Part 56
Je sais bien que la démarche que je fais ne seroit pas jugée convenable, si elle étoit connue; mais ma conscience me dit que je remplis un devoir. M. d'Albémar, s'il vivoit encore, m'approuveroit de donner à l'homme qui l'a sauvé, ce témoignage de reconnoissance. Je ne me consolerois pas de posséder les biens que M. d'Albémar m'a laissés, tandis que M. de Valorbe seroit dans la détresse, et me refuseroit le bonheur de lui être utile; je ne veux pas m'exposer à cette peine, et j'espère qu'en présence il ne résistera point à mes prières.
J'étois, d'ailleurs, je vous l'avoue, cruellement tourmentée de quelques torts que je me reprochois envers M. de Valorbe; mon silence a pu le tromper une fois; ce silence a obtenu de lui un sacrifice qui a rendu sa vie très-malheureuse. Depuis ce temps j'ai refusé de le voir, soit par embarras, soit par crainte d'offenser celui dont le souvenir règne encore sur ma vie; je me reproche ces mouvemens, que la reconnoissance et la générosité devoient m'interdire; je saisis donc avec vivacité une circonstance importante qui me permet de tout réparer, et je pars. Adieu, madame; vous m'avez flattée que vous viendriez demain me voir, ne l'oubliez pas.
LETTRE XXI.
Léonce à M. de Lebensei.
Paris, ce 14 mars.
Juste ciel! me cachiez-vous ce que je viens d'apprendre? M. de Valorbe est parti en disant qu'il alloit rejoindre madame d'Albémar, et l'on assure qu'il est auprès d'elle. Seroit-ce là le motif de l'absence de Delphine? Non, je ne le crois pas; mais il n'y a qu'elle au monde maintenant qui puisse m'ôter cette horrible idée. Je veux aller à Montpellier, parler à sa belle-soeur; savoir, oui, savoir enfin, et personne ne pourra me le refuser, dans quels lieux elle vit, dans quels lieux est M. de Valorbe.
Si elle l'a vu, si elle lui a parlé, malgré les bruits qu'on a répandus sur leur attachement mutuel, après ce que j'en ai souffert, rien ne peut l'excuser; non, je ne puis rester un jour ici dans une anxiété si douloureuse; qu'on ne me parle plus de mes devoirs envers Matilde; Delphine oseroit-elle me les rappeler? a-t-elle respecté les liens qui l'attachoient à moi?... Ce que je dis est peut-être injuste; oui, je le crois, je suis injuste; mais j'ai beau me le répéter, je ne saurois me calmer! elle seule, elle seule peut m'ôter la douleur qu'on vient de jeter en mon sein. Tout ce que vous me diriez ne suffiroit pas... Mais que me diriez-vous, cependant? Au nom du ciel! répondez-moi... je n'attendrai point votre réponse.
LETTRE XXII.
Mademoiselle d'Albémar à Delphine.
Montpellier, ce 20 mars.
Il faut donc, ma chère Delphine, que votre vie soit sans cesse troublée; et c'est moi qui suis condamnée à ranimer dans votre coeur les sentimens et les inquiétudes que la solitude avoit adoucis. C'est en vain que je désirois vous cacher tout ce je savois de l'agitation et du malheur de Léonce; je suis forcée de vous apprendre ce que son désespoir lui a inspiré; il est ici, et dans quelles circonstances, hélas! et pour quel but!
