Delphine

Part 51

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Léonce, Léonce! elle est seule dans l'univers, celle qui t'a quitté; mais toi, les liens de la société, les liens de famille te restent, et bientôt Matilde aura sur ton coeur les droits les plus chers. Infortunée que je suis! si j'avois été unie à toi, j'aurois connu tout le bonheur des sermens les plus passionnés et les plus purs, ton enfant eût été le mien; ah! le ciel est sur la terre! on peut épouser ce qu'on aime; ce sort devoit être le mien, et je l'ai perdu....

FRAGMENT VI.

Me voici à Lausanne, je suis dans une ville; oh! que je m'y sens seule, moi qui n'ai plus que la nature pour société! Impatiente de la revoir, hier je me promenois sur une hauteur, d'où je découvrois d'un côté l'entrée du Valais, et vers l'autre extrémité, la ville de Genève; il y avoit dans ces tableaux une grandeur imposante qui soulageoit ma douleur; je respirois plus facilement, je demandois un consolateur à ce vaste monde, qui me sembloit paisible et fier; je l'appelois, ce consolateur céleste, par mes regards et mes prières; je croyois éprouver un calme qui venoit de lui. Mais tout à coup j'ai entendu sonner sept heures; ce moment, jadis si doux pour moi, ce moment, qui m'annonçoit sa présence, passe maintenant comme tous les autres, sans espoir et sans avenir; à cette idée, les sentimens pénibles de mon cour se sont ranimés plus vivement que jamais, et j'ai hâté ma marche, ne pouvant plus supporter le repos.

Je suis descendue vers le lac; un vent impétueux l'agitoit, les vagues avançoient vers le bord, comme une puissance ennemie prête à vous engloutir; j'aimois cette fureur de la nature qui sembloit dirigée contre l'homme. Je me plaisois dans la tempête; le bruit terrible des ondes et du ciel, me prouvoit que le monde physique n'étoit pas plus en paix que mon âme.--Dans ce trouble universel, me disois-je, une force inconnue dispose de moi; livrons-lui mon misérable cour, qu'elle le déchire; mais que je sois dispensée de combattre contre elle, et que la fatalité m'entraîne comme ces feuilles détachées, que je vois s'élever en tourbillon dans les airs.

Vers le soir l'orage cessa, je remontai silencieusement vers la ville; j'entendois de toutes parts en revenant le chant des ouvriers qui retournoient dans leur ménage; je voyais des hommes, des femmes de diverses classes se hâter de se réunir en société; et si j'en jugeois d'après l'extérieur, partout il y avoit un intérêt, un mouvement, un plaisir d'exister qui sembloit accuser mon profond abattement. Peut-être qu'en effet ma raison est troublée; un caractère enthousiaste et passionné ne seroit-il qu'un premier pas vers la folie? Elle a son secret aussi, la folie, mais personne ne le devine, et chacun la tourne en dérision.

Non, mes plaintes sont injustes; non, je veux en vain me le dissimuler, ce n'est pas pour mes vertus que je souffre, c'est pour mes torts; ai-je respecté la morale et mes devoirs dans toute leur étendue? Il n'y avoit rien de vil dans mon coeur, mais n'y avoit-il rien de coupable? Devois-je revoir Léonce chaque jour, l'écouter, lui répondre, absorber pour moi seule toutes les affections de son coeur; n'étoit-il pas l'époux de Matilde; m'étoit-il permis de l'aimer? Ah Dieu! mais tant d'êtres mille fois plus condamnables vivent heureux et tranquilles, et moi, la douleur ne me laissé pas respirer un seul instant; l'ai-je donc mérité?--

L'Être suprême mesure peut-être la conduite de chaque homme d'après sa conscience! l'âme qui étoit plus délicate et plus pure, est punie pour de moindres fautes, parce qu'elle en avoit le sentiment et qu'elle l'a combattu, parce qu'elle a sacrifié sa morale à ses passions, tandis que ceux qui ne sont point avertis par leur propre cour, vivent sans réfléchir et se dégradent sans remords. Oui, je m'arrête à cette dernière pensée, mes chagrins sont un châtiment du ciel! j'expie mon amour dans cette vie; ô mon Dieu! quand aurai-je assez souffert, quand sentirai-je au fond du cour que je suis pardonnée?

