# Delphine

## Part 55

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/delphine-7812/index.md

Un attachement, dont j'ose vous parler la première, décide de votre vie; cet attachement est contraire à vos principes de morale, et, trop vertueuse pour vous y livrer, vous êtes assez passionnée pour y sacrifier, à vingt-deux ans, toute votre destinée, et renoncer à jamais au mariage et à la maternité. Il faut, pour attaquer cette résolution avec force, que je vous déclare d'abord que je ne crois point au bonheur de l'amour, et que je suis fermement convaincue qu'il n'existe dans le monde aucune autre jouissance durable, que celle qu'on peut tirer de l'exercice de ses devoirs. Ces maximes seroient d'une sévérité presque orgueilleuse, si je ne vous disois pas qu'il me fallut plusieurs années pour en être convaincue, et que si je n'avois pas eu pour père l'ange que vous vîtes hier présider à nos destinées, j'aurois souffert bien plus long-temps, avant de m'éclairer.

Sans entrer dans les détails de mon affection pour M. de Cerlebe, vous savez que le bonheur de ma vie intérieure n'est fondé ni sur l'amour, ni sur rien de ce qui peut lui ressembler; je suis heureuse par les sentimens qui ne trompent jamais le coeur, l'amour filial et l'amour maternel.

Dans les premiers jours de ma jeunesse, j'ai essayé de vivre dans le monde, pour y chercher l'oubli de quelques-unes de mes espérances déçues; mais, je ressentois dans ce monde une agitation semblable à celle que fait éprouver une voiture rapide, qui va plus vite que vos regards même, et vous présente des objets que vous n'avez pas le temps de considérer. Je ne pouvais me rendre compte de la durée des heures, ma vie m'était dérobée, et cet état, qui semble être celui du plus grand mouvement possible, me conduisoit cependant à la plus parfaite apathie morale; les impressions et des idées se succédoient sans laisser en moi aucune trace; il m'en restoit seulement une sorte de fièvre sans passion, de trouble sans intérêt; d'inquiétude sans objet, qui me rendoit ensuite incapable de m'occuper seule.

C'est dans cette situation, qu'une voix qui, depuis que j'existe, a toujours fait tressaillir mon coeur, sut me rappeler à moi-même; mon père me conseilla de m'établir une grande partie de l'année à la campagne, et d'élever moi-même mes enfans. Je m'ennuyai d'abord un peu de la monotonie de mes occupations; mais, par degrés, je repris la possession de moi-même, et je goûtai les plaisirs qui ne se sentent que dans le silence de tous les autres, la réflexion, l'étude, et la contemplation de la nature. Je vis que le temps divisé n'est jamais long, et que la régularité abrège tout.

Il n'y a pas un jour, parmi ceux qu'on passe dans le grand monde, où l'on n'éprouve quelques peines: misérables, si on les compte une à une; importantes, quand on considère leur influence sur l'ensemble de la destinée. Un calme doux et pur s'empare de l'âme dans la vie domestique, on est sûr de conserver jusqu'au soir la disposition du réveil; on jouit continuellement de n'avoir rien à craindre, et rien à faire pour n'avoir rien à craindre; l'existence ne repose plus sur le succès, mais sur le devoir; on goûte mieux la société des étrangers, parce qu'on se sent tout-à-fait hors de leur dépendance, et que les hommes dont on n'a pas besoin ont toujours assez d'avantages, puisqu'ils ne peuvent avoir aucun inconvénient.

Quand je regrettais l'amour, et désirois le succès, la société, la nature, tout me paroissoit mal combiné, parce que je n'avois deviné le secret de rien: je me sentois hors de l'ordre, à l'extrémité du cercle de l'existence; mais rentrée dans la morale, je suis au centre de la vie, et loin d'être agitée par le mouvement universel, je le vois tourner autour de moi sans qu'il puisse m'atteindre.

J'ai pour père un ami, le premier de mes amis; mais quand je serois seule, je pourrois trouver dans ma conscience le confident de toutes mes pensées. J'entends au dedans de moi-même la voix qui me répond; et cette voix acquiert chaque jour plus de force et de douceur. Le devoir m'ouvre tous ses trésors; et j'éprouve ce repos animé, ce repos qui n'exclut ni les idées les plus hautes, ni les affections les plus profondes, mais qui naît seulement de l'harmonie de vous-même avec la nature.

