Part 65
Louise, cet espoir d'être à Léonce, en rompant mes voeux, ne m'avoit d'abord inspiré que de la terreur; il s'est emparé de mon âme maintenant avec toutes ses séductions: ne croyez pas cependant que si je démêle dans Léonce une peine, un regret, je ne sache pas briser ce dernier lien, avec la vie que l'amitié de M. de Lebensei a su tout à coup renouer pour moi.--Non, Léonce, si mon coeur n'est pas content du tien, je ne t'en accuserai point, je te pardonnerai, mais je saurai te rendre au monde, à ses gloires; et, quand ma perte ne sera plus pour toi qu'un regret qui te permettra de vivre, il me sera libre de mourir.--Il y a bien longtemps, ma chère Louise, que je n'ai reçu de vos lettres; êtes-vous malade, ou plutôt ne voulez-vous pas me parler sur ma situation? Vous avez raison, je craindrois de connoître votre opinion, si elle ne s'accorde pas avec mes désirs. Je suis dans un de ces momens de la vie où l'on ne veut se soumettre qu'aux événemens; je ne demande aucun conseil, je suis entraînée par un sentiment tellement irrésistible, que rien de ce qui n'est pas lui ne peut avoir d'empire sur moi; je ne crois point, non, je ne crois point que je prenne l'heureuse et terrible résolution qui me rendroit libre; mais ce n'est aucun des motifs qu'on pourroit me présenter qui me fait hésiter. Je suis fière de ma passion pour Léonce, elle est ma gloire et ma destinée, tout ce qui est d'accord avec elle m'honore à mes propres yeux: depuis que je ne crains plus de troubler par mon amour le bonheur de personne, je m'y abandonne comme les âmes pieuses à leur culte. Je ne suis rien que par Léonce; s'il m'aime, s'il me choisit pour compagne, devant qui pourrois-je rougir? Qui ne seroit pas au-dessous de moi! Mais lui que pense-t-il? qu'éprouve-t-il? ma soeur, le devinez-vous? pourriez-vous me l'apprendre? Ah! ne me parlez que de lui.
LETTRE XIV.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bade, ce 20 août.
Non, il ne s'abandonne pas sans regrets à notre avenir, non! Hier au soir, nous nous sommes trouvés seuls pour la première fois depuis près d'une année, après tant d'événemens terribles pour tous les deux; en entrant, il a cherché des yeux M. de Lebensei, qu'il ne savoit pas encore parti; autrefois, en me voyant, il ne cherchoit plus personne! il s'est approché de moi et m'a dit:--Ma chère Delphine, j'ai perdu ma respectable mère, mon fils, ma famille entière.--Il s'est arrêté, puis il a repris:--Mais je vais m'unir à toi, je serai encore trop heureux.--J'ai serré sa main sans rien dire; il faut, hélas! il faut que je l'observe. Heureux le temps où je lisois dans mon propre coeur tout ce que le sien éprouvoit!
Un silence a suivi les derniers mots de Léonce, puis il a passé ses bras autour de moi, et m'a dit:--Delphine, te voilà, c'est bien toi, tu as quitté cet habit qui ressembloit aux ombres de la mort; ah! combien je t'en remercie!--Oui, lui dis-je, je l'ai quitté pour un temps.--Pour toujours! reprit-il; c'étoit pour moi que tu avois prononcé ces voeux, je dois les rompre, je dois te rendre l'existence que tu as sacrifiée pour moi, je dois....--II s'arrêta lui-même, comme s'il avoit senti que ce mot de devoir, si souvent répété, pouvoit blesser mon coeur.-Ah! reprit-il, j'ai tant souffert depuis quelque temps, que je suis encore triste, comme si le malheur n'étoit pas passé.--Nous parlerons ensemble, répondis-je, de tout ce qui nous intéresse, de notre avenir....--De quoi parlerons-nous? interrompit-il précipitamment; tout n'est-il pas décidé? il n'y a rien à dire.--Plus rien à dire! repris-je. Ah, Léonce! est-ce ainsi....--II ne me laissa pas finir le reproche inconsidéré que j'allois prononcer. Il se jeta à mes pieds, et m'exprima tant d'amour, que je perdis par degrés, en l'écoutant, toutes mes inquiétudes; quand il me vit rassurée, il se tut, et retomba de nouveau dans ses rêveries. Il vouloit que je fusse heureuse; mais quand il croyoit que je l'étois, il n'avoit plus besoin de me parler.