Une idée m'a poursuivie depuis deux jours, comme dans le délire de la fièvre; mille fois j'ai cru sentir que je n'étois plus aimée de Léonce. Je me suis rappelée toutes les calomnies qui avoient été répandues sur moi, pendant les derniers temps que j'ai passés à Paris, et une rougeur brûlante m'a couvert le front, quand je me représentois Léonce entendant ces indignes accusations. Oh! que la calomnie est une puissance terrible! je me repens de l'avoir bravée.--Léonce, Léonce! maintenant que je suis séparée de vous, défendez-moi dans votre propre coeur.--

Combien de momens de ma vie, que je trouvois douloureux, se présentent maintenant à moi comme des jours de délices! Pourquoi me suis-je plainte, tant que Léonce habitoit près de moi? Ah! si je retournois vers lui, si je me rendois encore un moment de bonheur! j'en suis sûre, son premier mouvement, en me revoyant, seroit de me serrer dans ses bras, et mon coeur a tant besoin qu'une main chérie le soulage! Je sens dans mes veines un froid qui passeroit à l'instant même où ma tête seroit appuyée sur son sein: si je sais mourir, pourquoi ne pas le revoir? Auroit-il le temps de blâmer celle qui tomberoit sans vie à ses pieds? Quand je ne serois plus, il ne verroit en moi que mes qualités: la mort justifie toujours les âmes sensibles; l'être qui fut bon trouve, quand il a cessé de vivre, des défenseurs parmi ceux même qui l'accusoient. Et Léonce, lui qui m'a tant aimée, me regretteroit profondément; mais dois-je troubler encore son sort et celui de sa femme? non, il faut rester où je suis.

Ces cruelles incertitudes renaîtront sans cesse dans mon coeur, si je n'élève pas entre l'espérance et moi une barrière insurmontable. Suivrai-je le dessein que j'ai confié à madame d'Ervins; en aurai-je la force? et puis-je me croire permis de recourir à cet état, sans les opinions ni la foi qu'il suppose?

LETTRE PREMIÈRE.

Madame d'Ervins à Delphine.

Du couvent de Sainte-Marie, à Chaillot, ce 8 décembre 1791.

Partout où vous emmenerez Isore avec vous, ma chère Delphine, je me croirai certaine de son bonheur; je vous l'ai donnée, je la suis de mes voeux; dites-lui de penser à moi comme à une mère qui n'est plus, mais dont les prières implorent la protection du Tout-Puissant pour sa fille.

Vous me dites que vos chagrins vous ont inspiré le désir d'embrasser le même état que moi; je m'applaudis chaque jour du parti que j'ai pris, et je ne puis m'empêcher de désirer que vous suiviez mon exemple. Vous craignez, me dites-vous, que votre manière de penser ne s'accorde mal avec les dispositions qu'il faut apporter dans notre saint asile? Vos opinions changeront, ma chère amie: au milieu du monde, tous les raisonnemens qu'on entend égarent les meilleurs esprits; quand vous serez entourée de personnes respectables, toutes pénétrées de la même foi, vous perdrez chaque jour davantage le besoin et le goût d'examiner ce qu'il faut admettre de confiance pour vivre en paix avec soi-même et avec les autres. Je serois fâchée que des motifs purement humains vous décidassent à prononcer des voeux qui doivent être inspirés par la ferveur de la dévotion; cependant je vous dirai que le genre de vie que je mène me seroit doux, indépendamment même des grandes idées qui en sont le but.

