Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis

Part 1

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DERNIÈRES ANNÉES DE LA COUR DE LUNÉVILLE

DU MÊME AUTEUR

=Le Duc et la Duchesse de Choiseul.= _Leur vie intime, leurs amis et leur temps._ 8e édition. Un volume in-8º avec des gravures hors texte et un portrait en héliogravure 7 fr. 50

=La Disgrâce du duc et de la duchesse de Choiseul.= _La vie à Chanteloup, le retour à Paris, la mort._ 5e édition. Un volume in-8º avec gravures et portrait 7 fr. 50

=Le Duc de Lauzun et la cour intime de Louis XV.= 10e édition. Un vol. in-8º avec un portrait (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._) 7 fr. 50

=Le Duc de Lauzun et la cour de Marie-Antoinette.= 7e édition. Un vol. in-8º 7 fr. 50 (_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)

=Les Demoiselles de Verrières.= Nouvelle édition. Un vol. in-16 avec deux portraits 3 fr. 50

=L'Idylle d'un gouverneur.= _La Comtesse de Genlis et le Duc de Chartres._ 2e édition. In-8º avec portrait 1 fr. 50

=La Cour de Lunéville au dix-huitième siècle.= 11e édition. Un volume in-8º avec une héliogravure 7 fr. 50

=Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.= (Épuisé.) 1 vol.

=Trois mois à la cour de Frédéric.= (Épuisé.) 1 vol.

=Les Comédiens hors la loi.= (Épuisé.) 1 vol.

=La Duchesse de Choiseul.= (Épuisé.) 1 vol.

=Journal d'un étudiant pendant la Révolution.= (Épuisé.) 1 vol.

=L'Abbé F. Galiani.= Correspondance. (En collaboration avec Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française._ 2 vol.

=La Jeunesse de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française._ 1 vol.

=Les Dernières Années de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française._ 1 vol.

=La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney.= (En collaboration avec Lucien Perey.) 1 vol.

_POUR PARAITRE PROCHAINEMENT_:

=La Marquise de Boufflers.=

PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--8734.

DERNIÈRES ANNÉES DE LA COUR DE LUNÉVILLE

Mme DE BOUFFLERS SES ENFANTS ET SES AMIS

PAR GASTON MAUGRAS

Huitième édition

PARIS LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE--6e

1906

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Published 6 June 1906.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.

AVERTISSEMENT

Ce volume a d'abord paru en librairie sous le titre de _Dernières années du roi Stanislas_. Ce titre a éveillé les susceptibilités, d'ailleurs légitimes, d'un historien de Nancy, M. Pierre Boyé, qui a publié _les Derniers moments du roi Stanislas_ et qui depuis de longues années consacre ses recherches à l'histoire complète et définitive du roi de Pologne. Comme nous ne voulons à aucun degré nous donner même l'apparence d'un procédé peu amical vis-à-vis d'un confrère, que Stanislas n'est nullement, en somme, le héros de notre récit, et que nous ne nous occupons de lui que très accessoirement, nous avons adopté un nouveau titre, beaucoup mieux approprié à l'objet de notre travail.

Nous n'avons eu en effet d'autre ambition que de suivre Mme de Boufflers à la cour de Lunéville de 1750 à 1766 et de faire revivre cette spirituelle figure au milieu de son cortège de parents et d'amis. C'est tout spécialement ce petit groupe de physionomies curieuses et caractéristiques que nous nous sommes efforcé de reconstituer en les plaçant dans le cadre où elles ont vécu.

* * * * *

Comme nous le disions déjà en tête de notre premier volume sur _la Cour de Lunéville_, nous avons évité autant que possible au cours de notre récit les renvois et les notes; notre travail en effet n'est pas un travail d'érudition; nous n'avons pas voulu fatiguer le lecteur ni nous donner, par l'étalage d'un imposant appareil, l'apparence de prétentions déplacées. Mais nos lecteurs trouveront ci-dessous la liste des principaux ouvrages auxquels nous avons eu le plus fréquemment recours.

