Delphine

Part 7

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M. Barton est un homme d'une physionomie respectable, vêtu de brun, coiffé sans poudre; son extérieur est imposant, on croit voir un Anglais ou un Américain, plutôt qu'un Français. N'avez-vous pas remarqué combien il est facile de reconnoître au premier coup-d'oeil le rang qu'un François occupe dans le monde? ses prétentions et ses inquiétudes le trahissent presque toujours, dès qu'il peut craindre d'être considéré comme inférieur; tandis que les Anglois et les Américains ont une dignité calme et habituelle, qui ne permet ni de les juger, ni de les classer légèrement. Je parlai d'abord à M. Barton de sujets indifférens; il me répondit avec politesse, mais brièvement; j'aperçus très-vite qu'il n'avoit point le désir de faire remarquer son esprit, et qu'on ne pouvoit pas l'intéresser par son amour-propre: je cédai donc à l'envie que j'avois de l'interroger sur M. de Mondoville, et son visage prit alors une expression nouvelle; je vis bien que depuis long-temps il ne s'animoit qu'à ce nom. Comme M. Barton me savoit proche parente de Matilde, il se livra presque de lui-même à me parler sur tous les détails qui concernoient Léonce; il m'apprit qu'il avoit passé son enfance alternativement en Espagne, la patrie de sa mère, et en France, celle de son père; qu'il parloit également bien les deux langues, et s'exprimoit toujours avec grâce et facilité. Je compris, dans la conversation, que madame de Mondoville avoit dans les manières une hauteur très-pénible à supporter, et que Léonce, adoucissant par une bonté attentive et délicate, ce qui pouvoit blesser son précepteur, lui avoit inspiré autant d'affection que d'enthousiasme. J'essayai de faire parler M. Barton sur ce qui nous avoit été dit par le duc de Mendoce; il évita de me répondre: je crus remarquer cependant qu'il étoit vrai qu'à travers toutes les rares qualités de Léonce, on pouvoit lui reprocher trop de véhémence dans le caractère, et surtout une crainte du blâme, portée si loin, qu'il ne lui suffisoit pas de son propre témoignage pour être heureux et tranquille; mais je le devinai plutôt que M. Barton ne me le dit. Il s'abandonnoit à louer l'esprit et l'âme de M. de Mondoville avec une conviction tout-à-fait persuasive, je me plus presque tout le soir à causer avec lui. Sa simplicité me faisoit remarquer dans les grâces un peu recherchées du cercle le plus brillant de Paris, une sorte de ridicule qui ne m'avoit point encore frappée. On s'habitue à ces grâces qui s'accordent assez bien avec l'élégance des grandes sociétés; mais, quand un caractère naturel se trouve au milieu d'elles, il fait ressortir, par le contraste, les plus légères nuances d'affectation.

Je causai presque tout le soir avec M. Barton; il parloit de M. de Mondoville avec tant de chaleur et d'intérêt, que j'étois captivée par le plaisir même que je lui faisois en l'écoutant; d'ailleurs, un homme simple et vrai parlant du sentiment qui l'a occupé toute sa vie, excite toujours l'attention d'une âme capable de l'entendre.

M. de Serbellane et M. de Fierville vinrent cependant auprès de moi me reprocher de n'être pas, selon ma coutume, ce qu'ils appellent _brillante_: je m'impatientai contre eux de leurs persécutions, et je m'en délivrai en rentrant chez moi de bonne heure.

Que la destinée de ma cousine sera belle, ma chère Louise, si Léonce est tel que M. Barton me l'a peint! Elle ne souffrira pas même du seul défaut qu'il soit possible de lui supposer, et que peut-être on exagère beaucoup. Matilde ne hasarde rien; elle ne s'expose jamais au blâme; elle conviendra donc parfaitement à Léonce: moi, je ne saurois pas... mais ce n'est pas de moi dont il s'agit, c'est de Matilde: elle sera bien plus heureuse que je ne puis jamais l'être. Adieu, ma chère Louise, je vous quitte; j'éprouve ce soir un sentiment vague de tristesse, que le jour dissipera sans doute. Encore une fois, adieu.

LETTRE XII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 8 mai.

