Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis
Part 10
[43] En 1751, J.-J. Rousseau avait publié son fameux discours sur le tort causé par les lettres et les sciences à la pureté des mœurs. Ce discours souleva à Paris et dans toute la France un véritable enthousiasme et il fut couronné par l'Académie de Dijon. Stanislas, qui ne partageait pas l'opinion du philosophe, écrivit une réfutation pour prouver que les lettres et les mœurs pouvaient fort bien s'allier, et il n'en voulait d'autre preuve, disait-il, que l'exemple même donné par Rousseau.--Le philosophe riposta, mais de la façon la plus courtoise. «J'avais le bonheur, dit-il, dans ses _Confessions_, d'avoir à faire à un adversaire, pour lequel mon cœur plein d'estime pouvait, sans adulation, la lui témoigner; c'est ce que je fis avec assez de succès, mais toujours avec dignité. Mes amis, effrayés, croyaient déjà me voir à la Bastille. Je n'eus pas cette crainte un seul moment et j'eus raison. Ce bon prince, après avoir vu ma réponse, dit: «J'ai mon compte, je ne m'y frotte plus.»
Tressan écrivait en même temps à J.-J. Rousseau que le Roi, pour punir Palissot de son attentat, allait le chasser de son Académie. Mais Jean-Jacques, qui était déjà en assez mauvais termes avec les encyclopédistes, se montra médiocrement flatté du soin que l'on prenait de sa réputation. Il voulut se donner l'attitude d'un sage qui sait se placer au-dessus de vulgaires attaques; il répondit à Tressan en prenant la défense de celui qui l'avait persiflé et en sollicitant sa grâce.
Cependant Palissot avait été informé de ce qui se tramait contre lui et il s'était empressé de protester auprès du Roi contre l'injuste interprétation donnée à sa pièce. Il soutenait qu'on ne pouvait le condamner pour un ouvrage qui, après avoir subi l'épreuve de la censure, avait été représenté devant le roi de Pologne lui-même et que ce prince n'avait désapprouvé ni à l'audition ni à la lecture. Il invoquait enfin le droit du théâtre et s'abritait derrière les illustres exemples d'Aristophane et de Molière.
Comme, entre temps, Rousseau avait écrit sa lettre généreuse, Stanislas n'avait plus de raison de se montrer impitoyable et Solignac put répondre à Palissot que «Sa Majesté était revenue des mauvaises impressions qu'on lui avait données» et qu'il serait maintenu sur la liste des académiciens.
Ainsi se termina ce minuscule incident qui avait soulevé tant de passions et fait verser des flots d'encre.
CHAPITRE IX
1756-1759
Correspondance de Voltaire avec Tressan.
L'année 1756 fut marquée par plusieurs pénibles événements.
Le 5 janvier la duchesse Ossolinska, la cousine du Roi, celle qui avait rempli si longtemps le rôle de favorite[44], fut enlevée presque subitement par un mal violent. Il semble que cette mort inattendue ait réveillé tout à coup chez Stanislas les tendres sentiments qu'il avait autrefois éprouvés pour la duchesse. En effet, par un mouvement de reconnaissance peut-être excessif, il ne voulut pas être séparé dans la mort de celle qui pendant sa vie lui avait donné tant de doux moments. Abusant des liens de parenté qui les unissaient, il ordonna que sa cousine serait inhumée à Bon-Secours, dans le caveau même qu'il avait fait élever pour lui et où la reine Opalinska, depuis neuf années déjà, dormait son dernier sommeil.
[44] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. III.
Le duc Ossolinski, qui avait trente ans de plus que sa femme, lui survécut six mois cependant; il mourut à la Malgrange le 1er juillet de la même année; mais il est peu vraisemblable qu'il ait succombé à la douleur.
Par esprit de justice, le Roi lui accorda également les honneurs du tombeau royal, et le corps fut déposé dans le caveau de Bon-Secours, aux pieds de la reine Opalinska.
Stanislas fut profondément affecté de la disparition si rapide de ce ménage qui vivait avec lui depuis de longues années et qui, dans des genres différents, lui avait rendu d'inappréciables services.
