# Delphine

## Part 43

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En disant ces mots il me saisissoit la main avec transport; six heures sonnèrent, une voiture s'arrêta à la porte, il ne restoit plus qu'un instant pour éviter le plus grand des malheurs; tout ce qu'avoit dit M. de Valorbe me persuadoit que sa résolution n'étoit pas inébranlable, mais que jamais il n'y renonceroit, si je n'offrois pas un prétexte quelconque à son amour-propre: il reprit avec plus d'instance, en voyant que je me taisois, et me dit:--Permettez-moi de prendre ce silence pour une réponse favorable; elle restera secrète entre nous; je vous laisserai du temps; je n'abuserai point tyranniquement d'un consentement arraché par le trouble....--Le bruit de la voiture de Léonce entrant dans la cour se fit entendre; je puis à peine me rappeler ce qui se passoit en ce moment dans mon âme bouleversée, mais il me semble que je pensai qu'un scrupule insensé pouvoit seul m'engager à parler, quand peut-être il sufisoit de me taire pour sauver Léonce. La veille même, madame d'Artenas m'avoit vivement grondée de ce qu'elle appelait mes insupportables qualités, qui m'exposoient à tous les malheurs, sans me permettre jamais la moindre habileté pour m'en tirer; ses conseils me revinrent, je condamnai mon caractère, je m'ordonnai d'y manquer; enfin surtout, enfin les paroles qui exposoient les jours de Léonce ne pouvoient sortir de ma bouche. M. de Valorbe s'écria avec transport qu'il me remercioit de mon silence; je ne le désavouai point. Je le trompai donc; oui, grand Dieu! c'est la première fois que la dissimulation a souillé mon coeur! Léonce parut!....

Quelle impression sa présence produisit sur tout ce qui étoit dans la chambre! Ma bonne soeur détourna la tête pour lui cacher ses pleurs; M. de Valorbe se hâta de recomposer son visage, et moi, qui ne savois pas si je venois de sauver ce que j'aime, ou seulement de me rendre indigne de lui, je pouvois à peine me soutenir. M. de Mondoville, voulant abréger cette scène, après avoir salué ma soeur et moi, avec cette grâce et cette noblesse que les indifférens même ne peuvent voir sans en être charmés, pria M. de Valorbe de le conduire dans son appartement: ils sortirent alors tous les deux, mes tourmens redoublèrent; je n'avois pas revu Léonce depuis le matin, j'ignorois ce que la journée avoit pu apporter de changemens dans ses dispositions. Le silence dont je m'étois, hélas! trop adroitement servie, avoit-il suffi pour désarmer M. de Valorbe? ou ne s'étoit-il pas dit que, dans un tel moment, il ne devoit y attacher aucune importance? Loin donc que ma douleur fût soulagée, elle étoit devenue plus amère encore, par l'espérance que j'avois entrevue, et que le temps n'avoit pu confirmer.

Ce jour, déjà si cruel, fut encore marqué par un hasard bien malheureux: madame du Marset vint à ma porte demander mademoiselle d'Albémar; et mes gens, qui n'avoient point reçu l'ordre de ma belle-soeur, la laissèrent entrer. Elle arriva dans le salon même où j'étois avec mademoiselle d'Albémar; elle venoit lui faire une visite, et s'acquitter d'un de ces devoirs communs de la société, dont la froideur et l'insipidité font un si cruel contraste avec les passions violentes de l'âme. Représentez-vous, chère Élise, ce que je dus éprouver pendant une demi-heure qu'elle resta chez ma soeur! je ne pouvois m'en aller, parce que de l'a chambre où nous étions, j'entendois au moins la voix de Léonce et de M. de Valorbe; je m'assurois ainsi qu'ils étoient encore là, et je tâchois de deviner, à leur accent plus ou moins élevé, s'ils s'apaisoient ou s'irritoient de nouveau; mais je ne crois pas qu'il soit possible de se faire l'idée de l'horrible gêne que m'imposoit la présence de madame du Marset! voulant lui cacher mon trouble, et le trahissant encore plus; répondant à ses questions sans les entendre, et par des mots qui n'avoient sans doute aucun rapport avec ce qu'elle me disoit; car elle marquoit à chaque instant son étonnement, et prolongeoit, je crois, sa visite, par des intentions malignes et curieuses. Je ne sais combien de temps le supplice auroit duré, si mademoiselle d'Albémar, ne pouvant plus le supporter, n'eût pris sur elle de déclarer à madame du Marset que j'étois encore très-souffrante de ma dernière maladie, et que j'avois dans ce moment besoin de repos. Madame du Marset reçut ce congé avec un air assez méchant, et je ne doute pas, d'après ce que j'ai su depuis, qu'elle ne fût venue pour examiner ce qui se passoit chez moi.

