Part 66
[Cette lettre, écrite le 9 septembre, après le départ de Léonce, ne lui parvint pas.]
Tu me quittes, tu pars... je te suivrai... mais, barbare, tu m'as caché ta route... je ne sais où te chercher sur la terre, jamais tant de cruauté!... l'infortuné, non il n'est pas cruel, il va mourir... Je veux te retrouver... je veux te dire...; mais seule, où courir? quel isolement affreux! ah! mon Dieu! mon Dieu, un secours, un appui... On me demande; qui veut me voir? Ce n'est pas lui, qui donc? O divine Providence, m'avez-vous exaucée? C'est un ami, c'est M. de Serbellane.
LETTRE XX.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
De tous les hommes, le meilleur, le plus compatissant, c'est M. de Serbellane. Si je meurs, qu'après moi tous mes amis lui témoignent une profonde reconnoissance. Il a rencontré Léonce, et sait dans quels lieux il va chercher la mort; ce généreux ami n'a pu ramener Léonce, mais il me conduit vers lui; il espère, il croit que si je le revois, j'apaiserai son désespoir. M. de Serbellane, cet homme dont tout le monde vante la raison parfaite, a pitié de mon coeur égaré, il ne condamne point les conseils du désespoir, il sait secourir la douleur comme elle veut être secourue. Ah! je le bénis, c'est lui qui sera mon ange tutélaire, c'est lui qui me rendra le bonheur... le bonheur! Hélas! de quel mot ai-je osé me servir! pourquoi l'effacerois-je? Louise, je le jure, vous n'entendrez plus parler que de mon bonheur: sur la terre ou dans le ciel; vous me saurez heureuse.
CONCLUSION.
Les lettres nous ont manqué pour continuer cette histoire, mais M. de Serbellane et quelques autres amis de madame d'Albémar nous ont transmis les détails que l'on va lire. M. de Serbellane, effrayé de l'état où il avoit vu M. de Mondoville, ne résista point au désir et à la douleur de madame d'Albémar, et la conduisit sur les traces de Léonce, à travers l'Allemagne. Suivant toujours M. de Mondoville, sans pouvoir l'atteindre, ils arrivèrent jusqu'à Verdun, où l'armée qui entroit en France se trouvoit réunie. Ce voyage fut cruel, mais la fermeté de M. de Serbellane et sa bonté délicate, tour à tour contenoient et soulageoient les mortelles inquiétudes de madame d'Albémar.
Quand elle entra dans la ville de Verdun, elle frémit, et son impatience parut s'arrêter au moment de tout savoir; elle pria M. de Serbellane d'aller s'informer de M. de Mondoville, et descendit dans une auberge, en attendant son retour. Pendant qu'elle y étoit, un jeune François blessé fut rapporté dans une chambre voisine de la sienne: elle demanda son nom; on lui dit que c'étoit Charles de Ternan; elle ne l'avoit jamais rencontré, mais elle savoit qu'il étoit parent de M. de Mondoville, et pensant qu'il pouvoit l'avoir vu, elle entra dans sa chambre, par un mouvement tout-à-fait irréfléchi; cependant l'embarras la retint sur le seuil de la porte, et elle entendit M. de Ternan qui disoit:--Non, ce n'est pas de moi qu'il faut s'occuper, mais de mon brave compagnon, de mon généreux ami: ne peut-on envoyer personne au camp françois pour le réclamer? Il ne servoit point dans l'armée des étrangers, il venoit seulement d'arriver à Verdun; en nous promenant ensemble, je me suis trop écarté des limites du camp, que mon ami ne connoissoit point; nous avons été attaqués par une patrouille républicaine, j'ai été blessé au premier coup de fusil, et mon ami, sachant que si j'avois été fait prisonnier, j'étois perdu, n'a pris les armes que pour me sauver; je suis arrivé trop tard à son secours, il était déjà pris, emmené à Chaumont, pour être jugé, pour être fusillé. Juste ciel, si vous saviez quel mépris de la vie, quel héroïsme d'amitié il a montré!--Delphine, entendant ces paroles, ne douta presque plus de son malheur: couverte d'un voile qui empêchoit de remarquer son éclatante figure, elle s'avança dans la chambre, et, tendant les bras vers M. de Ternan, elle s'écria:--Cet homme généreux, intrépide, infortuné, c'est Léonce de Mondoville?--Oui, répondit M. de Ternan, en retournant la tête; qui l'a deviné?--Moi, répondit Delphine en perdant connoissance: on courut à son secours, on détacha son voile, et ses cheveux tombèrent sur son visage, comme pour le couvrir encore. M. de Serbellane, en arrivant, la vit entourée d'hommes, qui croyoient presque qu'il y avoit quelque chose de surnaturel dans cette apparition d'une femme inconnue, si belle et si touchante.