Les occupations qui ne se lient à aucune idée de devoir, vous inspirent tour à tour du dégoût ou du regret; vous vous reprochez d'être oisif; vous vous fatiguez de travailler; vous êtes en présence de vous-même, écoutant votre désir, cherchant à le bien connoître, le voyant sans cesse varier, et trouvant autant de peine à servir vos propres goûts que les volontés d'un maître étranger. Dans la route du devoir, l'incertitude n'existe plus, la satiété n'est point à redouter; car dans le sentiment de la vertu, il y a jeunesse éternelle; quelquefois on regrette encore d'autres biens; mais le coeur, content de lui-même, peut se rappeler sans amertume les plus belles espérances de la vie: s'il pense au bonheur qu'il ne peut goûter, c'est avec un sentiment dont la douceur lui tient lieu de ce qu'il a perdu.

Quelles jouissances ne trouve-t-on pas dans l'éducation de ses enfans! Ce n'est pas seulement les espérances qu'elle renferme qui vous rendent heureux, ce sont les plaisirs mêmes que la société de ces coeurs si jeunes fait éprouver; leur ignorance des peines de la vie vous gagne par degrés; vous vous laissez entraîner dans leur monde, et vous les aimez non-seulement pour ce qu'ils promettent, mais pour ce qu'ils sont déjà; leur imagination vive, leurs inépuisables goûts rafraîchissent la pensée; et si le temps que vous avez d'avance sur eux ne vous permet pas de partager tous leurs plaisirs, vous vous reposez du moins sur le spectacle de leur bonheur; l'âme d'un enfant doucement soutenue, doucement conduite par l'amitié, conserve long-temps l'empreinte divine dans toute sa pureté; ces caractères innocens, qui s'étonnent du mal, et se confient dans la pitié, vous attendrissent profondément, et renouvellent dans votre coeur les sentimens bons et purs, que les hommes et la vie avoient troublés: pouvez-vous, madame, pouvez-vous renoncer pour toujours à ces émotions délicieuses?

M. de Valorbe est un homme estimable, spirituel, digne de vous entendre. Nos destinées, sous ce rapport, seront au moins pareilles. Je l'avoue, il est un bonheur dont je jouis, et qui n'a été donné à personne sur la terre; c'est à lui peut-être que je dois mon retour aux résolutions que je vous conseille; il faut donc vous faire connoître ce sentiment, dans tout ce qu'il peut avoir de doux et de cruel.

Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talens de mon père, mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté, dans ses détails comme dans son ensemble? il écarte de ma pensée tout ce qui la tourmente; il a étudié le coeur humain pour mieux le soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité qu'un motif pour s'offenser plus tard, et pardonner plus tôt; s'il a de l'amour-propre, c'est celui des êtres d'une autre nature que la nôtre, qui seroient d'autant plus indulgens, qu'ils connoîtroient mieux toutes les inconséquences et toutes les foiblesses des hommes.

La vieillesse est rarement aimable, parce que c'est l'époque de la vie où il n'est plus possible de cacher aucun défaut; toutes les ressources pour faire illusion ont disparu; il ne reste que la réalité des sentimens et des vertus; la plupart des caractères font naufrage avant d'arriver à la fin de la vie, et l'on ne voit souvent dans les hommes âgés que des âmes avilies et troublées, habitant encore, comme des fantômes menaçans, des corps à demi ruinés; mais, quand une noble vie a préparé la vieillesse, ce n'est plus la décadence qu'elle rappelle, ce sont les premiers jours de l'immortalité.

L'homme que le temps n'a point abattu, en a reçu des présens que lui seul peut faire, une sagacité presque infaillible, une indulgence inépuisable, une sensibilité désintéressée. La tendresse que vous inspire un tel père est la plus profonde de toutes; l'affection qu'il a pour vous est d'une nature tout-à-fait divine. Il réunit sur vous seul tous les genres de sentimens; il vous protège, comme si vous étiez un enfant; vous lui plaisez, comme si vous étiez toujours jeune; il se confie à vous, comme si vous aviez atteint l'âge de maturité.

