Part 48
Je cherchai des regards la place que j'avois occupée en arrivant, elle étoit prise; je fis le tour de la chambre, dans une espèce d'agitation qui me faisait craindre à chaque instant de tomber sans connoissance: aucune femme ne m'offrit une chaise à côté d'elle, aucun homme ne se leva pour me donner la sienne. Je commençois à voir les objets doubles, tant mon agitation augmentoit, à chaque pas inutile que je faisais; je me sentois regardée de toute part, quoique je n'osasse lever les yeux sur personne; à mesure que j'avançois, on reculait devant moi; les hommes et les femmes se retiroient pour me laisser passer, et je me trouvai seule au milieu du cercle, non telle qu'une reine respectueusement entourée, mais comme un proscrit dont l'approche seroit funeste. J'aperçus, dans mon désespoir, que la porte du salon étoit ouverte, et qu'il n'y avoit personne près de cette porte; cette issue, qui s'offroit à moi, me parut un secours inespéré; et, dans un égarement qui tenoit de la folie, je sortis de la chambre, je descendis l'escalier, je traversai la cour, et je me trouvai au milieu de la place Louis XV, sur laquelle demeuroit madame de Saint-Albe; seule, à pied, par le vent et la pluie, dans la parure d'une fête, sans avoir un instant réfléchi au mouvement qui m'entraînoit, je fuyois devant la malveillance et la haine, comme devant des pointes de fer qui me repoussoient toujours plus loin.
A peine étois-je restée deux minutes sur la place, à chercher autour de moi ce que j'avois fait et ce que j'allois devenir, que Léonce m'atteignit; son émotion étoit sombre et terrible; il me prit le bras, le serra contre son coeur, et marcha avec moi sans que nous sussions, je crois, ni l'un ni l'autre, quel dessein nous faisoit avancer. Nous étions déjà sur le pont de Louis XVI, lorsque le saisissement du froid me força de m'arrêter, et je m'appuyai sur le parapet, incapable de faire un pas de plus; Léonce passa une de ses mains autour de moi:--Chère et noble infortunée, me dit-il, de quelle barbarie ils ont usé envers toi! veux-tu les fuir avec moi, ces cruels, dans le sein de la mort! dis un mot, et nous nous précipiterons ensemble dans ces flots, plus secourables que les êtres que nous venons de voir. Pourquoi lutter plus long-temps contre la vie? n'est-il pas certain que nous n'aurons plus que des douleurs! ce ciel qui nous regarde, nous a marqués pour ses victimes, sauvons-nous des hommes et de lui.
--Alors il me souleva dans ses bras, je crus sa résolution prise, je penchai ma tête sur son sein, et je vous le jure, Louise, je n'éprouvai rien qui ne fût doux; tout à coup cependant il me remit à terre, et, reculant quelques pas, il dit, comme se parlant à lui-même:--Non, l'innocence ne doit pas périr, c'est à ses vils accusateurs que la mort est réservée. Delphine, tu seras vengée, tu le seras.--
Comme il disoit ces mots, mes gens qui me cherchoient de tous les côtés, me découvrirent, et m'amenèrent ma voiture.--Au nom du-ciel, dis-je à Léonce, ne pensez point à la vengeance; voulez-vous achever ma ruine, le voulez-vous?--Non! me dit-il, ne craignez rien; ce ne sera point ce soir ni demain, je le jure; je saisirai une fois peut-être... dans quelque temps... un prétexte éloigné... sans nul rapport avec vous; mais s'ils périssent; ils sauront cependant que c'est pour vous avoir outragée. Je vous en conjure, ajouta-t-il, soyez tranquille; pensez-vous que dans un tel moment je voulusse vous compromettre encore! ce que je désire, ce qui est nécessaire, n'arrivera peut-être pas de long-temps, remontez dans votre voiture, de grâce....--Il voulut me suivre, je le refusai.