Je suis mécontente de moi, ma chère Louise, et pour me punir, je me condamne à vous faire le récit d'un mouvement blâmable que j'ai à me reprocher. Il a été si passager, que je pourrois me le nier à moi-même; mais, pour conserver son coeur dans toute sa pureté, il ne faut pas repousser l'examen de soi; il faut triompher de la répugnance qu'on éprouve à s'avouer les mauvais sentimens qui se cachent long-temps au fond de notre coeur, avant d'en usurper l'empire.

Depuis quelques jours M. Barton me parloit sans cesse de Léonce; il me racontoit des traits de sa vie, qui le caractérisent comme la plus noble des créatures. Il m'avoit une fois montré un portrait de lui, que Matilde avoit refusé de voir, avec une exagération de pruderie qui n'étoit en vérité que ridicule; et ce portrait, je l'avoue, m'avoit frappé. Enfin M. Barton, se plaisant tous les jours plus avec moi, me laissa entrevoir, avant-hier, à la fin de notre conversation, qu'il ne croyoit pas le caractère de Matilde propre à rendre Léonce heureux, et que j'étois la seule femme qui lui eût paru digne de son élève. De quelques détours qu'il enveloppât cette insinuation, je l'entendis très-vite; elle m'émut profondément; je quittai M. Barton à l'instant même, et je revins chez moi inquiète de l'impression que j'en avois reçue. Il me suffit cependant d'un moment de réflexion pour rejeter loin de moi des sentimens confus, que je devois bannir dès que j'avois pu les reconnoître. Je résolus de ne plus m'entretenir en particulier avec M. Barton, et je crus que cette décision avoit fait entièrement disparoître l'image qui m'occupoit. Mais hier, au moment où j'arrivai chez madame de Vernon, M. Barton s'approcha de moi, et me dit: «Je viens de recevoir une lettre de M. de Mondoville, qui m'annonce son départ d'Espagne; ayez la bonté de la lire.» En achevant ces mots, il me tendit cette lettre. Quel prétexte pour la refuser? D'ailleurs ma curiosité précéda ma réflexion; mes yeux tombèrent sur les premières lignes de la lettre, et il me fut impossible de ne pas l'achever. En effet, ma chère Louise, jamais on n'a réuni dans un style si simple tant de charmes différens! de la noblesse et de la bonté, des expressions toujours naturelles, mais qui toutes appartenoient à une affection vraie, et à une idée originale; aucune de ces phrases usées, qui ne peignent rien que le vide de l'âme; de la mesure sans froideur, une confiance sérieuse, telle qu'elle peut exister entre un jeune homme et son instituteur; mille nuances qui semblent de peu de valeur, et qui caractérisent cependant les habitudes de la vie entière, et cette élévation de sentimens, la première des qualités, celle qui agit comme par magie sur les âmes de la même nature. Cette lettre étoit terminée par une phrase douce et mélancolique sur l'avenir qui l'attendoit, sur ce mariage décidé sans qu'il eût jamais vu Matilde: la volonté de sa mère, disoit-il, avoit pu seule le contraindre à s'y résigner. Je relus ce peu de mots plusieurs fois. Je crois que M. Barton le remarqua, car il me dit:--Madame, croyez-vous que la froideur de mademoiselle de Vernon puisse rendre heureux un homme d'une sensibilité si véritable?--Je ne sais ce que j'allois lui répondre, lorsque M. de Serbellane, se donnant à peine le temps de saluer madame de Vernon, me pria d'aller avec lui dans le jardin. Il y a tant de réserve et de calme dans les manières habituelles de M. de Serbellane, que je fus troublée par cet empressement inusité, comme s'il devoit annoncer un événement extraordinaire; et craignant quelque malheur pour Thérèse, je suivis son ami en quittant précipitamment M. Barton.--Elle arrive dans huit jours, me dit M. de Serbellane; vous n'avez plus le temps de lui écrire, il faut s'occuper uniquement d'écarter d'elle, s'il est possible, les dangers de cette démarche.