Il avoit appris de son côté ce que Delphine venoit de découvrir. Quand elle revint à elle, saisissant les mains de M. de Serbellane, avec une force convulsive, elle lui dit:--Vous viendrez avec moi: nous irons à son aide; votre pays n'est point en guerre avec les François; ils vous écouteront, je les implorerai: n'y a-t-il pas des accens de douleur auxquels nul homme n'a résisté? Partons.--
M. de Serbellane n'hésita pas: il avoit déjà formé le dessein d'aller à Chaumont, et portoit avec lui les passe-ports nécessaires pour s'y rendre: il comprit qu'il étoit impossible de détourner Delphine de le suivre, et ne voulut pas même le lui proposer. Son caractère étoit aussi calme que celui de Delphine étoit passionné; mais quand les grandes affections de l'âme sont compromises, tous les êtres généreux s'entendent et suivent la même conduite.
Ils partirent ensemble, et furent à Chaumont en moins de dix heures. Peu de momens avant d'arriver, Delphine, se ressouvenant que M. de Serbellane lui avoit dit autrefois qu'il existoit en Italie un poison doux mais rapide, qui terminoit la vie en très-peu de temps, rappela à M. de Serbellane ce poison dont ils s'étoient une fois entretenus ensemble.--Il est dans cette bague, répondit M. de Serbellane en la montrant, je la porte toujours depuis que j'ai perdu Thérèse; je me sentois plus calme et plus libre, en pensant que si la vie me devenoit insupportable, j'avois avec moi ce qui pouvoit facilement m'en délivrer.--Delphine alors, quelle que fût son intention secrète, et l'idée vague et terrible qui l'occupoit, donna pour motif à M. de Serbellane, en lui demandant cette bague, le désir qu'auroit Léonce, fier et irritable comme il l'étoit, d'échapper au supplice, dans un temps où le peuple pouvoit se permettre des insultes contre l'homme qui lui seroit désigné comme son ennemi.--Je crois à la vérité de ce que vous me dites, répondit M. de Serbellane: si vous vouliez mourir, vous ne me le cacheriez pas; nous parlerions ensemble de ce dessein, avec le courage qui convient à une âme telle que la vôtre, et je vous en détournerois, je l'espère: je vous dirois ce que j'ai éprouvé, c'est qu'on peut encore faire servir au bonheur des autres une vie qui ne nous promet à nous-mêmes que des chagrins, et cette espérance vous la feroit supporter.--Madame d'Albémar répéta avec une sombre tristesse que son dessein, en lui demandant ce funeste présent, étoit de le donner à Léonce, s'il étoit condamné.--Alors M. de Serbellane tira sa bague de son doigt, et la remit à Delphine.--Voilà donc, s'écria-t-elle, voilà donc, ô Léonce! ce qui doit nous réunir! voilà l'anneau nuptial que j'étois destinée à te présenter! O mon Dieu! ajouta-t-elle, donnez-moi de la force jusqu'au dernier moment!
Dès qu'ils furent arrivés à Chaumont, M. de Serbellane alla demander la permission de voir M. de Mondoville. Madame d'Albémar, en l'attendant, s'assit sur un banc, en face de la prison où elle avoit appris que M. de Mondoville étoit renfermé. La beauté de Delphine, et la douleur qui se peignoit dans toute sa personne, avoient attiré l'attention de plusieurs femmes, enfans et vieillards, qui l'environnoient sans qu'elle s'en aperçût; mais au moment où elle se leva, pour aller au-devant de M. de Serbellane qui lui apportoit la permission d'entrer dans la prison, les pauvres gens qui l'avoient vue pleurer, lui dirent: _Vous avez du chagrin, ma bonne dame, nous prierons Dieu pour vous_.--Je vous en remercie, répondit-elle: priez pour un ami que j'ai dans ce monde, et que l'on veut faire périr. Il y a parmi vous peut-être des créatures bien plus innocentes que moi, Dieu les écoutera plus favorablement. Priez donc pour qu'il me fasse grâce; et si vous avez sur la terre un être que vous aimiez, que cet être vous récompense du bien que vous m'aurez fait!--En parlant ainsi, elle attendrit ceux qui l'écoutoient, mais ils ne pouvoient la servir.