Quand elle fut sortie, Léonce ouvrit la porte et rentra avec M. de Valorbe; je voulus le questionner, mais la violence que je m'étois faite pendant la visite de madame du Marset, m'avoit jetée dans un tel état, qu'en essayant de parler, je tombai comme sans vie aux pieds de Léonce. Quand je revins à moi, on m'avoit transportée dans ma chambre; Léonce tenoit une de mes mains, ma soeur l'autre, et ma petite Isore pleuroit au pied de mon lit: il fut doux, ce moment, ma chère Élise, où je me retrouvois au milieu de mes affections les plus chères, où les regards de Léonce m'exprimoient un intérêt si tendre!--Ma douce amie, me dit-il, pourquoi vous effrayer ainsi? tout est terminé, tout l'est comme vous le désirez; calmez donc cette âme si sensible: ah! vous m'aimez, je veux vivre, ne craignez rien pour moi.

Je lui demandai de me raconter ce qui venoit de se passer entre M. de Valorbe et lui.--Je le croyois décidé, me dit-il, quand j'arrivai; mais, comme j'avois vu M. de Lebensei, qui m'avoit donné de véritables inquiétudes sur les dangers que couroit M. de Valorbe, j'étois disposé à me prêter à la réconciliation, s'il la désiroit. Il a commencé par me demander si je pouvois lui garantir que rien de ce qui étoit arrivé hier au soir ne seroit jamais connu; je lui ai dit que je lui donnois ma parole, en mon nom et de la part de M. de Lebensei, que le secret seroit fidèlement gardé, et que je ne croyois pas que personne, excepté lui et moi, en fût instruit. Il m'a fait encore quelques questions, toujours relativement à la publicité possible de notre aventure; je l'ai rassuré à cet égard, autant que je le suis moi-même, sans pouvoir lui donner cependant une certitude positive; car j'étois trop ému hier au soir, pour avoir rien remarqué de ce qui se passoit autour de moi. M. de Valorbe a réfléchi quelques instans, puis il a prononcé votre nom à demi-voix; il s'est arrêté, ne voulant pas sans doute que je susse que vous seule décidiez de sa conduite dans cette circonstance; vous seule aussi, ma Delphine, vous m'aviez inspiré les mouvemens doux que j'éprouvois; votre souvenir étoit un ange de paix entre nous deux. M. de Valorbe m'a tendu la main, après un moment de silence, et je me suis permis alors de lui exprimer franchement et vivement tous les regrets que j'éprouvois de mon impardonnable vivacité. Nous sommes sortis alors pour vous rejoindre; depuis ce moment je n'ai pensé qu'à vous secourir, et j'ai laissé M. de Lebensei avec M. de Valorbe.

Comme Léonce nommoit votre mari, il ouvrit ma porte, et me dit avec une vivacité qui ne lui est pas ordinaire:--Tout est prêt pour le voyage de M. de Valorbe, il demande à vous voir un moment; il convient de ne pas l'obliger à rendre M. de Mondoville témoin de sa douleur en vous quittant, et rien n'est plus pressé que son départ.--Léonce n'hésita point à se retirer, et M. de Lebensei, sans perdre un moment, fit entrer M. de Valorbe. Je fus touchée en le voyant, il étoit impossible d'avoir l'air plus malheureux; il s'approcha de mon lit, me prit la main, et se mettant à genoux devant moi, il me dit à voix basse:--Je pars, je ne sais ce que je vais devenir, peut-être suis-je menacé des événemens les plus malheureux; que mon honneur me reste, et je les supporterai tous! Souvenez-vous, cependant, que c'est à vous seule que j'ai fait le sacrifice de la résolution la plus juste et la plus nécessaire; songez, reprit-il en appuyant singulièrement sur chacune de ses expressions, songez à ce que vous ferez pour moi, si mon sort est perdu pour vous avoir obéi, pour m'être fié à vous. Je rougis en écoutant ces paroles, qui me rappeloient un tort véritable. M. de Valorbe vouloit rester encore; mais M. de Lebensei étoit si impatient de son départ, qu'il interrompit d'autorité notre entretien. M. de Valorbe se jeta sur ma main en la baignant de pleurs, et votre mari l'emmena.

