Delphine

Part 53

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Enfin, je suis ici; je ne sais si je dois m'applaudir d'avoir quitté Zurich sans avoir vu M. de Valorbe; madame de Cerlebe au moins m'a promis de lui exprimer mes regrets, de lui offrir tous les services qui sont en ma puissance, et que je serois si empressée de lui rendre. Madame de Cerlebe ne m'a point paru refroidie pour moi, et j'en ai joui, car je ne la vois jamais sans que mon amitié pour elle ne s'augmente.

Elle connoît intimement une des religieuses du couvent où je suis, mais elle n'aime pas madame de Ternan; elle prétend que c'est une personne égoïste et hautaine, d'un esprit étroit et d'un coeur dur, et qu'elle n'a eu d'autre motif pour quitter le monde, que le chagrin de n'être plus-belle.

--Vous ne savez pas, me disoit madame de Cerlebe, combien une vie frivole dessèche l'âme! Madame de Ternan avoit des enfans, elle ne s'en est pas fait aimer; elle avoit de l'esprit naturel, elle l'a si peu cultivé, que son entretien est souvent stérile: maintenant qu'elle est forcée de renoncer à tous les genres de conversation pour lesquels il faut nécessairement un joli visage, elle s'est retirée dans un couvent, afin d'exercer encore de l'empire par sa volonté, quand ses agrémens ne captivent plus personne; un fonds de personnalité très-ferme et très-suivi s'est montré tout à coup en elle, quand sa beauté n'a plus attiré les hommages: elle n'est dans la réalité ni très-sévère, ni très-religieuse; mais elle a pris de tout cela ce qu'il faut pour avoir le droit de commander aux autres. L'amour-propre lui a fait quitter le monde, l'amour-propre est son seul guide encore dans la solitude; elle conserve une sorte de grâce, reste de sa beauté, souvenir d'avoir été aimée, qui vous fera peut-être illusion sur son véritable caractère; mais si quelque circonstance vous mettoit jamais dans sa dépendance, vous verriez si je vous ai trompée, et vous vous repentiriez de ne m'avoir pas crue.--

Ces observations, et plusieurs autres encore que madame de Cerlebe me présentoit avec beaucoup d'esprit et de chaleur, m'auroient peut-être fait impression, si madame de Ternan n'eût pas été la tante de Léonce; mais quels défauts pourroient l'emporter sur ce regard, sur ce son de voix qui me le rappellent! J'ai persisté dans mon dessein, et je suis établie ici depuis hier.

Pauvre M. de Valorbe! que je voudrois diminuer son malheur! pourrois-je sans l'offenser lui offrir la moitié de ma fortune? Enfin, ma chère Louise, que votre coeur imagine ce qui pourrait adoucir sa situation! mais je ne puis me résoudre à le voir, les témoignages de son amour me seroient trop pénibles, loin de Léonce. Je ne sais par quelle bizarrerie cruelle on craint toujours d'être plus aimée par l'homme qu'on n'aime pas, que par celui qu'on préfère; il vaut mieux n'entendre aucune expression de tendresse, et que tout se taise, quand Léonce ne parle pas.

LETTRE IX.

Madame de Mondoville, mère de Léonce, à madame de Ternan, sa soeur.

Madrid, ce 17 janvier 1792.

Vous m'apprenez, ma chère soeur, que madame d'Albémar est près de vous; mon fils ne le sait pas, gardez bien ce secret. Léonce a toujours la tête tournée d'elle, et, dans un moment où les indignes lois françoises vont permettre le divorce, j'éprouve une crainte mortelle qu'il ne se déshonore, en abandonnant Matilde pour cette Delphine, dont la séduction est, à ce qu'il paroît, véritablement redoutable: ne pourriez-vous pas prendre assez d'empire sur son esprit, pour l'engager à se marier avec un de ses adorateurs? je ne pourrai jamais ramener la raison de mon fils, s'il n'a pas à se plaindre d'elle.

