Delphine

Part 50

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Je relevai la tête; un flot de monde m'avoit déjà séparée de Léonce, et je le vis assez loin de moi, coudoyant M. de Montalte qui se retournoit pour lui en demander l'explication; je voulus m'avancer, la foule arrêtoit chacun de mes pas; je saisis le bras d'un homme que je connoissois à peine, et je le priai de m'aider à traverser la foule; cet homme odieux me retenoit pour examiner ma main, pour considérer mes yeux, et m'adressoit tous les fades propos de cette insipide fête, quand, à dix pas de moi, il s'agissoit de la vie de Léonce.--Aidez-moi, répétois-je à celui qui m'accompagnoit, aidez-moi, par pitié!--Et je le traînois de toute ma force, pour qu'il fendît la presse que je ne pouvois seule écarter; je voyois Léonce qui, après avoir parlé vivement à M. de Montalte, se dirigeoit avec lui vers la sortie de la salle; il marchoit, je le suivois, mais j'étois toujours à vingt pas de lui sans pouvoir jamais franchir cette infernale distance, qu'on eût dite défendue par un pouvoir magique; enfin, coupant seule par un détour dans les corridors, je crus pouvoir me trouver à la grande porte avant Léonce; mais comme j'y arrivois, je le vis qui sortoit par une autre issue; je courus encore quelques pas, je tendis les bras vers lui, je l'appelai; mais, soit que ma voix déjà trop affoiblie ne pût se faire entendre, soit qu'il fût uniquement occupé du sentiment qui l'animoit, il poursuivit sa route, et je le perdis de vue au milieu de la rue, me trouvant entourée de chevaux, de cochers qui me crioient de me ranger, de voitures qui venoient sur moi, sans que je fisse un pas pour les éviter: un de mes gens me reconnut, m'enleva sans que je le sentisse, et me porta dans ma voiture: quand j'y fus, la voix de M. Barton me rappelant à moi-même, j'eus encore la force de lui dire de suivre Léonce, et de lui montrer le côté de la rue par lequel il avoit passé avec M. de Montalte; ces mots prononcés, je perdis entièrement connaissance.

Quand je rouvris les yeux, je me trouvai chez moi, entourée de mes femmes effrayées; je crus fermement d'abord que je venois de faire le plus horrible songe, et je les rassurai dans cette conviction; cependant par degrés, mes souvenirs me revinrent: quand le plus cruel de tous me saisit, je retombai dans l'état dont je venois de sortir. Enfin de funestes secours me rappelèrent à moi, et je passai trois heures telles, que des années de bonheur seroient trop achetées à ce prix; envoyant sans cesse chez M. Barton, chez Léonce, pour savoir s'ils étoient rentrés, écoutant chaque bruit, allant au-devant de chaque messager, qui me répondoit toujours: _Non, madame, ils ne sont pas encore rentrés_; comme si ces paroles étoient simples, comme si l'on pouvoit les prononcer sans frémir! J'avois épuisé tous le» moyens de découvrir ce qu'étoit devenu Léonce; j'étais retombée dans l'inaction du désespoir, et jetée sur un canapé, je cherchois des yeux, je combinois dans ma tête quels moyens pourroient me donner la mort, à l'instant même où j'apprendrois que Léonce n'étoit plus: quand j'entendis la voix de M. Barton, je tombai à genoux en me précipitant vers lui.--Il est sauvé, me dit-il; il n'est point blessé, son adversaire l'est seul, mais pas grièvement; tout est bien, tout est fini.

Louise, une heure après avoir reçu cette assurance, j'étois encore dans des convulsions de larmes; mon âme ne pouvoit rentrer dans ses bornes. J'appris enfin que Léonce s'étoit battu avec M. de Montalte et l'avoit blessé; mais qu'il avoit montré dans ce duel tant de bravoure et de générosité, tant d'oubli de lui-même, tant de soins pour M. de Montalte, lorsqu'il avoit été hors de combat, qu'il avoit tout-à-fait subjugué son adversaire, et qu'il en avoit obtenu tout ce qu'il désiroit relativement à moi; la promesse d'attribuer leur duel à une querelle de bal masqué, et de chercher naturellement toutes les occasions de me justifier en public, sur tout ce qui concernoit M. de Valorbe. M, Barton étoit arrivé à temps pour être témoin du combat, après avoir inutilement cherché pendant plusieurs heures Léonce, qui attendoit le jour avec M. de Montalte, chez un de leurs amis communs. M. Barton étoit animé par l'enthousiasme en me parlant de Léonce; il est vrai que, pendant toute cette nuit, ses paroles et ses actions avoient eu constamment le plus sublime caractère, et c'étoit dans ce moment même qu'il falloit se séparer de lui!