Hier, j'étois seule, occupée de vos dernières lettres, cherchant par quel moyen je pourrois vous aider à sortir de la cruelle perplexité où vous jetoit l'amour de M. de Valorbe, lorsque je vis Léonce entrer dans ma chambre et s'avancer vers moi; hélas! qu'il est changé! ses yeux n'ont plus rien que de sombre; sa marche est lente, et comme abattue sous le poids de ses pensées; il vint à moi, me prit la main, et je sentis à l'instant même mes yeux remplis de larmes.--Vous me plaignez, me dit-il; elle ne m'a pas plaint, celle qui m'a quitté; mais ce n'est pas tout encore, s'il étoit possible, s'il étoit vrai que M. de Valorbe... alors il n'y auroit plus sur la terre que perfidie et confusion. Savez-vous que M. de Valorbe est parti de France en publiant qu'il alloit rejoindre Delphine? Savez-vous qu'on assure qu'il est près d'elle, qu'il sait le lieu de sa retraite, qu'il l'a vue? Je ne le crois pas; j'ai perdu ma vie pour un soupçon injuste, je les repousse tous loin de moi. Peut-être M. de Valorbe erre-t-il autour de la demeure de Delphine, et cherche-t-il ainsi à la compromettre dans le monde? Peut-être espère-t-il, la forcer à se donner à lui, en renouvelant les bruits déjà si cruellement répandus de leur attachement réciproque? Vous sentez que je ne puis vivre dans la situation d'âme où je suis; daignez donc me répondre, mademoiselle: que savez-vous de Delphine, de l'homme qui ose mettre son nom à côté du sien? Parlez, de grâce, parlez.
--Je suis certaine, lui dis-je, que Delphine abhorre l'idée d'épouser M. de Valorbe.--Il en est donc question! s'écria-t-il avec violence: je ne le pensois pas, vous m'en apprenez plus que je n'en voulois croire; sait-il où elle est? l'a-t-il vue, l'a-t-il vue?--Sa fureur étoit telle que je n'osai lui dire même qu'il étoit près de vous, quoique vous ayez refusé de le voir. Je lui répondis que j'ignorois entièrement ce qu'il me demandoit, et que je savois seulement qu'une amie de M. de Valorbe, vous avoit envoyé une lettre de lui en écrivant en sa faveur, mais que vous y aviez répondu par le refus le plus formel.--Il peut donc lui écrire! s'écria-t-il; il a peut-être reçu des lettres d'elle et moi, depuis trois mois, je ne sais plus qu'elle existe que par le désespoir qu'elle me cause: non, il faut un événement pour tout changer; mon âme ne sera plus alors fatiguée par les mêmes souffrances.
Cependant, ajouta-t-il, ma femme doit accoucher dans deux mois; il y a quelque chose de barbare à l'abandonner dans cette situation: n'importe, je le ferai, je compterai pour rien mes devoirs; c'est à ceux à qui le ciel a donné quelques jouissances qu'il peut demander compte de leurs actions! moi, je n'ai droit qu'à la pitié, je n'éprouve que de la douleur, qu'on me laisse la fuir! j'irai... je ne m'arrêterai pas que je n'aie rencontré Delphine, et si je trouve M. de Valorbe auprès d'elle, s'il a senti le bonheur de la voir quand je frappois ma tête contre terre, désespéré de son absence.... M. de Valorbe ou moi, nous serons victimes de l'amour funeste qu'elle a su nous inspirer.
L'émotion de Léonce étoit si profonde, sa résolution si ferme, que je n'aurois pas eu l'espoir de l'ébranler, s'il ne m'étoit pas venu l'idée de lui proposer de vous écrire, et de vous demander de m'adresser ici pour lui une réponse formelle sur vos rapports avec M. de Valorbe. Cette offre le frappa tout à coup, et l'acceptant avec la vivacité qui lui est naturelle, il me dit, en me serrant les mains:--Eh bien! si je reçois, si je possède ces lignes que Delphine écrira pour moi, je retournerai vers Maltide, je me remettrai sous le joug de ma destinée; oui, je vous le promets. Ah! sans doute, ajouta-t-il, je sais que je ne suis pas libre, et j'exige cependant que Delphine refuse un lien qui, peut-être.... Il ne put achever ce qu'il avoit intention de dire.--N'importe, s'écria-t-il, si un homme étoit l'époux de Delphine, je ne lui laisserois pas la vie; peut-elle se marier, quand un vengeur est tout prêt? et si c'étoit moi qui dusse périr, a-t-elle donc tout-à-fait oublié son amour, ne frémiroit-elle donc pas pour moi?--Je le rassurai de mille manières sur le premier objet de ses craintes, et j'obtins de lui qu'il attendroit ici votre réponse.