Je n'ai pas d'idée fixe sur cette femme, qui me paroît, d'après tout ce que j'entends dire, un être tout-à-fait extraordinaire; mais je serois désolée, quand même mon fils seroit libre, qu'il devînt son époux. On ne peut jamais soumettre ces esprits qu'on appelle supérieurs, aux convenances de la vie; il faut supporter qu'ils vous donnent un jugement nouveau sur tout, et qu'ils vous développent des principes à eux, qu'ils appellent de la raison; cette manière d'être me paroît, à moi, souverainement absurde, particulièrement dans une femme. Notre conduite est tracée, notre naissance nous marque notre place, notre état nous impose nos opinions; que faire donc de cet esprit d'examen qui perd toutes les têtes? la morale et la fierté sont très-anciennes; la religion et la noblesse le sont aussi; je ne vois pas bien ce qu'on veut faire des idées nouvelles, et je ne me soucie pas du tout qu'une femme qui les aime exerce de l'empire sur mon fils. Je vous prie donc instamment, ma soeur, puisque le hasard met madame d'Albémar dans votre dépendance, d'employer tout votre esprit à la séparer sans retour de Léonce.

Comment vous trouvez-vous de votre établissement en Suisse? ne vous en lassez-vous point? et ne penserez-vous pas à venir dans un couvent en Espagne, pour me donner la douceur de finir mes jours auprès de vous?

LETTRE X.

Réponse de madame de Ternan à sa soeur, madame de Mondoville.

De l'abbaye du Paradis, ce 30 janvier 1792.

Je vois bien, ma soeur, que vous n'avez jamais vu madame d'Albémar; il se mêleroit à votre opinion, juste à quelques égards, un goût qu'il est impossible de ne pas ressentir pour elle: la facilité de son caractère et la grâce de son esprit sont très-séduisantes; sa figure a une expression de sensibilité si naturelle, si aimable, que les caractères les plus froids s'y laissent prendre; moi qui suis assurément bien revenue de toute espèce d'illusion, j'ai de l'attrait pour Delphine; mais soyez tranquille sur cet attrait; loin de nuire à vos projets, il y servira. Je veux la déterminer à se faire religieuse dans mon couvent, et je crois que j'y parviendrai; elle a beaucoup de mélancolie dans le caractère, un profond sentiment pour votre fils, et assez de vertu pour ne pas vouloir y céder; dans cette situation, que peut-elle faire de mieux que d'embrasser notre état? comment pourrois-je d'ailleurs être assurée de la garder près de moi, si elle ne le prenoit pas? elle me quitteroit nécessairement une fois, et ce seroit pour moi une véritable peine.

J'avois pris assez d'humeur contre toutes les affections, depuis que je ne peux plus en inspirer; Delphine est néanmoins parvenue à m'intéresser; n'imaginez pas cependant que je me laisse dominer par ce sentiment, je le ferai servir à mon bonheur; l'on ne fait pas de fautes quand on n'a plus d'espérances, car on ne hasarde plus rien. Je tiens beaucoup à conserver Delphine auprès de moi; et, comme je ne puis m'en flatter qu'en la liant à notre communauté d'une manière indissoluble, j'y ferai tout ce qu'il me sera possible: c'est seconder vos vues; et de plus, je ne pense pas qu'on puisse m'accuser de personnalité dans ce dessein; qu'arrivera-t-il à Delphine en restant au milieu du monde? ce que j'ai éprouvé; ce que toutes les belles femmes sont destinées à souffrir; elle se verra par degrés abandonnée, elle verra l'admiration qu'elle inspire se changer en pitié, et des sentimens commandés prendre la place des sentimens involontaires.

Hier, je parlois sur divers sujets avec assez de tristesse, vous savez que c'est en général à présent ma manière de sentir. Delphine m'écoutoit avec l'intérêt le plus aimable; je lui dis je ne sais quel mot qui apparemment la toucha, car tout à coup je la vis presque à genoux devant moi, me conjurer de l'aimer et de la protéger dans la vie. Le hasard avoit donné dans ce moment à sa figure une grâce nouvelle; elle étoit penchée d'une manière qui ajoutoit encore à la beauté de sa taille; sa robe s'étoit drapée comme un peintre l'auroit souhaité; et ses beaux cheveux, en tombant, avoient paré son visage du charme le plus attrayant. Vous l'avouerai-je, je me rappelai dans ce moment, que moi aussi j'avois été belle, et cette pensée m'absorba tout entière; je ne me sentis cependant aucun mouvement d'envie contre Delphine, et je désirai même plus vivement encore de la retenir auprès de moi. Elle me rend quelques-uns des plaisirs que j'ai perdus; elle me donne des témoignages d'amitié que je n'ai reçus que quand j'étois jeune; elle me joue des airs qui me plaisent; elle est malheureuse quoique jeune et belle, cela console d'être vieille et triste; il faut qu'elle reste auprès de moi.