Avant tout, nous tenons à rendre hommage aux savants travaux de M. Pierre Boyé, qui nous ont été très précieux. En voici la liste:

_La Cour de Lunéville en 1748 et 1749, ou Voltaire chez le roi Stanislas._ Nancy, 1891. _Le Budget de la province de Lorraine et Barrois sous le règne nominal de Stanislas (1733-1766)._ Nancy, 1896. _Les Derniers moments du roi Stanislas._ Nancy, 1898. _Un Roi de Pologne et la couronne ducale de Lorraine. Stanislas Leszczynski et le Troisième traité de Vienne._ Paris, Berger-Levrault et C­ie, 1898. (_Couronné par l'Académie française._) _Les Travaux publics et le régime des corvées en Lorraine au dix-huitième siècle._ Paris, Berger-Levrault et Cie, 1900. _La Lorraine commerçante sous le règne nominal de Stanislas (1737-1766)._ Nancy, Sidot frères, 1899. _La Lorraine industrielle sous le règne nominal de Stanislas (1736-1766)._ Nancy, Sidot frères, 1900. _Lettres inédites du roi Stanislas, duc de Lorraine et de Bar, à Marie Leszczynska (1754-1766)._ Paris, Berger-Levrault et Cie, 1901. _Les Salines et le sel en Lorraine au dix-huitième siècle._ Paris, Berger-Levrault et Cie, 1904. _Éloge historique du chevalier de Solignac, premier secrétaire perpétuel de l'Académie de Stanislas (1684-1773)._ Nancy, Berger-Levrault et Cie, 1905[1].

[1] M. Boyé a encore publié récemment _la Querelle des vingtièmes en Lorraine. L'exil et le retour de M. de Châteaufort_. Nancy, 1906. Mais nous n'avons pas eu connaissance de ce travail.

Après les ouvrages de M. Boyé nous citerons également avec gratitude:

_Relation des derniers moments et des funérailles de Stanislas_, par M. Louis LALLEMENT (1855). _Le Trictrac de Stanislas_, par le même (1862). _Le Château de Lunéville_, par M. JOLY (1859). _Mesdames à Plombières_, par M. BARTHÉLEMY (1868). _Le tour du Bain à Plombières_, par M. DUHAMEL (1870). _Palissot et les philosophes_, par M. MEAUME (1863). _La dernière maladie de Stanislas_, par M. SAUCEROTTE (1864), etc. _La Mère du Chevalier de Boufflers_, par M. MEAUME (1885).

Toutes ces intéressantes études nous ont surtout servi pour les chapitres III, VIII, IX, XVI, XXI, XXV et XXVI du présent volume.

_Journal de la Société d'archéologie lorraine_

1853.--Lettre de la reine Marie Leczinska au président Hénault, par M. Gabriel DE VIGAN. _Relation de la mort de Stanislas_, par M. Louis LALLEMENT. 1860.--_Départ de la famille ducale_, par M. Louis LALLEMENT. 1861.--Notes sur Héré et Lamour, par M. Louis LALLEMENT. _Le Château d'Einville_, par M. A. JOLY. 1863.--_Les Hôtelleries du vieux Nancy_, par M. MOUGENOT. 1866.--_Lamour_, par M. MEAUME. 1867.--Vers à Stanislas. 1871.--_Saint-Lambert au Père-Lachaise._ 1874.--_Les chanoinesses de Poussay._

_Précis des travaux de la Société royale des sciences._

1833.--_Saint-Lambert_, par M. GUERRIER DE DUMAST.

_Mémoires de la Société royale des sciences._

1837.--Notice sur Devaux, par GUIBAL.

_Mémoires de l'Académie de Stanislas._

1866.--_Opuscules inédits de Stanislas_, par M. Louis LACROIX. 1874.--_Étude sur Saint-Lambert_, par M. PIERROT. 1881.--_Mme de Graffigny_, par M. DE GUERLE. 1885.--_Le Chevalier de Boufflers_, par M. DRUON.

_Bulletin de la Société d'archéologie lorraine._

1852.--_Le Château de la Malgrange_, par M. Louis LALLEMENT.

_Mémoires de la Société d'archéologie lorraine._

1864.--_Cyfflé, sculpteur du roi de Pologne_, par M. Alexandre JOLY. 1875.--_L'Office du roi de Pologne_, par M. RENAUD.