M. de Serbellane annonça à Delphine qu'elle pouvoit voir Léonce à l'instant, et qu'il lui resteroit encore le temps d'entretenir celui qui devoit présider le tribunal, avant qu'il s'assemblât pour prononcer sur la vie de Léonce. M. de Serbellane, pendant que Delphine seroit dans la prison, devoit continuer à voir tous ceux qui, dans la ville, pouvoient avoir quelque influence sur le tribunal, et venir reprendre Delphine, quand elle auroit vu M. de Mondoville, et qu'elle auroit su de lui toutes les circonstances qui pouvoient servir à le justifier.
La permission étant présentée au geôlier, il ouvrit la porte de la prison, et Delphine, en entrant dans ce lieu de douleur, vit son amant qui écrivoit avec beaucoup de calme. Le bruit de la porte lui fit lever la tête, et, se jetant à genoux devant elle, il s'écria:--Juste ciel, quel miracle s'accomplit pour moi! est-ce mon imagination qui me la représente? Je l'invoquois, et la voilà! tous ses traits, tous ses charmes sont-ils devant mes yeux! Delphine, Delphine, est-ce toi?--Et, la serrant dans ses bras, il perdit entièrement le souvenir de sa situation; mais le coeur de Delphine n'étoit pas soulagé, et les transports de son amant ne lui donnèrent pas même un instant d'illusion.
--Delphine, lui dit encore Léonce en découvrant sa poitrine, vois-tu ce médaillon qui contient tes cheveux? je n'ai défendu que lui; ils n'ont pu me l'arracher. Si tu n'étois venue près de moi, c'est à lui seul que j'aurois confié mes adieux. Ah! Delphine, pourquoi t'ai-je quittée?--C'est moi qui suis coupable de ton sort, répondit-elle, je le sais; si je n'avois pas consenti à sortir de mon couvent, si...; mais que fait cette douleur de plus dans l'abîme des douleurs! Dites-moi seulement ce que je puis dire à vos juges; j'ignore si j'espère encore, mais je veux leur parler.--Vous n'obtiendrez rien, mon amie, reprit Léonce; cependant je pourrois consentir à vivre maintenant: il s'est fait un grand changement dans ma manière de voir. Au milieu des malheurs que je viens d'éprouver, et de la destinée qui me menace, je me suis senti comme humilié d'avoir attaché tant de prix aux jugemens des hommes. La présence de la mort m'a éclairé sur ce qu'il y a de réel dans la vie; je ne le cache point, j'ai regretté d'avoir sacrifié les jours que tu protégeois. J'ai connu le prix de l'existence simple et douce que j'aurois goûtée près de toi. S'il en étoit temps encore, aucun nuage ne troubleroit plus notre bonheur: vois donc, ô ma Delphine! si tu peux me sauver, je l'accepte.--O mon Dieu! s'écria Delphine,--et les sanglots étouffèrent sa voix.