Dès que la voiture de M. de Valorbe fut partie, M. de Lebensei remonta, et je lui demandai d'où lui venoit une agitation que je ne lui avois jamais vue.--Hélas! me dit-il, je viens d'apprendre, comme j'arrivois chez vous, que M. de Fierville a été témoin de la scène d'hier au soir; il étoit sorti à pied, peu de momens après Léonce, de la maison où ils avoient soupé ensemble; il s'est glissé derrière les voitures pour n'être pas reconnu, et il a raconté aujourd'hui, dans un dîner, tout ce qu'il avoit entendu; je craignois donc extrêmement que M. de Valorbe ne le sût avant de partir, et que, changeant de dessein, il ne restât, malgré tout ce qui pouvoit lui en arriver.--Ah, mon Dieu! m'écriai-je, et M. de Valorbe ne sera-t-il pas déshonoré, pour ne s'être pas battu avec Léonce?--M. de Lebensei chercha à dissiper cette crainte, en m'assurant que l'on parviendroit à détruire l'effet des propos de M. de Fierville; mais, tout en me calmant sur ce sujet, il paroissoit troublé par une pensée qu'il n'a pas voulu me confier.

Je suis restée, lorsqu'il m'a quittée, dans un trouble cruel; certainement je ne me repens pas d'avoir tout fait pour empêcher que M. de Valorbe ne se battît avec Léonce; je suis loin de me croire liée par un silence que doit excuser la violence de ma situation; ma soeur, qui a été témoin de tout, m'assure que M. de Valorbe lui-même n'a pas dû se persuader que je pusse prendre avec lui, dans l'état où j'étois, le moindre engagement: si M. de Valorbe étoit malheureux, je ferois pour lui certainement tout ce qui seroit en ma puissance; c'est en vain, cependant, que je me raisonne ainsi depuis plusieurs heures; ma joie est empoisonnée par cet instant de fausseté. Rien ne me feroit consentir à l'avouer à Léonce, et cependant c'est pour lui...; il faut donc que ce soit mal.... Je suis sûre que les plus cruelles peines me viendront de là. Les fautes que le caractère fait commettre, sont tellement d'accord avec la manière de sentir habituelle, qu'on finit toujours par se les pardonner; mais quand on se trouve entraînée, forcée même à un tort tout-à-fait en opposition avec sa nature, c'est un souvenir importun, douloureux, et qu'on veut en vain écarter. Ne m'en parlez jamais, je parviendrai peut-être à l'oublier.

Remerciez votre Henri, quand vous le verrez, de la parfaite amitié qu'il m'a témoignée. Votre enfant est-il encore malade? ne pouvez-vous pas le quitter? J'irai vous voir dès que je serai mieux; mais ce que j'ai souffert m'a redonné la fièvre, on veut que je me ménage encore quelque temps.

LETTRE XII.

Mademoiselle d'Albémar à madame de Lebensei.

Paris, ce 25 août.

J'ai besoin, madame, de vous confier mes chagrins, de vous demander vos conseils. M. de Lebensei vous a-t-il dit comment l'indigne M. de Fierville, et son amie plus odieuse encore, ont trouvé l'art d'empoisonner l'aventure de M. de Valorbe? Ils ont répandu dans le monde que Delphine, notre angélique Delphine, avoit donné rendez-vous à deux hommes la même nuit, et qu'un malentendu sur les heures, avoit été la cause de la rencontre où Léonce avoit grièvement insulté M. de Valorbe. Non! je n'ai pu vous écrire une semblable infamie sans que mon front se couvrît de rougeur! Juste ciel! c'est donc ainsi qu'on veut punir une âme innocente de sa générosité même; c'est ainsi que l'on outrage le caractère le plus noble et le plus pur! deux êtres méchans, et le reste indifférent et foible, voilà ce qui décide de la réputation d'une femme au milieu de Paris.

