Delphine

Part 45

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Je sais que M. de Mondoville a été élevé dans un pays où l'on tient beaucoup à toutes les idées, comme à tous les usages antiques; mais il est trop éclairé pour ne pas sentir que les illusions qui inspiroient autrefois de grandes vertus, n'ont pas assez de puissance maintenant pour les faire renaître. Ces souvenirs chancelans ne peuvent nous servir d'appui, et il faut fonder les vertus civiles et politiques sur des principes plus d'accord avec les lumières et la raison. Enfin, je n'en doute pas, il vous suffira d'apprendre à M. de Mondoville que le divorce devient possible, pour qu'il saisisse avec transport un tel espoir de bonheur; il seroit indigne de lui de sacrifier votre réputation à son amour, et de ne ménager que la sienne! il seroit indigne de lui, de s'affranchir comme il le fait du joug de son mariage, et de n'avoir pas la volonté de le briser légalement! Voudroit-il reconnoître que sa passion pour vous est plus forte que ses devoirs, mais qu'elle céderoit aux frivoles censures de la société? Je m'arrête; une telle supposition est impossible.

J'ai toujours pensé qu'un homme ne peut répondre, ni de son bonheur, ni de celui de la femme qu'il aime, s'il ne sait pas dédaigner l'opinion ou la subjuguer. M. de Mondoville est, de tous les caractères, le plus fort, le plus ardent, le plus énergique; se pourroit-il qu'il fût dépendant des jugemens des autres, tandis qu'il semble plus fait que personne pour dominer tous les esprits? non, je ne puis le croire, et c'est de vous seule que dépendra sans, doute la décision de votre sort.

Vous inspirez, madame, un intérêt si tendre et si profond, vous vous êtes conduite pour ma femme et pour moi avec une générosité si parfaite, que je donnerais beaucoup de mes années pour vous inspirer le courage d'être heureuse. Le ciel, l'amour, l'amitié, toutes les puissances généreuses seconderont, je l'espère, les voeux que je fais pour vous.

HENRI DE LEBENSEI.

LETTRE XVIII

Réponse de Delphine à M. de Lebensei.

Paris, ce 3 septembre.

Ah! quel mal vous m'avez fait! C'est votre amitié qui vous a inspiré; mais falloit-il renouveler les regrets d'un malheur irréparable? Oui, il l'est, et je serois indigne de votre estime, si j'acceptais un moment l'espoir que vous avez conçu pour moi: vous n'aimez point Matilde, vous avez même de justes raisons de vous en plaindre; il étoit donc naturel que vous vous fissiez illusion sur les devoirs de Léonce, et sur les miens envers elle. Cette erreur ne m'étoit pas possible, je ne l'ai pas admise un seul instant; mais il y a des paroles qui bouleversent l'âme, alors même qu'il n'en doit rien résulter: lorsque j'ai lu dans votre lettre, comme à travers un nuage, ces mots: _Léonce n'est point irrévocablement lié à Matilde, il peut encore devenir votre époux, _j'ai frissonné, j'ai éprouvé je ne sais quelle émotion indéfinissable, hors de l'existence, au-delà de ses bornes; je ne puis me faire maintenant aucune idée de cette impression. Si l'âme, dans une extase, avoit entrevu la destinée des bienheureux, et qu'elle retombât l'instant d'après sur les peines de la vie, comment pourroit-elle exprimer ce qu'elle auroit senti? cette sorte de confusion est dans ma tête; j'ai éprouvé au coeur, en lisant vos premières lignes, une sensation que je ne retrouverai jamais; elle est passée, mais ce souvenir rend l'existence réelle plus arrière.