Je veux qu'il s'explique, je le veux. Qui, moi, j'accepterois sa main, s'il croyoit faire un sacrifice en la donnant! Son caractère nous a déjà séparés: s'il doit nous désunir encore, que ce soit sans retour! Si ce dernier espoir est trompé, tout est fini, jusqu'au charme même des regrets: dans quel asile assez sombre pourrois-je cacher tous les sentimens que j'éprouverois? Suffiroit-il de la mort pour en effacer jusqu'à la moindre trace? Ah, ma soeur! est-ce mon imagination qui s'égare? est-il vrai?... Non, je ne le crois point encore; non, ne le croyez jamais.
LETTRE XV.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bade, ce 24 août.
Aujourd'hui, Léonce et moi, nous sommes sortis ensemble pour aller sur les montagnes et dans les bois qui environnent Bade; il étoit huit heures du matin, jamais le temps n'avoit été si beau.--Ah! me dit Léonce quand nous fûmes à quelque distance de la ville, qu'il est doux de contempler la nature! elle fait oublier les hommes! Enfonçons-nous dans ce bois, que je ne voie plus les habitations, qu'il n'y ait que toi et moi dans l'univers; ah! que nous y serions bien alors!--Et quel mal nous font, lui répondis-je, d'autres êtres qui vivent et meurent comme nous, s'aiment peut-être, souffrent du moins presque autant que s'ils s'aimoient, et méritent notre pitié, alors même que nous avons le plus de droit à la leur?--Quel mal ils nous font? reprit Léonce avec véhémence, ils nous jugent! mais n'importe, oublions-les!--Et il marcha plus vite vers la forêt où il me conduisoit: je pâlis, les forces me manquèrent; depuis quelque temps, je souffre assez, et peut-être la nature me délivrera-t-elle des perplexités de mon sort. Léonce vit l'altération de mes traits; il en éprouva la peine la plus vive et la plus touchante; il me conjura de m'asseoir, et, me prodiguant les expressions et les promesses les plus tendres, il ne s'aperçut pas qu'en me rassurant sur ses pensées les plus secrètes, il me les révéloit, et m'apprenoit ce qu'il ne m'avoit pas dit encore.
Je ne laissai rien échapper, en lui répondant, qui pût lui faire remarquer ce que j'avois observé; mais je revins, résolue de l'interroger demain solennellement, et de le dégager de toutes les promesses qu'il m'avoit faites; mais dans quel état sera-t-il, quand je lui découvrirai son propre coeur? que deviendrai-je moi-même? Je cherche en vain une ressource, toutes me sont ravies; une idée me vient, je la saisis d'abord, et la réflexion me prouve qu'elle est impossible. Quand tout espoir est perdu, quand il ne reste plus une situation où l'on puisse être, je ne dis pas heureux, mais soulagé, la vie ne devroit-elle pas cesser d'elle-même? Mais, hélas! la nature, prodigue de douleurs, semble s'arrêter mystérieusement avant la dernière, avant celle qui, surpassant nos forces, nous délivreroit de l'existence.
Je croyois avoir beaucoup souffert, et cependant je ne connoissois pas le supplice d'être contrainte avec celui qu'on aime; de sentir, lorsqu'on est seule avec lui, le malaise qu'on éprouveroit, s'il y avoit dans la chambre un tiers qui vous empêchât de lui parler. Quand Léonce étoit absent, je l'appelois de mes regrets; maintenant il est près de moi, et je n'ai pas retrouvé le bonheur; il m'aime, je le sens, autant qu'il m'a jamais aimée, et néanmoins nous ne nous entendons pas, nos âmes s'évitent; jamais les devoirs qui nous séparoient, les torts même qu'il m'a supposés, n'ont mis entre nous une semblable barrière! une explication la renverseroit; mais nous frémissons l'un et l'autre de cette explication, parce que nous sentons bien qu'il y va de la vie. Je l'exigerai de Léonce cependant, une fois; mais chaque mot qu'il me dira, oui, chaque mot sera irréparable! C'est le fond de son coeur que je veux connoître, ce sont les sentimens intimes qui renaîtroient bientôt dans toute leur force, quand un mouvement d'amour les lui auroit fait oublier.