Madame du Marset et M. de Fierville ont voulu se venger ainsi, dit-on, d'un jour où Léonce les a profondément humiliés, en défendant madame d'Albémar. Maintenant, que faut-il faire pour la servir? Aidez-moi, je vous en conjure, et cachons-lui surtout qu'elle a pu être l'objet d'une pareille calomnie; sa santé la retient encore chez elle, et je lui ai conseillé de fermer sa porte. Léonce est allé conduire sa femme à la terre d'Andelys, qu'elle tient des dons de Delphine, et sans laquelle, hélas! elle n'eût jamais épousé M. de Mondoville. Je l'aurois consulté lui-même dans cette circonstance, puisque l'âge de M. de Fierville ne permet pas de craindre un événement funeste; mais il est absent, et je suis seule au milieu d'un monde bien nouveau pour moi, et dont la puissance me fait trembler: néanmoins, j'ai vaincu ma répugnance pour la société; j'y vais, j'irai chaque jour, j'y répéterai ce qui justifie glorieusement mon amie. Sans avouer le sentiment de Delphine pour Léonce, je ne le démentirai point; car je veux mettre toute ma force dans la vérité, il ne me reste qu'elle: je suis ici une étrangère, sans agrémens, sans appui, intimidée par ma figure et mon ignorance de la vie; n'importe, j'aime Delphine, et je soutiens la plus juste des causes.

Je ne sais à qui m'adresser, je ne sais de quels moyens on se sert ici pour repousser la calomnie; mais je dirai tout ce que mon indignation m'inspirera: peut-être enfin triompherai-je de l'envie, seul genre de malveillance que ma douce et charmante amie puisse redouter. Je n'avois pas d'idée du mal que peut faire l'opinion de la société, quand on a trouvé l'art de l'égarer. Oui, ceux qu'on est convenu d'appeler des amis me font plus souffrir encore que les ennemis même; ils viennent se vanter auprès de vous des services qu'il prétendent vous avoir rendus, et l'on ne peut démêler avec certitude si, pour augmenter le prix de leur courage, ils ne se plaisent pas à exagérer les attaques dont ils prétendent avoir triomphé: d'autres se bornent à vous assurer que, quoi qu'il arrive, ils ne vous abandonneront pas, et vous ne pouvez, pas leur faire expliquer ce _quoi qu'il arrive_: il leur convient mieux de le laisser dans le vague. Quelques-uns me donnent le conseil d'emmener Delphine en Languedoc; et lorsque je veux leur prouver que le plus mauvais moment pour s'éloigner, c'est celui où l'on doit braver et confondre une indigne calomnie, ils me répètent le même conseil sans avoir fait attention à ma réponse, et, tout occupés de l'avis qu'ils ont proposé, ils y attachent leur amour-propre, et se croient dispensés de vous secourir, si vous ne le suivez pas: il est plus facile de se défendre contre des adversaires déclarés, que de s'astreindre à la conduite nécessaire avec de tels amis. Ils servent seulement à encourager les ennemis, en leur montrant combien est foible la résistance qu'ils ont à craindre; et cependant, s'ils se brouilloient avec vous, ils rendroient votre situation plus mauvaise. Ne commenceroient-ils pas leur phrase de renonciation par ces mots: _Moi qui aimais madame d'Albémar, je suis obligé de convenir qu'il n'y a pas moyen à présent de l'excuser_? funeste pays! où le nom d'ami, si légèrement prodigué, n'impose pas le devoir de défendre, et donne seulement plus de moyens de nuire si l'on abandonne!

L'opinion apparoît en tout lieu, et vous ne pouvez la saisir nulle part; chacun me dit, qu'_on_ répand les plus indignes mensonges contre Delphine, et je ne parviens pas à découvrir si celui qui me parle les répète, ou les invente lui-même. Je me crois toujours environnée de moqueurs qui se trahissent par un regard ou par un sourire d'insouciance, dans le moment où ils me protestent qu'ils s'intéressent à ma peine. Je ne perds pas une occasion de raconter les motifs de reconnoissance qui devoient engager Delphine à donner un asile à M. de Valorbe, comme s'il falloit, pour rendre service à un malheureux, d'autres motifs que son malheur! En vérité, je le crois, il est ici plus dangereux d'exercer la vertu que de se livrer au vice; l'on ne veut pas croire aux sentimens généreux, et l'on cherche avec autant de soin à dénaturer la cause des bonnes actions, qu'à trouver des excuses pour les mauvaises.