Je me hâte de vous répondre avant d'avoir vu Léonce; je désire qu'il ignore à jamais la proposition que vous m'avez faite; son consentement ou son refus me seroit également pénible. Ma situation est sans espoir, je le sais; tout ce que vous avez dit est vrai; des peines que vous ignorez encore me menacent; si Matilde vient à découvrir les sentimens qu'un hasard lui a dérobés jusqu'à présent, j'immolerai mon bonheur à Matilde, aptes avoir sacrifié ma réputation à Léonce. Tout me prouve, hélas! qu'il n'est point de félicité possible pour l'amour hors du mariage, point de repos pour la foiblesse encore vertueuse qui veut composer avec l'amour; mais cette douloureuse conviction ne peut me faire adopter le conseil que vous me donnez, il seroit criminel pour moi de le suivre; daignez m'entendre, je suis loin de vous offenser.

Ne pensez pas que mon esprit repousse ce que la plus sage philosophie vous inspire: je pense, il est vrai, qu'à moins de circonstances semblables à celles où madame de Lebensei s'est trouvée, la délicatesse d'une femme doit lui inspirer beaucoup de répugnance pour le divorce; mais je ne crois point aux voeux irrévocables, ils ne sont, ce me semble, qu'un égarement de notre propre raison, sanctionné par l'ignorance ou le despotisme des législateurs. Mais, si j'étois capable d'exciter Léonce au divorce avec Matilde, si je considérois même cette idée comme un avenir, comme une chance possible, je désavouerois le principe de morale qui m'a toujours servi de guide; je sacrifierois le bonheur légitime d'une autre à moi; je ferois enfin ce qui me semblèrent condamnable, et celui qui brave sa conscience est toujours coupable. Nul repentir n'est imprévu, le remords s'annonce de loin; et qui sait interroger son coeur, connoît avant la faute, tout ce qu'il éprouvera quand elle sera commise.

Le divorce jetteroit Matilde dans un profond désespoir, elle le regarderoit comme un crime, ne se considéreroit jamais comme libre, et s'enfermeroit dans un cloître pour le reste de ses jours. Je ne sais pas avec certitude quel degré de peine elle éprouveroit, si elle connoissoit l'attachement de Léonce pour moi; mais ce dont je ne puis douter, c'est qu'elle seroit à jamais infortunée, si Léonce, profitant de la loi du divorce, se permettoit une action qui serait, à ses yeux, un sacrilège impie. Quand ma coupable et malheureuse amie, madame de Vernon, trompa Léonce pour l'unir à sa fille, Matilde l'ignoroit; elle n'y auroit point consenti, elle s'est toujours conduite avec bonne foi; c'est une personne peu aimable, mais vertueuse. Elle n'est tourmentée ni par son imagination, ni par sa sensibilité; elle n'observe ni avec un esprit, ni avec un coeur inquiet la conduite de son époux; mais elle éprouveroit une douleur mortelle, si on venoit l'attaquer dans les idées où elle s'est retranchée, si l'on offensoit à la fois sa fierté et sa religion.

Pour obtenir le bonheur d'être la femme de Léonce, je ne sais quel est le supplice qui ne me paroîtroit pas doux! Je vous l'avoue, dans la sincérité de mon coeur, j'accepterois avec délice trois mois de ce bonheur et la mort. Mais je le demande à vous-même, âme noble et généreuse! auriez-vous épousé votre Élise aux dépens du bonheur d'un autre? voudriez-vous de la félicité suprême à ce prix? Où se réfugier pour éviter le regret de la peine qu'on a causée? Connoissez-vous un sentiment qui poursuive le coeur avec une amertume si douloureuse! l'amour qui fait tout oublier, devoirs, craintes, sermens, l'amour même donne à la pitié une nouvelle force; ce sont des sentimens sortis de la même source, et qui ne peuvent jamais triompher l'un de l'autre. L'ambitieux perd aisément de vue les chagrins qu'il a fait éprouver pour arriver à son but; mais le bonheur de l'amour dispose tellement le coeur à la sympathie, qu'il est impossible de braver, pour l'obtenir, le spectacle ou le souvenir de la douleur. On se relève de beaucoup de torts; la vertu est dans la nature de l'homme; elle reparoît dans son âme après de longs égaremens, comme les forces renaissent dans la convalescence des maladies; mais, quand on a combattu la pitié, on a tué son bon génie, et tous les instincts du coeur ne parlent plus.