Enfin, demain... non... c'est trop tôt; je veux me donner quelques jours pour reprendre des forces; quoi, demain, je saurois tout! Non, retardons encore, conservons ces impressions vagues et indécises qui me suspendent sur l'abîme, mais ne m'y précipitent pas sans retour. Louise, ne me refusez pas votre pitié, jamais le malheur ne m'y a donné plus de droits.
LETTRE XVI.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 30 août.
Mon sort n'est pas encore décidé, mais l'instant irrévocable approche. Hier, Léonce m'entretint des événemens politiques de la France, de l'indignation qu'il en éprouvoit, et du désir qu'il avoit eu de rejoindre les émigrés, pour faire la guerre avec la noblesse françoise; il lui échappa même quelques mots qui pouvoient indiquer qu'il avoit encore ce désir. Je restai confondue; c'étoit la première fois qu'il me parloit de lui, indépendamment de moi; c'étoit la première fois qu'il m'exprimoit un sentiment, ou me faisoit connoître un dessein, sans le rattacher, ou du moins sans chercher à le rattacher à l'amour; un froid mortel me saisit au coeur; il me sembla que la nuit couvroit toute la terre, et je n'eus pas la force de prononcer un mot.
Léonce voulut continuer, et fit un grand effort pour articuler ces mots en se levant:--Pourquoi ne suivrois-je pas ce que l'honneur me commande?--Je crus alors que tout étoit dit, et sans doute mon visage exprima le désespoir, car Léonce m'ayant regardée, s'écria:--Barbare que je suis!--et tomba sans connoissance à mes pieds. Dieu! que n'éprouvai-je pas en le voyant ainsi! les mouvemens les plus passionnés de l'amour rentrèrent dans mon âme, je rappelai Léonce à la vie, et quand il put m'entendre, je voulus renoncer à tout, et lui pardonner jusqu'aux sentimens qui nous séparoient; mais chaque fois que je commençois à m'expliquer, il m'interrompoit en me disant:--Au nom du ciel, arrête, je souffre trop; veux-tu me faire mourir?--Et l'altération de ses traits me faisoit craindre qu'il ne retombât dans l'état dont il venoit de sortir.
--C'est au coeur, me dit-il, que j'éprouve une souffrance aiguë.--Et il y portoit la main, comme pour soulager une douleur insupportable; j'étois dans un trouble, dans une émotion qui surpassoit tout ce que j'ai jamais éprouvé; je craignois le mal que je pouvois lui faire en lui parlant, et cependant je souhaitois vivement lui rendre la liberté, et le délivrer d'un combat qui offensoit mon coeur, quoique la peine qu'il en ressentoit dût me toucher. Toute explication me fut impossible; il évita, il repoussa tout, et me quitta, pouvant à peine se soutenir, mais ne voulant ni rester plus long-temps, ni rompre le silence.
Ah! puis-je me dissimuler encore quels sont les sentimens qui l'agitent! Ma soeur, pourquoi faut-il que j'aie eu de l'espérance! ne savois-je donc pas que je n'échapperois jamais au malheur!
LETTRE XVII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 8 septembre 1792.
Le hasard a tout fait, je sais tout, mon parti est pris; mais, je l'espère, il me coûtera la vie! Depuis la dernière scène qui s'étoit passée entre Léonce et moi, nous continuions, par une terreur secrète, par un accord singulier, à ne nous point parler de nos projets à venir, et l'on auroit dit, à nos entretiens, que nous n'avions aucun parti à prendre, aucun plan à former, mais seulement une situation douce et mélancolique.
Nous avions ainsi passé la matinée, tous les deux rêveurs, tous les deux craignant de mettre un terme à ces jours où nous tenant par la main, nous nous promenions encore appuyés l'un sur l'autre. J'avois remarqué que Léonce prenoit constamment un détour, pour éviter de traverser la ville en me ramenant à ma maison; je m'attendois ce matin qu'il feroit ce même détour, lorsque nous vîmes quelques personnes qui se hâtoient d'aller à la poste, parce qu'on y racontoit, disoient-elles, de très-mauvaises nouvelles de France; un mouvement irréfléchi nous engagea à les suivre, Léonce et moi; mais lorsque nous fûmes au milieu du groupe qui environnoit la maison de la poste, j'entendis des voix autour de moi qui murmuroient: _Voyez-vous cette religieuse, qui fuit de son couvent pour épouser ce jeune homme!_ Des femmes d'une figure aigre et désagréable, disoient: _c'est avec ces beaux principes qu'on assassine en France! comment souffre-t-on un tel scandale ici!_ Léonce fit un geste menaçant; je l'arrêtai.--Que voulez-vous? lui dis-je; redoutez un éclat qui seroit plus funeste encore; éloignons-nous.--Il m'obéit; mais je vis des gouttes de sueur tomber en abondance de son front pendant le chemin qui nous restoit à faire, et tour à tour la pâleur et la rougeur couvroient son visage.