La régularité des occupations, le calme profond qui règne autour de nous, la ressemblance parfaite de tous les jours entre eux, cause d'abord quelque ennui; mais à la longue l'âme finit par prendre des habitudes, les mêmes idées reviennent aux mêmes heures, les souvenirs douloureux s'effacent, parce que rien de nouveau ne réveille le coeur; il s'endort sous un poids égal, sous une tristesse continue, qui ne fait plus souffrir. Une pensée, d'abord cruelle, fortifie la raison avec le temps; c'est la certitude que la situation où l'on se trouve est irrévocable, qu'il n'y a plus rien à faire pour soi, que l'irrésolution n'a plus d'objet, que la nécessité se charge de tout. Vous éprouveriez comme moi ce qu'il peut y avoir de bon dans cette situation, qui, selon l'heureuse expression d'une femme, _apaise la vie, quand il n'est plus temps d'en jouir_.

Je juge de votre coeur par le mien: nous n'avons plus rien à espérer; alors, mon amie, il vaut mieux s'entourer d'objets plus sombres encore que son propre coeur; quand il faut porter de la tristesse au milieu des gens heureux, ce contraste peut inspirer une sorte d'âpreté dans les sentimens, qui finit par altérer le caractère. Je me permets de vous présenter ces considérations purement temporelles, parce je suis bien sûre que vous n'auriez pas passé un an dans un couvent, sans embrasser avec conviction la religion qu'on y professe.

Si les excès dont on nous menace en France finissent par rendre impossible d'y vivre en communauté, je me retirerai dans les pays étrangers; peut-être pourrai-je vous rejoindre, retrouver ma fille avec vous! Non, je serois trop heureuse, je n'expierois pas ainsi mes fautes! mais qu'on a de peine à repousser les affections! elles rentrent dans le coeur avec tant de force!

THÉRÈSE.

SEPTIÈME ET DERNIER FRAGMENT

DES FEUILLES ÉCRITES PAR DELPHINE.

Thérèse, que m'écrivez-vous?--Je voudrois lui répondre; mais non, je ne pourrois lui dire ce que je pense, ce seroit la troubler; qu'y a-t-il de plus à ménager au monde qu'une âme sensible qui a retrouvé la paix? Jamais, lui aurois-je dit, jamais je ne croirai qu'on plaise à l'Être suprême en s'arrachant à tous les devoirs de la vie, pour se consacrer à la stérile contemplation de dogmes mystiques, sans aucun rapport avec la morale! Si je m'enferme dans un couvent, ce sont les sentimens les plus profanes, c'est l'amour qui m'y conduira! Je veux qu'il sache que, condamnée à ne plus le voir, je n'ai pu supporter la vie! Je veux l'attendrir profondément par mon malheur, et qu'il lui soit impossible d'oublier celle qui souffrira toujours. Les années, qui refroidissent l'amour, laissent subsister la pitié; et dût-il me revoir encore quand le temps aura flétri mon visage, le voile noir dont il sera couvert, les images sombres qui m'environneront, m'offriront à ses yeux comme l'ombre de moi-même, et non comme un objet moins digne d'être aimé.

Thérèse, est-ce avec de telles pensées qu'il faut entrer dans votre sanctuaire? Je n'ai pas vos opinions, mais je les respecte assez pour répugner à les braver, pour craindre surtout de tromper ceux qui croient, en ayant l'air d'adopter des sentimens que je ne partage pas. Mais si M. de Valorbe me poursuivoit, si je craignois qu'il n'excitât encore la jalousie de Léonce, ou qu'il ne voulût menacer sa vie, je ne sais quel parti je prendrois; ma raison n'a bientôt plus aucune force, j'ai peur d'un nouveau malheur; je crains son impression sur moi; la folie, les voeux irrévocables, la mort, tout est possible à l'état où je suis quelquefois, à l'état plus cruel encore où les peines qui me menacent pourroient me jeter.

J'espérois trouver à Lausanne des lettres de ma soeur, je lui avois dit de m'oublier; mais devroit-elle m'en croire! Ah! qu'il est facile de disparoître du monde, et de mourir pour tout ce qui nous aimoit! Quels sont les liens qu'on ne parvient pas à déchirer? quels sont ceux qu'un effort de plus ne briseroit pas? Ma soeur ne savoit-elle pas que je n'espérois que d'elle quelques mots sur Léonce? Hélas! veut-elle me cacher que mon départ l'a détaché de moi? Quelle cruelle manière de ménager, que le silence! Abandonner le malheureux à son imagination, est-ce donc avoir pitié de lui?