J'en sentois la nécessité plus que jamais, j'avois en horreur ce que je venois d'éprouver; et de tout ce qu'on peut souffrir sur la terre, ce qui me paroît le plus terrible, c'est de craindre pour la vie de celui qu'on aime. Je n'étois point à l'abri de cette douleur, elle pouvoit se renouveler; M. de Valorbe m'en menaçait: Cette idée vint s'unir au sentiment du devoir, qu'il ne m'étoit plus permis de repousser, et je partis sans rien voir, sans rien entendre, dans je ne sais quel égarement, dont je ne suis sortie que quand la fatigue d'Isore m'a forcée d'arrêter ici.

Vous ne pouvez vous faire l'idée de ce que je souffre, de l'effort qu'il m'a fallu faire, même pour vous écrire! Quand je n'aurais pas besoin de cacher ma retraite à Léonce et à M. de Valorbe, je ne devrais pas aller vers vous; il faut, dans l'état où je suis, combattre seule avec soi-même; le froid de la solitude me redonnera des forces; je vous aime, je ne puis vous voir; l'attendrissement, l'affection me feroient trop de mal, la moindre émotion nouvelle pourrait m'anéantir; laissez-moi. Je vais en Suisse: Léonce m'a dit que dans ses voyages c'étoit le pays qu'il avoit préféré; s'il vient une fois verser des larmes sur ma tombe, j'aime à penser que ce sera près des lieux qui captivèrent son imagination, dans les premières années de sa vie; c'est assez de cette espérance pour déterminer ma route dans le vaste désert du monde, où je puis fixer ma demeure à mon choix.

Louise, si je suis long-temps sans vous écrire, n'en soyez point inquiète, il faut que je vive, je me suis chargée d'Isore; je vais mander à sa mère que je m'y engage de nouveau; je veux l'élever, je veux laisser du moins après moi quelqu'un dont j'aurai fait le bonheur. Vous, ma soeur, écrivez-moi sous l'adresse que je vous envoie; vous saurez par madame de Lebensei l'effet que mon départ aura produit sur Léonce; mais prenez garde, en me l'apprenant, prenez garde à ma pauvre tête, elle est bien troublée; il faut la ménager, je me crains quelquefois moi-même. Cependant, pourquoi dans les longues heures de réflexion qui m'attendent ne saurois-je pas contempler avec fermeté mon sort? J'ai trop long-temps lutté pour être heureuse: le jour où il a été l'époux de Matilde, que ne m'étois-je dit que le ciel avoit prononcé contre moi!

LETTRE XXXVIII.

Delphine à madame d'Ervins, religieuse au couvent de Sainte-Marie, à Chaillot.

Melun, ce 6 décembre.

Des circonstances non moins cruelles, ma chère Thérèse, que celles qui ont décidé de votre sort me forcent à m'éloigner pour jamais de Paris et du monde; j'emmène votre fille avec moi, j'achèverai son éducation avec soin, et je lui assurerai la moitié de ma fortune. Elle en jouira peut-être bientôt, si je prends le même parti que vous, si je m'enferme pour jamais dans un couvent.

Vous serez étonnée qu'un tel projet m'ait semblé possible avec les opinions que vous me connoissez; elles ne sont point changées: mais je voudrois mettre une barrière éternelle entre moi et les incertitudes douloureuses que les passions font toujours renaître dans le coeur. Dites-moi si vous croyez qu'il suffise d'une résignation courageuse et de la religion naturelle pour trouver du repos dans un asile semblable au vôtre; vous seule au monde savez que ce sombre dessein m'occupe,

Isore vous écrit mon adresse, le nom que j'ai pris; il ne reste déjà plus de traces de moi; mais quelquefois je me sens un vif désir de revivre, et des voeux irrévocables pourroient seuls l'étouffer.