Pourquoi la détournerois-je de se fixer ici? pourquoi ferois-je ce sacrifice? les sacrifices conviennent aux jeunes gens, ils sont entourés d'amis qui prennent parti pour eux contre eux-mêmes; mais quand on est vieille, tant de gens trouvent simple que l'on se dévoue, tant de gens l'exigent de vous, que par un mouvement assez naturel on est tenté de se faire une existence d'égoïsme, puisqu'on ne vous tient plus compte de l'oubli de vous-mêmes. Il est des qualités qu'il n'est doux d'exercer que quand les autres, s'y opposent; et croyez-moi, ma soeur, à cinquante ans personne ne nous aime autant que nous nous aimons nous-mêmes.

Vous êtes bonne de me proposer de revenir près de vous; mais nous nous rappellerions notre jeunesse ensemble, et cela fait trop de mal; j'aime mieux vivre ici, où personne ne m'a connue que telle que je suis. Je m'intéresse à vous, à votre famille; je vous servirai dans toutes les circonstances; mais je mourrai dans le couvent où je suis: j'ai vu quelque part, dans les _Nuits d'Young_, qu'il faut que _la vieillesse se promène silencieusement sur le bord solennel du vaste Océan qu'elle doit bientôt traverser_; cela m'a frappée. J'étois bien légère autrefois, à présent je n'aime que les idées sombres; je voudrois me persuader que la vie ne vaut rien pour personne, et qu'après moi l'amour, la beauté, la jeunesse, ont fini.

Vous n'avez pas ces mouvemens de tristesse, ma soeur; votre passion pour votre fils vous en a préservée; vous savez que le mien m'a abandonnée de très-bonne heure, je n'ai pu retenir aucune affection autour de moi, cependant j'en avois besoin; mais quand je les ai vues s'éloigner, un sentiment de fierté très-impérieux m'a empêchée de rien faire pour les rappeler; je me suis tracé une vie qui convient assez à mon caractère; l'extrême sévérité que j'ai établie parmi les religieuses chanoinesses qui me sont subordonnées, donne beaucoup de considération à l'abbaye que je gouverne; et vous l'avez remarqué comme moi, la considération est la seule jouissance des femmes dans leur vieillesse. Je ne pourrais pas facilement transporter en Espagne l'existence dont je jouis ici, il me faudroit plusieurs années pour préparer ce que je recueille maintenant; je ne dois donc pas songer à me réunir à vous: mais comptez toujours sur moi comme sur une soeur dévouée à tous vos intérêts, et qui partage la plupart de vos opinions, par goût et par sympathie.

LETTRE XI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

De l'abbaye du Paradis, ce 2 février.

Je ne vous ai point écrit depuis près d'un mois; j'ai voulu essayer si la vie uniforme que je mène me donneroit enfin du calme, et si, en m'interdisant de parler, même à vous, des sentimens que j'éprouve, je finirois par en être moins troublée. Hélas! tous ces sacrifices ne me réussissent point: une seule résolution pourroit plus que tant d'efforts: si je partois... si je revoyois Léonce.... Insensée que je suis! ah! c'est pour n'avoir plus ces pensées agitantes qu'il faudroit s'enchaîner ici. Madame de Ternan auroit envie de me garder pour toujours auprès d'elle; je suis sensible à ce désir; mais je ne sais pourquoi le plaisir même qu'elle trouve à me voir, ne me persuade pas qu'elle m'aime; je crains qu'il n'entre peu d'affection dans le besoin qu'elle peut avoir des autres: elle discerne parfaitement les personnes qui lui conviennent, et souhaite de les captiver; mais il semble qu'elle emploieroit le même accent pour s'assurer d'une maison qui lui plairoit, que pour retenir un ami.