LETTRE II.

Mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Montpellier, ce 17 décembre.

Je n'ai pas cru devoir vous cacher cette lettre, il ne faut rien dissimuler à une âme telle que la vôtre, il ne faut pas lui surprendre un sacrifice dont elle ignorerait l'étendue.

Madame de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Hélas! que me demandez-vous, mademoiselle! Vous voulez que je vous entretienne de l'état de Léonce; je ne l'ai pas vu dans les premiers momens de sa douleur. M. Barton, qui s'étoit chargé de lui apprendre le départ de Delphine, m'a dit qu'il avoit, pendant quelques jours, presque désespéré de sa raison: son ressentiment contre elle prit d'abord le caractère le plus sombre, et néanmoins il formoit, pour la rejoindre, les projets les plus insensés, les plus contraires aux principes qui servent habituellement de règle à sa conduite; enfin, il a consenti à rester auprès de sa femme jusqu'à ce qu'elle fût accouchée; c'est tout ce qu'il a promis.

La première fois que je l'ai vu, il y avoit encore un trouble effrayant dans ses regards et dans ses expressions; il vouloit savoir en quel lieu Delphine s'étoit retirée, c'étoit le seul intérêt qui l'occupât, et cependant il s'arrêtoit au milieu de ses questions pour se parler à lui-même. Ce qu'il disoit alors étoit plein d'égarement et d'éloquence, il faisoit éprouver, tout à la fois, de la pitié et de la terreur! On auroit pu croire souvent que l'infortuné se rappeloit quelques-unes des paroles de Delphine, et qu'il aimoit à se les prononcer; car sa manière habituelle étoit changée, et ressembloit davantage au touchant enthousiasme de son amie, qu'au langage ferme et contenu qui le caractérise. Il me conjuroit de lui apprendre où il pourroit retrouver Delphine; il vouloit paroître calme, dans l'espoir de mieux obtenir de moi ce qu'il désiroit; mais quand je l'assurois que je l'ignorois, il retomboit dans ses rêveries.

--Cette nuit, disoit-il, la rivière grossie menaçoit de nous submerger; en traversant le pont, j'entendois les flots qui mugissoient; ils se brisoient avec violence contre les arches: s'ils avoient pu les enlever, je serois tombé dans l'abîme, et l'on n'auroit plus eu qu'un dernier mot à dire de moi à celle qui m'a quitté; mais les dangers s'éloignent du malheureux, ils laissent tout à faire à sa volonté; je suis rentré chez moi; l'on n'entendoit plus aucun bruit, le silence étoit profond; c'est dans une nuit aussi tranquille qu'on dit que _même les mères qui ont perdu leur enfant cèdent enfin au sommeil_. Et moi, je ne pouvois dormir! je veillois et m'indignois de mon sort! je reprenois quelquefois contre elle ces momens de fureur les plus amers de tous, puisqu'ils irritent contre ce qu'on aime; mais ce n'est pas elle qu'il faut accuser.--Léonce alors me reprochoit amèrement de lui avoir caché les résolutions de Delphine.

--Si j'avois su d'avance son dessein, me répétoit-il, jamais elle ne l'auroit accompli! Delphine, l'amie de mon coeur, n'auroit pas résisté à mon désespoir! Il vous a fallu, je le pense, de cruels efforts pour la décider à me causer une telle douleur! Que lui avez-vous donc dit qui pût la persuader?--Je voulois me justifier, mais il ne m'écoutoit pas; et, reprenant l'idée qui le dominoit, il s'écrioit:--Vous savez quelle est la retraite que Delphine a choisie, vous le savez, et vous vous taisez! Quel coeur avez-vous reçu du ciel pour refuser de me le confier? C'est à elle aussi, je vous le jure, c'est à votre amie que vous faites du mal, en me cachant ce que je vous demande: pouvez-vous croire, disoit-il en me serrant les mains avec une ardeur inexprimable, pouvez-vous croire que si elle me revoyoit, elle n'en seroit pas heureuse? Je le sens, j'en suis sûr, dans quelque lieu du monde qu'elle soit, elle m'appelle par ses regrets; si j'arrivois, je n'étonnerois pas son coeur, je répondrois peut-être à ses désirs secrets, à ceux qu'elle combat, mais qu'elle éprouve! En nous précipitant l'un vers l'autre, nos âmes seroient plus d'accord que jamais; vous nous déchirez tous les deux: à qui faites-vous du bien par votre inflexibilité? Parlez, au nom de l'amour qui vous rend heureuse! parlez!--Il m'eût été bien difficile, mademoiselle, de garder le silence, si j'avois su le secret qu'il vouloit découvrir; mais M. de Lebensei ayant assuré que je l'ignorois, Léonce le crut enfin: à l'instant où cette conviction l'atteignit, il retomba dans le silence, et peu d'instans après il partit.