Oui, je repousserai loin de ma pensée lé bonheur qui me fut promis une fois sous les auspices de l'innocence et de la vertu, mais que rien désormais ne sauroit me rendre; je devrois faire plus, je devrois cesser de voir Léonce; mais je ne puis me le cacher, mon caractère n'a pas la force nécessaire pour les sacrifices; je remplis les devoirs que les qualités naturelles rendent faciles, je suis peu capable de ceux qui exigent un grand effort; peut-être dans votre système bienfaisant, qui fait du bonheur la source et le but de toutes les vertus, peut-être n'avez-vous pas assez réfléchi à ces combinaisons de la destinée qui commandent de se vaincre soi-même; je suis dans l'une de ces situations déchirantes, et je sens ce qu'il me manque pour suivre rigoureusement mon devoir.

Il n'est pas vrai, comme votre coeur se plaît à le supposer, qu'il ne faille point d'effort pour être vertueux: c'est le bonheur, j'en conviens avec vous, qu'on doit considérer comme, le but de la Providence; mais la morale, qui est l'ordre donné à l'homme de remplir les intentions de Dieu sur la terre, la morale exige souvent que le bonheur particulier soit immolé au bonheur général. Jugez par moi de ce qu'il pourroit en coûter pour accomplir les devoirs dans toute leur étendue! Je crois que j'ai les vertus qu'une bonne nature peut inspirer, mais je n'atteins pas à celles qu'on ne peut exercer qu'en triomphant de son propre coeur. Je suis, je ne me le cache point, dans un rang inférieur parmi les âmes honnêtes: les vertus qui se composent de sacrifices, méritent peut-être plus d'estime que les meilleurs mouvemens.

Dans cette circonstance au moins, je n'hésiterai pas sur mon devoir; l'opinion me persécutera, des malheurs de tout genre tomberont sur moi, je ne pourrois pas m'y dérober à présent, même en renonçant à Léonce: mais je suis plus loin encore de vouloir y échapper, en portant atteinte à la destinée de Matilde. Que mes fautes perdent mon bonheur, mais qu'elles ne causent de peines à personne! et que l'infortunée Delphine, seule punie de son amour, ne fasse jamais verser d'autres larmes que les siennes!

En rejetant le conseil que votre amitié me donne, je ne sens pas moins vivement tout ce que je vous dois, monsieur, pour vous être occupé de moi avec tant de sollicitude; et c'est un souvenir qu'il m'est doux de joindre à tous ceux qui m'attachent pour la vie à vous et à votre Élise.

LETTRE XIX

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 4 septembre.

M. de Lebensei, ma chère Élise, en apprenant: à Léonce qu'il m'avoit écrit, m'a causé de nouveaux chagrins, quoique assurément son unique désir fût de me les épargner. Léonce, hier, est venu chez moi; il étoit depuis trois jours à Paris, sans avoir cherché à me voir; il falloit qu'il fût bien mécontent de hui-même, puisqu'il n'avoit pas besoin de m'ouvrir son coeur. J'étois seule; je vis sur sa physionomie, comme il entroit dans ma chambre, une vive expression d'inquiétude, et, sans me dire un mot ni de son absence, ni de son retour, ses premières paroles furent pour me demander si j'avois reçu une lettre de M. de Lebensei, et si j'y avois répondu; je fus très troublée de cette question; il insista, ma réponse n'étoit point encore partie. Léonce aperçut la lettre de votre mari et la mienne sur ma table, et me demanda de les lui montrer; je m'y refusai d'abord; il s'en plaignit avec une sorte de mécontentement sévère et triste qu'il m'est impossible de supporter; je me levai, désespérée de céder à ce qui me sembloit la nécessité, la volonté de Léonce, et je lui remis la lettre de M. de Lebensei et la mienne; j'aurois donné tout au monde pour les lui cacher, mais son regard ne me permit pas d'hésiter à lui obéir.

