# Delphine

## Part 52

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Hier au soir, cependant, j'ai été bien foible encore; j'avois été moi-même à la poste pour chercher votre lettre, que j'attendois déjà le courrier précédent: on me la remit; je m'approchai, pour la lire, d'un réverbère qui est sur la place; mon émotion fut telle, que je fus prête à perdre connoissance; je m'appuyai contre la muraille pour me soutenir, et quand mes forces revinrent, je vis quelques personnes qui s'étoient arrêtées pour me regarder. Si j'étois tombée morte à leurs pieds, qui d'entre elles en eût été troublée? qui m'auroit regrettée, qui se seroit donné la peine d'examiner pendant quelques instans si j'avois en effet perdu la vie? Ah! que l'intérêt des autres est nécessaire, et que leur haine est redoutable! où les fuir, où les retrouver? Comment supporter leur malveillance? comment renoncer à leurs secours? Que le monde fait de mal! que la solitude est pesante! que l'existence morale enfin est difficile à traîner jusqu'à son terme!

Je revins chez moi; Isore jouoit de la harpe: jusqu'à ce jour je l'avois priée de ne pas faire de la musique devant moi; mon âme n'étoit pas en état de la supporter; elle rappelle trop vivement tous les souvenirs; mais votre lettre, ma soeur, me permit d'y trouver quelques charmes; j'écoutois mon Isore, je lui donnai des leçons avec soin, et quand elle fut couchée, je me mis à jouer moi-même; je me livrai pendant plus de la moitié de la nuit à toutes les impressions que la musique m'inspiroit, je m'exaltois dans mes propres pensées, je suffisois à mon enthousiasme; cependant je m'arrêtai, comme fatiguée de cet état dont il n'est pas permis à notre âme de jouir trop longtemps; j'ouvris ma fenêtre, et considérant le silence de cette ville, si animée il y avoit quelques heures, je réfléchis sur le premier don de la nature, le sommeil; il enseigne la mort à l'homme, et semble fait pour le familiariser doucement avec elle. Quelle égalité règne dans l'univers pendant la nuit! les puissans sont sans force, les foibles sans maîtres, la plupart des êtres sans douleur! Veiller pour souffrir est terrible, mais veiller pour penser est assez doux; dans le jour, il vous semble que les témoins, que les juges assistent à vos plus secrètes réflexions; mais dans la solitude de la nuit, vous vous sentez indépendant; la haine dort, et des malheureux comme vous pourroient seuls encore vous entendre!

Léonce, Léonce! m'écriai-je plusieurs fois en regardant le ciel, le repos est-il descendu sur toi, ou ton coeur agité cherche-t-il aussi quelques idées, quelques sentimens qui fassent supporter la perte de l'espérance? l'invincible sort s'en va flétrissant toutes les jouissances passionnées, faut-il leur survivre? Léonce! Léonce! je me plaisois à dire son nom, à le prononcer dans les airs, pour qu'il me revînt d'en haut, comme si le ciel l'avoit répété.

Tout à coup j'entendis des gémissemens dans une maison vis-à-vis de la mienne, la fenêtre en étoit ouverte, et les plaintes arrivoient jusqu'à moi, qui, seule éveillée dans la ville, pouvois seule les entendre. Ces accens de la douleur me touchèrent profondément; il me sembloit que pour la première fois dans ces lieux, il existoit un être qui ne m'étoit plus étranger, puisqu'il pouvoit avoir besoin de ma pitié; j'élevai deux ou trois fois la voix pour offrir mes secours, on ne me répondit pas, et les gémissemens cessèrent; je demandai le matin qui demeuroit dans la maison d'où j'avois entendu partir des plaintes? et j'appris qu'elle étoit habitée par une femme âgée et malade, qui souffroit pendant la nuit, mais trouvoit assez de soulagement pendant le jour, dans les derniers plaisirs de l'existence physique qu'elle pouvoit encore supporter. Voilà donc, me dis-je alors, quelle est la perspective de la destinée humaine! quand les douleurs morales finiront, les douleurs physiques s'empareront de notre âme affoiblie! et la mort s'annoncera d'avance par la dégradation de notre être. Oh! la vie! la vie! que de fois, depuis que j'ai quitté Léonce, j'ai répété cette invocation! mais on l'interroge en vain, en vain on lui demande son secret et son but, elle passe sans répondre, sans que les cris ni les pleurs, la raison ni le courage, puissent jamais hâter ni retarder son cours.