Une incertitude presque habituelle, une réserve fière se mêlent à l'amour que vous inspirent vos enfans. Ils s'élancent vers tant de plaisirs qui doivent les séparer de vous; ils sont appelés à tant de vie après votre mort, qu'une timidité délicate vous commande de ne pas trop vous livrer, en leur présence, à vos sentimens pour eux. Vous voulez attendre, au lieu de prévenir, et conserver envers cette jeunesse resplendissante la dignité que l'on doit garder avec les puissans, alors même qu'on a pour eux la plus sincère amitié! Mais il n'en est pas ainsi de la tendresse filiale, elle peut s'exprimer sans crainte; elle est si sûre de l'impression qu'elle produit!

Je ne suis pas personnelle, je crois que ma vie l'a prouvé; mais si vous saviez combien il m'est doux de me sentir environnée de l'intérêt de mon père! de ne jamais souffrir sans qu'il s'en occupe, de ne courir aucun danger sans me dire qu'il faut que je vive pour lui, moi qui suis le terme de son avenir! L'on nous assure souvent qu'on nous aime, mais peut-être est-il vrai que l'on n'est nécessaire qu'à son père? Les espérances de la vie sont prêtes à consoler tous nos contemporains de route; mais le charme enchanteur de la vieillesse qu'on aime, c'est qu'elle vous dit, c'est que l'on sait, que le vide qu'elle éprouveroit en vous perdant ne pourroit plus se combler.

Si j'étois dangereusement malade, et que je fusse loin de mon père, je serois accessible à quelques frayeurs; mais s'il étoit là, je lui abandonnerois le soin de ma vie, qui l'intéresse plus que moi. Le coeur a besoin de quelque idée merveilleuse qui le calme, et le délivre des incertitudes et des terreurs sans nombre que l'imagination fait naître; je trouve ce repos nécessaire dans la conviction où je suis que mon père porte bonheur à ma destinée: quand je dors sous son toit, je ne crains point d'être réveillée par quelques nouvelles funestes; quand l'orage descend des montagnes et gronde sur notre maison, je mène mes enfans, dans la chambre de mon père, et, réunis autour de lui, nous nous croyons sûrs de vivre, ou nous ne craignons plus la mort, qui nous frapperoit tous ensemble.

La puissance que la religion catholique a voulu donner aux prêtres, convient véritablement à l'autorité paternelle; c'est votre père qui, connoissant toute votre vie, peut être votre interprète auprès du ciel; c'est lui dont le pardon vous annonce celui d'un Dieu de bonté; c'est sur lui que vos regards se reposent avant de s'élever plus haut; c'est lui qui sera votre médiateur auprès de l'Être suprême, si, dans les jours de votre jeunesse, les passions véhémentes ont trop entraîné votre coeur.

Mais, que viens-je de vous dire, madame? n'allez-vous pas vous hâter de me répondre, que je jouis d'un bonheur qui ne vous est point accordé, et que c'est à ce bonheur seul que je dois la force de ne plus regretter l'amour. Vous ne savez donc pas quel attendrissement douloureux se mêle à ce que j'éprouve pour mon père? Croyez-moi, la nature n'a pas voulu que le premier objet de nos affections nous précédât de tant d'années dans la vie, et tout ce qu'elle n'a pas voulu fait mal. Chaque fois que mon père, ou par ses actions, ou par ses paroles, pénètre mon âme d'un sentiment indéfinissable de reconnoissance et de tendresse, une pensée foudroyante s'élève et me menace; elle change en douleur mes mouvemens les plus tendres, et ne me permet d'autre espoir que cette incertitude de la destinée, qui laisse errer la mort sur tous les âges.

Non, il vaut mieux, dans la route du devoir, n'être pas assaillie par des affections si fortes; elles vous attendrissent trop profondément, elles vous détournent du but où vous devez arriver, elles vous accoutument à des jouissances qui ne dépendent pas de vous, et que l'exercice le plus pur de la morale ne peut pas vous assurer. Vous vous sentez exposée à ces douleurs déchirantes, dont l'accomplissement habituel des devoirs doit préserver; et si le malheur vous atteignoit, vous ne pourriez plus répondre de vous-même.