Elle exerce, malgré ses défauts, un grand empire sur ceux qui l'entourent. Il y a dans ses manières une dignité qui impose, et fait mettre beaucoup de prix à ses moindres expressions de confiance et de familiarité. Je crois, cependant, que sa ressemblance avec Léonce est la principale cause de son ascendant sur moi; car, pour peu qu'on pénètre jusqu'au fond de son âme, on y trouve je ne sais quoi d'aride, qui refroidit le coeur plus disposé à s'attacher.

Hier, par exemple, j'avois joué sur ma harpe des airs qu'elle avoit entendus autrefois, et ma conversation l'intéressoit: elle me dit un mot assez mélancolique, qui m'encouragea à lui demander quels avoient été les motifs de sa retraite dans un couvent; elle hésita quelques momens, et d'un ton très-réservé, elle me tint d'abord les discours convenables à son état; cependant comme je la pressai davantage, et que j'osai lui parler de sa beauté passée:--Eh bien! me dit-elle, puisque vous vous intéressez à moi, je vous donnerai quelques lignes que j'avois écrites, non pour raconter ma vie, car, selon moi, l'histoire de toutes les femmes se ressemble, mais pour me rendre compte des motifs qui m'ont déterminée au parti que j'ai pris: cela n'est pas achevé, parce qu'on ne finit jamais ce qu'on écrit pour soi; mais il y en a assez pour satisfaire votre curiosité et pour vous prouver ma confiance.

Je vous envoie, ma soeur, ce que madame de Ternan m'a remis; il y règne une impression de tristesse qui d'abord pourroit toucher; mais en y réfléchissant, on trouve dans cette tristesse bien plus d'amour-propre que de sensibilité; vous me direz l'impression que ce singulier écrit aura produite sur vous.

_Raisons qui ont déterminé Léontine de Ternan à se faire religieuse._

J'ai été fort belle, et j'ai cinquante ans; de ces deux événemens fort ordinaires, naissent toutes les impressions que j'ai éprouvées. Je ne sais pas si j'ai eu moins de raison qu'une autre, ou seulement un esprit plus observateur, plus pénétrant, et qui n'étoit pas susceptible de se conserver à lui-même des illusions; ce que je sais, c'est qu'en perdant ma jeunesse, je n'ai rien trouvé dans le monde qui pût remplir ma vie, et que je me suis sentie forcée à le quitter, parce que tous les liens qui m'y attachoient se sont relâchés comme d'eux-mêmes, jusqu'à ce qu'il ne m'en soit plus resté un seul que je pusse véritablement regretter.

J'avois de l'esprit, j'en ai peut-être encore; mais on en peut difficilement juger, car cet esprit se développoit singulièrement par ma confiance dans ma figure; j'avois de l'imagination et beaucoup de gaîté, je contois d'une manière piquante, j'avois de l'humeur avec grâce, et, sûre de l'attrait que tout le monde, en me voyant, ressentoit pour moi, j'éprouvois un désir animé de plaire et une douce certitude d'y réussir; cette certitude m'inspiroit une foule d'idées et d'expressions que je n'ai jamais pu retrouver depuis.

J'avois épousé un homme bon et raisonnable, qui m'aimoit à la folie; je lui fus fidèle, plus encore, je l'avouerai, par fierté que par vertu; je voulois être soignée, suivie, adorée, et je ne voulois pas accorder à un seul homme la préférence qui étoit l'objet de l'ambition de tous. Je n'eus donc pas de torts envers mon mari, mais je fus peu occupée de lui, et par degrés il prit habitude de s'intéresser vivement aux affaires, et de se distraire des sentimens qui l'avoient absorbé pendant quelques années. J'eus deux enfans, un fils et une fille; je les ai rendus fort heureux dans leur enfance; j'ai soigné leurs plaisirs, je leur ai donné tous les maîtres qui avoient le plus de réputation, et j'ai joui de leur tendresse jusqu'à ce que l'un eût atteint dix-huit ans et l'autre seize; c'est vers cette époque que commence la nouvelle perspective de ma vie, celle qui, se rembrunissant de plus en plus, s'est enfin terminée par le genre de vie que je mène ici, et qui ressemble autant qu'il se peut à la mort.