Hâtez-vous donc de me l'envoyer, ne perdez pas un jour, il les comptera tous avec une douloureuse anxiété; j'ai cru entrevoir, par quelques mots-qu'il m'a dits, que Matilde, pour la première fois, se plaignant sans réserve, avoit été profondément affligée de son absence, et qu'il craignoit d'exposer sa vie, s'il restoit loin d'elle au moment de ses couches. Calmez donc Léonce dans votre lettre, ma chère Delphine, autant qu'il vous sera possible; et refusez-vous absolument à voir M. de Valorbe. C'est moi qui ai à me reprocher de vous avoir trop souvent pressée de le traiter avec bonté, par considération pour la mémoire de mon frère; mais je vois clairement, que s'il revenoit à Léonce le moindre mot qui pût lui faire croire qu'on a seulement parlé de nouveau de vous et de M. de Valorbe, il seroit impossible de prévoir ce qu'il éprouveroit et ce qu'il feroit. Je chercherai quelques détours pour rendre service à M. de Valorbe, vous m'y aiderez, nous y parviendrons; mais Léonce est tellement irrité, au nom seul de M. de Valorbe, que si des calomnies, quelque absurdes qu'elles fussent, lui revenoient encore à ce sujet, son sentiment pour vous s'aigriroit, et sa colère contre M. de Valorbe ne connoîtroit plus de bornes.
J'espère vous avoir détournée pour toujours de l'idée insensée de vous lier où vous êtes par des voeux religieux. Il me semble, au contraire, que si M. de Valorbe ne vouloit pas s'éloigner des environs de votre demeure, vous feriez bien de quitter la Suisse, et de venir vous établir près de moi, lorsque Léonce sera retourné à Paris. Vous savez quel bonheur j'éprouverois, en étant pour toujours réunie avec vous!
LETTRE XXIII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 28 mars.
Remettez ce billet à Léonce, ma soeur; vous ne savez pas dans quel abîme de douleur je suis tombée! qu'il l'ignore surtout, et vous-même aussi.... Adieu, ne pensez plus à moi. Un événement cruel, inouï, fixe mon sort, et me rend désormais toute consolation inutile; adieu.
Delphine à Léonce.
Je jure à Léonce de ne jamais revoir M. de Valorbe; je lui proteste, pour la dernière fois, qu'il doit être content de mon malheureux coeur; maintenant, qu'il ne s'informe plus de ma destinée, et qu'il retourne auprès de Matilde.
LETTRE XXIV.
Mademoiselle d'Albémar à Delphine,
Montpellier, ce 6 avril.
Ma chère amie, il est parti plus calme, je ne lui ai point fait partager mes cruelles inquiétudes; que signifie ce que vous m'écrivez? d'où vient votre profonde douleur? que vous est-il arrivé? je ne puis rien deviner, mais vos paroles mystérieuses me glacent d'effroi.
Dans quelque situation que vous soyez, vous avez besoin que je vous parle de Léonce. Je reviens aux derniers momens que j'ai passés avec lui. Je l'avois prévenu du jour où je pouvois recevoir votre lettre; le matin de ce jour, je savois que, depuis cinq heures, il s'étoit promené sur la route par laquelle le courrier devoit venir, sans pouvoir rester en repos une seconde; marchant à pas précipités, revenant après avoir avancé, tournant la tête à chaque pas, et dans un état d'agitation si remarquable, que plusieurs personnes s'étoient arrêtées dans le chemin, frappées de l'égarement et du trouble extraordinaire qu'exprimoit son visage; enfin, à dix heures du matin il entra chez moi, pâle et tremblant, et me dit, en se jetant sur une chaise près de la fenêtre, que le courrier étoit arrivé, et que je pouvois envoyer mon domestique chercher mes lettres. J'en donnai l'ordre, et je revins près de lui.
Il se passa près d'une heure dans l'attente; je parlai plusieurs fois à Léonce, il ne me répondit point; mais je vis qu'il tâchoit de prendre beaucoup sur lui, et qu'il rassembloit toutes ses forces pour ne point se livrer à son émotion. La violence qu'il se faisoit l'agitoit cruellement; je ne sais à quels signes j'apercevois ce qu'il éprouvoit au fond de son coeur, mais à la fin de cette heure, passée dans le silence, j'étois abîmée de douleur, comme après la scène la plus violente, dont l'intérêt et l'émotion auroient toujours été en croissant. Il distingua le premier le bruit de la porte de ma maison qui s'ouvrit, et me dit d'une voix à peine intelligible:--Voilà votre domestique qui revient.--Je me levai pour aller au-devant de lui; Léonce ne me suivoit pas, il cachoit sa tête dans ses mains; il m'a dit depuis, que, dans cet instant, il auroit souhaité qu'il n'y eût point de lettre; il désiroit l'incertitude autant qu'il l'avoit jusqu'alors redoutée.
