Delphine

Part 68

Chapter 68 3,882 words Public domain Markdown

Delphine, se relevant avec dignité, adressa la parole aux soldats:--J'étois aux genoux, leur dit-elle, du plus estimable des hommes, du plus admirable caractère qui ait jamais existé; je lui devois cet hommage; vous allez le conduire au supplice. Votre aveugle obéissance ferme vos coeurs à la pitié; mais, qu'ai-je dit? ne vous offensez pas; j'ai besoin de vous implorer encore: permettez-moi de suivre mon ami jusqu'à la mort.--Madame, répondit l'officier, on n'accorde d'ordinaire cette permission qu'au prêtre qui exhorte les condamnés avant de mourir.--Eh bien, reprit Delphine, je saurai remplir cet auguste ministère. Léonce, dit-elle en se retournant vers lui, la religion donne aux malheureux qui marchent au supplice un ami pour les consoler, veux-tu que je sois cet ami? Je te parlerai comme lui, au nom d'un Dieu de bonté: un instant, je n'en fus pas digne, un instant j'ai douté; je trouvois le malheur qui m'accabloit plus grand que mes fautes; mais à présent les espérances religieuses sont revenues dans mon coeur: le ciel me les a rendues, je te les ferai partager.--Ce que tu veux entreprendre, répondit Léonce, est au-dessus de tes forces.--Non, je l'ai résolu, reprit Delphine, tu me verras te suivre d'un pas ferme, avec une âme courageuse; je ne suis plus agitée, pourquoi n'aurois-je pas maintenant le même calme que toi?--Madame, reprit l'officier, on conduira le condamné sur un char, jusqu'à une demi-lieue de la ville, dans la plaine où il doit être fusillé; vous ne serez pas en état de le suivre jusque-là.--Je le pourrai, répondit-elle.--Ah! s'écria Léonce, dois-je accepter ce généreux effort?--Tu le dois, interrompit Delphine.--Et M. de Serbellane entrant dans ce moment, il obtint pour lui-même aussi d'accompagner madame d'Albémar. Léonce, incertain encore s'il devoit consentir à ce qu'exigeoit son amie, consulta M. de Serbellane.--Ne vous opposez pas, répondit-il, au voeu que madame d'Albémar exprime avec tant d'instance; si elle peut vous survivre, ce n'est qu'après avoir épuisé toutes les douleurs; laissez-la s'y livrer, ne lui refusez rien.

--J'ai besoin, reprit Delphine, d'un moment de recueillement, avant ce grand acte de courage; accordez-le-moi, dit-elle en s'adressant au chef de la garde, votre char funèbre n'est point encore arrivé.--Le chef de la garde y consentit; le geôlier murmura qu'il n'avoit point de chambre seule à donner, excepté une dans laquelle étoit mort un prisonnier, cette nuit même. Delphine n'entendit point ce qu'il disoit; et M. de Serbellane, occupé à recueillir dans un dernier entretien les volontés de Léonce, oublia quel don funeste il avoit fait à madame d'Albémar; elle suivit le geôlier, et il la quitta, après lui avoir montré la chambre dans laquelle elle pouvoit entrer. En travers de la porte étoit le cercueil du malheureux prisonnier mort pendant la nuit; et des quatre cierges placés aux coins de ce cercueil, deux brûloient encore, et mêloient leurs tristes clartés à celle du jour. Delphine frémit à cette vue, et recula; cependant elle voulut avancer, et dit:--Pourquoi donc aurois-je peur de la mort? N'est-ce pas elle que je viens chercher? d'où vient que son image m'effraie déjà?--Il falloit, pour entrer, passer près du cercueil placé devant la porte; la robe de Delphine s'y accrocha, et son effroi redoublant, elle tomba à genoux dans la chambre, en face du lit encore défait d'où l'on avoit enlevé le corps de celui qui venoit de mourir. On voyoit ses habits épars, un livre ouvert, une montre qui alloit encore, tous les détails de la vie de l'homme, excepté l'homme même, que la bière renfermoit! Un tel spectacle auroit frappé l'imagination dans les circonstances les plus calmes, il troubla presque entièrement la tête de Delphine; elle ne savoit plus si son amant vivoit encore; elle l'appela plusieurs fois, et, dans un moment de convulsion et de désespoir, elle ouvrit la bague qui renfermoit le poison, et prit rapidement ce qu'elle contenoit; à peine eut-elle achevé cette action désespérée, qu'elle se prosterna contre terre; après y être restée quelques instans, elle se releva plus calme, mais absorbée dans une méditation profonde.