Pour vous, madame, vous auriez dans votre famille moins de bonheur, mais moins de craintes; et vous rempliriez la douce intention de la nature, en reposant votre affection tout entière sur vos enfans, sur ces amis qui doivent nous survivre. Acceptez cet avenir, madame; éloignez de vous les chimères qui troublent votre destinée; elle sera bien plus malheureuse, si vous avez à vous reprocher le désespoir, peut-être la mort d'un honnête homme.

M. de Valorbe souffre à cause de vous toutes les infortunes de la terre; ce n'est pas, je le sais, vous détourner de vous unir à lui, que de vous peindre l'amertume de son sort. Ses biens vont être séquestrés en France, et ses créanciers le poursuivent ici; je sais que vous lui avez offert, avec une grande générosité, de disposer de votre fortune; mais rien ne pourra l'y faire consentir si vous lui refusez votre main; un de ces jours il sera jeté dans quelque prison, et il mourra; car, dans l'état déplorable de sa santé, il ne pourroit supporter une telle situation sans périr.

Vous exercez sur lui un empire presque surnaturel; je le vois passer de la vie à la mort, sur un mot que je lui dis, qui relève ou détruit ses espérances; ce n'est point pour répéter le langage ordinaire aux amans, c'est pour vous préserver d'un grand malheur que je vous annonce que M. de Valorbe ne survivra pas à la perte de toute espérance; et combien ne le regretterez-vous pas alors! Il ne vous touche pas maintenant, parce que vous redoutez ses instances; mais quand il n'existera plus, votre imagination sera pour lui, et vous vous reprocherez son sort. Contentez-vous d'être passionnément aimée; c'est encore un beau lot dans la vie, quand seulement on peut estimer celui qui nous adore.

Dans quelques années, fussiez-vous unie à l'homme que vous aimez, votre sentiment finiroit par ressembler à ce que vous éprouveriez maintenant pour M. de Valorbe; ne vous est-il pas possible de vous transporter par la réflexion à cette époque? La morale nous rend l'avenir présent, c'est une de ses plus heureuses puissances; exercez-la pour votre bonheur, exercez-la pour sauver la vie à celui qui l'avoit conservée à M. d'Albémar.

Je ne répéterai point les excuses que je vous dois pour cette lettre; je sais que mon amitié, ma considération pour vous, me l'ont inspirée; je me confie dans l'impression que fait toujours la vérité sur un caractère tel que le vôtre.

HENRIETTE DE CERLEBE.

LETTRE XVIII.

Réponse de Delphine à madame de Cerlebe.

Ce 8 mars 1792.

Votre lettre, madame, m'a pénétrée d'admiration pour votre caractère, et m'a fait sentir combien ma position étoit malheureuse; car je ne pourrai jamais échapper au regret d'avoir été la cause des chagrins qu'éprouve M. de Valorbe; et cependant, permettez-moi de vous le dire, je ne me sens pas la force de m'unir à lui, et il me semble qu'aucun devoir ne m'y condamne.

De tous les malheurs de la vie, je n'en conçois point qu'on puisse comparer aux peines dont une femme est menacée par une union mal assortie; je ne sais quelle ressource la religion et la morale peuvent offrir contre un tel sort, quand on y est enchaînée; mais le chercher volontairement me paroît un dévouement plus insensé que généreux, et je me sens mille fois plus disposée à m'ensevelir dans le cloître où je vis maintenant, à désarmer par cette sombre résolution les désirs persécuteurs de M. de Valorbe, qu'à me donner à lui, quand je porte au fond du coeur une autre image et d'éternels regrets.

Que pourrois-je, en effet, pour le bonheur de M. de Valorbe, lorsque je me serois condamnée à ce mariage, sans amour, et bientôt après sans amitié? car jamais je ne me consolerois de la grandeur du sacrifice qu'il auroit exigé de moi, et toujours, à la place des sentimens pénibles qu'il me feroit éprouver, je rêverois au bonheur que j'aurois goûté, si j'eusse épousé l'objet que j'aime; comment suppléer en rien aux affections vraies et involontaires? Ah! bien heureusement pour nous, la vérité a mille expressions, mille charmes, tandis que l'effort ne peut trouver que des termes monotones, une physionomie contrainte, sur laquelle se peignent constamment les tristes signes de la résignation du coeur.