En prenant ces lettres, il soupira et se tut; j'étois aussi moi-même dans l'anxiété la plus douloureuse; je ne sais ce que je désirois, je ne sais ce que je craignois d'entendre, mais je souffrois cruellement. Dès les premières lignes de la lettre de M. de Lebensei, Léonce changea de visage; il pâlit et rougit alternativement, sans lever les yeux sur moi, ni prononcer une seule parole, quoique tout trahît en lui l'émotion la plus profonde. Après avoir lu la lettre de M. de Lebensei, il prit la mienne, ses mains trembloient en la tenant; je m'efforçois pendant ce temps de paroître tranquille et de dissimuler ma violente agitation; il me sembloit qu'il y avoit une sorte de honte, dans cette situation, à laisser voir mon trouble.

Quand Léonce fut à l'endroit de ma lettre où je repoussois avec vivacité l'idée du divorce, les larmes le suffoquèrent; il laissa tomber sa tête sur sa main, avec des sanglots qui me déchirèrent le coeur: je l'avois vu souvent attendri, mais c'étoit la première fois que, cessant de se retenir, il se livroit à ses pleurs, comme si toutes les puissances de son âme avoient à la fois cédé dans le même moment. Je fus bouleversée en le voyant dans cet état, quoique je n'en connusse pas bien la cause, et que je craignisse même de la pénétrer: mais qui peut peindre l'effet que produit un caractère fort, lorsqu'il est abattu par la sensibilité? jamais les larmes des femmes, jamais les émotions de la faiblesse ne pourraient ébranler le coeur à cet excès, ne sauroient inspirer un intérêt si tendre et néanmoins si douloureux!--Léonce, mon cher Léonce, lui répétai-je plusieurs fois, quel est le sentiment qui vous oppresse? parlez sans crainte à votre amie, vous pouvez tout lui avouer: est-ce la calomnie qu'on a répandue sur moi, qui vous afflige si douloureusement? Est-ce cette proposition inattendue, mais vivement repoussée?--Je m'arrêtai, il ne répondit rien, ses, larmes redoubloient; il essayoit, mais en vain, de se contraindre; et rejetant sa tête en arrière, avec l'impatience de ne pouvoir triompher de son émotion, il couvrit son visage de son mouchoir, et des cris de douleur lui échappèrent.

Il me fut impossible de supporter plus long-temps ce silence, ce désespoir extraordinaire, et je me jetai aux genoux de Léonce, pour le conjurer de me parler et de m'entendre. Ce mouvement fit sur lui l'impression la plus vive, il me regarda quelques instans avec étonnement, avec transport, comme si quelque chimère heureuse se fût réalisée à ses yeux; il me saisit dans ses bras, me replaça sur le canapé, et se prosternant à mes pieds, il me dit:--Oui, vous êtes un ange. Mais moi! mais moi....--Son visage redevint sombre, et il se releva.

Le jour baissoit, un mouvement que je fis lui persuada que j'allois sonner pour demander de la lumière; il me saisit la main et me dit:--Restons dans cette obscurité; je ne veux pas que vous lisiez rien sur mon visage; je ne veux pas apercevoir sur le vôtre ce qui vous occupe, tout doit être mystère, rien ne peut plus se confier.--Grand Dieu! m'écriai-je, quel affreux changement!--J'allois continuer; j'allois le forcer à s'expliquer, lorsque ma soeur entra, et dans l'instant même Léonce disparut.

Jugez quelles cruelles réflexions ont déchiré mon coeur! Est-ce l'opinion de M. de Lebensei sur la possibilité du divorce qui a jeté Léonce dans cet égarement? ou n'est-ce pas plutôt qu'il me croit perdue dans l'opinion, et que ce malheur est au-dessus de ses forces? Je saurai la vérité, le doute qui me tourmente ne peut subsister plus long-temps; mais je vous en conjure, ma chère Élise, priez votre mari de ne rappeler en aucune manière à Léonce l'idée qu'il avoit conçue; vous voyez bien que cette idée ne peut produire que des peines.

LETTRE XX.

Delphine à Léonce.