Quand nous fûmes montés dans ma chambre, il se jeta sur un canapé, et se parlant à lui-même, en oubliant que j'étois là, il s'écria:--Non, la vie ne peut se supporter sans l'honneur! et l'honneur, ce sont les jugemens des hommes qui le dispensent, il faut les fuir dans le tombeau.--Ces paroles, la violence de l'émotion qu'il éprouvoit en les prononçant, ce que je venois d'entendre au milieu de la foule, tout enfin m'éclaira sur ma faute! je vis la vérité, comme si je l'apercevois pour la première fois; et je ne conçois pas encore comment j'ai pu croire que M. de Mondoville sauroit braver la situation où nous nous serions trouvés, si nous avions suivi les conseils de M. de Lebensei.
--Léonce, lui dis-je, demain je retourne à mon couvent; je renonce pour jamais à la folle espérance qui avoit rempli mon âme; demain je vous quitte; adieu.--Adieu? répéta-t-il. Juste ciel, qu'ai-je donc dit?--Il se leva comme égaré, et retomba l'instant d'après dans l'accablement de la douleur; je me plaçai près de lui, et avec plus de courage que je ne me flattois d'en avoir, je lui dis:--Léonce, ne vous faites point de reproches, nous nous sommes abusés l'un et l'autre; non-seulement un caractère aussi délicat que le vôtre ne devoit pas maintenant supporter l'idée de notre union, mais elle eût fait souffrir tout homme que ses habitudes et ses réflexions n'ont pas affranchi du monde; elle attirera sur vous le blâme universel, il faut y renoncer.--Misérable que je suis! dit-il; oui, je l'avouerai, aujourd'hui j'ai souffert; la honte m'auroit-elle atteint? La honte avec toi! quoi! prêt à te posséder, je te perdrois! mon indomptable caractère nous sépareroit encore une fois! Si tu n'avois pas consenti à me suivre, si tu l'avois regardé comme impossible, je serois mort avec une idée douce, je serois mort sans me détester moi-même; mais à présent tu te donnes à moi, je puis être ton époux, et cette infernale puissance, qu'on appelle l'opinion des hommes, s'élève entre nous deux pour nous désunir! Exécrable fantôme! s'écria-t-il dans un véritable accès de délire; que veux-tu de moi, en me représentant sans cesse sous les plus noires couleurs le mépris! le mépris? qui a pu prononcer ce nom? qui oseroit en témoigner pour moi, pour elle? ne puis-je pas poignarder tous ceux qui auroient l'audace de nous blâmer? Mais il en renaîtra de leur sang, pour nous insulter encore; où trouver l'opinion, comment l'enchaîner, où la saisir? O Dieu! je veux déchirer ce coeur, qui ne sait ni tout immoler à l'amour, ni sacrifier l'amour à l'honneur; j'ai soif de la mort! Dieu qui m'as créé pour tant de maux, détruis ton ouvrage, je t'invoque, je t'offense, anéantis-moi!--Arrête, lui dis-je, arrête; il fera mieux pour nous, ce Dieu que tu méconnois; je me sens mourir.--En effet, j'en éprouvois alors l'espérance.--Tu meurs, reprit Léonce, et tu aurois vécu pour moi, tu aurois été ma femme! viens à l'autel, viens à l'instant même; quand je te posséderai, je serai dans l'ivresse, je ne sentirai rien que mon bonheur; suis-moi, décidons dans ce moment de notre vie; il est des résolutions qu'il faut prendre avec transport, ne laissons pas aux réflexions amères le temps de renaître! livrons-nous à l'amour qui nous inspire, ne laissons pas le froid de la pensée nous gagner; je t'en conjure, n'hésite plus, ne tarde plus....--Insensé que vous êtes! interrompis-je; quel bonheur maintenant pourrois-je goûter avec vous? Si j'avois découvert un seul regret dans votre coeur, il eût suffi pour empoisonner ma vie; et j'oublierois les atroces combats que je viens de voir, je les oublierois! Je fais devant toi, lui dis-je avec force, un serment plus sacré que tous ceux que je voulois rompre, car il est libre, car il est fait dans toute la force de ma raison: Que le ciel me fasse périr à tes yeux, si jamais je suis ton épouse!--Eh bien! s'écria Léonce, que je perde et ton amour et jusqu'à ta pitié, si je survis à cette imprécation!--Et il voulut sortir à l'instant.