--Je ne sais, réprit Léonce, ce qu'on peut dire pour ma défense; cependant il me semble que, dans l'opinion même de ceux qui vont me juger, je ne suis pas coupable. J'étois arrivé à Verdun le matin du jour où l'on m'a fait prisonnier; je cherchois la mort, il est vrai, mais je ne savois point encore quel moyen je prendrois pour atteindre ce but facile. J'ai suivi sans dessein le jeune Ternan, mon ami d'enfance. Je n'étois pas reçu dans l'armée, mon nom même n'y étoit point encore connu. Charles Ternan s'est imprudemment éloigné des limites du camp, une patrouille nous a attaqués, le premier coup de fusil a blessé Charles Ternan; il ne pouvoit plus se défendre, et, pris en uniforme les armes à la main, son sort n'étoit pas douteux. Je lui ai crié de tâcher de s'éloigner, pendant que j'arrêterois la patrouille par ma résistance, et, afin de le déterminer à me quitter, j'ai ajouté qu'il devoit retourner au camp pour demander du secours; mais avant que le secours arrivât, le nombre m'a accablé: je ne sais par quel hasard je n'ai pas été tué, mais je crois que je le dois au désir que j'avois de prolonger le combat, pour donner à Ternan plus de temps pour s'éloigner: voilà ce qui s'est passé, ma Delphine; ton esprit secourable peut-il trouver dans ce récit les moyens de me justifier avec honneur?--Généreuse conduite! répondit Delphine; mais y croiront-ils? mais en seront-ils émus? Ah! mon ami, sans le secours de la Providence, sans la plus signalée de ses faveurs, quel espoir nous reste-t-il! Cède, ajouta-t-elle, cède à ce que tu pourrois appeler une superstition du coeur; quand même ce que je vais te demander ne te paroîtroit qu'une foiblesse, cède encore; viens prier avec moi le protecteur des malheureux, de m'accorder l'éloquence qui entraîne la volonté des hommes; viens, prions ensemble. Léonce eut un moment d'embarras; mais bientôt, s'abandonnant au mouvement inspiré par Delphine, il se mit à genoux devant les rayons du soleil, qui perçoient à travers les barreaux de sa prison, et dit:--Être tout-puissant, être inconnu! je t'implore pour la première fois de ma vie, je ne mérite pas que tu m'exauces; mais l'un de tes anges attache sa vie à la mienne; sauve-moi, puisqu'elle le souhaite, et je jure de consacrer le reste de mes jours à suivre ton culte; mon amie me l'enseignera.--Delphine, en écoutant ces paroles, eut un moment d'espoir.--Ah! s'écria-t-elle, quelque insensés, quelque coupables que nous soyons, peut-être le Dieu de bonté, qui ne nous a donné que des commandemens d'amour, a-t-il entendu nos prières, a-t-il pris pitié de nous! Adieu, Léonce; à ce soir, il y a encore ce soir. Adieu!--Et elle le quitta en réprimant son émotion. La nature donne toujours un moment de calme dans les situations les plus violentes de la vie, comme un instant de mieux avant la mort; c'est un dernier recueillement de toutes les forces, c'est l'heure de la prière ou des adieux.
Delphine, en sortant de la prison, rencontra M. de Serbellane qui venoit la chercher; il la conduisit chez le président du tribunal. Arrivés devant la maison de celui dont dépendoit la vie de Léonce, Delphine tressaillit, et, comme elle franchissoit le seuil de la porte, elle se sépara de M. de Serbellane, avec un dernier regard qui lui demandoit de faire des voeux pour elle. Elle entra, et trouva le président entouré de quelques secrétaires: elle lui demanda s'il lui seroit permis de l'entretenir sans témoins.--Je n'ai de secrets pour personne, répondit-il en élevant d'autant plus la voix que Delphine cherchoit à la baisser; il ne faut pas qu'un homme public mette de mystère dans sa conduite.--Hélas! monsieur, reprit Delphine, sans doute vous n'avez point de secret, mais je puis en avoir un; me refuserez-vous de ne le confier qu'à vous?--Je vous ai déjà dit, reprit le juge, que je ne veux point éloigner de moi ceux qui m'entourent; je ne le dois point.--Delphine, se retournant alors vers ceux qui étoient dans la chambre, leur dit avec une noble douceur:--Messieurs, je vous en conjure, éloignez-vous pendant quelques momens; soyez assez généreux pour me prouver ainsi votre pitié.--La voix et le regard de Delphine exprimoient l'émotion la plus profonde, et produisirent un effet inespéré; tous ceux qui étoient dans la chambre s'éloignèrent doucement, sans proférer un seul mot.