--Ah! mon Dieu, que m'apprenez-vous? lui répondis-je. Comment! vous n'avez pu réussir....--J'en ai peut-être trop fait, interrompit-il, car je crois entrevoir que l'inquiétude qu'elle éprouve sur mes sentimens, est la principale cause de ce voyage. Je la rassurerai sur cette inquiétude, ajouta-t-il, car je lui suis dévoué pour ma vie; mais quand vous verrez M. d'Ervins, vous comprendrez combien je dois être effrayé. Le despotisme et la violence de son caractère me font tout craindre pour Thérèse, s'il découvre ses sentimens; et quoiqu'il ait peu d'esprit, son amour-propre est toujours si éveillé, que dans beaucoup de circonstances il peut lui tenir lieu de finesse et de sagacité.--M. de Serbellane continua cette conversation pendant quelque temps, et j'y mettois un intérêt si vif qu'elle se prolongea sans que j'y songeasse; enfin je la terminai en recommandant Thérèse à la protection de M. de Serbellane.--Oui, lui dis-je, je ne craindrai point de demander à celui même qui l'a entraînée, de devenir son guide et son frère dans cette situation difficile; Thérèse est plus passionnée que vous, elle vous aime plus que vous ne l'aimez; c'est donc à vous à la diriger; celui des deux qui ne peut vivre sans l'autre est l'être soumis et dominé. Thérèse n'a point ici de parens ni d'amis, veillez sur elle en défenseur généreux et tendre, réparez vos torts par ces vertus du coeur qui naissent toutes de la bonté.--Je m'animai en parlant ainsi, et je posai ma main sur le bras de M. de Serbellane; il la prit et l'approcha de ses lèvres avec un sentiment dont Thérèse seule étoit l'objet. M. Barton, dans ce moment, entroit dans l'allée où nous étions; en nous apercevant, il retourna très-promptement sur ses pas, comme pour nous laisser libres; je compris dans l'instant son idée, et je l'atteignis avant qu'il fût rentré dans le salon.--Pourquoi vous éloignez-vous de nous? lui dis-je avec assez de vivacité.--Par discrétion, madame; par discrétion, me répéta-t-il d'une manière un peu affectée.--Je le vois, repris-je vous croyez que j'aime M. de Serbellane.--Concevez-vous, ma chère Louise, que j'aie manqué de mesure au point de parler ainsi à un homme que je connoissois à peine? Mais j'avois eu trop d'émotion depuis une heure, et j'étois si agitée que mon trouble même me faisoit parler sans avoir le temps de réfléchir à ce que je disois,--Je ne crois rien, madame, me répondit M Barton; de quel droit....--Ah! que je déteste ces tournures, lui dis-je, avec une personne de mon caractère!--Mais permettez-moi, madame, de vous faire observer, interrompit M. Barton, que je n'ai pas l'honneur de vous connoître depuis long-temps.--C'est vrai; lui dis-je, cependant il me semble qu'il est bien facile de me juger en peu de momens; mais je vous le répète, je n'aime point M. de Serbellane, je ne l'aime point; s'il en étoit autrement, je vous le dirois.--Vous auriez tort, me répondit M, Barton; je n'ai pas encore mérité cette confiance.--Toujours plus déconcertée par sa raison, et cependant toujours plus inquiète de l'opinion qu'il pouvoit prendre de mes sentimens pour M. de Serbellane, une vivacité que je ne puis concevoir, que je ne puis me pardonner, me fit dire à M. Barton:--Ce n'est pas de moi, je vous jure, que M. de Serbellane est occupé.--Je n'achevai pas cette phrase toute insignifiante qu'elle étoit, je ne l'achevai pas, ma soeur, je vous l'atteste; elle ne pouvoit rien apprendre ni rien indiquer à M. Barton: néanmoins je fus saisie d'un remords véritable au premier mot qui m'échappa; je cherchai l'occasion de me retirer; et réfléchissant sur moi-même, je fus indignée du motif coupable qui m'avoit causé tant d'émotion.