Épouvanté de son dessein, je me jetai à genoux pour le conjurer de rester; il fut ému à cet aspect, la pâleur mortelle de mon visage le toucha; il me prit dans ses bras, et me dit d'une voix plus douce:--Pourquoi t'affligerois-tu de ma perte? ne vois-tu pas que nous avons flétri notre sentiment, que je t'ai offensée, que tu dois me haïr, que je déteste ma foiblesse, et que je ne puis en guérir? tout est contraste, tout est douleur dans mon existence, laisse-moi mourir! la fièvre intérieure qui m'agite cessera par degrés, quand mes forces m'abandonneront; mais j'ai trop de vie encore, et les hommes, les hommes savent si bien irriter la puissance de la douleur! comment se venger de ce qu'ils font souffrir? comment satisfaire le mouvement de rage qu'ils excitent?--Dans ce moment, un régiment passa sous mes fenêtres, et une musique militaire très-belle se fit entendre. Léonce, en l'écoutant, releva la tête, avec une expression de noblesse et d'enthousiasme si imposante et si sublime, qu'oubliant toutes mes douleurs, encore une fois je m'enivrai d'amour en le regardant; il devina mes sentimens, et laissant tomber sa tête sur mes mains, je les sentis inondées de ses pleurs. La musique cessa; Léonce, paroissant alors avoir retrouvé du calme, me dit:--Mon âme est plus tranquille, il m'est venu d'en haut, de l'intelligence céleste qui veille sur toi, un secours véritablement salutaire; adieu, mon amie, j'ai besoin de repos; à demain.--A demain, répétai-je.--Oui, répondit-il, adieu!--Et il me quitta sans rien ajouter.
Il n'a point voulu me dire quels sentimens l'avoient occupé pendant qu'il écoutoit cette musique. Auroit-elle réveillé dans son âme le dessein d'aller à la guerre? Ah Dieu! dans quelle situation mes malheurs et mes fautes m'ont précipitée! Demain je veux annoncer à Léonce que je retourne dans mon couvent, que je m'y renferme pour toujours; il saura demain que je lui pardonne, que je le conjure de m'oublier oui, demain... Ah! qu'arrivera-t-il?....
LETTRE XVIII.
Léonce à Delphine.
Ce 8 septembre 1792.
En remontant chez moi, j'ai appris les massacres qui ont ensanglanté Paris; tout est douleur, tout est crime! qui a pu se flatter d'être heureux dans ce temps effroyable? Ne vois-tu pas dans l'air quelque chose de sombre, quelques signes, avant-coureurs des événemens funestes? Non, je ne te reverrai plus; écoute-moi... que vais-je te dire? Je pars, eh bien! tu le sais... n'entends-tu pas le reste?....
Notre situation étoit horrible, je rougissois de mes foiblesses sans pouvoir en triompher, tout étoit bouleversé dans nos rapports ensemble. Je te repoussois, toi que j'adore, je repoussois le bonheur sans lequel je ne puis vivre; la douleur alloit faire de moi le plus méprisable insensé, lorsque hier, en écoutant cette musique qui rappeloit les combats, je me suis senti ranimé. J'ai su depuis d'affreuses nouvelles, elles ont achevé de me décider. Dans les combats, les hasards m'appartiennent; et je saurai, quand je voudrai, les diriger sur ma tête. Non, ce n'est qu'au milieu de la guerre que je pouvois soutenir la douleur de te quitter; c'est là que la mort toujours facile, toujours présente, vous aide à supporter quelques derniers jours de vie, consacrés à la gloire; c'est là que j'éprouverai des mouvemens qui soulagent le désespoir même, le sang qu'on doit verser, le péril qui vous menace, l'horreur qui vous environne, et tous ces cris de haine qui suspendent pour un temps les douleurs de l'amour; je serai bien, tant que le glaive sera levé sur moi; je serai mieux encore, quand il aura pénétré jusqu'à mon coeur.