En février un fatal accident vint interrompre brusquement les réjouissances du carnaval qui s'annonçait des plus brillants.
Le chancelier de la Galaizière venait de fiancer sa fille à M. de Guitaut, guidon de gendarmerie, et le mariage devait être célébré le 1er mars. Cette union comblait de joie les deux familles et les intéressés eux-mêmes paraissaient on ne peut plus satisfaits. Le roi de France avait signé au contrat. M. de Guitaut arriva à Lunéville le 28 février, à midi, en compagnie de l'évêque de Toul. Quels furent sa stupeur et son désespoir lorsqu'il apprit que le matin même, à sept heures, sa fiancée avait été trouvée morte dans son lit, sans qu'il y eût «le moindre dérangement dans les draps et les couvertures.» On fit l'autopsie de la malheureuse jeune fille, et l'on ne trouva rien d'anormal, si ce n'est des grosseurs dans la gorge qui l'avaient probablement étouffée. Elle fut inhumée le 29, à six heures et demie du soir, dans l'église paroissiale de Saint-Remi, et sans aucune pompe, en raison de l'état de santé inquiétant de Mme de la Galaizière.
Ce déplorable événement plongea la Cour dans la consternation et la douleur.
On se rappelle que M. de la Galaizière avait déjà perdu un fils, presque subitement, peu de temps auparavant.
La mort du duc Ossolinski avait fait rentrer Stanislas en possession du domaine de la Malgrange, dont le feu duc avait la jouissance viagère. Le roi en profita pour ajouter une nouvelle faveur à toutes celles qu'il avait déjà accordées à Mme de Boufflers: il lui fit don de la Malgrange, «ferme, cour, basse-cour, jardins et dépendances, pour en jouir pendant sa vie,» et il prit toutes les précautions nécessaires pour que, ni dans le présent ni dans l'avenir, elle ne pût être inquiétée ni troublée dans sa jouissance[45].
[45] Il rendit un décret qu'il fit approuver par le conseil des finances le 25 août 1756.
«Moi soussigné, j'atteste par cet écrit que je donne la jouissance à Mme la marquise de Boufflers de la ferme de Malgrange avec tout le territoire, maisons, bâtiments et jardins tout comme en jouissait feu M. le duc Ossolinski, en y ajoutant tous les meubles qui se trouvent et dont elle prendra possession suivant l'inventaire qui en a été fait, en assurant sur ma parole que durant toute ma vie elle possédera cette ferme en toute tranquillité, sans qu'elle en soit troublée et sans que jamais de mon vivant je veuille la reprendre, et pour qu'après mon décès elle puisse y avoir tout le droit d'une tranquille jouissance, je m'engage d'obtenir du Roi une assurance par écrit pour que, moyennant une redevance usitée aux domaines, elle en jouisse avec la même sécurité sous le règne du Roi comme elle en jouira toute ma vie sous le mien.
«Le 25 d'août 1756 à Lunéville,
«STANISLAS ROI.»
La redevance annuelle fut fixée à 42 l. 16.
Cette pièce nous a été gracieusement communiquée par M. Noël Charavay.
Pour éviter toute difficulté au moment où la Lorraine reviendrait à la France, le roi de France avait, le même mois, pris un arrêté reconnaissant et ratifiant ladite concession.
Les bontés de Stanislas pour la famille de Boufflers sont fréquentes, et chaque fois qu'il en trouve l'occasion il ne manque jamais de donner à la favorite ou à ses enfants des marques de son affection.
Déjà, en 1750, il a nommé son fils aîné, à peine âgé de quatorze ans, capitaine d'une compagnie de ses gardes du corps.
En 1751, le 14 août, «voulant marquer de plus en plus sa satisfaction de l'attachement pour sa personne de demoiselle de Boufflers», il l'a gratifiée d'une pension viagère de 600 livres.
En 1752, l'abbé de Boufflers, qui n'a que treize ans, est nommé coadjuteur de l'abbaye de Béchamp.
En octobre 1753, à la pressante sollicitation de Stanislas, Louis XV accorde au jeune marquis de Boufflers l'exercice de la charge de menin du dauphin[46].