Je ne l'ai pas revu depuis, et je veux, pendant quelques jours encore, me refuser à le recevoir; j'ai besoin de m'examiner seule; je veux savoir si je me sens réellement humiliée. Affreux doute! l'aurois-je cru possible! l'injustice de l'opinion, je l'avoue, peut faire un mal cruel; il faut quitter le monde pour jamais. Valorbe, le malheureux Valorbe, me poursuivra-t-il? Il ignorera, j'espère, ce que je serai devenue. Que pourrois-je pour lui, quand même je n'aimerois pas Léonce? Suis-je restée ce que j'étois? puis-je secourir personne? Les méchans ont enfin mortellement blessé mon âme. Ah! pourquoi Léonce n'a-t-il pas suivi son premier mouvement! Mais avois-je besoin de son secours pour me précipiter dans l'abîme? lui-même ne sentoit-il pas que c'étoit mon seul asile? Louise, n'est-il donc pas encore temps?
LETTRE XXX.
Madame de R. à madame d'Albémar.
Paris, ce 17 novembre.
Permettez à une personne qui vous doit la plus, profonde reconnoissance, dont vous avez changé la vie, et qui date du jour où vous l'avez secourue, le peu de bien qu'elle a pu faire, permettez-lui, madame, d'essayer de vous consoler, quelque supérieure que vous lui soyez. Ce que je vais vous dire me coûtera sans doute; mais, si l'effort que je fais m'est pénible, il me sera doux de penser qu'il m'acquitte un peu envers vous. Puis-je d'ailleurs être humiliée, si je vous soulage! Ah! de ma triste vie, ce sera l'action la plus honorable.
Vous avez éprouvé avant-hier une scène très-cruelle; il y a dix-huit mois que votre bonté généreuse me sauva d'un éclat, semblable en apparence, mais dont la douleur ne peut être la même; car ce que je souffrois, à quelques égards, étoit mérité, et ce que l'on mérite doit durer toujours.
En réfléchissant sur ce qui vous est arrivé chez madame de Saint-Albe, je me suis rappelé qu'une fois ma tante, très-maladroitement, vous avoit fait souffrir, en comparant votre situation à la mienne; j'ai donc pensé que si, sans aucun ménagement pour moi-même, je vous en faisois sentir l'extrême différence, vous y trouveriez peut-être quelques motifs de consolation. Votre âme est si noble, que j'ai été bien sûre que le mouvement qui m'excitoit à vous écrire, effaceroit à vos yeux ce qu'il faut malheureusement que je rappelle, en vous parlant de moi.
L'envie est parvenue momentanément à vous faire assez de tort: à force d'art, on a perfidement interprété vos actions les plus généreuses; et tous ces êtres, incapables de se dévouer pendant un jour à leurs amis, ont été bien aises de faire tourner à mal les qualités qu'ils ne possédoient pas, espérant ainsi les discréditer dans le monde: mais, dans toutes les accusations qu'on a essayées contre vous, qu'y a-t-il de vrai que vos vertus, votre délicatesse, la pureté de votre âme et de vos sentimens? Soyez donc sûre que dans peu votre réputation sera justifiée. Les livres nous entretiennent souvent des succès de la calomnie; moi, qui ai tant à redouter les reproches que je puis mériter, je crains peu, je l'avoue, l'ascendant du mensonge, du moins à la longue. Si la bonté n'émoussoit pas les armes de votre esprit, tandis que la méchanceté aiguise celles des autres, rien ne vous seroit plus facile que de faire connoître votre innocence; vous semblez née pour convaincre; tous les moyens de persuasion vous sont donnés, et vous n'employeriez aucun de ces moyens, qu'en peu d'années, peut-être même en peu de mois, les faits se développeroient d'eux-mêmes, par cette multitude de rapports naturels qui révèlent la vérité, malgré tous les obstacles que l'on peut y opposer.
Il faut agir, et agir sans cesse, pour établir ce qui est faux, tandis que l'inaction et le temps découvrent toujours ce qui est vrai: ce temps est votre appui le plus sûr; mais loin de m'être favorable, il confirme chaque jour davantage le blâme, que désarmoit un peu l'intérêt inspiré par ma première jeunesse. J'approche de trente ans, de cette époque où la considération commence à devenir nécessaire, et je la vois reculer devant moi; souvent, avec le coeur le plus affligé, je tâche d'être aimable, parce que je sens qu'on a le droit de m'y condamner, puisque la plupart des femmes qui me voient s'en excusent sur quelques agrémens de mon esprit. Il ne m'est permis en société d'être ni triste, ni malade.