O mon amie! ne crois pas que ma passion pour toi se soit affoiblie dans cette lutte de mon caractère contre mon amour; je n'ai pu les accorder que par le sacrifice de ma vie, ce n'est pas te moins aimer; mais devois-je m'unir à toi sans t'honorer, sans pouvoir repousser loin de toi les traits cruels de la censure publique? Falloit-il éprouver, au milieu du bonheur suprême, un sentiment d'amertume? rougir de soi-même, parce qu'on n'a pas la force de dompter ce sentiment? rougir devant les autres alors qu'ils le devinent? aimer avec idolâtrie, et n'être pas heureux avec ce qu'on aime? t'estimer, t'adorer à l'égal des anges, et te voir flétrie dans l'opinion? garder dans le fond de son âme une peine qu'il aurait fallu te cacher? Ah! cette existence étoit odieuse! De tous les supplices les plus affreux, le plus extraordinaire n'est-il pas de trouver dans son propre coeur un sentiment qui nous sépare de l'objet de notre tendresse? d'avoir en soi l'obstacle, quand tous les autres ont disparu? Malheureux! je souffrois encore pendant que je serrois dans mes bras celle que j'adore, pendant que le feu de l'amour couloit dans mes veines; cependant, après avoir pu devenir ton époux, comment souffrir le jour, en s'accusant de la perte d'un tel sort! comment recommencer cette douleur déjà éprouvée, mais la recommencer en se disant à toutes les heures: si je le veux, elle est à moi, et je m'éloigne d'elle, et je la laisse languir dans une solitude déplorable où son amour pour moi l'a précipitée!--Non, non, ma Delphine, quand ces contrastes, ces inconséquences, ces douleurs opposées se sont emparées d'un malheureux, il faut qu'il meure, car il ne peut ni se décider, ni rester incertain, ni vivre après avoir choisi.
Et toi, mon amie, et toi, quelle douleur je te fais éprouver! quel prix de ta tendresse! Mais déjà le trouble que je n'ai pu cacher n'a-t-il point altéré ton affection pour moi? Ne m'as-tu pas dit que jamais tu n'oublierois le moment fatal, l'instant d'incertitude qui avoit désenchanté notre avenir? Ah! je me suis montré si peu digne de ton amour, que peut-être ce souvenir te consolera de ma perte.
O ma Delphine! crois-mois cependant, je t'ai passionnément aimée; non, jamais, jamais tu n'oublieras cet ami plein de défauts, d'orgueil, de véhémence, mais cet ami qui, du jour où il t'a vue, sentit que seule dans cet univers tu remplissois son âme, et que sa destinée se composeroit de toi seule.
Oh! c'en est donc fait, et ma volonté nous sépare. Puis-je avoir un ennemi plus cruel que moi-même! te ferai-je jamais comprendre comment il se peut que je te quitte et que je t'adore, que je cherche la mort, quand un bonheur tant souhaité m'étoit offert, et que ma passion pour toi soit au comble de sa violence, dans le moment même où cette passion ne peut dompter mon caractère! O toi, si douce et si tendre! toi qui toujours as su lire dans mon coeur, vois au fond de ce coeur les tourmens qui le déchirent, vois ce que je ne puis dire, et ce que je ne puis supporter; et tout coupable qu'il est, prends encore pitié de ton malheureux ami.
Je ne te demande point de regrets trop amers; vis, ange de paix, pour répandre encore sur les malheureux la douce influence de ta bonté; vis, pour que ma dernière pensée retourne à toi, et que mon nom, inconnu sur la terre, tombant un jour sous tes yeux, parmi les listes des morts, obtienne encore quelques larmes, quelques souvenirs qui te rappellent les jours heureux où tu m'aimois, où je me croyois digne de toi! Ah! je pouvois les recommencer encore... Non, je ne le pouvois plus. Un regret étoit un outrage qui auroit profané ton culte et le bonheur... Allons... Adieu; encore une prière, si tu me pardonnes. Oh! la meilleure des femmes! quand je ne serai plus, informe-toi de ma tombe, viens te reposer sur la place où mon coeur sera enseveli; je te sentirai près de moi, et je tressaillerai dans les bras de la mort.
LETTRE XIX.
Delphine à Léonce.