent les médecins; vous seriez effrayé de son changement; il a tout l'air d'un homme qui, sans avoir une maladie dans les formes, ne saurait aller loin.

«Adieu, beau Tressanius; mille compliments à Mme de Tressan et à Marichou[55].»

[55] Surnom qu'on avait donné à Mlle de Tressan. Le roi de Pologne, son parrain et Marie Leczinska, sa marraine, l'avaient appelée Maryczka, ce qui veut dire en polonais «chère petite Marie». Maryczka se transforma en Maroutzchou, puis en Marichou, puis par abréviation en Michou. Michou devint plus tard marquise de Maupeou.

Tressan, ravi d'une tendresse à laquelle il n'est pas habitué, accorde sa lyre et c'est dans la langue des dieux qu'il répond à l'aimable marquise:

Charmante nymphe du Madon, Vous qui sur ces rives sauvages Apportez les mœurs du Lignon, Et qui méritez les hommages D'Adamas et de Céladon, Pendant votre cruelle absence, L'infortuné Tressanius Vouloit de ses amis en us Ranimer la correspondance, Mais c'est à vous seule qu'il pense Dès l'instant qu'il ne vous voit plus. Que tiens-je d'eux que je compare Au bonheur de vous écouter? Ils ne m'apprennent qu'à douter; Sur leurs pas souvent je m'égare, Ou me plais à les réfuter; Près de vous, mon âme enchantée Jouit du calme le plus doux, Et ne veut plus avoir d'idée Qu'elle ne la tienne de vous. La vîtes-vous jamais rebelle A votre imagination, Qui, toujours brillante et nouvelle, Sait, dans la moindre bagatelle, Porter la vie et l'action, Et de la folle fiction Tirer une beauté réelle? Non, Églé! mais pour l'éclairer, Vous la troublâtes trop cette âme: N'en parlons plus... Sans m'égarer, Je veux qu'une si douce flamme Ne serve plus qu'à m'inspirer. Mais je vous dois quelques nouvelles, Et ne vous parle que de moi. Commençons... Hier en désarroi, Dédaigneuses sans être belles, Sans chevaliers, sans palefroi, Vinrent les cousines du roi. Chacun courut au-devant d'elles, J'y suivis le... Ah! qu'il fut grand!... jargon, sourire, De lui tout sut les amuser; De l'art de parler sans rien dire Avec grâce il sut abuser... Mais... puis-je un seul instant médire, Puis-je conserver de l'humeur, Quand je me plais à vous écrire, Vous à qui je ne voudrais dire Que ce qui se passe en mon cœur?

Revenez, charmantes princesses, Effacer ces tristes altesses, Revenez parer ce séjour? Beauvau, Bouillon!... noms que l'amour, Les ans, les François et la gloire Ont consacrés du même jour Où l'on commence notre histoire; Revenez orner notre Cour, Et faire à la nuit la plus noire Succéder les feux d'un beau jour. Telle on voit la naissante aurore, Avec l'étoile du matin, Dans l'horizon qu'elle colore Effacer l'éclat incertain D'une comète ou d'un phosphore, Et dans nos vergers faire éclore La rose, le myrte et le thym[56].

[56] _Souvenirs du comte de Tressan._

Mme de Boufflers profita naturellement de son séjour à Paris pour aller voir tous ses amis; elle poussa même le zèle jusqu'à rendre visite à l'ancienne amie de Panpan, à Mme de Graffigny. La vieille dame n'était pas dans un état d'esprit très bienveillant et la marquise eut tout lieu de s'en apercevoir. Elle mande à Panpan:

«Paris, 7 janvier 1758.

«J'arrive de chez Mme de Graffigny, que je n'avais pas encore vue. Elle souffre d'une espèce de clou et des nerfs. Nous avons parlé de vous. J'ai commencé par lui demander des nouvelles de votre santé. Elle m'a dit que vous vous portiez à merveille, m'a parlé assez raisonnablement sur le lait, et puis avec aigreur sur votre conduite et sur vos lettres.

«La jalousie perçait dans toutes les paroles qu'elle m'adressait; mais je répondais avec la modération et la douceur qu'inspire le bonheur. Elle me paraissait si malheureuse de ne plus vous aimer que je ne cherchais qu'à adoucir la situation, et assurément elle conviendra un jour qu'on ne saurait triompher plus modestement. Cependant, il ne faudrait pas que vous lui parliez de tout ceci, car dans la disposition où elle est, cela me ferait sûrement une tracasserie...[57]»

[57] _Inédite._ Collection d'autographes de M. G. Maugras.

Peu de temps après la visite de la marquise, Mme de Graffigny, encouragée par l'éclatant succès de _Cénie_ et poussée aussi par le besoin de gagner quelque argent, présenta une nouvelle pièce au théâtre français: _la Fille d' Aristide_. Elle crut faire présent aux comédiens d'un véritable trésor.

C'est Collé qui fut chargé de lire la pièce; elle fut reçue à l'unanimité pour être jouée après le retour de Fontainebleau. L'auteur voulait garder l'incognito, mais Mlle Gaussin reconnut le style et Mme de Graffigny dut se déclarer.

«Autant qu'on peut juger une pièce de théâtre sur le papier, écrivait Collé, je parierais que celle-ci aura un grand succès.»