Quand Delphine se vit seule avec celui qui pouvoit absoudre ou condamner son amant, ses lèvres tremblèrent avant de prononcer les paroles qui devoient appeler ou repousser la conviction, donner la vie ou causer la mort: tout annonçoit dans le juge un homme inflexible; cependant Delphine avoit aperçu sur son bureau le portrait d'une femme tenant un enfant dans ses bras, et ce tableau, lui apprenant qu'il étoit époux et père, lui avoit un moment donné l'espoir de l'attendrir. Elle tâcha d'exposer avec calme le récit des faits qui prouvoient que Léonce n'avoit pris aucun grade dans l'armée ennemie, que le danger seul de son ami l'avoit forcé à le secourir; et, racontant avec courage et simplicité toutes les circonstances qui avoient engagé Léonce à quitter la Suisse, elle se donna tous les torts, en cherchant à prouver au juge que Léonce n'avoit cédé qu'à la douleur qu'il éprouvoit, et qu'aucun motif politique, aucune résolution ennemie n'étoit entrée pour rien dans les circonstances qui l'avoient conduit à Verdun. Le juge s'étoit d'abord montré inaccessible à la conviction; et, regardant Léonce comme coupable, il étoit résolu à le condamner; le récit déchirant de Delphine lui persuada que la conduite de Léonce n'avoit pas été telle qu'il se l'imaginoit; mais il sentit l'impossibilité de persuader à ses collègues que Léonce pouvoit être absous, quand toutes les apparences l'accusoient; ne voulant pas prendre sur lui de le faire mettre en liberté sans qu'il eût été jugé, il ne voyoit aucun moyen de le sauver; et, la pitié que lui inspirait madame d'Albémar le faisant souffrir, il cherchoit à lui répondre en termes vagues, et à terminer le plus tôt possible ce cruel entretien. Une timidité douloureuse enchaînoit Delphine; elle sentoit qu'il n'existoit plus pour elle qu'une ressource, c'étoit de se livrer sans contrainte à toute l'émotion qu'elle éprouvoit; mais l'idée que cet espoir une fois détruit il n'en resteroit plus, lui faisoit essayer des moyens d'un autre genre, qui n'épuisoient pas encore sa dernière espérance. Enfin, le juge fit quelques pas pour sortir, en déclarant que, dans cette affaire, il ne pouvoit être éclairé que par l'opinion de ses collègues, et que c'étoit à eux seuls qu'il vouloit s'en remettre.
L'infortunée Delphine, à ces mots, ne se connoissant plus, se précipita vers la porte et s'écria:--Non, vous n'avancerez pas, non, vous n'irez pas commettre l'action la plus barbare! il n'est pas criminel, celui que vous allez condamner, il ne l'est pas, vous le savez; je vous ai prouvé qu'il n'avoit point porté les armes, qu'il n'étoit pas votre ennemi, que la générosité, l'amitié, l'avoient seules entraîné; et quand il seroit vrai que vos opinions et les siennes sur la guerre actuelle ne fussent pas d'accord, n'est-il pas le meilleur et le plus sensible des êtres, celui que le hasard a jeté dans un parti différent du vôtre? Les hommes se ressemblent comme pères, comme amis, comme fils; c'est par ces affections de la nature que tous les coeurs se répondent, mais les fureurs des factions ne peuvent exciter que des haines passagères, des haines qu'on peut sentir contre des ennemis puissans, mais qui s'éteignent à l'instant, quand ils sont vaincus, quand ils sont abattus par le sort, et que vous ne voyez plus en eux que leurs vertus privées, leurs sentimens et leur malheur. Ah! celui pour qui je vous implore, si vous étiez en péril, et que je lui demandasse de vous sauver, il n'hésiteroit pas, non-seulement à vous absoudre, mais à vous secourir de tous ses moyens, de tous ses efforts; si vous donnez la mort à qui ne l'a pas méritée, vous, ne savez pas quelle destinée vous vous préparez, vous ne savez pas quels remords vous attendent! plus de repos, plus de douces jouissances; au sein de votre famille, au milieu de vos concitoyens, vous serez poursuivi par des craintes, par une agitation continuelle; vous ne compterez plus sur l'estime; vous ne vous fierez plus à l'amitié; et quand vous souffrirez, et quand les maladies vous feront redouter une fin cruelle, une vieillesse douloureuse, vous vous accuserez de l'avoir mérité, et votre propre pitié vous manquera dans vos propres maux.