Ma figure se conserva assez tard; néanmoins, depuis l'âge de trente ans, j'avois commencé à réfléchir sur le petit nombre d'années dont il me restoit à jouir; je m'étonnai d'une impression qui m'étoit tout-à-fait nouvelle, je craignois l'avenir au lieu de le désirer, je ne faisois plus de projets, je retenois les jours au lieu de les hâter. Je voulus devenir plus soigneuse pour mes amis; ils s'en étonnèrent, et ne m'en aimèrent pas davantage; je repris mes caprices, mon inconséquence; on n'y étoit plus préparé, et, sans que personne autour de moi se rendît compte d'aucun changement dans la nature de ses affections, je voyois déjà des différences dont personne que moi ne se doutoit encore.

Il me vint l'idée de faire des liaisons nouvelles; il me semblait qu'elles ranimeroient mon esprit et ma vie. Mais je n'avois pas en moi la faculté d'aimer ceux que je n'avois point connus dans les premières années de ma jeunesse; et, quoique ma sensibilité n'eût peut-être jamais été très-profonde, il y avoit pourtant une distance infinie entre ces affections que je commandois, et les affections involontaires qui avoient décidé mes premières amitiés. Je répétois ce que j'avois dit autrefois avec une sorte d'exactitude, pour voir si je produirois le même effet; je croyois rencontrer des caractères différens, des situations entièrement changées, tandis que tout étoit de même, excepté moi. J'avois perdu, non pas encore les charmes de la jeunesse, mais cette espérance vive, indéfinie, entraînant avec elle tous ceux qui s'unissent confusément aux nombreuses chances d'un long avenir.

Aucune de mes liaisons ne tenoit; rien ne s'arrangeoit de soi-même: toutes mes relations étoient, pour ainsi dire, faites à la main, et demandoient des soins continuels; j'en faisois trop ou trop peu pour les autres, je n'avois plus de mesure sur rien, parce qu'il n'y avoit point d'accord entre mes désirs et mes moyens; enfin, après sept ou huit ans de ces vains efforts pour obtenir de la vie ce qu'elle ne pouvoit plus me donner, je m'aperçus un jour que j'étois sensiblement changée, et je passai tout un bal sans qu'aucun homme m'adressât des complimens sur ma figure: on commença même à me parler avec ménagement des femmes jeunes et belles, et à ramener devant moi la conversation sur des sujets d'un genre plus grave; je sentis que tout étoit dit: les autres étoient enfin arrivés à découvrir ce que je prévoyois; il ne falloit plus lutter, et j'étois trop fière pour m'attacher à quelques foibles succès, que des efforts soutenus pouvoient encore faire naître.

Je n'étois cependant alors qu'à la moitié de la carrière que la nature nous destine; et je ne voyois plus un avenir, ni une espérance, ni un but qui pût me concerner moi-même. Un homme à l'âge que j'avois alors auroit pu commencer une carrière nouvelle; jusqu'à la dernière année de la plus longue vie, un homme peut espérer une occasion de gloire, et la gloire, c'est comme l'amour, une illusion délicieuse, un bonheur qui ne se compose pas comme tous ceux que la simple raison nous offre, de sacrifices et d'efforts; mais les femmes, grand Dieu! les femmes! que leur destinée est triste! à la moitié de leur vie, il ne leur reste plus que des jours insipides, pâlissans d'année en année; des jours aussi monotones que la vie matérielle, aussi douloureux que l'existence morale.

Et vos enfans, me dira-t-on, vos enfans! La nature, prodigue envers la jeunesse, nous a réservé les plus doux plaisirs de la maternité, pour l'époque de la vie qui permet encore les plus heureuses jouissances de l'amour; nous sommes le premier objet de l'affection de nos enfans, à l'âge où nous pouvons l'être encore de l'époux, de l'amant qui nous préfère; mais quand notre jeunesse finit, celle de nos enfans commence, et tout l'attrait de l'existence nous les enlève au moment même où nous aurions le plus besoin de nous reposer sur leurs sentimens.

J'essayai de revenir à mon mari, il étoit bien pour moi; mais quand je voulois lui redemander ces soins, cet intérêt suivi, cet amour enfin que je lui inspirois vingt ans plus tôt, il ne me le refusoit pas, mais il en avoit aussi complètement perdu le souvenir que des jeux les plus frivoles de son enfance; cependant, quel plaisir peut-on trouver dans la société d'un homme à qui vous n'êtes pas essentiellement nécessaire, qui pourroit vivre sans vous comme avec vous, et prend à votre existence un intérêt plus foible que celui que vous y prenez vous-même?