--O mon Dieu! dit-elle alors, qu'ai-je fait? me suis-je rendue coupable? ne puis-je plus espérer votre miséricorde? il falloit le suivre jusqu'au supplice, je lui devois cette dernière preuve de l'amour qui l'a perdu; en aurois-je eu la force, sans la certitude de mourir? Je pouvois me fier à la douleur, avec le temps elle m'auroit tuée; mais ce temps redoutable, ô mon Dieu! m'ordonniez-vous de le supporter? ces tourmens étoient-ils nécessaires? et les anges qui vous entourent ne se réjouiront-ils pas de les voir abrégés! S'il me restoit un lien sur cette terre, si j'avois un père dont je pusse consoler la vieillesse, je vivrois, je le crois; un devoir si sacré me l'auroit commandé: mais l'infortuné qui va périr étoit mon unique ami, et vous me l'ôtez! O mon Dieu! s'écria-t-elle en se jetant à genoux, le visage tourné vers le ciel; on m'a souvent dit que vous ne pardonniez pas le crime que je viens de commettre, le trouble, l'égarement m'y ont conduite; est-il vrai qu'à présent vous soyez inflexible! suis-je plus criminelle que tous ceux qui ont été durs envers leurs semblables? et cependant il en est tant, que sans doute parmi eux quelques-uns seront pardonnés! vous m'aviez accordé la jeunesse, la beauté, tous les dons de la vie, et je la rejette loin de moi, cette vie; il faut donc que j'aie bien souffert, et je souffrirois éternellement! et vous n'accepteriez pas mon repentir! non, vous l'acceptez, je le sens, une force nouvelle renaît en moi; j'entends le char, j'entends les pieds des chevaux qui vont entraîner ce que j'aime; je vais l'entretenir de vous, mon Dieu! bénissez mes paroles, et, quand ma voix seroit impie, quand vous rejetteriez mes prières pour moi-même, faites que celui qui va m'entendre éprouve en m'écoutant les sentimens religieux qui obtiendront pour lui votre miséricorde!--Elle descendit alors d'un pas ferme, et rejoignit Léonce au moment où il montoit sur le char.

Delphine marcha près de lui, et les soldats, par pitié pour elle, ralentissoient la marche, et faisoient souvent arrêter la voiture, pour lui donner le temps de parler à Léonce. M. de Serbellane, qui la suivoit, répandoit de l'argent pour obtenir que personne ne s'opposât à ces instans de retard. Delphine eut d'abord le désir d'avouer à son ami qu'elle venoit de s'assurer la mort, elle auroit trouvé quelque douceur à lui confier cette funeste et dernière preuve de la tendresse passionnée qu'elle éprouvoit pour lui; mais tout entière à la solennité du devoir dont elle étoit chargée, elle craignit qu'après un tel aveu, Léonce, uniquement occupé d'elle, ne donnât plus un moment aux sentimens religieux dont elle vouloit le pénétrer; et, quoi qu'il pût lui en coûter, elle résolut de taire son secret, pour entretenir Léonce de piété plutôt que d'amour.

En traversant la ville, la multitude qui les environnoit de toutes parts se permit d'indignes injures contre celui qu'elle croyoit criminel, puisqu'il étoit condamné. Léonce rougissoit et pâlissoit tour à tour, d'indignation et de fureur.--Dédaigne, lui disoit Delphine, ces misérables insultes. Bannis de ton âme tous les sentimens amers; ah! nous allons entrer dans le séjour de l'indulgence et de l'oubli, dans le séjour où nos ennemis ne seront point écoutés. Vois ce ciel, comme il est pur, comme il est serein! l'auteur de ces merveilles pourroit-il n'avoir abandonné que nous? Cet asile vers lequel nos coeurs s'élancent, Léonce, c'est le nôtre; nous y sommes appelés. L'amour que je sens pour toi ne m'a-t-il pas été inspiré par mon Créateur? il ne désunira point deux êtres qu'il a rendus nécessaires l'un à l'autre. Léonce, ta conduite a été sans reproches, c'est la mienne seule qu'il faut accuser; mais tu me feras recevoir dans la région du ciel qui t'est destinée. Tu diras, oui, tu diras que tu n'y serois pas bien sans moi. L'Être suprême t'accordera ton amie; tu la demanderas, n'est-il pas vrai, Léonce?--Delphine fut prête encore alors à tout révéler, en disant à Léonce quelle étoit l'action coupable dont il devoit implorer le pardon pour elle. Peut-être aussi désiroit-elle qu'il connût la véritable cause du courage extraordinaire qu'elle témoignoit, dans la plus terrible de toutes les situations; mais Léonce leva vers le ciel un regard plein de courage et de confiance; ce regard convainquit Delphine qu'elle avoit enfin inspiré à son ami les pieuses espérances qu'elle lui souhaitoit; et elle craignit de détruire tout l'effet de ses paroles, en lui avouant de quelle faute sa religion même n'avoit pu la préserver.