Louise, pardon de vous fatiguer ainsi de mon imagination égarée; mes réflexions me ramènent sans cesse vers les mêmes idées; je voudrois entendre souvent des paroles de mort, je voudrois être environnée de solennités sombres et terribles; ce que je redoute le plus, c'est que ma douleur ne devienne un état habituel, une existence comme toutes les autres, un mal que je porterai dans mon sein, et que les hommes me diront de supporter en silence.--Adieu; je croyois avoir repris des forces, et je suis retombée; allons, à demain.

Berne, ce 25 décembre.

P. S. Je n'avois pas fermé cette lettre, lorsqu'un accident cruel a failli rendre mon sort encore plus misérable: j'ai appris, par un de mes gens, que M. de Valorbe venoit d'arriver à Lausanne; heureusement il n'a pas su que j'y étois; mais il pourroit le découvrir d'un moment à l'autre, et la frayeur que j'en ai ressentie ne m'a pas permis d'y rester plus long-temps. Je suis partie à onze heures du soir, j'ai voyagé toute la nuit, et je ne me suis arrêtée qu'ici; se peut-il qu'une destinée sans espoir soit encore poursuivie par tant de craintes!

Je vais à Zurich, j'y serai dans deux jours; écrivez-moi directement chez MM. de C., négocians; je leur suis recommandée sous un nom emprunté; adieu, ma soeur; je fuis de malheurs en malheurs, sans jamais trouver de repos.

LETTRE VI.

M. de Valorbe à M. de Montalte.

Lausanne, ce 25 décembre 1791.

Depuis long-temps je ne t'ai point écrit, Montalte. A quoi bon écrire? J'ai besoin cependant de parler une fois encore de moi; j'ai besoin d'en parler à quelqu'un qui m'ait connu, qui se rappelle ce que j'étois avant mon irréparable chute.

Tu m'as défendu, je le sais, avec générosité, avec courage; mais que peux-tu, que pouvons-nous l'un et l'autre contre la honte que j'ai acceptée par le plus indigne amour? Madame d'Albémar m'a perdu. Ma réconciliation avec M. de Mondoville est une tache _que toutes les eaux de l'Océan ne peuvent laver_. Je me suis battu trois fois avec des officiers de mon régiment; tout a été vain. Je fuis, je quitte la France, repoussé de mon corps, ruiné, flétri, sans espoir, sans avenir. Les lois contre les émigrés vont m'atteindre; mes biens seront saisis, moi-même exilé, poursuivi par des créanciers avides, n'ayant plus de patrie, peut-être bientôt plus d'asile. Et pourquoi tant de malheurs! parce que les larmes d'une femme m'ont attendri, parce que ce caractère si dur, me dit-on, si personnel, si haineux, n'a pu résister à la douleur de Delphine. Et cette douleur, elle venoit de sa passion pour un autre! C'est mon rival que j'ai épargné, c'est mon rival dont j'ai soigné le bonheur. Et cet heureux Léonce, et cette Delphine, qui étoit naguère à mes pieds, marchent aujourd'hui tous deux, insoucians de ma destinée. Sans moi, leur amour étoit connu, sans moi, l'opinion s'élevoit contre eux; et parce que j'ai été bon, parce que j'ai été sensible, c'est contre moi qu'elle s'élève! Justice des hommes! c'est par des vertus que je péris. Si j'avois su être dur, inflexible, inexorable, l'estime m'environneroit encore; et ce seroit Léonce, ce seroit Delphine, qui gémiroient dans le malheur.

Montalte, je ne te demande plus qu'un service. Je ne sais ce que les nouvelles lois ordonneront sur ma fortune. Je remets entre tes mains ce que tu pourras en sauver. Si je meurs, dispose de ces débris comme de ton bien. Malgré l'exemple général de l'ingratitude, il m'est encore doux d'être reconnoissant envers toi. Je veux découvrir madame d'Albémar, on dit qu'elle a quitté la France. Je la suis, je la cherche, je la trouverai. Si de ton côté tu en apprenois quelque chose, hâte-toi de me le mander.