Les femmes ne sont pas encore ce que je crains le plus, elles n'ont point de véritable irritation contre une personne qui ne leur fait point ombrage; les prudes même ne déploient toute leur sévérité que contre les femmes décidément supérieures; mais les hommes! si vous saviez quel mal ils me font, sans réflexion, sans méchanceté même! quelle légèreté dans les discours qu'ils me tiennent! combien il est difficile de leur apprendre que j'ai changé de vie, et que je n'aspire plus qu'aux égards dont je me riois autrefois!
On vous calomnie quand vous n'y êtes pas, et vous en imposez presque toujours quand on vous voit. Moi, l'on ne se donne pas la peine de me dénigrer en mon absence; mais le ton avec lequel on m'adresse la parole, chaque circonstance, chaque forme de la société, me prouvent, non l'intention de me blesser, je le préférerois, mais le sentiment involontaire, qui se témoigne à l'insu même de ceux qui l'éprouvent. Si un homme, si une femme se permettoit de vous dire un mot offensant, vous pourriez, quand vous le voudriez, l'accabler de votre mépris, et moi, je n'ai pas le droit de mépriser; je suis obligée de ménager tout le monde; je ne ferois point de tort à celui dont je me plaindrais; je ne puis risquer de me brouiller avec personne; ainsi, dans un rang élevé, avec une fortune considérable, je me vois obligée de jouer le rôle d'une complaisante, je crains d'exciter la moindre malveillance, et de rappeler aux autres que mon existence dans le monde est précaire, et qu'il ne tiendroit qu'à un ennemi de me l'ôter de nouveau.
Pourquoi, pourroit-on me dire, ne vivez-vous pas dans la retraite? Ah! madame, croyez-vous qu'après dix ans d'une vie comme la mienne, je puisse supporter la solitude? heureusement encore je suis restée bonne, mais ma sensibilité naturelle n'existe presque plus; je n'ai rien en moi qui renouvelle mes pensées, et seule, je suis poursuivie par des souvenirs tristes, contre lesquels je n'ai ni armes ni ressources. Parmi ceux que j'ai cru aimer, il en est que je regrette, mais sans compter sur leur estime, ni pouvoir m'intéresser à moi-même. Je sais bien que je vaux mieux que ma conduite, mais elle ne m'a pas laissé assez d'énergie dans le caractère, pour me changer entièrement; j'ai cessé d'avoir des torts, mais je ne retrouverai jamais le bonheur qu'ils m'ont fait perdre.
Séparée depuis long-temps de mon mari, je n'ai point d'enfans, je suis privée du seul bien qui donne aux femmes un avenir, après trente ans; je crains l'ennui, je crains la réflexion, et je cours de distractions en distractions, pour échapper à la vie. Mais vous, noble Delphine, mais vous, votre âme vous appartient encore tout entière; vos affections sont ou vertueuses, ou tout au moins délicates; un esprit étendu vous offre dans la réflexion un intérêt toujours nouveau; vous avez des envieux et des calomniateurs, mais il n'en est pas un qui pense réellement ce qu'il dit; pas un qui ne se sentît confondu, si vous daigniez lui répondre; pas un qui ne vous désirât pour femme ou pour amie, quoiqu'il vous attaque sous ces noms sacrés; pas un enfin qui, s'il étoit malheureux ou proscrit, n'enviât le sort de ceux que vous aimez, et peut-être même ne s'adressât à vous qu'il auroit offensée, à vous, mille fois plutôt qu'à ses meilleurs amis.
Courage donc, madame, courage! la conscience du passé, la certitude de l'avenir, n'est-ce donc pas assez pour traverser ce temps d'orage! ne donnez pas à l'envie et à la méchanceté, le spectacle qui leur est le plus agréable, celui d'une âme élevée, abattue sous leurs coups; redoublez plutôt leur fureur jalouse, en leur montrant que vous êtes calme, et que vous savez être heureuse. Dieu! si quelque puissance sur la terre pouvoit m'accorder tout à coup vos souvenirs et vos espérances, si j'en pouvois jouir un an, je donnerois pour cette année tout le temps qui me reste à vivre. Ah! madame, ah! Delphine, qui n'a pas été coupable, croyez-moi, n'a point souffert!