Réprimant donc encore une fois tout ce qui pouvoit trahir son secret, Delphine rassembla ses forces, pour remplir dignement l'auguste mission dont elle s'étoit chargée.--Ne vois plus en moi, dit-elle à Léonce, celle qui partagea tes fautes, celle qui fut plus coupable encore. J'aimois la vertu, mais je n'avois point la force de l'accomplir, et Dieu, dans sa pitié, retire du monde la femme infortunée dont l'amour et le devoir ont déchiré le foible coeur. J'ai pris auprès de toi la place d'un homme religieux, qui auroit été vraiment digne de te parler au nom du ciel; mais une voix qui t'est chère pouvoit pénétrer plus avant dans ton âme, et cette voix, écoute-la, Léonce, comme si la Divinité l'avoit pour un moment consacrée. Au milieu des terreurs qui nous environnent, lorsque la nature, amie de la vie, se révolte dans notre sein, la Providence éternelle nous voit et nous protège; non, il est impossible que toutes les pensées, tous les sentimens qui nous animent soient anéantis; notre esprit embrasse encore un immense avenir, notre coeur vit encore tout entier dans l'objet qu'il aime, et dans quelques minutes, sur cette plaine, où bientôt les roues de ce char vont nous entraîner, un fer romproit la trame de tant d'idées, de tant de sentimens, et les livreroit au vent qui disperse la poussière! Ceux qui succombent lentement sous le poids des années peuvent croire à la destruction que d'avance ils ont ressentie; mais nous qui marchons vers le tombeau tout pleins de l'existence, nous proclamons l'immortalité! Il est vrai, ce temps qui s'écoule, ces armes qui se préparent, ce bruit sourd qui annonce déjà le coup mortel, remplissent d'effroi tous les sens, mais c'est un dernier effort de l'imagination trompée; la vérité va nous rassurer, notre âme se retire en elle-même, et dans notre intime pensée, dans ce sanctuaire de l'amour et de la vertu, nous retrouvons un Dieu! Ah! Léonce, gloire et tourment de ma vie, objet de la passion la plus profonde! c'est moi qui t'exhorte à la mort, c'est moi... la prière m'a donné une force surnaturelle, la prière, cet élan de l'âme qui nous fait échapper à la douleur, à la nature et aux hommes; imite-moi, Léonce, cherche aussi ce refuge....--

La longueur et la fatigue de la route faisoient disparoître la pâleur de Delphine; ses yeux avoient une expression dont rien ne peut donner l'idée; les sentimens les plus passionnés et les plus sombres s'y peignoient à la fois; et, malgré les douleurs cruelles qu'elle commençoit à sentir, et qu'elle tâchoit de surmonter, sa figure étoit encore si ravissante, que les soldats eux-mêmes, frappés de tant d'éclat, s'écrioient:--_Qu'elle est belle!_ et baissoient, sans y songer, leurs armes vers la terre en la regardant. Léonce entendit ce concert de louanges, et lui-même, enivré d'amour, il prononça ces mots à voix basse:--Ah Dieu! que vous ai-je fait pour m'ôter la vie, le plus grand des biens avec elle?--Delphine l'entendit.--Mon ami, reprit-elle, ne nous trompons pas sur le prix que nous attacherions maintenant à l'existence; nous ne voyons plus que des biens dans ce que nous perdons, et nous oublions, hélas! combien nous avons souffert! Léonce, je t'aimois avec idolâtrie, et cependant, du jour où l'ingratitude de l'amitié me fut révélée, je reçus une blessure qui ne s'est point fermée. Léonce, des êtres tels que nous auroient toujours été malheureux dans le monde, notre nature sensible et fière ne s'accorde point avec la destinée; depuis que la fatalité empêcha notre mariage, depuis que nous avons été privés du bonheur de la vertu, je n'ai pas passé un jour sans éprouver au coeur je ne sais quelle gêne, je ne sais quelle douleur qui m'oppressoit sans cesse. Ah! n'est-ce rien que de ne pas vieillir, que de ne pas arriver à l'âge où l'on auroit peut-être flétri notre enthousiasme pour ce qui est grand et noble, en nous rendant témoins de la prospérité du vice et du malheur des gens de bien! vois dans quel temps nous étions appelés à vivre, au milieu d'une révolution sanglante, qui va flétrir pour long-temps la vertu, la liberté, la patrie! mon ami, c'est un bienfait du ciel qui marque à ce moment le terme de notre vie. Un obstacle nous séparoit, tu n'y songes plus maintenant, il renaîtroit si nous étions sauvés; tu ne sais pas de combien de manières le bonheur est impossible. Ah! n'accusons pas la Providence, nous ignorons ses secrets; mais ils ne sont pas les plus malheureux de ses enfans, ceux qui s'endorment ensemble sans avoir rien fait de criminel, et vers cette époque de la vie où le coeur encore pur, encore sensible, est un hommage digne du ciel.--