Lorsque je reconnus votre écriture, je déchirai promptement l'enveloppe, pour que Léonce n'en vît pas le timbre; il croit que vous êtes en Suisse, mais il n'a pas la moindre idée du lieu même où vous demeurez. Je lus d'abord ce qui étoit pour Léonce, et, dans mon impatience de le lui porter, je ne vis point ce que vous m'écriviez; je rentrai, tenant à la main votre lettre, et je m'écriai:--Lisez, vous serez content.--Je serai content, s'écria-t-il: ah Dieu!--Et loin de saisir ce que je lui offrois, il répandoit des pleurs, et répétant toujours: _Je serai content_, avec une voix, avec un accent que je ne pourrai jamais oublier. Enfin, il prit votre lettre; et, après l'avoir lue plusieurs fois, il me regarda d'un air plein de douceur, me serra la main et sortit; il revint deux heures après, et m'annonça qu'il alloit retourner auprès de Matilde; il ne me demanda rien, ne me fit plus aucune question; seulement il me dit:--Soignez son bonheur, vous à qui le sort permet de vivre pour elle.--
Quand il fut parti, je me croyois soulagée; et c'est alors que j'ai lu les lignes pleines de trouble et de douleur que vous m'adressiez: je ne savois que devenir, je voulois vous rejoindre, le misérable état de ma santé m'en ôte la force. Se peut-il que vous m'ayez laissée dans un doute si cruel? ne recevrai-je aucune lettre de vous, avant que vous répondiez à celle-ci?
LETTRE XXV.
Madame de Cerlebe à mademoiselle d'Albémar.
Zurich, ce 12 avril.
Madame d'Albémar, mademoiselle, n'est pas en état de vous écrire; elle me condamne à la douloureuse tâche de vous apprendre sa situation: elle est horrible, elle est sans espoir, et mon amitié n'a pas su prévenir un malheur, que la générosité de madame d'Albémar devoit peut-être me faire craindre. Elle m'a raconté la scène la plus funeste par ses irréparables suites, et le coupable M. de Valorbe, dans une lettre pleine de délire, de regrets et d'amour, m'a confirmé tout ce que Delphine m'avoit appris. Il m'est imposé de vous en instruire, mademoiselle; votre amie veut que vous connoissiez les motifs du parti désespéré qu'elle a pris: ah! qui me donnera le moyen d'en adoucir pour vous l'amertume!
M. de Valorbe avoit été mis en prison pour dettes à Zell, ville d'Allemagne, occupée maintenant par les Autrichiens; son valet de chambre de confiance informa madame d'Albémar de sa situation. Il n'est que trop certain que M. de Valorbe avoit commandé lui-même cette démarche, et que, connoissant la bonté de Delphine, et l'imprévoyante vivacité de ses mouvemens généreux, il avoit calculé le parti qu'il pouvoit tirer d'un imprudent témoignage d'inquiétude et de pitié.
Madame d'Albémar m'écrivit en partant pour Zell; j'éprouvai, lorsque je reçus sa lettre, une vive inquiétude; je condamnai sa résolution, je redoutai le blâme qu'elle pouvoit attirer sur elle, et, comme vous allez le savoir, cette crainte que je ressentois, vague alors, devint bientôt la plus cruelle des anxiétés.
Delphine partit à six heures du matin, sans avoir vu madame de Ternan; elle arriva à Zell à dix heures, accompagnée seulement d'un cocher et d'un domestique suisse, qui ne la connoissoient pas. Madame de Ternan avoit exigé, en prenant madame d'Albémar en pension dans son couvent, qu'elle renvoyât son valet de chambre à Zurich, et Delphine ne quitte jamais Isore sans laisser auprès d'elle sa femme de chambre, pour la soigner. Arrivée à Zell, madame d'Albémar s'aperçut qu'elle n'avoit point de passe-port: on lui demanda son nom à la porte; elle en donna un au hasard, se promettant de repartir dans peu d'heures, avant que l'officier autrichien qui commandoit la place eût le temps de s'informer d'elle.