Je ne pourrois relire cette lettre sans éprouver un embarras difficile à supporter; je me confie donc sans nouvelles réflexions au sentiment qui l'a dictée, et je vous l'envoie sans me laisser un moment de plus pour hésiter.
LETTRE XXXI.
Delphine à madame de R.
Quand on est capable d'écrire la lettre que je viens de recevoir, il est impossible que les sentimens les plus vertueux et les plus purs ne finissent pas par triompher de toutes les foiblesses. Un mouvement si généreux m'a fait du bien, et j'ai retrouvé le plaisir d'estimer, que l'amertume et la défiance m'avoient fait perdre; ce soulagement est tout ce que ma situation peut permettre.
Je n'ai plus rien à démêler avec le monde, mais je n'oublierai jamais le sentiment plein de délicatesse qui vous a portée, madame, à vouloir me consoler, aux dépens des considérations personnelles qui auroient arrêté toute autre femme.
LETTRE XXXII.
Léonce à Delphine.
Depuis quatre jours, vous vous êtes inflexiblement refusée à me voir. On m'a dit à Paris que vous étiez à Bellerive, à Bellerive que vous étiez à Paris; on a trompé votre ami à votre porte comme un étranger: Delphine, jamais vous n'avez été plus injuste, car jamais ma passion pour vous n'a exercé sur moi plus d'empire! je crois qu'elle a changé jusqu'à mon caractère; daignez m'entendre, vous jugerez mieux que moi-même de ce coeur, qui, se confiant tout entier à vous, attend votre approbation pour s'estimer encore.
Sans doute, le jour de cette affreuse scène, quand je vous retrouvai presque égarée, la douleur de ce qui venoit de se passer, la rage d'être condamné à attendre un prétexte pour vous venger, me jetèrent dans le délire du désespoir. Je ne sais ce qui m'échappa dans ce moment; mais ce que je puis attester, c'est que, revenu à moi-même, j'éprouvai, ce que jamais encore je n'avois ressenti, un mépris profond pour l'opinion des hommes. Je me demandai comment j'avois pu attacher tant d'importance aux jugemens les plus injustes, à ceux qui osent attaquer avec indignité la créature la plus parfaite! et je m'attendris douloureusement sur vous, ma Delphine, sur votre destinée qui, sans mes torts et sans mon amour, eut été la plus brillante, la plus heureuse de toutes.
En me livrant, mon amie, à ces pensées tristes, mais sensibles, à ces pensées qui adoucissoient entièrement mon caractère, puisqu'elles m'apprenoient à dédaigner ce qui m'avoit si cruellement irrité, j'ouvris un livre anglois que vous m'avez donné, et les premiers vers qui frappèrent mes regards, comme par un hasard secourable, furent un portrait de femme qui semble être le vôtre, et que je me plais à vous transcrire.
Made to engage all hearts, and charm all eyes; Though meek, magnanimous; though witty, wise; Polite, as all her life in courts had been; Yet good, as she the world had never seen; The noble fire of an exalted mind, With gentle female tenderness combin'd; Her speech was the melodious Voice of Love, Her song, the warbling of the vernal grove; Her eloquence was sweeter than her song, Soft as her heart, and as her reason strong; Her form each beauty of her mind express'd, Her mind was Virtue by the Graces dress'd.
[Faite pour attirer tous les coeurs et charmer tous les yeux, à la fois douce et magnanime, spirituelle et raisonnable, polie, comme si elle avoit passé toute sa vie dans les cours, et bonne, comme si elle n'avoit jamais vu le monde. Le noble feu d'une âme exaltée étoit tempéré dans son caractère par la douce tendresse d'une femme; quand elle parloit, on croyoit entendre la voix mélodieuse de l'Amour; quand elle chantoit, l'oiseau qui, dans le printemps, habite les bosquets de fleurs. Son éloquence étoit plus douce encore que ses chants, sensible comme son coeur, et forte comme sa pensée; sa figure exprimoit toutes les beautés de son âme; son âme offroit la réunion de toutes les vertus et de tous les charmes.]