Je craignois, je ne puis me le cacher, je craignois que M. Barton ne dît à Léonce que mes affections étoient engagées; je voulois donc que Léonce pût me préférer à ma cousine; c'est moi qui fais ce mariage; c'est moi qui suis liée par un sentiment presque aussi fort que la reconnoissance, par les services que j'ai rendus, les remercîmens que j'en ai recueillis, la récompense que j'en ai goûtée; mon amie se flatte du bonheur de sa fille, elle croit me le devoir, et ce seroit moi qui songerois à le lui ravir? Quel motif m'inspire cette pensée! un penchant de pure imagination, pour un homme que je n'ai jamais vu, qui peut-être me déplairoit si je le connoissois! Que seroit-ce donc si je l'aimois! Et néanmoins les sentimens de délicatesse les plus impérieux ne devroient-ils pas imposer silence même à un attachement véritable? Ne pensez pas cependant, ma chère Louise, autant de mal de moi que ce récit le mérite: n'avez-vous pas éprouvé vous-même qu'il existe quelquefois en nous des mouvemens passagers les plus contraires à notre nature? C'est pour expliquer ces contradictions du coeur humain, qu'on s'est servi de cette expression: _ce sont des pensées du démon_. Les bons sentimens prennent leur source au fond de notre coeur; les mauvais nous semblent venir de quelque influence étrangère, qui trouble l'ordre et l'ensemble de nos réflexions et de notre caractère. Je vous demande de fortifier mon coeur par vos conseils: la voix qui nous guida dans notre enfance se confond pour nous avec la voix du ciel.

LETTRE XIII.

Réponse de mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Montpellier, ce 14 mai.

Non, ma chère enfant, je ne vous aurois point trouvée coupable de vous livrer à quelque intérêt pour Léonce, et s'il avoit été digne de vous, s'il vous avoit aimée, je n'aurois pas trop conçu pourquoi vous auriez sacrifié votre bonheur, non à la reconnoissance que vous devez, mais à celle que vous avez méritée. Quoi qu'il en soit, hélas! il n'est plus temps de faire ces réflexions: il n'est que trop vraisemblable qu'en ce moment, ce malheureux jeune homme n'existe plus pour personne! J'ai la triste mission de vous envoyer cette lettre. Il faut la montrer à M. Barton, et prévenir madame de Vernon et sa fille de la perte de leurs plus brillantes espérances. C'est le seul moment où j'aie éprouvé quelques bons sentimens pour madame de Vernon; mais il n'est pas nécessaire de me joindre à tout ce que vous lui témoignerez. Celle qui est aimée de vous, ma chère Delphine, ne manque jamais des consolations les plus tendres; et c'est vous que je plains quand vos amis sont malheureux.

Je ne doute pas que ce ne soit l'indigne frère de mademoiselle de Sorane qui doive être accusé de ce crime abominable.

Baïonne, le 10 mai 1790.

Comme vous êtes parente de madame de Vernon, mademoiselle, vous avez sans doute son adresse à Paris, et vous ferez parvenir à un M. Barton, qui doit être chez elle à présent, la nouvelle du triste accident arrivé à son élève, qui n'a voulu dire qu'un seul mot, c'est qu'il désiroit voir son instituteur, actuellement à Paris chez madame de Vernon. Ce pauvre M. Léonce de Mondoville m'étoit recommandé par un négociant de Madrid, et je l'attendois hier au soir; mais je ne croyois pas qu'on me l'apportât dans ce triste état.

En traversant les Pyrénées, il a fait quelques pas à pied, laissant passer sa voiture devant lui avec son domestique; à la nuit tombante il a reçu deux coups de poignard près du coeur, par deux hommes qu'il connoît, à ce que j'ai pu comprendre d'après quelques mots qu'il a prononcés, mais qu'il n'a jamais voulu nommer. Son domestique ne le voyant point venir, est retourné sur ses pas, et l'a trouvé sans connoissance au milieu du chemin de la forêt: on a appelé des paysans, et avec leur secours, il a été apporté chez moi sans reprendre ses sens: on le croyoit mort. Cependant depuis une heure il a parlé, comme je l'ai dit, pour demander que son instituteur vînt en toute hâte auprès de lui, et qu'on se gardât bien d'informer sa mère de son état.