Mon esprit plaît à M. de Valorbe; mais a-t-il réfléchi que cet esprit même ne peut être animé que par des sentimens naturels et confians? Je ne suis rien, si je ne puis être moi; dès que je serai poursuivie par une pensée qu'il faudra cacher, je ne songerai plus qu'à ce que je dois taire; mes facultés suffiront à peine pour dissimuler mon désespoir; m'en restera-t-il pour faire le bonheur de personne?

Les détails de la vie domestique, source de tant de plaisirs, quand ils se rapportent tous à l'amour; ces détails me feroient mal, un à un, et tous les jours: il ne s'agiroit pas seulement d'un grand sacrifice, mais de peines qui se renouvelleroient sans cesse; je redouterois, chaque lien, quelque foible qu'il fût, après avoir contracté le plus fort de tous; et je chercherois, avec une continuelle inquiétude, les heures qui pourroient me rester, les occupations qui m'isoleroient, les plus petits intérêts qui pourroient n'appartenir qu'à moi.

Quand le sort d'une femme est uni à celui de l'homme qu'elle aime, chaque fois qu'il rentre chez lui, qu'elle entend son pas, qu'il ouvre sa porte, elle éprouve un bonheur si grand, qu'il fait concevoir comment la nature, en, ne donnant aux femmes que l'amour, n'a pas été cependant injuste envers elles; mais s'il faut que leur solitude ne soit interrompue que par des sentimens pénibles, s'il faut qu'elles aient la contrainte pour unique diversité de l'ennui, et l'effort d'une conversation gênée pour distraction de la retraite; c'est trop, oh! oui, c'est trop! A ce prix, qui peut vouloir de la vie? vaut-elle donc tant de persistance? faut-il mettre tant de scrupule à conserver tous les jours qu'elle nous a destinés?

Ne vous offensez point pour M. de Valorbe, madame, de ce tableau trop vrai du malheur que me feroit éprouver notre union; je sais qu'il est digne de toute mon estime, mais vous n'avez jamais vu celui dont je me suis séparée pour toujours; jamais ceux qui l'ont connu ne pourroient me demander de l'oublier! Ce n'est pas du bonheur, dites-vous, que vous m'offrez, c'est l'accomplissement d'un devoir. Ah! sans doute, la situation de M. de Valorbe me désespère, il n'est point de preuve de dévouement que je ne lui donnasse, avec l'empressement le plus vif, s'il daignoit m'en accorder l'occasion; mais ce qu'il exige de moi, c'est la perte de ma jeunesse, c'est celle de toutes les années de ma vie, c'est peut-être même le sacrifice de la vie à venir que j'espère.

Puis-je, en effet, répondre des mouvemens qui s'élèveront dans mon âme, quand j'aurai long-temps souffert, quand je verrai ma destinée ne laisser après elle, en s'écoulant, que d'amers souvenirs, pour aigrir d'amères douleurs? Ne finirai-je point par douter de la protection de la Providence, et mes résolutions vertueuses ne s'ébranleront-elles pas? les sentimens doux ne tariront-ils pas dans mon coeur? C'est du mariage que doivent dériver toutes les affections d'une femme, et si le mariage est malheureux, quelle confusion n'en résulte-t-il pas dans les idées, dans les devoirs, dans les qualités même! Ces qualités vous auroient rendue plus digne de l'objet de votre choix; mais elles peuvent dépraver le coeur qu'on a privé de toutes les jouissances: qui peut être certain alors de sa conduite? Vous, madame, parce que vous ne croyez plus à l'amour: mais moi, que son charme subjugue encore, quel est l'insensé qui veut de moi, qui veut d'une âme enthousiaste, alors qu'il ne l'a pas captivée!