Voilà, Delphine, voilà ce que vous êtes; jamais aucune femme avant vous n'a mérité ce portrait! mais l'imagination enflammée de Littleton le prêtoit à l'objet de son culte. Et cependant, combien encore je pourrois ajouter à ce tableau, qui semble renfermer tout ce qu'il y a de plus aimable!
Peindrai-je le caractère vrai, confiant et pur, cette âme si facilement attendrie par le malheur des foibles, et si fière contre la prospérité des orgueilleux! Comment surtout, comment exprimer le charme indéfinissable que vous répandez autour de vous? ce soin continuel de plaire, cette flexibilité dans tous les détails de la vie, qui vous fait céder, sans y songer, à chacun des arrangement qui conviennent le mieux à vos amis! Le bonheur se respire autour de vous, comme s'il étoit dans l'air qui vous environne, comme si votre voix, vos goûts, vos talens, votre parure elle-même, tout ce qui est vous enfin, répandoit des sensations agréables. L'on est si bien auprès de vous, si naturellement bien, que je croyois souvent qu'il m'étoit arrivé quelque événement heureux dont j'éprouvois une satisfaction intérieure; et ce n'étoit qu'en vous quittant que je m'apercevois que vos paroles aimables, vos regards si doux, votre grâce inépuisable, charmoient ma vie, quelquefois à mon insu, comme la Providence se cache pour nous laisser penser que notre bonheur vient de nous. Être angélique! femme enchanteresse! c'est vous qui vous êtes l'objet de la malveillance publique, et je pourrois continuer à y attacher quelque prix! Non, si je vous ai fait souffrir en pensant ainsi, considérez la scène du concert comme une circonstance heureuse; elle a, je m'en crois sûr, elle a beaucoup changé mon caractère. Je ne vous dirai point cependant ce qui me revient de mille côtés différens; je ne vous dirai point que tous les hommes, toutes les femmes distinguées, s'indignent de ce qui s'est passé chez madame de Saint-Albe; qu'on en accuse son arrogance et sa sottise; que chacun affirme déjà que c'est par embarras qu'on ne vous a pas parlé, que si vous étiez restée, tout auroit changé; je n'écoute plus ces vaines excuses; le monde reviendra sans doute à vos pieds, je n'en doute pas, mais je ne l'en mépriserai pas moins.
Ma Delphine, vivons l'un pour l'autre, oublions le reste de l'univers! mais ne me refuse pas de te voir, ne m'en crois pas indigne; je me sens ferme à présent contre l'injustice de l'opinion, contre ce malheur que mon âme n'avoit pas la force de soutenir. Mon amie, ce jour qui a été peut-être le plus malheureux de notre vie renouvellera notre destinée; les méchans qui ont voulu nous perdre, en révoltant mon caractère, l'ont affranchi du joug qu'il avoit trop long-temps porté; ils ont assuré notre bonheur.
LETTRE XXXIII.
Delphine à madame de Lebensei.
Paris, ce 26 novembre.
Je suis mieux que je n'étois la dernière fois que vous êtes venue ici, ma chère Élise. Léonce m'a écrit la plus aimable lettre; je l'ai revu plusieurs fois depuis, et jamais je n'ai trouvé plus d'amour et de sensibilité dans son entretien. Quelquefois il lui échappe encore des mots qui me font croire à des projets de vengeance; mais il les dément quand il voit l'effroi qu'ils me causent, et j'espère qu'après mon départ il y renoncera.
Mon départ! Élise, vous m'avez vue parler à madame d'Artenas, à ceux qui sont venus chez moi, comme si mon intention étoit de passer l'hiver à Paris. Je ne voulois pas que l'on pût croire que je cédois à la douleur que j'avois éprouvée chez madame de Saint-Albe, je craignois d'éveiller les soupçons de Léonce. Mais hélas! puis-je oublier la promesse que j'ai donnée à Matilde!
Léonce croira que je fuis par un sentiment pusillanime, parce que mes ennemis m'ont épouvantée; il le croira, et je suis condamnée à ne pas le détromper; il ignorera le véritable motif de mon sacrifice. Matilde, à combien de peines je me soumets pour vous! Je l'avouerai, après l'affreuse scène du concert, mon caractère m'abandonna pendant quelques jours; je sentis qu'une femme avoit tort de se croire indépendante de l'opinion, et qu'elle finissoit toujours par succomber sous le poids de l'injustice; mais, depuis que j'ai revu Léonce plus tendre que jamais pour moi, toute mon âme auroit repris à l'espérance du bonheur.