Elle descendit chez le négociant que l'homme de M. de Valorbe lui avoit indiqué, comme sachant seul tout ce qui avoit rapport à ses affaires; le négociant dit à Delphine que, par commisération pour l'état de santé de M. de Valorbe, on avoit, la veille, obtenu de ses créanciers sa sortie de prison, à condition qu'il seroit gardé chez lui. Madame d'Albémar voulut s'informer de ce que devoit M. de Valorbe, pour offrir son cautionnement, et repartir sans le voir. Le négociant lui dit que M. de Valorbe lui avoit expressément défendu de rien accepter de personne, et en particulier d'une femme qui devoit être elle, d'après le portrait qu'il lui en avoit fait. Alors madame d'Albémar pria le négociant de la conduire chez M. de Valorbe; il la mena jusqu'à la porte; mais quand elle y fut arrivée, il la quitta brusquement, en indiquant assez légèrement qu'elle arrangeroit mieux ses affaires sans lui. Madame d'Albémar m'a dit que se trouvant seule dans ce moment au bas de l'escalier de M. de Valorbe, elle éprouva un effroi dont elle ne put s'expliquer la cause; elle vouloit retourner sur ses pas, mais elle ne savoit quelle route suivre, dans une ville inconnue, et dont elle ignoroit la langue.
Comme elle délibéroit sur ce qu'elle devoit faire, elle aperçut M. de Valorbe qui descendoit quelques marches pour venir à elle: son changement, qui étoit très-remarquable, écarta d'elle toute autre idée que celle de la pitié, et elle monta vers lui sans hésiter; il lui prit la main, et la conduisit dans sa chambre: la main qu'il lui donna trembloit tellement, m'a-t-elle dit, qu'elle se sentit embarrassée et touchée de l'émotion qu'il éprouvoit; elle se hâta de lui parler de l'objet de son voyage; il l'écoutoit à peine, et paroissoit occupé d'un grand débat avec lui-même.
Delphine lui répéta deux fois la prière d'accepter le service qu'elle venoit lui offrir; et comme il ne lui répondoit rien, elle crut qu'il lui en coûtoit de prononcer positivement son consentement à ce qu'elle demandoit, et posant sur son bureau le papier sur lequel elle avoit signé la garantie de ses dettes, elle voulut se lever et partir: à ce double mouvement, M. de Valorbe sortit de son silence par une exclamation de fureur, et, saisissant Delphine par la main, il lui demanda, avec amertume, si elle le méprisoit assez pour croire qu'il recevroit jamais aucun service d'elle.
--Je suis banni de mon pays, s'écria-t-il, ruiné, déshonoré; des douleurs continuelles mettent mon sang dans la fermentation la plus violente. Je souffre tous ces maux à cause de vous, de l'amour insensé que j'ai pour vous, et vous vous flattez de les réparer avec votre fortune! et vous imaginez que je vous laisserai le plaisir de vous croire dégagée de la reconnoissance, de la pitié, de tous les sentimens que vous me devez! Non, il faut qu'il existe du moins un lien, un douloureux lien entre nous, vos remords. Je ne vous laisserai pas vous en délivrer, je troublerai de quelque manière votre heureuse vie.--Heureuse! s'écria Delphine; M. de Valorbe, songez dans quel lieu je vis, songez à ce que j'ai quitté, et répétez-moi, si vous le pouvez encore, que je suis heureuse!--La voix brisée de Delphine attendrit un moment M. de Valorbe, et se jetant à ses pieds, il lui dit:--Eh bien! ange de douceur et de beauté, s'il est vrai que tu souffres, s'il est vrai que les peines de la vie ont aussi pesé sur toi, pourquoi refuserois-tu d'unir ta destinée à la mienne? Ah! je voudrois exister encore, le temps n'est point épuisé pour moi, il me reste des forces, je pourrois honorer encore mon nom, il y a des momens où j'ai horreur de ma fin; Delphine, consentez à m'épouser, et vous me sauverez.--N'avez-vous pas lu, répondit madame d'Albémar, ma lettre à madame de Cerlebe?--Oui, je l'ai lue, s'écria M. de Valorbe en se relevant avec colère; vous faites bien de me la rappeler, c'est en punition de cette lettre que vous êtes ici, c'est pour l'expier que je vous ai fait tomber en ma puissance, vous n'en sortirez plus.