Si j'arrive enfin jusqu'à cette Delphine que j'ai tant aimée, que j'aime encore, elle décidera de mon sort et du sien; elle verra l'abîme dans lequel elle m'a précipité; ma santé détruite, chacun de mes jours marqué par de nouvelles douleurs, mes blessures me faisant éprouver encore des souffrances aiguës, toute carrière fermée devant moi, et mon nom déshonoré. J'apprendrai si cette femme d'une sensibilité si vantée, si ce caractère si doux, cette bienveillance si générale, rempliront les devoirs de la plus simple reconnoissance.

Certes, quelle est la femme qui se croiroit permis d'hésiter, si elle voyoit devant elle l'infortuné qui a sauvé celui dont elle tient toute son existence, l'infortuné qui, par un sacrifice inouï, lui a immolé jusqu'à son honneur même; l'homme qu'elle auroit réduit à fuir son pays, à renoncer à sa fortune, à braver toute la rigueur des lois et toutes les souffrances de l'exil; si elle le voyoit à ses genoux, lui offrant un coeur que tant de peines n'ont pas aliéné, ne lui reprochant rien, n'écoutant encore que l'amour qui l'a perdu, la suppliant de céder à cet amour, de partager son sort, de colorer les dernières heures de sa destinée; je ne sais quelle âme il faudroit avoir pour repousser cette dernière prière.

Madame d'Albémar la repoussera cependant, je le prévois. Des expressions douces, de la pitié, des protestations compatissantes, c'est là tout ce que j'obtiendrai d'elle. Et grâce à cette douceur de manières, à cette pitié qui n'oblige à rien, lorsqu'elle aura causé ma mort, c'est moi que l'on accusera; c'est moi dont on blâmera la violence, dont on noircira le caractère; et tous ces hommes qui m'ont sacrifié, qui ont disposé de moi par calcul et sans scrupule, comme d'un accessoire dans leur vie, comme d'un être insignifiant et subalterne, ces hommes me condamneront.

Non, Montalte, il ne sera pas dit que ma vie aura toujours été la misérable conquête de quiconque aura voulu s'en emparer. Il ne sera pas dit que le sentiment irritable, mais profond, mais souvent généreux, qui me consume, aura toujours été habilement employé et constamment méconnu. Je la vaincrai, cette foiblesse, cette timidité douloureuse, qui me jette à la merci même de ceux que je n'aime pas, et qui, devant celle que j'aime, a fait taire jusqu'à mon amour.

Je veux que Delphine soit ma femme, je le veux à tout prix. Elle s'est servie de mon caractère, elle m'a trompé par son silence, elle m'a subjugué par sa douleur; mais, quand il s'est agi de Léonce et de moi, elle n'a pas même daigné me compter. Elle croit sans doute que la même générosité, la même foiblesse, me rendront toujours impossible de résister à ses larmes.

Je mourrai peut-être: tout me l'annonce. La vie m'est à charge; mais avant de mourir, je ferai revenir Delphine de l'idée qu'elle s'est faite de son ascendant sur moi. Quand je serai ce que les hommes se sont plu toujours à me supposer, quand je pourrai braver leurs souffrances, fermer l'oreille à leurs prières, ils sentiront le prix des qualités dont ils usoient avec insolence, sans les reconnoître ou m'en savoir gré.

Sans doute il seroit plus commode de déplorer un instant ma perte, pour m'oublier ensuite à jamais. Delphine trouverait doux de verser quelques larmes sur ma tombe, de se montrer bonne en me plaignant, quand elle n'auroit plus à me craindre. Mais je ne puis me résoudre à mourir, aussi facilement que mes amis se résigneroient à me pleurer.

Delphine m'appartiendra. Crime ou vertu, haine ou amour, sympathie ou cruauté, tous les moyens me sont égaux. Je tirerai parti de ses fautes, je profiterai de ses imprudences, j'encouragerai l'opinion qui déjà menace son nom trop souvent répété, et qui, comme toujours, s'arme contre elle de ce qu'elle a de meilleur et de plus noble dans le caractère. Je l'entourerai de mes ruses, je l'épouvanterai par mes fureurs.... Dans l'état où l'on m'a réduit, quel scrupule pourroit me rester encore? Les scrupules ne conviennent qu'aux heureux.