[46] Le marquis de Boufflers n'était âgé que de seize ans et ne devait exercer qu'à vingt-cinq ans.
En 1756, aussitôt après la mort du duc Ossolinski, Stanislas désigne à sa place comme grand maître de sa maison le prince de Beauvau. Louis XV accorde en même temps au prince les entrées de la chambre comme les avait le feu duc.
Le 22 novembre de la même année, M. de Beauvau est encore nommé bailli d'épée du bailliage de Lunéville.
Le 1er octobre 1757, nouvelle libéralité en faveur de l'abbé de Boufflers. Non content des bénéfices qu'il lui a déjà accordés en différentes circonstances, le roi de Pologne, «bien informé des bonnes vies, mœurs, suffisance, capacité et conversation du sieur Stanislas-Catherine de Boufflers», lui fait don d'une pension de 600 livres sur l'abbaye de Sainte-Marie de Pont-à-Mousson[47].
[47] Arch. Nat., T. 471{11-12}.
Quelques jours plus tard, encore à la sollicitation de Stanislas, Louis XV nomme le prince de Beauvau au poste envié de capitaine des gardes du corps. Le prince quitte Lunéville le 31 octobre, pour se rendre à Versailles remplir ses nouvelles fonctions, et le 12 novembre il prête serment entre les mains du roi. A partir de ce moment il ne fait plus à Lunéville que de rares apparitions, il habite presque toujours Paris ou Versailles.
Si le roi de Pologne obtenait de son gendre tout ce qu'il voulait quand il s'agissait des familles de Beauvau ou de Boufflers, il en était tout différemment quand Tressan était en jeu. Rien n'avait pu apaiser la colère de Mme de Pompadour et faire cesser la disgrâce qui frappait le gouverneur de Toul. Cependant le pauvre Tressan éprouva en 1756 une satisfaction d'amour-propre qui dut le consoler un instant des déboires que lui attirait la haine de la favorite. Frédéric lui envoya le diplôme de l'Académie de Berlin et Maupertuis fut même chargé de lui demander s'il accepterait, en Prusse, le même grade et le même traitement que ceux qu'il avait en France.
Mais Tressan répondit au roi très noblement:
«Sire, Votre Majesté me console de mes malheurs, mais dussent-ils encore s'accroître, je suis Français, je me dois au Roi mon maître et à ma patrie.... Vous ne m'honoreriez plus de votre estime, si je cessais de lui être fidèle.»
Cette conduite pleine de dignité n'épargna pas au comte une nouvelle déconvenue, et la plus cruelle de toutes. La guerre qui depuis quelque temps menaçait entre la France et la Prusse avait fini par éclater. Tressan avait été désigné parmi les officiers généraux qui devaient prendre part à la campagne. La douleur du malheureux officier fut sans bornes lorsqu'il apprit que Mme de Pompadour, inflexible, avait fait rayer son nom. C'était lui enlever toute chance de se distinguer et, par suite, tout espoir d'avancement; c'était briser sa carrière irrémédiablement. Tressan resta anéanti. Il lui fallut cependant se résigner, et demeurer dans son triste gouvernement pendant qu'autour de lui tous ses amis, tous ses rivaux, le prince et le chevalier de Beauvau, le marquis de Boufflers, Saint-Lambert[48], etc., etc., partaient joyeusement pour faire campagne.
[48] Saint-Lambert avait obtenu un brevet de colonel au service de France; il fit les campagnes de Hanovre (1756-1757), comme attaché à l'état-major de l'armée de Contades. Il ne se distingua pas particulièrement et renonça à l'état militaire.
Il n'eut d'autre ressource pour se consoler que le culte des lettres et l'amitié de ses amis.
Tressan, depuis de longues années, était en relations avec Voltaire et ils échangeaient même des lettres assez fréquentes. Le séjour du comte en Lorraine et ses relations avec la Cour de Lunéville n'avaient pas mis un terme à leurs effusions épistolaires, bien au contraire; il semble même qu'ils aient provoqué chez le philosophe un redoublement de tendresse. Le gouverneur, du reste, que cette amitié flattait prodigieusement, ne manquait jamais l'occasion de témoigner à son illustre ami les égards les plus respectueux.