Je veux, Léonce, que vous me parliez avec sincérité, avec courage même, dussiez-vous me faire beaucoup souffrir. Vous savez quels sont les chagrins cruels qui, depuis votre querelle avec M. de Valorbe, ont troublé ma vie; je vous l'avouerai, j'ai senti en vous revoyant, que tout ce qui m'affligeoit n'étoit rien, en comparaison des peines que vous seul pouvez me faire éprouver.

Je vous ai promis, en présence de ma soeur, de ne jamais me séparer de vous, tant que le bonheur de Matilde ne l'exigeroit pas de moi; peut-être que bientôt, à son retour d'Andelys, elle sera informée à la fois et des calomnies et de la vérité; mais quand même un hasard inouï, prolongeroit sa sécurité, c'est vous que j'interroge, pour savoir si je ne dois pas m'éloigner. Ne croyez point que je veuille partir pour me dérober à la méchanceté dont je suis la victime; je puis peut-être m'en relever aux yeux des autres, je puis du moins trouver dans ma conscience qui est pure, et dans ma fierté qui est orgueilleuse, de quoi me rendre indépendante des accusations que je méprise; mais ce qu'il m'est impossible de supporter, c'est la moindre diminution dans le bonheur que mon attachement vous faisoit goûter.

Examinez avec scrupule, je vous en conjure, l'impression qu'a produite sur vous l'horrible mal qu'on a dit de moi, et la dégradation sensible qui doit en résulter dans le rang que la société m'accordoit. Demandez-vous si cette espèce de prestige dont la faveur du monde entoure les femmes, ne séduisoit pas votre imagination, et si elle ne se refroidira pas, lorsque ceux que vous verrez, loin de partager votre enthousiasme pour moi, le combattront de toutes les manières. Il entre dans la passion de l'amour tant de sentimens inconnus à nous-mêmes, que la perte d'un seul pourroit flétrir tous les autres. Ah! s'il me falloit partir quand vous me regretteriez moins! Pardonnez, Léonce, je ne veux pas votre malheur: s'il faut nous séparer, je souhaite vivement que le temps et la raison adoucissent un jour votre peine; mais qui pourroit me condamner à désirer que vous supportiez plus facilement mon absence, parce que l'illusion qui me rendoit aimable à vos yeux auroit disparu!

O Léonce! préservez-moi d'une telle douleur, laissez-moi vous quitter quand je vous suis chère encore, quand l'injustice des hommes n'a pas eu le temps d'agir sur vous, et que je puis disparoître, en vous laissant un souvenir qui n'est point altéré. Léonce, réfléchissez à ma demande, ne vous confiez pas même au premier mouvement généreux qui vous la feroit repousser. Songez que votre caractère peut vous dominer malgré vous, et que vous ne parviendriez jamais à me dérober vos impressions. L'amour ne seroit pas la plus pure, la plus céleste des affections du coeur, s'il étoit donné à la puissance de la volonté d'imiter son charme suprême. On trompe les femmes qui n'ont que de l'amour-propre, mais le sentiment éclaire sur le sentiment; et nos âmes, long-temps confondues, ne peuvent plus se rien cacher l'une à l'autre.

Consentez à mon départ dans ce moment, doux encore, puisque mes ennemis, en vous rendant malheureux, ne vous ont point détaché de moi. Loin de vous, je ne cesserai point de vous aimer; il me restera du passé quelques sentimens qui m'aideront à vivre; mais, si j'avois vu votre amour succomber lentement au souffle empoisonné de la calomnie, je n'éprouverois plus rien qui ne fût amer et désespéré.

LETTRE XXI.

Léonce à Delphine.

Ai-je mérité la lettre que vous venez de m'écrire? Vous m'avez fait rougir de moi; il faut que je vous aie donné une bien misérable idée de mon caractère, pour que vous puissiez imaginer un instant que votre malheur ait affoibli mon attachement pour vous. O Delphine! avec quel profond dédain je repousserois une telle injustice, si vous n'en étiez pas l'auteur! qu'ai-je dit, qu'ai-je montré, qu'ai-je éprouvé, qui justifie ce soupçon indigne de vous?