--Représentez-vous l'effroi de Delphine, à ces mots dont elle ne pouvoit encore comprendre le sens; elle s'élance précipitamment vers la porte; M. de Valorbe se saisit de la clef, la tourne deux fois, en mordant ses lèvres avec une expression de rage, et dans le même instant il va vers la fenêtre, l'ouvre, et jette cette clef dans le jardin qui environnoit la maison. Delphine poussa des cris perçans, et perdant la tête de douleur, elle appeloit à son secours de toutes les forces qui lui restoient.
--Vous essayez en vain, lui dit M. de Valorbe en s'approchant d'elle avec toutes les fureurs de la haine et de l'amour, vous essayez en vain de me faire passer pour un assassin; tout est prévu, personne ne vous répondra; il n'y a dans la maison qu'un homme fidèle, qui, me voyant souffrir chaque jour tous les maux de l'enfer à cause de vous, ne sera pas sensible à vos douleurs; il a été témoin des miennes! Vous souffrez à présent, je le vois, mais il ne me reste plus de pitié pour personne: pourquoi serois-je le plus infortuné des hommes? pourquoi Léonce, l'orgueilleux, le superbe Léonce, jouiroit-il de tous les biens de la vie, de votre coeur, de vos regrets? tandis que moi je suis seul, seul en présence de la mort, que je hais d'autant plus, que je me sens poussé vers elle. Delphine, je n'étois pas né méchant, je suis devenu féroce; savez-vous combien les hommes aigrissent la douleur? ils m'ont abandonné, trahi, pas un coeur ne s'est ouvert à moi; les livres m'avoient appris qu'au milieu des ingrats, des perfides, l'infortuné trouvoit du moins un ami obscur qui venoit au secours de son coeur; eh bien! cet unique ami, je ne l'ai pas même rencontré! tous se sont réunis pour me faire du mal; je rendrai ce mal à quelqu'un. Pauvre créature! dit-il alors en regardant Delphine avec pitié, c'est injuste de te persécuter, car tu es bonne; mais je t'aime avec idolâtrie, tu es là devant moi, toi qui es le bonheur, l'oubli de toutes les peines, la magie de la destinée; et la mort est ici, dit-il en montrant ses pistolets armés sur la table. Il faut donc que tu sois à moi, il le faut.
--M. de Valorbe, reprit Delphine avec plus de calme, et retrouvant dans le désespoir même le courage et la dignité; quand je vous estimois, j'ai refusé de m'unir à vous; quel espoir pouvez-vous former maintenant?--Vous me méprisez donc? s'écria-t-il avec un sourire amer; votre situation ne sera pas dans le monde bien différente de la mienne: vous n'avez pas réfléchi que votre réputation ne se relèvera pas de votre imprudente démarche; vous êtes ici seule, chez un jeune homme; vous y passez tout le jour; on vous attend à votre couvent, et vous n'y retournerez pas; tout le monde saura que nous sommes restés enfermés ensemble, que c'est vous qui êtes venue me chercher; en voilà plus qu'il n'en faut pour vous perdre dans l'opinion, si vous ne m'épousez pas: et si c'en est assez aux yeux de tous, que n'est-ce pas pour votre amant, pour Léonce, le plus irritable, le plus ombrageux, le plus susceptible des hommes!--A ces mots, Delphine se renversa sur sa chaise en s'écriant:--Malheureuse que je suis!--avec un accent si déchirant, que M. de Valorbe en frémit; et, pendant quelques instans, il assure qu'il eut horreur de lui-même; mais il s'étoit juré d'avance de résister à l'attendrissement qu'il pourroit éprouver; il mettoit de l'orgueil à lutter contre ses bons mouvemens.