Aussitôt après les fêtes de Nancy, et dès que le fameux discours d'inauguration eut été imprimé, l'auteur s'était empressé d'en envoyer un exemplaire à Voltaire. Ce dernier était alors installé près de Lausanne, dans un ermitage charmant où il se consolait des déceptions qu'il avait éprouvées à la Cour de Prusse.
Le philosophe remercie aussitôt son correspondant de cet aimable envoi et en même temps il se rappelle au souvenir de tous ceux qu'il a connus à Lunéville, quelques années auparavant.
«A Montrion, près de Lausanne 11 janvier 1756.
«Il me paraît, monsieur, que S. M. P. n'est pas le seul homme bienfaisant en Lorraine, et que vous savez bien faire comme bien dire. Mon cœur est aussi pénétré de votre lettre que mon esprit a été charmé de votre discours. Je prends la liberté d'écrire au Roi de Pologne, comme vous me le conseillez, et je me sers de votre nom pour autoriser cette liberté.
«J'ai l'honneur de vous adresser la lettre; mon cœur l'a dictée, et je me souviendrai toute ma vie que ce bon prince vint me consoler un quart d'heure dans ma chambre, à la Malgrange, à la mort de Mme du Châtelet; ses bontés me sont toujours présentes; j'ose compter sur celles de Mme de Boufflers et de Mme de Bassompierre.
«Je me flatte que M. de Lucé ne m'a pas oublié; mais c'est à vous que je dois leur souvenir. Comme il faut toujours espérer, j'espère que j'aurai la force d'aller à Plombières, puisque Toul est sur la route. Vous m'avez écrit à mon château de Montrion. C'est Ragotin qu'on appelle Monseigneur. Je ne suis point homme à châteaux...
«Voici ma position: j'avais toujours imaginé que les environs du lac de Genève étaient un lieu très agréable pour un philosophe, et très sain pour un malade; je tiens le lac par les deux bouts: j'ai un ermitage fort joli aux portes de Genève, un autre aux portes de Lausanne; je passe de l'un à l'autre; je vis dans la tranquillité, l'indépendance et l'aisance, avec une nièce qui a de l'esprit et des talents et qui a consacré sa vie aux restes de la mienne.
«Je ne me flatte pas que le gouverneur de Toul vienne jamais manger des truites de notre lac; mais si jamais il avait cette fantaisie, nous le recevrions avec transports, nous compterions ce jour parmi les plus beaux de notre vie...
«Je crois avoir renoncé aux rois, mais non pas à un homme comme vous. Je m'intéresse à Panpan comme malade et comme ami.»[49]
Nous ne possédons pas la lettre de Voltaire à Stanislas, mais nous avons la réponse du Roi écrite dans le mauvais français dont le monarque est coutumier. Cette réponse est fort aimable assurément, mais le ton est bien changé. Quelle différence avec les tendresses de 1748 et de 1749!
[49] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN. Versailles, 1897.
«Lunéville, 27 avril 1756.
«J'ai reçu, monsieur, avec un plaisir sensible votre lettre que M. le comte de Tressan m'a rendue.
«Je suis charmé de voir que dans votre retraite, qui pourrait faire croire que vous avez renoncé aux amorces du monde, vous vous souvenez de ceux qui ne vous oublieront jamais.
«Je ne saurais répondre à ce que vous me dites de plus flatteur que par vos propres idées. On peut envier en effet aux cantons que vous habitez la douceur dont ils jouissent par votre présence, et plaindre ceux qui en sont privés.
«Si vous m'attribuez le désir de rendre mes sujets heureux, soyez persuadé qu'en vous déclarant celui de cœur, un des plus vifs plaisirs que je ressens est de vous savoir, partout où vous êtes, aussi parfaitement content que vous le méritez et aussi constamment que je suis avec toute estime et considération votre très affectionné.»
Quelque temps après, Tressan écrit encore au philosophe; il le met au courant de la vie de la cour, il lui soumet quelques essais poétiques dont il occupe ses loisirs, entre autres un poème sur Jeanne d'Arc, et incidemment il lui parle de l'Académie française, objet suprême de ses désirs.