Vous m'avez vu avant-hier dans un état extraordinaire...... Une proposition frappante, quoique impossible, avoit renouvelé tous mes regrets.... Elle remplissoit mon coeur d'une foule de pensées douloureuses, contraires, diverses, et néanmoins si confuses, qu'il m'eût été pénible de les exprimer...... Voilà tout le secret de mon trouble.

Sans doute, j'ai été affligé des calomnies que des infâmes ont répandues contre vous, mais c'est moi que j'accuse, comme la première cause de ce malheur. Le chagrin que j'en ai ressenti n'est-il pas de tous les sentimens le plus naturel? puis-je vous aimer et être indifférent à votre réputation? puis-je vous aimer et ne pas sentir avec désespoir, avec rage, les fatales circonstances qui me condamnent à l'impuissance de vous venger? Mais, Delphine, je te le jure, jamais ton amant ne t'a chérie plus profondément; il est vrai, je suis susceptible pour toi comme pour moi-même, ou plutôt mille fois plus encore! crois aux témoignages de sentiment qui s'accordent avec le caractère, ce sont les plus vrais de tous. Dans aucun moment je ne pourrois supporter ton absence; mais, s'il me falloit attribuer ton départ à la fausse idée que tu aurois conçue des dispositions de mon coeur, je te suivrois, pour te détromper, jusqu'au bout du monde.

Quoi! mon amie, tu voudrois t'éloigner de moi, au premier chagrin qui a frappé ta vie brillante! tu ne me croirois donc qu'un compagnon de prospérités? tu n'aurois rien trouvé dans mon coeur qui valût pour l'infortune! Ah! que suis-je donc, si ce n'est pas moi que tu recherches dans la douleur, et si la voix de ton ami ne conjure pas loin de toi les peines de la destinée!

Je ne veux point te dissimuler ce que j'éprouve; car je n'ai pas un sentiment qui ne soit une preuve de plus de mon amour. J'aimois le concert de louanges qui te suivoit partout, il retentissoit à mon coeur; j'aimois les hommes de t'admirer, je les haïrai de te méconnoître; mais quand nous ne parviendrions pas à te justifier, à prosterner à tes pieds et la haine et l'envie, ta présence seroit encore le seul bien qui pût m'attacher à l'existence! Ma Delphine, j'ai déjà beaucoup souffert, mon âme est péniblement ébranlée, prends garde pas m'ôter les seules jouissances qui me restent; je ne traînerai point la vie au milieu des douleurs, je me l'étois promis long-temps avant de t'avoir connue: crois-tu que ces jours de délices que j'ai passés à Bellerive m'aient appris à mieux supporter le malheur? jamais un coeur de quelque énergie ne pourra supporter de te perdre, après avoir été l'objet de ton amour.

Tu parles quelquefois d'un éloignement momentané: mon amie, comprends-tu toi-même ce que c'est qu'une année, ce que c'est que bien moins encore, pour des âmes telles que les nôtres? Ah! je n'ai pas en moi ce pressentiment de vie qui rend si libéral du temps; si nous interrompons notre destinée actuelle, je ne sais ce qu'il arrivera, mais jamais, jamais nous ne nous réunirons! Delphine, frémis de ce présage, une voix au fond de mon coeur l'a prononcé.

Cessez donc de supposer un instant que notre séparation soit possible; dans quelque lieu de la terre que vous allassiez, je vous y rejoindrois, n'en doutez pas; le mot de départ n'a plus aucun sens. Si vous quittez Paris, vous me forcez à m'éloigner de Matilde, pour habiter les mêmes lieux que vous; ce sera l'unique résultat du sacrifice dont vous persistez à me menacer. N'est-ce donc pas assez de ne vous voir presque jamais seule? de n'avoir plus ces doux et longs entretiens, qui perfectionnoient mon caractère en me comblant de bonheur? j'ai dompté mon amour; la terreur que m'a fait éprouver le danger où ma passion vous avoit précipitée, cette terreur réprime encore les mouvemens les plus impétueux de mon coeur; c'est assez de ces peines, je n'en supporterai plus de nouvelles, et dans quelque lieu que vous soyez, vous m'y trouverez.