Les principaux ouvrages auxquels nous avons eu également recours sont:

_Voyage de Mesdames en Lorraine._ (Bibl. Nat. L{b} 38 (Réserve), 879.) _Voyage de Mesdames à Plombières (1761)._ (L{b} 38, 878). _Voyage de Mesdames de France en Lorraine en 1762._ (L{b} 38, 886.) _Mémoires de Mme du Hausset._ _Mémoires du prince de Beauvau._ Président DE BROSSES, _Lettres sur l'Italie_. Dictionnaire de JAL. MICHEL, _Biographie lorraine_. SOLIGNAC, _Éloge historique de Stanislas_. TRESSAN, _Portrait historique de Stanislas_. AUBERT (Antoine), _Vie de Stanislas_. _Les caveaux de N.-D. de Bonsecours_, 1869. _La Cour du roi Stanislas et la Lorraine en 1748_, par D'ALEMBERT, in-12, 1867. _Du reproche de vandalisme adressé de nos jours à Stanislas_, par Louis LALLEMENT, in-8º, 1850. _Pèlerinages en Lorraine_, par la comtesse DE COLLMAR. Nancy, 1845. _Esquisse d'un voyage de Nancy à Bourbonne._ Nancy, 1846. _Histoire de la réunion de la Lorraine à la France_, par le comte D'HAUSSONVILLE, 4 vol. Michel Lévy, 1860. _Voltaire et la Société au dix-huitième siècle_, par DESNOIRETERRES, 8 vol. Paris, Didier, 1871. _Mémoires sur Voltaire_, par LONGCHAMPS. Paris, Béthune et Plon, 1838. VOLTAIRE ET MADAME DU CHÂTELET, par Mme DE GRAFFIGNY. Paris, 1820. _OEuvres complètes de Voltaire._ Edition Garnier. _Lettres de Madame du Châtelet_, par ASSE. Paris, Charpentier, 1878. _Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine_, par le comte DE LUDRES. Paris, Champion, 1894. _Souvenirs de la maréchale de Beauvau_, par Mme STANDISH. Paris, Techener, 1872. _Vie de la princesse de Poix_, par la vicomtesse DE NOAILLES. Paris, Lahure, 1855. _Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers._ Paris, Plon, 1855. _Description de la Lorraine et du Barrois_, par DURIVAL. Nancy, 1774. _Le Royaume de la rue Saint-Honoré_, par le marquis Pierre DE SÉGUR. Paris, Calmann Lévy, 1896. _Le Château de Lunéville_, par A. JOLY. Paris, 1859. _Correspondance de Madame du Deffant et de Madame de Choiseul_, par le marquis DE SAINT-AULAIRE. Paris, Calmann Lévy, 1877. _La Reine Marie Leczinska_, par M. de NOLHAC. 1901. _Mémoires du duc de Richelieu._ _Confessions_ de J.-J. ROUSSEAU. _Journal_ du duc DE LUYNES, de BARBIER, DE COLLÉ, de D'ARGENSON. _Mémoires de Bachaumont._ _Causeries du Lundi_, de SAINTE-BEUVE. _OEuvres complètes_ de SAINT-LAMBERT; -- de BOUFFLERS; -- de PALISSOT; -- de TRESSAN; -- de MONCRIF; -- de MARMONTEL; -- de VOISENON; -- de CHAMFORT, etc., etc.

DERNIÈRES ANNÉES DE LA COUR DE LUNÉVILLE

CHAPITRE PREMIER

1750

La Cour de Lunéville en 1750.--Le carnaval.--Fête à la _Mission_.--La société de Mme de Boufflers.--Le comte de Bercheny et sa famille.

Après les événements tragiques survenus à Lunéville dans les derniers jours de l'année 1749, la cour resta morne et désemparée et pendant quelque temps sous une impression de tristesse que rien ne pouvait dissiper[2]. Tous les esprits étaient hantés de pénibles souvenirs et le Roi plus que tout autre se montrait inconsolable. La mort de Mme du Châtelet et le départ de Voltaire le privaient de ses plaisirs les plus vifs, du charme qu'il trouvait dans un commerce journalier avec des esprits supérieurs, éminemment aimables et distingués.