Voltaire lui répond gaiement:
«Aux Délices, 18 août 1756.
«Vous êtes donc comme messieurs vos parents que j'ai eu l'honneur de connaître très gourmands, vous en avez été malade. Je suis pénétré, monsieur, de votre souvenir; je m'intéresse à votre santé, à vos plaisirs, à votre gloire, à tout ce qui vous touche. Je prends la liberté de vous ennuyer de tout mon cœur.
«Vous avez vraiment fait une œuvre pie de continuer les aventures de Jeanne et je serais charmé de voir un si saint ouvrage de votre façon. Pour moi qui suis dans un état à ne plus toucher aux pucelles, je serais enchanté qu'un homme aussi fait pour elles que vous l'êtes daigne faire ce que je ne veux plus tenter. Tâchez donc de me faire tenir comme vous pourrez cette honnête besogne, qui adoucira ma cacochyme vieillesse. Je n'ai pas eu la force d'aller à Plombières, cela n'est bon que pour les gens qui se portent bien, ou pour les demi-malades.
«J'ai actuellement chez moi M. d'Alembert, votre ami et très digne de l'être. Je voudrais bien que vous fissiez quelque jour le même honneur à mes petites _Délices_; vous êtes assez philosophe pour ne pas dédaigner mon ermitage.
«Je vous crois plus que jamais sur les Anglais, mais je ne peux comprendre comment ces dogues-là qui, dites-vous, se battirent si bien à Ettingen, vinrent pourtant à bout de vous battre; il est vrai que depuis ce temps-là, vous le leur avez bien rendu. Il faut que chacun ait son tour en ce monde.
«Pour l'Académie françoise ou française et les autres académies, je ne sais quand ce sera leur tour. Vous ferez toujours bien de l'honneur à celles dont vous serez. Quelle est la société qui ne cherchera à posséder celui qui fait le charme de la société?
«Dieu donne longue vie au roi de Pologne! Dieu vous le conserve, ce bon prince qui passe sa journée à faire du bien et qui, Dieu merci, n'a que cela à faire! Je vous supplie de me mettre à ses pieds. Je veux faire mon petit bâtiment chinois à son honneur dans un petit jardin; je ferai un bois, un petit Chanteheu grand comme la main et je le lui dédierai[50].
[50] Voir _la Cour de Lunéville_, chap. XI.
«Mlle Clairon est à Lyon; elle joue comme un ange des Idanie, des Mérope, des Zaïre, des Alzire. Cependant je ne vais pas la voir. Si je faisais des voyages, ce serait pour vous, pour avoir la consolation de rendre mes respects à Mme de Boufflers, et à ceux qui daignent se souvenir de moi. Vous jugez bien que si je renonce à la Lorraine, je renonce aussi à Paris, où je pourrais aller comme à Genève, mais qui n'est pas fait pour un vieux malade planteur de choux.
«Comptez toujours sur les regrets et le bien tendre attachement de
«V.[51]»
[51] _Souvenirs du comte de Tressan._
En 1758, Voltaire est toujours du dernier bien avec son correspondant: il lui écrit en lui parlant des occupations qui l'accablent:
«Je suis enchaîné d'ailleurs au char de Cérès comme à celui d'Apollon; je suis maçon, laboureur, vigneron, jardinier. Figurez-vous que je n'ai pas un moment à moi, et que je ne croirais pas vivre si je vivais autrement; ce n'est qu'en s'occupant qu'on existe.»
En même temps qu'il lui envoie ses œuvres complètes, imprimées chez les frères Cramer, il lui parle des divisions déplorables qui ont éclaté parmi les encyclopédistes, de la scission qui en est résultée, et dans l'intérêt du parti il le supplie d'user de son influence pour y mettre un terme.
«13 février 1758.
«Je reçois, monsieur, une réponse à la lettre que j'eus l'honneur de vous écrire hier; votre bonté m'avait prévenu. Je ne savais pas que vous eussiez déjà reçu le fatras énorme dont vous voulez bien charger les tablettes de votre bibliothèque. Il y a là bien des inutilités, mais si l'on se réduisait à l'utile, l'encyclopédie même n'aurait pas tant de volumes...