Le juge s'est transporté chez moi pour écrire sa déposition sur les assassins. Il a refusé de rien répondre, ce qui me paroît vraiment trop beau; mais du reste, il est impossible d'être plus intéressant: et c'est avec une vraie douleur, mademoiselle, que je me vois forcé de vous apprendre que les médecins ont déclaré ses blessures mortelles. Il est si beau, si jeune, si bon, que cela fait pleurer tout le monde; et ma pauvre famille en particulier s'en désole vivement. Ne perdez pas de temps, je vous prie, mademoiselle, pour faire venir son instituteur. Il arrivera trop tard; mais enfin il nous dira ce que nous avons à faire.

J'ai l'honneur d'être, avec respect, mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

TÉLIN, négociant à Bayonne.

LETTRE XIV.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 19 mai.

Ah! ma chère soeur! quelle nouvelle vous m'apprenez! Je suis dans une angoisse inexprimable, craignant de perdre une minute pour avertir M. Barton, et frémissant de la douleur que je suis condamnée à lui causer. Il faut aussi prévenir madame de Vernon et Matilde. Combien je sens vivement leurs peines! Ma pauvre Sophie! le fils de son ami! l'époux de sa fille, et Matilde! Ah! que je me reproche d'avoir blâmé l'excès de sa dévotion! Elle ne sera peut-être jamais heureuse; si elle avoit livré son coeur à l'espérance d'être aimée, que deviendroit-elle à présent? Néanmoins, elle ne l'a jamais vu. Mais moi aussi, je ne l'ai jamais vu! et les larmes m'oppressent, et la force me manque pour remplir mon triste devoir! Allons, je m'y soumets, je sors: adieu. Ce soir je vous rendrai compte de cette cruelle journée.

Minuit.

M. Barton est parti depuis une heure, ma chère Louise. Excellent homme, qu'il est malheureux! Ah! que les peines de l'âge avancé portent un caractère déchirant! Hélas! la vieillesse elle-même est une douleur habituelle, dont l'amertume aigrit tous les chagrins que l'on éprouve.

J'ai été chez madame de Vernon à six heures; j'ai fait demander M. Barton à sa porte; il est venu à l'instant même avec un air d'empressement et de gaîté qui m'a fait bien mal: rien n'est plus touchant que l'ignorance d'un malheur déjà arrivé, et le calme qui se peint sur un visage qu'un seul mot va bouleverser. M. Barton monta dans ma voiture, et je donnai l'ordre de nous conduire loin de Paris; j'avois imaginé plusieurs moyens de lui annoncer cet affreux événement; mais il remarqua bientôt l'altération de mes traits, et me demanda avec sensibilité s'il m'étoit arrivé quelque malheur. L'intérêt même qu'il prenoit à moi l'éloignoit entièrement de l'idée que la peine dont il s'agissoit pût le concerner. J'hésitois encore sur ce que je lui dirois; mais enfin, je pensai qu'il n'y avoit point de préparation possible pour une telle douleur, et je lui remis la fatale lettre.

--Lisez, lui dis-je, avec courage, avec résignation, et sans oublier les amis qui vous restent, et que votre malheur attache à vous pour jamais.--A peine cet excellent homme eut-il vu le nom de Léonce, qu'il pâlit; il lut cette lettre deux fois, comme s'il ne pouvoit la croire. Enfin, il la laissa tomber, couvrit son visage de ses deux mains, et pleura amèrement sans dire un seul mot. Je versois des larmes à côté de lui, effrayée de son silence, attendant que ses premières paroles m'indiquassent dans quel sens il cherchoit des consolations. Je demandois au ciel la voix qui peut adoucir les blessures du coeur.--O Léonce! s'écria-t-il enfin, gloire de ma vie, seul intérêt d'un homme sans carrière, sans nom, sans destinée, étoit-ce à moi de vous survivre? que fait ce vieux sang dans mes veines, quand tout le vôtre a coulé? quelle fin de vie m'est réservée! Ah! madame, me dit-il, vous êtes jeune, belle, vous avez pitié d'un vieillard, mais vous ne pouvez pas vous faire une idée des dernières douleurs d'une existence sans avenir, sans espoir! vous ne le connoissiez pas, mon ami, mon noble ami, que des monstres ont assassiné. Pourquoi ne veut-il pas les nommer? je les connois, je les ferai connoître, ils ne vivront point après avoir fait périr ce que le ciel avoit formé de meilleur.--Alors il se rappeloit les traits les plus aimables de l'enfance et de la jeunesse de son élève; ce n'étoit plus le beau, le fier, le spirituel Léonce qu'il me peignoit: il ne se retraçoit plus les grâces et les talens qui devoient plaire dans le monde; il ne parloit que des qualités touchantes dont le souvenir s'unit, avec tant d'amertume, à l'idée d'une séparation éternelle.