Il est revenu depuis assez souvent, mais pour quelques minutes, et sans presque m'adresser la parole: seulement ses regards, en entrant dans ma chambre, m'interrogeoient; et si mes premières paroles portoient sur des sujets indifférens, certain que je n'avois rien à lui apprendre, il retomboit dans son accablement accoutumé. Hier cependant, j'obtins un peu plus de sa confiance, et, s'y laissant aller, il me dit avec une tristesse qui m'a déchiré le coeur:--Vous voulez que je me console, apprenez-moi donc ce que je puis faire qui n'aigrisse pas ma douleur; j'ai voulu partager avec madame de Mondoville ses occupations bienfaisantes; ce matin je suis entré dans l'église des Invalides, je les ai vus en prière; la vieillesse, les maladies, les blessures, tous les désastres de l'humanité étoient rassemblés sous mes yeux. Eh bien! il y avoit sur ces visages défigurés plus de calme que mon coeur n'en goûtera jamais. Où faut-il aller? Le spectacle du bonheur m'offense; et, quand je soulage le malheur, je suis poursuivi par l'idée amère que parmi les maux dont j'ai pitié, il n'en est point d'aussi cruels que les miens.

--Essayez, lui dis-je encore, des distractions du monde, recherchez la société.--Ah! me répondit-il vivement avec une sorte d'orgueil qui le ranimoit, qui pourroit-on écouter après avoir connu Delphine? Dans la plupart des liaisons, l'esprit des hommes est à peine compris par l'objet de leur amour, souvent aussi leur âme est seule dans ses sentimens les plus élevés; mais l'heureux ami de Delphine n'avoit pas une pensée qu'il ne partageât avec elle, et la voix la plus douce et la plus tendre mêloit ses sons enchanteurs aux conversations les plus sérieuses. Ah! madame, continua Léonce en s'abandonnant toujours plus à son émotion, où voulez-vous que je fuie son souvenir? Toutes les heures de ma vie me rappellent ses soins pour mon bonheur; si je veux me livrer à l'étude, je me souviens de ses conseils, de l'intérêt éclairé qu'elle savoit prendre aux progrès de mon esprit; elle s'unissoit à tout, et tout maintenant me fait sentir son absence. Oh! son accent, son regard seulement, si je le rencontrois dans une autre femme, il me semble que je ne serois plus complètement malheureux; mais rien, rien ne ressemble à Delphine; je plains tous ceux que je vois, comme s'ils devoient s'affliger d'être séparés d'elle; et moi, le plus malheureux des hommes! je me plains aussi, car je sais ce qu'il me faut de courage pour paroître encore ce que je suis à vos yeux, pour ne pas succomber, pour ne pas pousser des cris de désespoir, pour ne pas invoquer au hasard la commisération de celui qui me parle, comme si tous les coeurs dévoient avoir pitié de mon isolement. La douleur m'a dompté comme un misérable enfant.--A peine pus-je entendre ces derniers mots, que les sanglots étouffèrent. En ce moment je blâmai le sacrifice de Delphine, et Matilde ne m'inspiroit aucune pitié.