[2] Voir _la Cour de Lunéville au XVIIIe siècle_, par G. MAUGRAS.--Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1904. 11e édition.

Dans son chagrin profond Stanislas s'isolait et fuyait ses courtisans les plus chers; il ne voulait plus d'autre société que son chien Griffon, son singe, et le cher Bébé dont les facéties de mauvais goût avaient seules encore le don de le distraire.

C'est alors qu'on composa ce distique railleur:

Voilà les trois jouets d'un Roi cher au Lorrain, Griffon, son chien, son singe, avec Bébé, son nain.

Mais un monarque n'est pas fait pour s'éterniser dans la douleur, il fallait réagir.

Tout le monde donc à la Cour se met en frais pour occuper Stanislas et le détourner de ses pensées amères; Mme de Boufflers plus que tout autre cherche à l'amuser et, bien qu'elle soit elle-même assombrie par la perte d'une amie très chère, elle fait violence à ses sentiments intimes.

Bientôt la vie reprend son cours et dans le désir de lutter contre des tristesses trop légitimes, on se laisse presque emporter au delà du but; il semble qu'une véritable rage de plaisirs se soit emparée à cette époque de la cour de Lorraine.

A Lunéville, à Nancy, à Commercy, à la Malgrange, partout où réside le roi, on n'entend parler que de fêtes et de réjouissances de toutes sortes. Le carnaval de 1750 est particulièrement brillant.

Stanislas s'est installé à Nancy, à l'Intendance, et il s'est fait accompagner de sa musique; tous les jours, il y a concert, assemblée, redoute, comédie, etc. On a construit une nouvelle salle de spectacle, et c'est la troupe de Nancy qui en a la primeur. On joue la _Servante justifiée_ et _Cénie_, la pièce nouvelle que Mme de Graffigny vient de faire représenter à Paris avec un succès étourdissant. Bébé danse deux fois sur le théâtre, et il est couvert d'applaudissements.

Lunéville n'est pas moins bien partagée. Stanislas y fait venir les comédiens italiens appelés bouffons; le 18 mai ils donnent devant le Roi _le Joueur_ et la _Serva padrona_. Les deux principaux interprètes sont Manelli et la demoiselle Tonnelli; leurs mérites réciproques soulèvent des discussions sans nombre.

Les soupers, les bals masqués, les représentations dramatiques se succèdent sans interruption; on n'a pas un instant de repos. Toute l'ancienne «troupe de qualité» qui, sous la direction de Voltaire, a si bien interprété autrefois les pièces du répertoire, est de nouveau mise en réquisition; cette fois c'est Mme de Boufflers elle-même qui paie de sa personne et se transforme en impresario; non seulement elle dirige les répétitions avec un zèle que rien ne peut lasser, mais elle monte sur les planches et charme tout l'auditoire par la finesse de son jeu. Sous sa direction on joue _les Femmes savantes_, _Nanine_, _la Femme qui a raison_, _le Double Veuvage_, etc., etc. On peut se croire revenu aux plus beaux jours de l'année 1749.

L'arrivée à Lunéville de quelques animaux étranges et presque inconnus dans la région vient encore occuper la cour. Chaque jour le Roi et ses courtisans vont visiter une ménagerie installée sur une des places de la ville et s'extasier devant un chameau, un dromadaire, un lion qu'un industriel promène de ville en ville. Mais l'animal qui soulève la plus vive curiosité est «un rhinocéros femelle», âgé de dix mois, qui à tous semble presque fabuleux. On ne se lasse pas de l'admirer.

Il ne faut pas cependant que la marquise se croie seule le droit de distraire le monarque; le Père de Menoux revendique sa part dans ce rôle flatteur et il ne déploie pas moins de zèle que la favorite.

De tous temps, du reste, l'habile jésuite et ses confrères de Nancy ont saisi toutes les occasions de faire leur cour au prince, et lors de ses séjours à la Malgrange, ils se sont toujours efforcés de l'attirer à la _Mission_ et de le charmer par des représentations dramatiques, des chants, des repas somptueux, voire même des illuminations et des feux d'artifice.