Je ne sais quelle langueur secrète succède à de vives peines; les impressions douces que Léonce m'a fait goûter de nouveau, me sont mille fois plus chères encore qu'elles ne me l'étoient avant les douleurs que je viens d'éprouver. Jamais mon âme n'a été si foible, jamais je ne me suis sentie moins capable de l'effort qui m'est commandé.
LETTRE XXXIV.
Delphine à madame de Lebensei.
Paris, ce 2 décembre.
J'étois retombée, mon amie, dans les incertitudes les plus douloureuses; la tendresse que Léonce me témoignoit, le charme inexprimable de sa présence me captivoient plus que jamais; et, sans que je me l'avouasse encore, je ne pouvais me résoudre à mon départ.
Avant-hier, j'appris que Matilde étoit malade, et Léonce lui-même me parut inquiet de son état; je fus douloureusement affligée de cette nouvelle, je craignis d'en être la cause, et je passai la nuit tout entière dans les combats les plus cruels; voulant me tromper sur mon devoir, espérant, quand je croyois tenir un raisonnement qui m'affranchissoit, et retombant l'instant d'après, lorsqu'une inspiration soudaine de la conscience renversoit tout ce qui me sembloit le plus spécieux.
Agitée par une insomnie si douloureuse, je me levai hier à huit heures du matin, et je descendis de mon jardin dans les Champs-Élisées, pour essayer si l'exercice et le grand air me feroient du bien; je passai devant la maison qu'occupoit autrefois madame de Vernon; vous saviez qu'elle s'est fait ensevelir dans son jardin, et que sa fille, mécontente de cette volonté qu'elle ne trouve pas assez religieuse, a conservé la maison sans vouloir l'occuper. Je me reprochai de n'avoir pas été verser quelques pleurs sur ces cendres délaissées; je me rappelai que ce jour même étoit l'anniversaire de sa mort: la clef de mon jardin ouvroit aussi celui de madame de Vernon, nous l'avions ainsi voulu, dans les jours de notre liaison, j'essayai donc d'entrer par les Champs-Élisées. J'eus d'abord de la peine à ouvrir cette porte fermée depuis un an; enfin, j'y réussis, et je me trouvai dans ce jardin, où, pour la première fois, Léonce m'avoit parlé de son amour, quand la plus belle saison de l'année couvroit tous les arbustes de fleurs; il ne restoit pas une feuille sur aucun d'eux; cette maison, jadis si brillante, étoit fermée comme une habitation qu'on avoit abandonnée. Un brouillard froid et sombre obscurcissait tous les objets, et mes souvenirs se retraçoient à moi à travers la tristesse de la nature et de mon coeur.
Ah! le passé, le passé! quels liens de douleur nous attachent à lui! Pourquoi les jours ne s'écoulent-ils pas sans laisser aucune trace? L'imagination peut-elle suffire à toutes ces formes du malheur, qu'on appelle les divers temps de la vie?
Je cherchai quelques minutes, à travers les feuilles mortes qui étaient sur la terre, les sentiers du jardin qui pouvoient me conduire où je croyois que les restes de madame de Vernon étoient déposés; enfin, je trouvai l'urne qui désignoit sa tombe; je vis sur cette urne deux vers italiens qu'elle m'avoit souvent fait chanter, parce qu'elle en aimoit l'air.
E tu, chi sa se mai Ti sovverrai di me!
[Et toi, qui sait si jamais tu te souviendrai de moi!]
Il me sembla que cette inscription m'accusoit d'un long oubli; je me repentis d'avoir laissé passer une année sans venir auprès de ce monument. Ah! pourquoi, pensois-je en moi-même, pourquoi Sophie est-elle la cause de tous mes malheurs? Mes regrets, souvent troublés par cette idée, ne m'ont point ramenée dans ces lieux; je craignois d'offenser sa mémoire en y portant le sentiment de mes peines, et j'aimois mieux étouffer les pensées qui, tour à tour, m'éloignoient et m'attiroient vers elle.