Ces douces paroles avoient attendri Léonce, et pendant quelques momens il parut plongé dans une religieuse méditation.--Tout à coup, en approchant de la plaine, la musique se fit entendre, et joua une marche, hélas! bien connue de Léonce et de Delphine. Léonce frémit en la reconnoissant:--O mon amie! dit-il, cet air, c'est le même qui fut exécuté le jour où j'entrai dans l'église pour me marier avec Matilde. Ce jour ressembloit à celui-ci. Je suis bien aise que cet air annonce ma mort. Mon âme a ressenti dans ces deux situations presque les mêmes peines; néanmoins je te le jure, je souffre moins aujourd'hui.--Comme il achevoit ces mots, la voiture s'arrêta devant la place où il devoit être fusillé. Il ne voulut plus alors s'abandonner à des sentimens qui pouvoient affoiblir son coeur. Il descendit rapidement du char, et s'avança en faisant signe à M. de Serbellane de veiller sur Delphine. Se retournant alors vers la troupe dont il étoit entouré, il dit, avec ce regard qui avoit toujours commandé le respect:--Soldats, vous ne banderez pas les yeux à un brave homme; indiquez-moi seulement à quelle distance de vous il faut que je me place, et visez-moi au coeur; il est innocent et fier, ce coeur, et ses battemens ne seront point hâtés par l'effroi de la mort. Allons.--Avant de s'avancer à la place marquée, il se retourna encore une fois vers Delphine; elle étoit tombée dans les bras de M. de Serbellane, il se précipita vers elle, et entendit M. de Serbellane qui s'écrioit:--Malheureuse! elle a pris le poison quelle m'avoit demandé pour Léonce; c'en est fait, elle va mourir!

--Léonce alors jeta des cris de désespoir, qui arrachèrent des larmes à tous ceux qui l'avoient vu si calme, un moment auparavant, quand il marchoit à la mort; personne n'osoit prononcer un mot, ni faire un mouvement, en contemplant ce cruel spectacle. Delphine revint à elle, à travers les convulsions de la mort, et put encore dire à Léonce, qui tenoit sa main à genoux:--Mon ami, je devois mon courage à la mort que je portois dans mon sein. Et comme Léonce s'accusoit de barbarie, pour avoir consenti qu'elle le suivît jusqu'au supplice:--Ah! mon ami, lui dit-elle encore, remercie la nature de m'avoir épargné les heures où je t'aurois survécu; pardonne-moi, Léonce, si j'ai imposé la plus grande douleur à l'âme la plus forte, c'est toi qui d'un instant me survis; je ne meurs pas sans toi, ma main tient encore la tienne, le dernier souffle de ma vie est recueilli dans ton sein. Ces soldats, je les vois là, prêts à te saisir.... Ah, Dieu! de quel mal me sauve la mort!--Elle expira. Léonce se précipita sur la terre à côté d'elle, en la tenant embrassée. Les soldats eux-mêmes, attendris, restoient à quelque distance, et sembloient ne plus songer à remplir leur cruel emploi; quelques-uns s'écrioient:--_Non, nous ne tuerons pas ce malheureux homme; c'est bien assez que sa pauvre maîtresse ait péri de douleur; non, qu'il s'en aille, nous ne tirerons pas sur lui._--