En 1750, le Père de Menoux décide d'ériger dans la salle basse du couvent un buste en marbre de son pénitent et bienfaiteur. Naturellement l'inauguration de ce buste sert de prétexte à une grande fête. Non seulement Stanislas daigne l'honorer de sa présence, mais il pousse la condescendance jusqu'à présider la table des Révérends Pères.

L'occasion était belle pour accabler le monarque de compliments hyperboliques et l'on n'y manqua pas.

Avant le dîner, le Père Leslie récite une ode de sa composition où il rappelle «habilement» tous les bienfaits que la Lorraine doit au roi de Pologne. La pièce est pitoyable et d'une longueur démesurée, mais il serait cependant dommage de n'en pas citer quelques strophes, quand ce ne serait que pour montrer jusqu'à quel degré peut aller la flagornerie humaine.

Ainsi Rome, en Héros féconde, Dans ses Temples, sur ses Autels, Jadis pour l'exemple du monde Consacrait leurs traits immortels. Des Grands Hommes, des vrais Monarques, Ces monuments vainqueurs des Parques Rappeloient les noms, les vertus. A ces héroïques modèles L'univers dut les Marc-Aurèles, Les Antonins et les Titus.

Telle, d'un Héros sage et juste, De siècle en siècle la bonté, Revivant dans ce marbre auguste, Instruira la postérité. Là les Grands apprendront à l'être, Les Peuples à les reconnoître, A les juger par leurs bienfaits, A n'apprécier leur mérite, Ni par leur rang, ni par leur suite, Mais par les heureux qu'ils ont faits.

Marbre chéri, durable Image D'un Prince mieux peint dans nos cœurs, Avec son Portrait, d'âge en âge, Transmets ses sentimens, ses mœurs, Ses vertus, son esprit sublime, Son cœur vrai, tendre, magnanime, Son air, ses grâces, sa bonté. Que leur alliance adorable Offre l'homme le plus aimable Dans le Roi le plus respecté!

Qu'il vive, Grand Dieu, pour ta gloire, Ce Roi donné pour ton amour, Qu'il vive autant que la mémoire De ses bienfaits en ce séjour! Conserve pour nous, pour toi-même, A l'État un Maître qui l'aime, Aux Autels l'appui de la Foi, Aux malheureux un tendre père, Aux Beaux-Arts un dieu tutélaire, A tous ses sujets un bon Roi!

LESLIE, J.

Quand les applaudissements que méritait un si remarquable morceau se furent un peu calmés, le buste du Roi fut couronné de lauriers par le Père de Menoux lui-même et orné de rubans de diverses couleurs. Au dessert, le Révérend débita un dialogue de circonstance dont les principaux traits se rapportaient à la statue; puis on récita des compliments, des vers, des stances; enfin un Jésuite doué d'une belle voix chanta une petite chanson paysanne où, sous une forme familière, l'on rappelait tous les bienfaits du Roi; le refrain était repris en chœur par toute l'assistance.

Pendant que les excellents Pères chantaient ses louanges à tue-tête, Stanislas se pâmait d'aise et il ne cessait de s'extasier sur le bon goût de ses hôtes et leur esprit d'à-propos.

Des illuminations et un brillant feu d'artifice terminèrent dignement cette belle fête. Le Roi se retira ravi.

Avant de continuer notre récit et pour la clarté des événements qui vont suivre, il nous paraît utile de tracer une légère esquisse de la Cour en 1750. Rappelons rapidement quels en sont les principaux personnages, ceux qui gravitent autour du Roi et de la favorite; nous dirons aussi quelques mots des nouveaux venus, de ceux que les hasards des circonstances vont appeler à y jouer un rôle.