DELPHINE.

CINQUIÈME PARTIE.

FRAGMENS

DE QUELQUES FEUILLES ÉCRITES PAR DELPHINE, PENDANT SON VOYAGE.

PREMIER FRAGMENT.

Ce 7 décembre 1791.

Je suis seule, sans appui, sans consolateur; parcourant au hasard des pays inconnus, ne voyant que des visages étrangers, n'ayant pas même conservé mon nom, qui pourroit servir de guide à mes amis pour me retrouver! C'est à moi seule que je parle de ma douleur: ah! pour qui fut aimé, quel triste confident que la réflexion solitaire!

J'ai fait trente lieues de plus aujourd'hui: je suis de trente lieues plus éloignée de Léonce! Comme les chevaux alloient vite! les arbres, les rivières, les montagnes, tout s'enfuyoit derrière moi; et les dernières ombres du bonheur passé disparoissoient sans retour. Inflexible nature! je te l'ai redemandé, et tu ne m'as point offert ses traits; pourquoi donc, avec un des nuages que le vent agite, n'as-tu pas dessiné dans l'air cette forme céleste? Son image étoit digne du ciel, et mes yeux, fixés sur elle, ne se seroient plus baissés vers la terre!

Le malheur m'accable, et cependant je sens en moi des élans d'enthousiasme, qui m'élèvent jusqu'au souverain Créateur; il est là, dans l'immensité de l'espace; mais aimer, fait arriver jusqu'à lui. Aimer!... O mon Dieu! dans l'infortune même où je suis plongée, je te remercie de m'avoir donné quelques jours de vie que j'ai consacrés à Léonce.

Isore dort là, devant moi, et sa mère a tarit souffert! et moi aussi, qui me suis chargée d'elle, j'ai déjà versé tant de pleurs! Cher enfant, que t'arrivera-t-il? quel sera ton sort un jour? que ne peux-tu repousser la vie! et loin de la craindre, tu vas au-devant d'elle avec tant de joie.... Ah! comme elle t'en punira. Pauvre nature humaine, quelle pitié profonde je me sens pour elle! Dans la jeunesse, les peines de l'amour, et pour un autre âge que de douleurs encore! Deux vieillards se sont approchés ce soir de ma voiture, pour implorer ma pitié; ils avoient aussi leur cruelle part des maux de la vie, mais leur âme ne souffroit pas; un rayon du soleil leur causoit un plaisir assez vif, et moi, qui suis poursuivie par un chagrin amer, je n'éprouve aucune de ces sensations simples que la nature destine également à tous. Je suis jeune cependant; ne pourrois-je pas parcourir la terre, regarder le ciel, prendre possession de l'existence, qui m'offre encore tant d'avenir? Non, les affections du coeur me tuent. Quel est-il ce souvenir déchirant qui ne me laisse pas respirer? sur quelle hauteur, dans quel abîme le fuir?

Ah! qu'elle est cruelle, la fixité de la douleur! n'obtiendrai-je pas une distraction, pas une idée, quelque passagère qu'elle soit, qui rafraîchisse mon sang pendant au moins quelques minutes: dans mon enfance, sans que rien fût changé autour de moi, la peine que j'éprouvois cessoit tout à coup d'elle-même; je ne sais quelle joie sans motif effaçoit les traces de ma douleur, et je me sentois consolée! Maintenant je n'ai plus de ressort en moi-même, je reste abattue, je ne puis me relever; je succombe à cette pensée terrible:--mon bonheur est fini!

Que ne donnerois-je pas pour retrouver les impressions qui répandent tout à coup tant de charme et de sérénité dans le coeur! la puissance de la raison, que peut-elle nous inspirer? Le courage, la résignation, la patience; sentimens de deuil! cortège de l'infortune! le plus léger espoir fait plus de bien que vous!

FRAGMENT II

Le réveil! le réveil! quel moment pour les malheureux! Lorsque les images confuses de votre situation vous reviennent, on essaie de retenir le sommeil, on retarde le retour à l'existence; mais bientôt les efforts sont vains, et votre destinée tout entière vous apparoît de nouveau; fantôme menaçant! plus redoutable encore dans les premiers momens du jour, avant que quelques heures de mouvement et d'action vous habituent, pour ainsi dire, à porter le fardeau de vos peines.