Léonce les entendit, et, se relevant avec une fureur sans bornes, il s'écria:--Juste ciel! il ne vous restoit plus, barbares, qu'à vouloir m'épargner après l'avoir tuée. Tirez à l'instant, tirez.--Et il vouloit s'approcher d'eux, mais il portoit toujours le corps sans vie de sa maîtresse, et tout à coup il frémit d'horreur à l'idée que cette belle image de son amie pourroit être défigurée par les coups qu'on dirigeroit sur lui; retournant donc vers M. de Serbellane, il remit entre ses bras Delphine, qui sembloit dormir en paix sur le sein de son ami:--Il faut m'en séparer, dit-il, afin que ses nobles restes ne soient point outragés par des barbares. Réunissez-nous tous les deux dans le même tombeau; c'est là que, dans un repos éternel, mon innocente amie me pardonnera mes fautes et ses malheurs.--En achevant ces mots, il s'éloigna: quand il fut en face des soldats, ils balancèrent encore, et leurs gestes exprimoient qu'ils ne vouloient plus obéir à l'ordre qui leur avoit été donné. Un instant de vie de plus faisoit souffrir mille maux à Léonce; tout-à-fait hors de lui, il eut recours à l'insulte, chercha tout ce qui pouvoit allumer la colère des soldats, les menaça de se jeter sur eux, s'ils ne tiroient pas sur lui; et les appelant enfin des noms qui pouvoient les irriter davantage, l'un d'eux s'indigna, reprit son fusil qu'il avoit jeté à terre, et dit:--_Puisqu'il le veut, qu'il soit satisfait_.--Il tira, Léonce fut atteint, et tomba mort.

M. de Serbellane rendit à ses amis les derniers devoirs. Il les réunit dans un tombeau qu'il fit élever sur le bord d'une rivière, au milieu de peupliers, et partit pour la Suisse, afin de veiller sur la destinée d'Isore, que la perte de Delphine avoit jetée dans la plus profonde douleur; il écrivit à sa mère, et en obtint la permission de conduire sa fille à mademoiselle d'Albémar, à qui cet intérêt seul pouvoit faire supporter la vie, après la perte de Delphine. M. de Lebensei s'acquit un nom illustre dans les armées françoises. Pourquoi le caractère de Léonce de Mondoville ne lui permit-il pas d'avoir cette glorieuse destinée?

M. de Serbellane qui, avec une âme naturellement calme, faisoit toujours ce que les sentimens les plus tendres et les plus exaltés peuvent inspirer, revint en France, au péril de sa vie, pour visiter encore une fois le tombeau de ses amis, et s'assurer que l'homme à qui il en avoit confié la garde l'avoit défendu de toute insulte, au milieu de la guerre. Voici l'un des fragmens de la lettre qu'il écrivoit en revenant de ce voyage pieux envers l'amitié.

«Je me sens mieux, disoit-il, depuis que je me suis reposé quelque temps près de leurs cendres. Je me répétois sans cesse qu'ils n'avoient point mérité leur malheur; je ne me dissimulois point leurs torts; Léonce auroit dû braver l'opinion dans plusieurs circonstances où le bonheur et l'amour lui en faisoient un devoir, et Delphine, au contraire, se fiant trop à la pureté de son coeur, n'avoit jamais su respecter cette puissance de l'opinion, à laquelle les femmes doivent se soumettre; mais la nature, mais la conscience apprend-elle cette morale instituée par la société, qui impose aux hommes et aux femmes des lois presque opposées? et mes amis infortunés devoient-ils tant souffrir pour des erreurs si excusables? Telles étoient mes réflexions, et rien n'est plus douloureux pour le coeur d'un honnête homme, que l'obscurité qui lui cache la justice de Dieu sur la terre.

» Mais un soir que j'étois assis près de la tombe où reposent Léonce et Delphine, tout à coup un remords s'éleva dans le fond de mon coeur, et je me reprochai d'avoir regardé leur destinée comme la plus funeste de toutes. Peut-être dans ce moment, mes amis, touchés de mes regrets, vouloient-ils me consoler, cherchoient-ils à me faire connoître qu'ils étoient heureux, qu'ils s'aimoient, et que l'Être-suprême ne les avoit point abandonnés, puisqu'il n'avoit pas permis qu'ils survécussent l'un à l'autre. Je passai la nuit à rêver sur le sort des hommes; ces heures furent les plus délicieuses de ma vie, et cependant le sentiment de la mort les a remplies tout entières; mais je n'en puis douter, du haut du ciel mes amis dirigeoient mes méditations; ils écartoient de moi ces fantômes de l'imagination qui nous font horreur du terme de la vie; il me sembloit qu'au clair de la lune, je voyois leurs ombres légères passer à travers les feuilles sans les agiter; une fois je leur ai demandé si je ne ferois pas mieux de les rejoindre, s'il n'étoit pas vrai que sur cette terre les âmes fières et sensibles n'avoient rien à attendre que des douleurs succédant à des douleurs; alors il m'a semblé qu'une voix, dont les sons se mêloient au souffle du vent, me disoit:--Supporte la peine, attends la nature, et fais du bien aux hommes.--J'ai baissé la tête, et je me suis résigné; mais, avant de quitter ces lieux, j'ai écrit, sur un arbre voisin de la tombe de mes amis, ce vers, la seule consolation des infortunés que la mort a privés des objets de leur affection:

On ne me répond pas, mais peut-être on m'entend.»