Les familiers du château sont toujours les mêmes et nous les connaissons tous: le duc et la duchesse Ossolinski, la princesse de Talmont, la comtesse de Lutzelbourg, M. et Mme de la Galaizière, le comte de Croix, le chevalier de Listenay, M. de Lucé, le marquis du Châtelet, son fils M. de Lomont, Solignac, le Père de Menoux, M. et Mme Héré, M. et Mme Alliot, Durival, etc. Mais c'est toujours la famille de Beauvau qui tient le premier rang; Mme de Boufflers règne plus que jamais sur le cœur du vieux Roi et le retour de ses parents en Lorraine n'a fait qu'accroître son crédit[3]. Depuis que le prince et la princesse de Craon sont installés dans leur royale résidence d'Haroué, il n'y a sorte de politesses, d'avances que le Roi ne leur fasse. Il va les voir, il les attire à Lunéville, il paraît trouver dans leur société un charme infini[4]. M. et Mme de Craon n'ignorent nullement le rôle que remplit leur fille auprès de Stanislas, mais ils ne paraissent s'en soucier en aucune façon; ils viennent sans cesse à la Cour, et s'y montrent aussi parfaitement à leur aise qu'il est possible; ils jouissent sans scrupule, et pour eux et pour les leurs, du crédit de Mme de Boufflers. Ainsi sont les mœurs du temps.

[3] Comme nous l'avons vu dans notre précédent volume, le prince et la princesse de Craon étaient revenus en Lorraine en 1749, abandonnant leur vice-royauté de Toscane, pour prendre enfin un repos bien gagné.

Bien que les Lorrains fussent détestés en Toscane, M. et Mme de Craon avaient su, par leurs qualités personnelles, s'y créer une haute situation. Ils y tenaient un grand état de maison; la princesse recevait beaucoup, et malgré son âge, elle était encore si belle que le président des Brosses pouvait écrire: «Quoiqu'elle soit grand'mère d'ancienne date, en vérité, je crois qu'en cas de besoin, je ferais bien encore avec elle le petit duc de Lorraine.»

Si les Toscans n'aimaient pas les Lorrains, ils détestaient encore plus les Espagnols. «Un homme de beaucoup d'esprit, raconte encore de Brosses, me disait l'autre jour qu'il préférait les Lorrains aux Espagnols, parce que, dit-il, les premiers m'ôteront bien jusqu'à ma chemise, mais ils me laisseront ma peau (c'est à-dire ma liberté de penser), que m'arracheront les seconds, en ne me laissant pas le reste.»

[4] Comme bien des grands seigneurs de son époque, le prince de Craon était un lettré et ses souvenirs classiques lui revenaient avec à-propos. Se promenant un jour avec Stanislas au bois de Haye, il s'étonna des travaux immenses qu'on y exécutait pour combler les deux fonds, et il cita aussitôt au Roi ce passage d'Horace:

Valet ima summis mutare.

(Liv. 1, Od. 28.)

Stanislas charmé s'écria qu'il fallait élever une colonne sur le chemin et y graver ce passage.

La marquise n'a pas seulement auprès d'elle son père et sa mère; son frère, le prince de Beauvau, habite presque constamment la Lorraine depuis que ses parents y sont revenus; ils ne fait plus à Versailles que les séjours strictement obligatoires. Les sœurs de Mme de Boufflers, la maréchale de Mirepoix, la princesse de Chimay, la belle comtesse de Bassompierre, ses nièces de Cambis et de Chimay, sont également presque toujours à Lunéville ou à Haroué, tant et si bien que la famille de la favorite finit par former la société presque exclusive du Roi. Mme de Bassompierre, en particulier, ne quitte jamais sa sœur et elle jouit également de la plus grande faveur. Bien que d'une santé délicate qui l'oblige à de grands ménagements, elle supporte ses souffrances avec beaucoup de douceur et une grande égalité d'humeur.

Stanislas ne cesse de donner à tous les membres de cette heureuse famille des marques de sa bienveillance. En 1751, M. de Craon ayant eu des besoins d'argent, le Roi lui acheta son hôtel de Nancy pour 70,000 livres; tel était du moins le prix porté sur le contrat; mais le prince reçut de la main à la main une somme supplémentaire de 60,000 livres.

Contrairement aux usages de l'époque, la marquise n'a pas consenti à se séparer de ses enfants; elle les a gardés près d'elle et elle se montre excellente mère, très tendre, très attentive. Bien qu'encore fort jeunes, ils commencent à se montrer à la Cour et on les voit peu à peu figurer dans toutes les réunions intimes. Stanislas, avec sa bonté ordinaire, leur fait grand accueil et les comble de cadeaux. La gaîté et la gentillesse de la «divine mignonne», surnom flatteur que les courtisans ont décerné à Mlle de Boufflers, sont particulièrement appréciées.