Quand les autres ne s'occupent plus naturellement de vous, on est assez tenté de devenir exigeante, et de reprendre par ses défauts une sorte d'empire qu'on ne peut plus espérer de ses grâces; moins j'inspirois d'amour, plus j'aurois voulu que mes enfans eussent, dans leur affection pour moi, cet entraînement et ce culte qui m'avoient rendu chers les hommages dont je m'étois vue l'objet; moins je trouvois dans le monde d'intérêt et de plaisir, plus j'avois besoin d'une société continuelle et douce dans mon intérieur; mais plus un sentiment, un plaisir, un but quelconque nous devient nécessaire, plus il est difficile de l'obtenir; la nature et la société suivent cette maxime connue de l'Évangile: _elles donnent à ceux qui ont_; mais ceux qui perdent, éprouvent une contagion de peines qui se succèdent rapidement et naissent les unes des autres.

Je voulus essayer de m'occuper, mais aucun intérêt ne m'y excitoit: mes enfans étoient élevés, mon mari occupé des affaires, et accoutumé à moi de telle sorte que je ne pouvois plus rien changer à nos relations: quel motif me restoit-il donc pour une action quelconque? tout étoit égal, et je passois des heures entières dans l'incertitude sur les plus simples actions de la vie, parce qu'il n'y en avoit aucune qui me fût plus commandée, plus agréable ou plus utile que l'autre.

Mon mari mourut; et, quoique nous ne fussions pas très-tendrement ensemble, je sentis cependant que sa perte ôtoit à mon existence son reste de charme et de considération; mes enfans étoient établis, l'un en Espagne, l'autre en Hollande; il n'y avoit plus aucune relation nécessaire entre personne et moi; quand on est jeune, les liens de parenté importunent, et l'on ne veut s'environner que de ceux que l'attrait réciproque rassemble autour de nous; mais, quand on est vieille, on souhaiteroit qu'il n'y eût plus rien d'arbitraire dans la vie, on voudroit que les sentimens et les liens qui en résultent fussent commandés à l'avance; on ne fonde aucun espoir sur le hasard ni sur le choix.

Je ne pouvois plus concevoir comment il me seroit possible de filer cette multitude de jours, qui m'étoient peut-être réservés encore, et pour lesquels je ne prévoyois ni un intérêt, ni une variété, ni un plaisir, rien, qu'un murmure frivole d'idées insipides, qui ne m'endormiroit pas même doucement jusqu'au tombeau. L'amour-propre a nécessairement beaucoup d'influence sur le bonheur des femmes; comme elles n'ont pas d'affaires, point d'occupations forcées, elles fixent leur attention sur ce qui les concerne, et détaillent pour ainsi dire la vie, qui vaut encore mieux par les grandes masses que par les observations journalières. J'éprouvois donc une sorte d'agitation intérieure très-pénible, je remarquois tout, je me blessois de tout, je ne jouissois de rien; j'avois un fond de douleur qui se faisoit toujours sentir, ajoutoit à mes peines et retranchoit de mes plaisirs; et, dans les meilleurs momens même, l'affadissement de la vie me gagnoit chaque jour davantage.

Enfin, une fois j'allai voir une religieuse de mes amies, qui jouissoit d'un calme parfait; elle me persuada facilement d'embrasser son état. Que perdois-je en effet? n'étois-je pas déjà sous l'empire de la mort? Elle commence, la mort, à la première affection qui s'éteint, au premier sentiment qui se refroidit, au premier charme qui disparoît! Ses signes avant-coureurs se marquent tous à l'avance sur nos traits; l'on se voit privé par degrés des moyens d'exprimer ce que l'on sent; l'âme perd son interprète, les yeux ne peignent plus ce qu'on éprouve, et les impressions de notre coeur, comme renfermées au dedans de nous-mêmes, n'ont plus ni regards ni physionomie. pour se faire entendre des autres; il faut alors mener une vie grave, et porter sur un visage abattu, cette tristesse de l'âge, tribut que la vieillesse doit à la nature qui l'opprime.