Ah! qu'il vaut mieux vivre obscure, et n'avoir jamais obtenu ces flatteuses louanges, avant-coureurs de la haine, et dont elle vient en hâte exiger de vous le prix! Pour la première fois, je me console d'avoir été bannie du monde par mes désavantages naturels: qu'ai-je dit? je me console! Delphine n'est-elle pas malheureuse, et quel calme puis-je jamais goûter, si l'on ne parvient pas à la justifier! Daignez, madame, vous concerter avec M. de Lebensei sur ce qu'il est possible de tenter, et accordez-moi l'un et l'autre le secours de vos lumières et de votre amitié.

LETTRE XIII.

Réponse de madame de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Cernay, ce 30 août 1791.

L'émotion que m'a causée votre lettre, mademoiselle, a été la cause du premier tort que j'aie jamais eu avec Henri; après l'avoir lue, je m'écriai:--Ah! pourquoi suis-je privée de tout ascendant sur personne! proscrite que je suis par l'opinion, il ne me reste aucun moyen d'être utile à mes amis calomniés!--A peine avois-je dit ces mots, qu'un repentir profond, un tendre retour vers mon ami les suivit; mais je craignis pendant plusieurs heures que leur impression sur lui ne fût ineffaçable; enfin il m'a pardonné, parce que j'avois tort, grièvement tort, et qu'il lui étoit trop aisé de me le faire sentir, pour qu'il ne fût pas dans son caractère de s'y refuser. Il est parti pour Paris, dans l'intention de servir madame d'Albémar; mais il aura soin de faire répandre par d'autres ce qu'il faut que l'on dise; car les préjugés de la société sont tels contre les opinions politiques de M. de Lebensei, qu'il nuiroit à madame d'Albémar en se montrant son admirateur le plus zélé. Oh! que la malveillance a de ressources pour faire souffrir! ne sentez-vous pas les méchans comme un poids sur le coeur? ne vous semble-t-il pas qu'ils empêchent de respirer? lorsqu'on voudroit reprendre un peu d'espoir, leur souvenir le repousse douloureusement au fond de l'âme. Quelques heures après le départ de M. de Lebensei, mon enfant étant assez bien, je n'ai pu résister au désir que j'avais de causer avec vous et de voir madame d'Albémar, et je suis partie de Cernay assez tard, car je n'y suis revenue qu'à minuit. Vous étiez sortie, mais j'ai trouvé Delphine qui venoit de recevoir une lettre de Léonce; il annonçoit son retour dans huit jours, avec les expressions les plus tendres et les plus passionnées pour madame d'Albémar, et cependant elle m'a paru profondément triste. Je suis convaincue qu'elle sait ce que nous voulons lui cacher, mais que cette âme fière ne peut se résoudre à nous en parler. Elle n'avoit laissé sa porte ouverte que pour madame d'Artenas et pour moi; si elle a vu madame d'Artenas, elle est instruite de tout! Il n'est pas dans le caractère de cette femme de cacher, ce qui peut être pénible; elle sait servir utilement, plutôt que ménager avec délicatesse.

J'ai demandé à madame d'Albémar ce qu'elle faisait depuis l'absence de Léonce.--Je donne des leçons à Isore, m'a-t-elle répondu; je me promène tous les jours seule avec elle, et je ne vois personne.--En achevant ces mots, elle a soupiré, et la conversation est tombée.--Ne serez-vous pas bien aise, ai-je repris, du retour de Léonce?--De son retour? m'a-t-elle dit vivement; qu'arrivera-t-il quand il reviendra? Puis s'arrêtant, elle a repris:--Pardonnez-moi, je suis triste et malade.--Et, jouant avec les jolis cheveux de la petite Isore, elle est retombée dans la distraction. J'hésitai si je me hasarderais à lui parler, mais elle ne paroissoit pas le désirer, et je craignis de me tromper sur la cause de son abattement, ou du moins de lui en dire plus qu'elle n'en savoit.