FIN.

TABLE DES LETTRES.

PREMIÈRE PARTIE.

LETTRE PREMIÈRE. Madame d'Albémar à Matilde de Vernon. Bellerive, 12 avril 1790.

LETTRE II. Réponse de Matilde de Vernon à madame d'Albémar. Paris, 14 avril 1790.

LETTRE III. Delphine à Matilde.

LETTRE IV. Delphine d'Albémar à madame de Vernon. Bellerive, 16 avril 1790.

LETTRE V. Madame de Vernon à Delphine. Paris, 17 avril 1790.

LETTRE VI. Delphine à mademoiselle d'Albémar. Paris, 19 avril 1790.

LETTRE VII. Réponse de mademoiselle d'Albémar à Delphine. Montpellier, 25 avril 1790.

LETTRE VIII. Réponse de Delphine à mademoiselle d'Albémar. Paris, 1er mai 1790.

LETTRE IX. Madame de Vernon à M. de Clarimin, à sa terre, près de Montpellier. Paris, 2 mai 1790.

LETTRE X. Delphine à mademoiselle d'Albémar. Paris. 3 mai 1790.

LETTRE XI. Delphine à mademoiselle d'Albémar. Paris, 4 mai 1790.

LETTRE XII. Delphine à mademoiselle d'Albémar. Paris, 8 mai 1790.

LETTRE XIII. Réponse de mademoiselle d'Albémar à Delphine. Montpellier, 14 mai 1790.

LETTRE XIV. Delphine à mademoiselle d'Albémar. 19 mai 1790.

LETTRE XV. Delphine à mademoiselle d'Albémar. Paris, 22 mai 1790.

LETTRE XVI. Mademoiselle d'Albémar à Delphine. Montpellier, 20 mai 1790.

LETTRE XVII. Delphine à mademoiselle d'Albémar. Paris, 25 mai 1790.

LETTRE XVIII. Léonce à M. Barton. Bayonne, 17 mai 1790.

LETTRE XIX. Delphine à mademoiselle d'Albémar. 27 mai 1790.

LETTRE XX. Delphine à mademoiselle d'Albémar. 31 mai 1790.

LETTRE XXI. Léonce à M. Barton. 1er juin 1790.

LETTRE XXII. Delphine à mademoiselle d'Albémar. 3 juin 1790.

LETTRE XXIII. Delphine à mademoiselle d'Albémar. 5 juin 1790.

LETTRE XXIV. Léonce à M. Barton, à Mondoville. Paris, 6 juin 1790.

LETTRE XXV. Delphine à mademoiselle d'Albémar. 10 juin 1790.

LETTRE XXVI. Delphine à mademoiselle d'Albémar. 20 juin 1790.

LETTRE XXVII. Léonce à M. Barton. Paris, 29 juin 1790.

LETTRE XXVIII. Madame de Vernon à M. de Clarimin. Paris, 30 juin 1790.

LETTRE XXIX. Delphine à mademoiselle d'Albémar. 2 juillet 1790.

LETTRE XXX. Delphine à mademoiselle d'Albémar. 4 juillet 1790.

LETTRE XXXI. Léonce à sa mère. Mondoville, 6 juillet 1790.

LETTRE XXXII. Delphine à mademoiselle d'Albémar. Bellerive, 6 juillet 1790.

LETTRE XXXIII. Delphine à mademoiselle d'Albémar. Bellerive, 9 juillet 1790.

LETTRE XXXIV. Delphine à mademoiselle d'Albémar. Bellerive, 10 juillet 1790.

LETTRE XXXV. Léonce à sa mère. Paris, 11 juillet 1790.

LETTRE XXXVI. Delphine à mademoiselle d'Albémar. Bellerive, dans la nuit du 12 juillet 1790.

LETTRE XXXVII. Delphine à mademoiselle d'Albémar. Paris, 13 juillet 1790, à minuit.