Ce jour, qui ne peut rien changer à mon sort, puisqu'il est impossible que je voie Léonce; ces froides heures qui m'attendent, et que je dois lentement traverser pour arriver jusqu'à la nuit, m'effraient encore plus d'avance que pendant qu'elles s'écoulent. La nature nous a donné un immense pouvoir de souffrir. Où s'arrête ce pouvoir? pourquoi ne connoissons-nous pas le degré de douleur que l'homme n'a jamais passé? L'imagination verroit un terme à son effroi.... Que d'idées, que de regrets, que de combats, que de remords ont occupé mon coeur depuis quelques jours! Le génie de la douleur est le plus fécond de tous.

Quel chagrin amer j'éprouve en me retraçant les mots les plus simples, les moindres regards de Léonce! Ah! qu'il y a de charmes dans ce qu'on aime! quelle mystérieuse intelligence entre les qualités du coeur et les séductions de la figure! quelles paroles ont jamais exprimé les sentimens qu'une physionomie touchante et noble vous inspire! Comme sa voix se brisoit, quand il vouloit contenir l'émotion qu'il éprouvoit! quelle grâce dans sa démarche, dans son repos, dans chacun de ses mouvemens! Que ne donnerois-je pas pour le voir encore passer sans qu'il me parlât, sans qu'il me connût! Ce monde, cet espace vide qui m'entoure s'animeroit tout à coup; il traverseroit l'air que je respire, et pendant ce moment je cesserois de souffrir! O Léonce! quelle est ta pensée maintenant? Nos âmes se rencontrent-elles? tes yeux contemplent-ils le même point du ciel que moi? Quelles bizarres circonstances font un crime du plus pur, du plus noble des sentimens! Suis-je moins bonne et moins vraie, ai-je moins de fierté, moins d'élévation dans l'âme, parce que l'amour règne sur mon coeur? Non, jamais la vertu ne m'étoit plus chère que lorsque je l'avois vu; mais loin de lui, que suis-je? que peut être une femme chargée d'elle-même, et devant seule guider son existence sans but, son existence secondaire, que le ciel n'a créée que pour faire un dernier présent à l'homme? Ah! quel sacrifice le devoir exige de moi: que j'étois heureuse dans les premiers temps de mon séjour à Bellerive! je ne sentois plus aucune de ces contrariétés, aucune de ces craintes qui rendent la vie difficile. Le temps m'entraînoit, comme s'il m'eût emportée sur une route rapide et unie, dans un climat ravissant; toutes les occupations habituelles réveilloient en moi les pensées les plus douces: je sentois au fond de mon coeur une source vive d'affections tendres, je ne regardois jamais la nature, sans m'élever jusqu'aux pensées religieuses qui nous lient à ses majestueuses beautés; jamais je ne pouvois entendre un mot touchant, une plainte, un regret, sans que la sympathie ne m'inspirât les paroles qui pouvoient le le mieux, consoler la douleur. Mon âme constamment émue me transportoit hors de la vie réelle, quoique les objets extérieurs produisissent sur moi des impressions toujours vives; chacune de ces impressions me paroissoit un bienfait du ciel, et l'enchantement de mon coeur me faisoit croire à quelque chose de merveilleux dans tout ce qui m'environnoit.

Hélas! d'où sont-ils revenus dans mon esprit, ces souvenirs, ces tableaux de bonheur? M'ont-ils fait illusion un instant?... Non, la souffrance restoit au fond de mon âme, sa cruelle serre ne lâchoit pas prise; les souvenirs de la vertu font jouir encore le coeur qui se les retrace, les souvenirs des passions ne renouvellent que la douleur.

FRAGMENT III.

Je suis bien foible, je me fais pitié! tant d'hommes, tant de femmes même marchent d'un pas assuré dans la route qui leur est tracée, et savent se contenter de ces jours réguliers et monotones, de ces jours tels que la nature en prodigue à qui les vent; et moi, je les traîne seconde après seconde, épuisant mon esprit à trouver l'art d'éviter le sentiment de la vie, à me préserver des retours sur moi-même, comme si j'étois coupable, et que le remords m'attendît au fond du coeur.