C'était montrer peu de perspicacité. _La Fille d'Aristide_ fut jouée le 29 avril 1758. La pièce était froide, sans intérêt et ne fit aucun effet; elle tomba piteusement.

Collé se vengea de s'être si lourdement trompé en écrivant: «J'ai été d'un aveuglement qui me démontre bien que je n'entends rien aux pièces de ce genre et qui prouve que, quelque habitude qu'on ait du théâtre, on ne peut bien juger d'une pièce qu'au théâtre même; le jour et la nuit ne sont pas plus différents que la lecture et la répétition.»

Voisenon, de son côté, disait: «Mme de Graffigny me lut sa pièce, je la trouvai mauvaise, elle me trouva méchant. Elle fut jouée, le public mourut d'ennui et l'auteur... de chagrin.»

C'est effectivement ce qui arriva.

La pauvre femme éprouva de son échec un véritable désespoir. Naturellement on fut sans pitié pour elle et ses confrères et rivaux ne lui ménagèrent pas les sarcasmes.

On eut la cruauté de lui envoyer ces vers:

Bonne maman de la gente _Cénie_, A cinquante ans vous fîtes un poupon; On applaudit, on le trouva fort bon; On passe un miracle en la vie, Mais, d'un effort moins circonspect, Sept ans après tenter même aventure Et travailler encor dans le goût grec, Pardon, maman, si la phrase est trop dure, Je le dis, sauf votre respect, C'est de tout point vouloir forcer nature.

Tressan, indigné de la conduite des auteurs, écrivait à Panpan:

«Toul, 3 juin 1758.

«Je suis bien aise que vous soyez rassuré sur la santé de Mme de Graffigny et qu'elle se porte mieux que sa pièce. Ah! l'horrible métier que celui d'auteur! On a eu la lâcheté de faire une épigramme contre l'adorable auteur de _Cénie_, mais l'épigramme est si plate qu'elle ne donne de ridicule qu'à celui qui l'a faite.»

L'amour-propre froissé, le dépit agirent si fortement sur Mme de Graffigny qu'elle tomba malade; ses maux de nerfs, ses vapeurs, toutes les misères auxquelles elle était sujette augmentèrent sensiblement; les efforts qu'elle fit pour dissimuler son état ne firent que le rendre plus précaire. Sa maladie était étrange. De temps en temps, pendant la conversation, elle s'arrêtait net au milieu d'une phrase et elle avait un évanouissement de quatre à cinq minutes, puis elle revenait à elle et reprenait sa phrase au point où elle l'avait laissée, sans s'être aperçue qu'elle avait perdu connaissance.

Son état s'aggrava assez rapidement et elle succomba, le 12 décembre 1758, âgée de soixante-quatre ans.

Sa dernière pensée fut pour son vieil ami Panpan; elle lui légua tous ses papiers et, en outre, un coffret auquel était attaché ce billet:

«Cette cassette ne contient que des lettres appartenantes à M. de Vaux le fils, receveur des finances de Lorraine. Je veux et je prie mon exécuteur testamentaire de les faire remettre audit M. de Vaux sans avoir été lues par personne. J'en charge sa probité, sa conscience et celle de mes héritiers. Telle est ma volonté expresse.

«A Paris, le 27 mai 1745.

«D'HAPPONCOURT DE GRAFFIGNY[58].»

[58] Pièce autographe dont nous devons la communication à l'obligeance de M. Noël Charavay.

Il ne nous semble pas qu'après la lecture de cette note, il puisse rester le moindre doute sur la nature des relations qui avaient existé autrefois entre Mme de Graffigny et Panpan.

En apprenant que Mme de Graffigny avait légué tous ses papiers au lecteur de Stanislas, Collé, furieux d'être frustré d'un héritage sur lequel il comptait, écrivait ces lignes pleines de fiel:

«Elle a laissé ses manuscrits à M. de Vaux. C'est bien le plus sot homme et l'esprit le plus faux qui soit dans la nature, une vraie caillette. Mme de Graffigny avait vécu beaucoup avec lui en Lorraine et il avait été toujours bassement son complaisant, ainsi qu'il l'a toujours été de toutes les femmes de qualité qui l'ont voulu avoir à leur suite comme un animal privé. Il est depuis longtemps le souffre-douleur de la marquise de Boufflers et est chez elle comme une espèce de valet de chambre bel esprit.»

Pauvre Panpan! être devenu lecteur du Roi de Pologne, académicien de Nancy, l'intime ami de la marquise de Boufflers, et se voir traité de «caillette, de complaisant, de valet de chambre bel esprit!» Heureusement pour lui il ignorait ces injures aussi plates qu'injustes et que dictait seule une basse jalousie.

Il serait cruel de dire que Mme de Graffigny mourait à propos, et cependant le mauvais état de ses affaires était tel qu'elle était menacée de tomber dans la misère noire.

Généreuse comme tous les prodigues, elle avait fait par son testament de nombreux legs. Elle n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'il serait impossible de les acquitter; on ne put même pas payer les dettes assez considérables qu'elle laissait derrière elle.

Mme Helvétius était restée intimement liée avec son ancienne protectrice et sa mort lui causa un réel chagrin. Mue par un sentiment de piété presque filiale, elle voulut préserver de l'oubli la mémoire de son amie et elle adressa à Panpan cette lettre touchante:

«Voré, 1758.