Mon dessein d'ailleurs est-il si coupable? Je veux l'obtenir, mais c'est pour lui consacrer ma vie: je veux m'emparer de son existence, mais son empire sur moi n'a-t-il pas détruit la mienne? Si je puis l'attendrir, le bonheur m'est encore ouvert: si elle est inflexible, je veux la punir, je veux me venger.

Cependant, Montalte, crois-moi, je ne suis pas encore l'homme féroce que cette lettre semble annoncer. Oh! si je retrouve un coeur qui me réponde, si l'estime d'un être sensible vient relever mon âme flétrie, si quelque ombre de justice envers mon malheureux caractère, me donne l'espérance qu'on n'en profitera pas toujours pour l'opprimer en le calomniant; si Delphine, touchée de mon sort, s'accusant de mes maux, consent à s'unir à moi, je puis renaître à la vie, je puis reprendre aux sentimens doux, je puis être heureux sur cette terre. Cet ange de paix, de grâce et de bonté, me consolera de tous les revers.

Adieu, Montalte; pardonne-moi ce long délire et ces contradictions sans nombre, et les mouvemens opposés qui m'agitent et qui me déchirent. Tu m'as connu, tu sais si la nature m'avoit fait dur ou barbare. Pourquoi les hommes m'ont-ils irrité? pourquoi n'ont-ils jamais voulu me connoître? pourquoi n'ai-je trouvé nulle part un seul être qui m'appréciât ce que je vaux! Ne m'as-tu pas vu capable de dévouement, d'élévation, de tendresse et de sacrifice? Mais lorsque dans tout le cours de sa vie on se voit puni de ce qu'on a fait de bon, lorsqu'il est démontré que, dans chaque événement, c'est un mouvement généreux qui a donné prise à l'injustice; qui peut répondre de soi? quel caractère ne s'aigriroit pas? quelle morale résisteroit à cette funeste expérience?

Quoi qu'il arrive, garde le silence à jamais sur moi. Je ne veux pas que les hommes s'intéressent à ma destinée; je ne veux pas me soumettre à ces juges plus personnels, plus égoïstes, plus coupables cent fois que celui qu'ils osent juger. Sois heureux, si tu peux l'être, arme-toi contre la société, contre l'opinion, contre ta propre pitié surtout. Tout ce que la nature nous donne de délicat ou de sensible, sont des endroits foibles où les hommes se hâtent de nous frapper.

LETTRE V.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Zurich, ce 28 décembre.

Je crois avoir trouvé enfin l'asile qui me convient. A six lieues de Zurich, sur une rivière qui se jette dans le Rhin, il y a un couvent de chanoinesses religieuses, appelé l'abbaye du Paradis, où l'on reçoit des femmes comme pensionnaires; leur conduite est soumise à l'inspection de l'abbesse, elles ne peuvent sortir sans son consentement, quoiqu'elles ne fassent point de voeux. [Ces sortes de pensionnaires s'appellent des _données_.] La manière de vivre dans ce couvent est régulière sans être pénible; il y a moins de sévérité dans les statuts de cette maison que dans la plupart de celles du même genre; mais on est difficile sur le choix des personnes qui peuvent y être admises, et c'est une retraite très-honorable pour les femmes qui y sont reçues; je dois y aller demain matin, et je vous manderai si je puis m'y établir.

J'éprouve une impatience singulière de trouver enfin une demeure fixe, une existence uniforme; chaque objet nouveau réveille en moi le même souvenir et la même douleur.

Ce 29.

Louise, l'auriez-vous prévu? L'abbesse de ce couvent, c'est madame de Ternan, la soeur de madame de Mondoville, la tante de Léonce; elle s'appelle Léontine, c'est d'elle qu'il tient son nom; elle lui ressemble, quoiqu'elle ait cinquante ans: il y a eu des momens, pendant notre longue conversation, où ces rapports de figure et de voix m'ont frappée jusqu'au point d'en tressaillir; elle a, dans sa manière de parler, cet accent un peu espagnol qui donne, vous le savez, tant de grâce et de noblesse au langage de Léonce; je ne pouvois me résoudre à m'éloigner d'elle, j'essayois mille sujets différens, dans l'espoir d'en découvrir un qui pût animer assez madame de Ternan, pour donner à ses mouvemens plus de jeunesse, plus de ressemblance avec ceux de Léonce. Je n'ai point cherché à connoître le caractère de madame de Ternan: ses gestes, ses regards m'occupoient uniquement. Je lui ai témoigné le plus grand désir de me fixer dans sa maison, sans que rien en elle m'ait fortement attiré, si ce n'est les traits de son visage et les accens de sa voix, qui rappellent Léonce.