J'ai voulu lire; j'ai cherché les tragédies, les romans que j'aime: je trouvois autrefois du charme dans l'émotion causée par ces ouvrages; je ne connoissois de la douleur que les tableaux tracés par l'imagination, et l'attendrissement qu'ils me faisoient éprouver étoit une de mes jouissances les plus douces: maintenant je ne puis lire un seul de ces mots, mis au hasard peut-être par celui qui les écrit, je ne le puis sans une impression cruelle. Le malheur n'est plus à mes yeux la touchante parure de l'amour et de la beauté, c'est-une sensation brûlante, aride; c'est le destructeur de la nature, séchant tous les germes d'espérance qui se développent dans notre sein.

Combien il est peu d'écrits qui vous disent de la souffrance tout ce qu'il eu faut redouter! Oh! que l'homme auroit peur, s'il existoit un livre qui dévoilât véritablement le malheur; un livre qui fît connoître ce que l'on a toujours craint de représenter, les foiblesses, les misères, qui se traînent après les grands revers; les ennuis dont le désespoir ne guérit pas; le dégoût que n'amortit point l'âpreté de la souffrance; les petitesses à côté des plus nobles douleurs; et tous ces contrastes, et toutes ces inconséquences, qui ne s'accordent que pour faire du mal, et déchirent à la fois un même coeur par tous les genres de peines! Dans les ouvrages dramatiques, vous ne voyez l'être malheureux que sous un seul aspect, sous un noble point de vue, toujours intéressant, toujours fier, toujours sensible; et moi, j'éprouve que dans la fatigue d'une longue douleur, il est des momens où l'âme se lasse de l'exaltation, et va chercher encore du poison dans quelques souvenirs minutieux, dans quelques détails inaperçus, dont il semble qu'un grand revers devroit au moins affranchir.

Ah! j'ai perdu trop tôt le bonheur! je suis trop jeune encore, mon âme n'a pas eu le temps de se préparer à souffrir. Une année, une seule heureuse année! Est-ce donc assez? O mon Dieu! les désirs de l'homme dépassent toujours les dons que vous lui faites; cependant je ne conçois rien, dans mon enthousiasme, par-delà les félicités que j'ai goûtées; je ne pressens rien au-dessus de l'amour! Rendez-le moi.... malheureuse!.... Une telle prière n'est-elle pas impie? Ne dois-je pas la retirer, avant qu'elle soit montée jusqu'au ciel?

FRAGMENT IV.

Je me suis remise à donner exactement des leçons à mon Isore; j'avois tort envers elle; je n'ai pas assez cherché à tirer des consolations de cette pauvre petite; elle m'aime, cette affection me reste encore; pourquoi n'essayerois-je pas d'y trouver quelques soulagemens? Hélas! l'enfance fait peu de bien à la jeunesse; on éprouve comme une sorte de honte d'être dévoré par les passions violentes, à côté de cet âge innocent et calme; il s'étonne de vos peines, et ne peut comprendre les orages nés au fond du cour, quand rien autour de vous ne fait connoître la cause de vos souffrances.

Pauvre Isore! que ferai-je pour la préserver de ce que j'ai souffert? que lui dirai-je pour la fortifier contre la destinée? me résoudrai-je à ne pas l'initier aux nobles sentimens, qui nous placent comme dans une région supérieure, et nous préparent, long-temps d'avance, pour le ciel, pour notre dernier asile?

To be or not to be; that is the question, [Être ou n'être pas, voilà quelle est la question.]

disoit Hamlet, lorsqu'il délibéroit entre la mort et la vie; mais développer son âme ou l'étouffer, l'exalter par des sentimens généreux, ou la courber sous de froids calculs, n'est-ce pas une alternative presque semblable? Cependant, quel sera le destin d'Isore? souffrira-t-elle autant que moi? Non, elle ne rencontrera pas Léonce; elle ne sera pas séparée de lui; insensée que je suis!.... Le malheur s'arrêtera-t-il à moi? d'autres peines ne saisiront-elles pas les enfans qui vont nous succéder! Les êtres distingués voudroient adapter le sort commun à leurs désirs; ils tourmentent la destinée humaine, pour la forcer à répondre à leurs voeux ardens; mais elle trompe leurs vains essais. O Dieu! que voulez vous faire de ces âmes de feu qui se dévorent elles-mêmes? A quelle pompe de la nature les destinez-vous pour victimes? Quelle vérité, quelle leçon doivent-elles servir à consacrer? dites-leur un peu de votre secret, un mot de plus, seulement un mot de plus! pour prendre courage, et pour arriver au terme sans avoir douté de la vertu. Mon Dieu! que dans le fond du coeur, un rayon de votre lumière éclaire encore celle qui a tout, perdu dans ce monde!