Cependant elle est devenue plus intéressante depuis le départ de madame d'Albémar; sa tendresse pour Léonce a donné de la douceur à son caractère; elle ne parloit pas autrefois à M. de Lebensei, maintenant elle consent assez souvent à le voir chez elle. Il y a deux jours que, l'entendant nommer madame d'Albémar, elle s'est approchée de lui, et lui a dit avec vivacité:--C'est une personne très-généreuse, que madame d'Albémar.--Ces mots signifioient beaucoup dans la manière habituelle de Matilde.

Quelques paroles échappées à Léonce, me font craindre qu'il ne cède une fois à l'impulsion donnée à la noblesse françoise, pour sortir de France et porter les armes contre son pays; il n'est malheureusement que trop dans le caractère de M. de Mondoville, d'être sensible au déshonneur factice qu'on veut attacher à rester en France. M. de Lebensei combat cette idée de toute la force de sa raison; mais son moyen le plus puissant, c'est d'invoquer l'autorité de Delphine. Léonce se tait à ce nom: ce qui me paroît certain pour le moment, sans pouvoir répondre de l'avenir, c'est que M. de Mondoville ne quittera point sa femme pendant sa grossesse; ainsi nous avons du temps pour prévenir de nouveaux malheurs.

Voilà, mademoiselle, tout ce que j'ai recueilli qui puisse intéresser notre amie; c'est à vous à juger de ce qu'il faut lui dire ou lui cacher; parlez-lui du moins de l'inaltérable attachement que M. de Lebensei et moi lui avons consacré, et daignez agréer aussi, mademoiselle, l'hommage de nos sentimens.

ÉLISE DE LEBENSEI.

Je partage du fond de mon coeur, mon amie, l'émotion que cette lettre vous aura causée; mais je vous en conjure, ne vous laissez pas ébranler dans vos généreuses résolutions: puisque vous avez pu partir, attendez que le temps ait changé la nature de vos sentimens; un jour Léonce sera votre ami, votre meilleur ami, et l'estime même que votre conduite lui aura inspirée consacrera son attachement pour vous.

J'ai regretté d'abord vivement que vous eussiez pris le parti de ne pas me rejoindre, mais à présent je l'approuve; Léonce seroit venu certainement ici, s'il avoit su que vous y fussiez, et M. de Valorbe n'auroit pas perdu un moment pour se rapprocher de vous, et vous persécuter peut-être d'une manière cruelle. Dérobez-vous donc dans ce moment aux dangereux sentimens que vos charmes ont inspirés; mais songez que vous devez un jour vous réunir à moi, et qu'il ne vous est pas permis de vous séparer de celle qui n'a d'autre intérêt dans ce monde, que son attachement pour vous.

LETTRE III.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Lausanne, ce 24 décembre.

Que de larmes j'ai versées en lisant la lettre de madame de Lebensei! cependant, ma chère Louise, elle m'a fait du bien, je suis plus calme qu'avant de l'avoir reçue; j'ai été profondément touchée de cette ressemblance, de cette harmonie de sentimens et d'expressions que la même douleur a fait naître entre Léonce et moi. Ah! nos âmes avoient été créées l'une pour l'autre: si nous différions quelquefois au milieu de la société, les fortes affections de l'âme, les cruelles peines du coeur font sur nous deux des impressions presque les mêmes.

Enfin, il se soumet à ses devoirs; le temps adoucira ses regrets, sans m'effacer entièrement de son souvenir; Matilde est heureuse: ces pensées doivent être douces, une fois peut-être elles me rendront le repos, si M. de Valorbe ne s'acharne point à me le ravir; l'inquiétude la plus vive qui me reste, c'est que Léonce ne cède au désir de se mêler de la guerre, si elle est déclarée; mais comme il ne quittera sûrement pas sa femme pendant sa grossesse, ne peut-on pas espérer que d'ici à quelques mois, il arrivera des événemens qui détourneront les malheurs dont la France est menacée?

Je veux m'établir dans un lieu moins habité que celui-ci, où le cruel amour de M. de Valorbe ne puisse pas me découvrir: il faut se résigner, les convulsions de la douleur doivent cesser, je ne serai jamais heureuse, jamais!.... Eh bien! quand cette certitude est une fois envisagée, pourquoi ne donneroit-elle pas du calme?