Elle a consenti à ce que je désirois; elle m'a promis le secret sur mon véritable nom, et m'a accueillie très-poliment, quoique avec un mélange de hauteur qui rappeloit ce qu'on m'a dit du caractère de sa soeur; elle m'a paru avoir de l'esprit, mais celui d'une femme qui a été très-jolie, et dont les manières se composent de la confiance qu'elle avoit autrefois dans sa figure, et de l'humeur qu'elle a maintenant de l'avoir perdue. Rien en elle ne peut expliquer pourquoi elle s'est faite religieuse, et quand elle cause, elle a l'air de l'oublier tout-à-fait; on m'a dit cependant qu'elle était très-sévère pour la manière de vivre des pensionnaires qu'elle admettoit chez elle, et que toute sa communauté avoit en général un grand esprit de rigueur. Quoi qu'il en soit, je veux m'établir dans ce couvent: que m'importe plus ou moins d'exigence! je n'ai rien à faire qu'à me dérober, s'il est possible, aux sentimens douloureux qui me poursuivent. Madame de Ternan obtiendra de moi ce qu'elle voudra, elle ne se doute pas de l'empire qu'elle a sur ma volonté; j'irois au bout du monde pour la voir habituellement.

J'apprendrai, en vivant avec elle, tous les mots qu'elle prononce comme Léonce, toutes les impressions qui fortifient les traces de sa ressemblance avec lui, et je chercherai à faire reparoître plus souvent ces traces chéries.--O Léonce! me voilà un intérêt dans la vie: j'aimerai cette femme, quels que soient ses défauts; je la soignerai, pour qu'elle écrive une fois à votre mère que j'étois digne de vous.--Je ne serai pas séparée tout-à-fait de ce que j'aime; un rapport, quelque indirect qu'il soit, me restera encore avec lui; et quand, dans quelques années, je pourrai lui faire connoître ma retraite, lui raconter les jours que j'y ai passés, il sera touché des sentimens qui m'auront tout entière occupée.

Ma soeur, votre dernière lettre m'a profondément attendrie; ne vous affligez pas tant de ma situation; elle vaut mieux depuis que j'ai choisi une retraite, depuis que j'ai pu, loin de Léonce, retrouver encore quelques liens avec lui.

LETTRE VI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Zurich, ce 31 décembre.

Je viens d'éprouver une émotion très-vive, ma chère Louise, et je ne sais si je me suis bien ou mal conduite, dans une situation où des sentimens très-opposés m'agitoient. La maison que j'habite ici est près de celle de madame de Cerlebe, femme que tout le monde vante à Zurich, et qui m'a paru en effet très-aimable; j'étois recommandée par des négocians de Lausanne à son mari; je l'ai vue tous les jours, elle m'a montré plusieurs fois l'empressement le plus aimable, et vouloit m'emmener avec elle à la campagne, où elle demeure presque toute l'année, avec son père et ses enfans. Hier, j'allai la remercier et prendre congé d'elle; une impression d'inquiétude altéroit la sérénité habituelle de son visage:--J'ai chez moi, me dit-elle, depuis quatre jours, un François qu'un de mes amis de Lausanne m'a prié de recevoir, et dont il me dit le plus grand bien; le pauvre homme est tombé malade en arrivant, des suites de ses blessures, et je crois aussi que quelque chagrin secret lui fait beaucoup de mal.--Troublée de ce qu'elle me disoit, je lui demandai le nom de cet infortuné.--M. de Valorbe, reprit-elle.--Sans doute mon visage exprimoit ce qui se passoit en moi, car madame de Cerlebe me saisit la main et me dit: --Vous êtes madame d'Albémar; je le soupçonnois déjà, j'en suis sûre à présent; vous allez rendre la vie à M. de Valorbe, il vous nomme sans cesse, il prétend qu'il doit vous épouser, que vous le lui avez promis; il mourra s'il ne vous voit pas.--Je me taisois. Madame de Cerlebe continua le récit des souffrances de M. de Valorbe, et des preuves continuelles qu'il donnoit de sa passion pour moi; et tout en me parlant, elle se levoit et marchoit vers la porte; comme ne doutant pas que je ne la suivisse pour aller voir M. de Valorbe.