FRAGMENT V.

Ce jour m'a été plus pénible encore que tous les autres; j'ai traversé les montagnes qui séparent la France de la Suisse, elles étoient presque en entier couvertes de frimas; des sapins noirs interrompoient de distance en distance l'éclatante blancheur de la neige, et les torrens grossis se faisoient entendre dans le fond des précipices. La solitude, en hiver, ne consiste pas seulement dans l'absence des hommes, mais aussi dans le silence de la nature. Pendant les autres saisons de l'année, le chant des oiseaux, l'activité de la végétation animent la campagne, lors même qu'on n'y voit pas d'habitans; mais quand les arbres sont dépouillés, les eaux glacées, immobiles, comme les rochers dont elles pendent; quand les brouillards confondent le ciel avec le sommet des montagnes, tout rappelle l'empire de la mort; vous marchez en frémissant an milieu de ce triste monde, qui subsiste sans le secours de la vie, et semble opposer à vos douleurs son impassible repos.

Arrivée sur la hauteur d'une des rapides montagnes du Jura, et m'avançant à travers un bois de sapins sur le bord d'un précipice, je me laissois aller à considérer son immense profondeur. Un sentiment toujours plus sombre s'emparoit de moi; de quel foible mouvement, me disois-je, j'aurois besoin pour mourir! un pas, et c'en est fait. Si je vis, à quel avenir je m'expose! un pressentiment qui ne m'a jamais trompée, me dit que de nouveaux malheurs me menacent encore. Chaque jour ne m'effacera-t-il pas du souvenir de Léonce, tandis que moi, solitaire, je vais conserver dans mon sein toute la véhémence des sentimens et des douleurs!--Je me livrois à ces réflexions, penchée sur le précipice, et ne m'appuyant plus que sur une branche que j'étois prête à laisser échapper.

Dans ce moment des paysans passèrent, ils me virent vêtue de blanc au milieu de ces arbres noirs; mes cheveux détachés, et que le vent agitoit, attirèrent leur attention dans ce désert; et je les entendis vanter ma beauté dans leur langage: faut-il avouer ma foiblesse? L'admiration qu'ils exprimèrent m'inspira tout à coup une sorte de pitié pour moi-même. Je plaignis ma jeunesse, et, m'éloignant de la mort que je bravois il y avoit peu d'instans, je continuai ma route.

Quelque temps après, les postillons arrêtèrent ma voiture, pour me montrer, de la hauteur de Saint-Cergues, l'aspect du lac de Genève et du pays de Vaud; il faisoit un beau soleil; la vue de tant d'habitations, et des plaines encore vertes qui les entouroient, me causa quelques momens de plaisir; mais bientôt je remarquai que j'avois passé la borne qui sépare la Suisse de la France; je marchois pour la première fois de ma vie sur une terre étrangère.

O France! ma patrie, la sienne, séjour délicieux que je ne devois jamais quitter; France! dont le seul nom émeut si profondément tous ceux qui, dès leur enfance, ont respiré ton air si doux, et contemplé ton ciel serein! je te perds avec lui, tu es déjà plus loin que mon horizon, et comme l'infortunée Marie Stuart, il ne me reste plus qu'à invoquer _les nuages que le vent chasse vers la France, pour leur demander de porter à ce que j'aime et mes regrets et mes adieux...._

Me voici jetée dans un pays où je n'ai pas un soutien, pas un asile naturel; un pays, dont ma fortune seule peut m'ouvrir les chemins, et que je parcours en entier de mes regards, sans pouvoir me dire: là-bas, dans ce long espace, j'aperçois du moins encore la demeure d'un ami. Eh bien! je l'ai voulu, j'ai choisi cette contrée où je n'avois aucune relation; je n'ai pas cherché ceux qui m'aiment, ils auroient pu me demander d'être heureuse; heureuse! juste ciel!...