Vous me menacez de la mort de M. de Valorbe; cette crainte m'accable, je ne puis la braver. Si vous avez raison dans vos terreurs, il faut que je le prévienne; ensevelie dans cette retraite, me comptera-t-il parmi les vivans? voudroit-il plus encore? seroit-il plus calme, si je n'existois plus? je lui ferois facilement ce sacrifice; il a sauvé mon bienfaiteur, je croirois m'immoler à ce souvenir; mais qu'il me laisse expirer seule, et que ma fin ne soit point précédée par quelques années d'une union douloureuse et funeste! Ah! c'est surtout pour mourir qu'il faudroit être unie à l'objet de sa tendresse! soutenue, consolée par lui, sans doute on regretteroit davantage la vie, et cependant les derniers momens seroient moins cruels; ce qui est horrible, c'est de voir se refermer sur soi le cercle des années, sans avoir joui du bonheur.

Une indignation amère et violente peut s'emparer de vous, en songeant qu'elle va passer, cette vie, sans qu'on ait goûté ses véritables biens; sans que le coeur, qui va s'éteindre, ait jamais cessé de souffrir; quelle idée peut-on se former des récompenses divines, si l'on n'a pas connu l'amour sur la terre! Oh! que le ciel m'entende; qu'il me désigne, s'il le veut, pour une mort prématurée; mais que je la reçoive tandis que le même sentiment anime mon coeur, qu'un seul souvenir fait toute ma destinée, et que je n'ai jamais rien aimé que Léonce.

Voilà ma réponse à M. de Valorbe, madame; confiez-la-lui, si vous le voulez; mon coeur, sans se trahir, n'en pourroit donner une autre.

LETTRE XIX.

Monsieur de Valorbe à M. de Montalte.

Zurich, ce 10 mars.

J'ai reçu ta lettre, Montalte; dans toute autre circonstance, peut-être m'auroit-elle fait impression, peut-être aurois-je consenti à ménager madame d'Albémar; mais elle m'a donné le terrible droit de la haïr; si tu savois ce qu'elle a écrit à madame de Cerlebe! quel amour pour Léonce! quel mépris pour moi! Elle se flatte de se délivrer ainsi de mes poursuites, elle se trompe; c'est à présent surtout qu'elle doit me redouter. Ne me parle plus des égards qu'elle mérite; je punirai son ingratitude, je soumettrai son orgueil. Tant d'insultes ont soulevé mon âme, tout mon amour se change en indignation! Il faut que madame d'Albémar tombe en ma puissance; par quelques moyens que ce soit, il le faut. Adieu, Montalte, je serai maître d'elle, ou je n'existerai plus.

LETTRE XX.

Delphine à madame de Cerlebe.

De l'abbaye du Paradis, ce 14 Mars.

Enfin, madame, il se présente une occasion de soulager mon coeur, en donnant à M. de Valorbe une véritable preuve de mon intérêt. J'apprends à l'instant, par un homme à lui, qu'il est arrêté pour dettes à Zell, et qu'on l'a jeté dans une prison qui compromet sa vie, en le privant des secours nécessaires à son état de santé; je pars, afin d'offrir ma garantie à ceux qui le poursuivent, et de souscrire à tous les arrangemens qui pourront le délivrer.

J'ai craint de m'exposer à l'humeur de madame de Ternan, en lui demandant la permission d'aller à Zell; c'est une personne si exigeante et si despotique, qu'il faut esquiver son caractère, quand on ne veut pas se brouiller avec elle: comme elle étoit un peu malade hier, elle dort encore, et je laisse un billet qui lui apprendra, à son réveil, que je serai absente seulement pour quelques heures. Zell n'étant qu'à trois lieues d'ici, je suis sûre d'être revenue ce soir, avant que le couvent soit fermé.

Je vous avouerai qu'il m'est très-doux de trouver un moyen de montrer un grand empressement à M. de Valorbe. J'aurois pu me contenter de chercher quelqu'un qu'on pût envoyer à Zell; mais c'étoit perdre nécessairement deux ou trois jours, ce retard pouvoit être funeste à la santé de M. de Valorbe, et peut-être aussi refuseroit-il le service que je veux lui rendre, si je ne l'en sollicitois pas moi-même.