Comment vous rendre compte de ce qui se passoit en moi? Si je n'avois jamais eu aucun tort envers M. de Valorbe, si ce silence qu'il n'a point oublié ne lui paroissoit pas une sorte de promesse, peut-être aurois-je été le voir; mais tel est le malheur d'un premier tort, qu'il vous force absolument à en avoir un second, pour éviter l'embarras cruel du reproche. Je ne savois d'ailleurs comment parler à M. de Valorbe; certainement sa situation m'inspiroit beaucoup de pitié; mais si j'exprimois cette pitié dans des termes vagues, n'exalterais-je pas ses espérances? et si je la restreignois par des expressions positives, ne le blesserois-je pas profondément? Je ne connois rien de si pénible que de voir un homme malheureux, lorsqu'on éprouve un sentiment intérieur de contrainte, qui oblige à mesurer les paroles qu'on lui adresse, avec un sang-froid presque semblable à la dureté. J'éprouvois enfin une répugnance invincible pour aller dans la chambre de M. de Valorbe; autrefois je l'aurois vaincue, cette répugnance; mais je souffre depuis si long-temps, que j'ai peut-être perdu quelque chose de cette bonté vive et involontaire, qui m'entraînoit sans réflexion, et souvent même malgré mes réflexions.

Je refusai madame de Cerlebe, elle s'en étonna et n'insista point; mais seulement elle me demanda assez froidement la permission de me quitter, pour aller voir dans quel état se trouvoit M. de Valorbe. Je fus fâchée d'avoir été désapprouvée par madame de Cerlebe, car je me sens un véritable penchant pour elle, depuis le peu de temps que je la connois. Je descendis lentement son escalier, hésitant toujours, mais toujours animée par le désir de m'éloigner. Quand je fus à peu de distance de la porte, je m'arrêtai, et je vis à la fenêtre une figure presque méconnoissable; ses regards me parurent fixés sur moi; je fis quelques pas pour retourner, mais l'idée de Léonce me vint, je pensai que s'il étoit là, il me retiendroit; je levai les yeux vers la fenêtre, il me sembla que le visage de M. de Valorbe exprimoit, en me voyant approcher, une joie tout-à-fait effrayante; un sentiment de crainte me saisit, et je retournai chez moi sans m'arrêter.

J'ai besoin de savoir, ma soeur, si vous me condamnerez ou si vous m'excuserez; je me retirerai demain dans un asile où personne du moins ne pourra plus prétendre à me voir.

LETTRE VII.

M. de Valorbe à M. de Montalte.

Zurich, le 1er janvier 1792.

Je me trompois, Montalte, lorsque je vous écrivois que madame d'Albémar auroit au moins avec moi des formes polies et douces; elle n'a pas même voulu s'en donner la peine. Elle a été dans la même maison que moi sans daigner me voir; elle me savoit malade, mourant, mourant pour elle, et quelques pas qui l'auroient amenée près de mon lit de douleur, lui ont paru un effort trop pénible! Je l'ai vue hésiter, revenir, et céder enfin à l'impitoyable sentiment qui lui défendoit de me secourir.

Je ne sais pourquoi je m'accuse quelquefois, ce sont les autres qui ont toujours eu tort envers moi; c'est Delphine qui est barbare, il faut qu'elle en soit punie. La nature aussi s'acharne sur ma misérable existence; je ne peux pas marcher, je ne peux pas me soutenir, je me sens une irritation inouïe, même contre les objets physiques qui m'environnent; une chaise qui me heurte, un papier que je ne trouve pas, une porte qui résiste, tout me cause une impatience douloureuse: que de maux sur la terre sont destinés à l'homme!

Il faut les dompter; je sortirai, je trouverai celle qui n'a pas voulu me voir, aucun asile ne la soustraira à ma volonté; les souffrances que j'éprouve m'agitent, au lieu de m'abattre.--Delphine, vous regretterez l'indigne mouvement qui vous a pour jamais privée de tous vos droits à ma pitié.

LETTRE VIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

De l'abbaye du Paradis, ce 3 janvier 1792.