--Jeune femme, vous m'insultez, lui dit le juge, parce que je veux obéir aux lois de mon pays.--Moi, je vous insulte! s'écria Delphine en se jetant à ses pieds; ô Dieu! s'il m'est échappé une seule parole qui puisse vous blesser, si mon trouble ne m'a pas permis d'être maîtresse de mes discours, ah! n'en punissez pas mon ami. Est-il coupable de mon imprudence, de ma foiblesse, de ma folie? Dites, seroit-ce moi qui vous irriterois contre lui, moi qui ai déjà fait tomber tant de douleurs sur sa vie! Ah! je me prosterne devant vous; juste ciel! voudrois-je vous offenser? quelle réparation voulez-vous? parlez;--et l'infortunée, à genoux, penchoit son visage jusqu'à terre, dans un état si déplorable que le juge en fut touché.--Non, madame, lui dit-il en la relevant; vous ne m'avez point offensé; non, soyez tranquille, si je pouvois sauver M. de Mondoville, ce seroit pour vous que je le ferois.--Delphine étonnée, saisie d'un premier espoir qui redoubloit encore la violence de son état, s'appuya sur le bras de cet homme qui ne l'effrayoit plus, et lui dit dans une sorte d'égarement:--Ce seroit pour moi que vous le sauveriez! vous savez donc que je vais mourir aussi? En effet, vous n'avez pu croire que je survécusse à cet être si bon et si tendre. Il va porter dans le tombeau tant d'affection pour moi, pour moi, pauvre insensée, qui ne lui ai fait que du mal! Qu'importe au reste que je meure! la mort est mon unique espoir; mais vous qui pouvez tout, me refuserez-vous ce mot sacré, ce mot du ciel qui absout l'innocent et rend la vie aux infortunés qui le chérissent? Hélas! dans les temps orageux où nous vivons, savez-vous quel sera votre avenir? il y a six mois que toutes les prospérités de la terre environnoient mon malheureux ami; et maintenant, jeté dans les prisons, près de périr, il n'a plus qu'une amie qui verse des pleurs sur son sort. Vous êtes le président du tribunal; vous pouvez, je le sais, s'il vous est prouvé que M. de Mondoville ne servoit pas dans l'armée ennemie, vous pouvez décider qu'il n'y a pas lieu à le juger criminellement, et le faire mettre en liberté.--Vous ne savez pas, madame, interrompit le juge, en cessant de se contraindre et laissant voir un caractère qui avoit en effet beaucoup de bonté, vous ne savez pas ce que vous me demandez; vous ignorez à quels périls je m'exposerois si je voulois soustraire M. de Mondoville au cours naturel des lois. Sans doute j'aurois souhaité que la liberté pût s'établir en France, sans qu'un seul homme pérît pour une opinion politique; mais puisque la guerre étrangère excite une fermentation violente, n'exigez pas d'un père de famille, qui s'est vu forcé d'accepter dans ces temps difficiles un emploi pénible, mais nécessaire, n'exigez pas qu'il compromette ses jours pour conserver ceux d'un inconnu.--D'un inconnu! reprit Delphine, s'il est innocent; d'un inconnu! si sa vie dépend de vous! ah! qu'il doit nous être cher, l'homme infortuné que nous pouvons sauver d'une mort injuste et certaine! Oui, j'en conviens, ce que je vous demande exige du courage, de la générosité, du dévouement; ce n'est point une pitié commune que j'attends de vous, c'est une élévation d'âme qui suppose des vertus antiques, des vertus républicaines, des vertus qui honoreront mille fois plus le parti que vous défendez, que les plus illustres victoires. Eh bien! soyez cet homme supérieur aux autres hommes, cet homme qui se sacrifie lui-même à ce qui est noble et bon! Écrivez sur ce papier, dit-elle en s'avançant pour le prendre sur le bureau du juge, écrivez que M. de Mondoville doit sortir de prison; tout est dit alors, son nom ne sera point cité, il quittera la France, il partira pour la Suisse, et dans ce pays vous avez deux êtres à vous; venez les retrouver, et vous apprendrez ce que c'est que la reconnoissance dans les coeurs généreux; jamais lien plus sacré put-il unir les âmes? Ah! si le libérateur de Léonce me demandoit ma vie, au bout du monde, après vingt années, cette vie seroit encore à lui. Signez, signez....--