J'étois agitée par une incertitude cruelle. Devois-je, en rappelant à M. Barton que Léonce le demandoit auprès de lui, fixer son imagination sur la possibilité de le revoir encore, et de contribuer peut-être à le guérir? M. Barton ne m'avoit pas dit un seul mot qui indiquât cette pensée; la craignoit-il? redoutoit-il une seconde douleur après un nouvel espoir? Ma chère Louise, avec quel tremblement l'on parle à un homme vraiment malheureux! Comme on a peur de ne pas deviner ce qu'il faut lui dire, et de toucher maladroitement aux peines d'un coeur déchiré!

Enfin, je dis à M. Barton qu'il devoit partir, et que peut-être il pouvoit encore se flatter de retrouver Léonce: ce dernier mot, dont j'attendois tant d'effet, n'en produisit aucun; il m'entendit tout de suite, mais sans se livrer à l'espoir que je lui offrois. A l'âge de M. Barton, le coeur n'est point mobile, les impressions ne se renouvellent pas vite, et le même sentiment oppresse sans aucun intervalle de soulagement.

Néanmoins, depuis cet instant, il ne parla plus que de son départ: il me demanda de retourner chez madame de Vernon; j'en donnai l'ordre. Je convins avec lui qu'il partiroit le soir même avec ma voiture, et que l'un de mes domestiques, plus jeune que le sien, courroit devant lui pour hâter son voyage. Il étoit un peu ranimé par l'occupation de ces détails: tant qu'il reste une action à faire pour l'être qui nous intéresse, les forces se soutiennent et le coeur ne succombe pas. Nous arrivâmes enfin chez ma tante: en songeant à la peine qu'elle alloit éprouver, j'étois saisie moi-même de la plus vive émotion; je laissai M. Barton entrer seul chez madame de Vernon, et je restai quelque minutes dans le salon pour reprendre mes sens: enfin, domptant cette foiblesse qui m'empêchoit de consoler mon amie, j'entrai chez elle: je la trouvai plus calme que je ne l'espérois. M. Barton gardoit le silence, Matilde se contenoit avec quelque effort; madame de Vernon vint à moi et m'embrassa: je voulus m'approcher de Matilde, je la vis rougir et pâlir; elle me serra la main amicalement, mais elle sortit de la chambre à l'instant même, se faisant un scrupule, je crois, d'éprouver ou de montrer aucune émotion vive.

Madame de Vernon me dit alors:--Imaginez que dans ce moment même je viens de recevoir une lettre de madame de Mondoville, pour m'apprendre son consentement au mariage, d'après les nouvelles propositions que je lui avois faites! Elle m'annonce en même temps le départ de son fils.--Je serrai une seconde fois madame de Vernon dans mes bras.--Enfin, me dit-elle avec le courage qui lui est propre, occupons-nous de hâter le départ de M. Barton, et soumettons-nous aux événemens.--Il n'y a rien à faire pour mon voyage, dit M. Barton, avec un accent qui exprimait, je crois, une humeur un peu injuste sur le calme apparent de madame de Vernon; madame d'Albémar a bien voulu pourvoir à tout, et je pars.--C'est très-bien, répliqua madame de Vernon, qui s'aperçut du mécontentement de M. Barton; et s'adressant à moi, elle me dit comme à demi-voix:--Quel zèle et quelle affection il témoigne à son élève!--Vous avez remarqué quelquefois que madame de Vernon avoit l'habitude de louer ainsi, comme par distraction et en parlant à un tiers; mais le malheureux Barton n'y donna pas la moindre attention; il étoit bien loin de penser à l'impression que sa douleur pourroit produire sur les autres. S'il lui étoit resté quelque présence d'esprit, c'eût été pour la cacher et non pour s'en parer.