«Voilà le temps où tous les philosophes devraient se réunir. Les fanatiques et les fripons forment de gros bataillons et les philosophes dispersés se laissent battre en détail; on les égorge un à un, et pendant qu'ils sont sous le couteau, ils se brouillent ensemble et prêtent des armes à l'ennemi commun...
«D'Alembert fait bien de quitter et les autres font lâchement de continuer. Si vous avez du crédit sur Diderot et consorts, vous ferez une action de grand général de les engager à se joindre tous, à marcher serrés, à demander justice, et à ne reprendre l'ouvrage que quand ils auront obtenu ce qu'on leur doit, justice et liberté honnête. Il est infâme de travailler à un tel ouvrage comme on rame aux galères. Il me semble que les exhortations d'un homme comme vous doivent avoir du poids. C'est à vous de donner du cœur aux lâches.
«Vous persistez donc dans le goût de la physique. C'est un amusement pour toute la vie. Vous êtes-vous fait un cabinet d'histoire naturelle? Si vous avez commencé, vous ne finirez jamais. Pour moi, j'y ai renoncé et en voici la raison: un jour, en soufflant mon feu, je me suis mis à songer pourquoi du bois faisait de la flamme; personne ne me l'a pu dire et j'ai trouvé qu'il n'y a point d'expérience de physique qui approche de celle-là.
«J'ai planté des arbres et je veux mourir si je sais comment ils croissent. Vous avez eu la bonté de faire des enfants et vous ne savez pas comment.
«Je me le tiens pour dit, je renonce à être scrutateur; d'ailleurs je ne vois guère que charlatanisme et, excepté les découvertes de Newton et de deux ou trois autres, tout est système absurde; l'histoire de Gargantua vaut mieux.
«Ma physique est réduite à planter des pêchers à l'abri du vent du Nord. C'est encore une belle invention que les poêles dans les antichambres: j'ai eu des mouches dans mon cabinet tout l'hiver. Un bon cuisinier est encore un brave physicien: cela est rare à Lausanne. Plût à Dieu que le mien pût vous servir de grosses truites et que je fusse assez heureux pour philosopher avec vous le long de mon beau lac de Lausanne, à Genève.
«Recevez les tendres respects du vieux Suisse.
«V.»
Quelques mois plus tard Voltaire revient encore sur le sujet de l'Encyclopédie qui le passionne:
«Aux Délices, 22 mars 1758.
«Mon adorable gouverneur, je suis toujours très fâché que les auteurs de l'Encyclopédie n'aient pas formé une société de frères; qu'ils ne se soient pas rendus libres; qu'ils travaillent comme on rame aux galères; qu'un livre qui doit être l'instruction des hommes devienne un ramas de déclamations puériles qui tient la moitié des volumes; tout cela fait saigner le cœur; mais depuis cinquante ans, c'est le sort de la France d'avoir des livres où il y a de bonnes choses et pas un bon livre.»
Puis il invite Tressan à le venir voir dans sa petite mais ravissante retraite:
«Si vous vous mettez à voyager autour de votre province, mon cher gouverneur, tâchez de prendre le temps où nous jouons des comédies à Lausanne. Nous vous en donnerons de nouvelles.
«Vous vous imaginez donc que j'ai un château près de Lausanne; vous me faites trop d'honneur? J'ai une maison commode et bien bâtie dans un faubourg, elle sera château quand vous y serez. Je fais actuellement le métier de jardinier dans ma petite retraite des Délices qui serait encore plus _délices_ si on avait le bonheur de vous y posséder.
«Conservez vos bontés au Suisse.
«V.»
En juin, nouvelle lettre du solitaire et non des moins aimables.
«7 juin 1758.
«M. de Florian, mon très cher gouverneur, ne sera pas assurément le seul qui vous écrira du petit ermitage des Délices. C'est un plaisir dont j'aurai aussi ma part. Il y a bien longtemps que je n'ai joui de cette consolation: ma déplorable santé rend ma main aussi paresseuse que mon cœur est actif, et puis on a tant de choses à dire qu'on ne dit rien...