Je l'ai quittée le coeur serré; elle n'a point essayé de me retenir; ses manières avec moi étoient moins tendres que de coutume, et tel que je connois son caractère, c'est une preuve qu'elle éprouve quelque grande peine. Dès qu'elle est heureuse, elle a besoin d'y associer ses amis, mais je l'ai toujours vue disposée à souffrir seule.

Ah! de quelles douloureuses pensées n'ai-je pas été occupée en revenant chez moi! vous le voyez, il n'existe aucun moyen pour une femme de s'affranchir des peines causées par l'injustice de l'opinion. Delphine, l'indépendante Delphine elle-même en est atteinte, et ne peut se résoudre à nous le confier.

P. S. J'en étois là de ma lettre, mademoiselle, lorsque Léonce, que nous n'attendions pas de huit jours, est venu jusqu'à la grille de Cernay, pour demander M. de Lebensei; dès qu'il a su qu'il n'y étoit pas, il est reparti comme un éclair pour retourner à Paris. Mes gens ont su de son domestique qui le suivoit, qu'il avoit laissé madame de Mondoville à Andelys, et qu'il en étoit parti tout à coup avec une diligence inconcevable: en arrivant à Paris, il est monté sur-le-champ à cheval pour venir ici sans s'arrêter. Mes gens m'ont aussi dit qu'il avoit l'air très-agité, et que, dans le peu de mots qu'il leur avoit adressés, il avoit changé de visage deux ou trois fois. Sans doute il a tout appris, et, sensible comme il l'est à la réputation de Delphine, je frémis de l'état où il doit être; ah, mon Dieu! que deviendront nos pauvres amis! si M. de Lebensei voit Léonce, je me hâterai de vous mander ce qu'il lui aura dit. Adieu, mademoiselle; combien je suis touchée de votre situation, et pénétrée d'estime pour l'amitié parfaite que vous témoignez à madame d'Albémar!

LETTRE XIV.

Delphine à M. de Lebensei.

Ce 1er septembre.

Je sais tout ce que mes amis ont voulu me cacher, j'ai tout appris, ou j'ai tout deviné. Ce que j'éprouve m'est amer; j'avois marqué à l'injustice sa sphère, je croyois qu'elle m'accuseroit d'imprudence, de foiblesse, de tous les torts, excepté de ceux qui peuvent avilir! Je vous l'avouerai donc, je souffre depuis quinze jours une sorte de peine dont il me seroit douloureux de m'entretenir, même avec vous. Cependant ma fierté doit triompher de ce chagrin, quelque cruel qu'il puisse être; mais ce qui déchire mon coeur, c'est la crainte de l'impression que Léonce peut en recevoir; il est arrivé hier d'Andelys, et n'est point encore venu chez moi; je sais qu'il a été à Cernay; vous a-t-il trouvé? que vous a-t-il dit?

Ne craignez point, monsieur, de me parler avec une franchise sévère. Si j'étois réservée à la plus grande des souffrances, si l'affection de celui que j'aime étoit altérée par la calomnie dont je suis victime, j'opposerais encore du courage à ce dernier des malheurs; conseillez-moi, je me sens capable de tous les sacrifices; il y a des chagrins qui donnent de la force; ceux qui offensent une âme élevée sont de ce nombre.

LETTRE XV.

Léonce à M. de Lebensei.

Paris, ce 1er septembre.

J'ai reconnu en vous, monsieur, dans les divers rapports que nous avons eus ensemble, un esprit si ferme et si sage, que je veux m'en remettre à vos lumières, dans une circonstance où mon âme est trop agitée pour se servir de guide à elle-même. Un de mes amis m'a écrit à Andelys que la réputation de madame d'Albémar étoit indignement attaquée, et c'est à ma passion pour elle, aux fautes sans nombre que cette passion m'a fait commettre, que je dois attribuer son malheur et le mien. J'espérois savoir de vous le nom de l'infâme qui avoit calomnié mon amie, je ne vous ai pas trouvé, je suis revenu à Paris, et je n'ai eu que trop tôt la douleur d'apprendre qu'un vieillard étoit l'auteur de cette insigne lâcheté: je l'avois offensé, il y a quelques mois, vous le savez, et le misérable s'en est vengé sur madame d'Albémar.

