# Delphine

## Part 40

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--O Dieu! m'écriai-je, éclairez-moi d'une lumière soudaine! tous les souvenirs, toutes les réflexions de ma vie ne me servent plus; il me semble qu'il se passe en moi des transports inouïs qu'aucun devoir n'avoit prévus; si tant d'amour est une excuse à vos yeux, si, quand de tels sentimens peuvent exister, vous n'exigez pas des forces humaines de les combattre, suspendez cet effroi que j'éprouve encore, pour un serment que je crois impie! éloignez le remords de mon âme, et qu'oubliant tout ce que j'avois respecté, je fasse ma gloire, ma vertu, ma religion du bonheur de ce que j'aime. Mais si c'est un crime que ce serment, demandé avec tant de fureur, ô mon Dieu! ne me condamnez pas du moins à voir souffrir Léonce; anéantissez-moi à l'instant, dans ce temple saint tout rempli de votre présence! des sentimens d'une égale force s'emparent tour à tour de mon âme, vous pouvez seul faire cesser cette incertitude horrible. O mon Dieu! la paix du coeur, ou la paix des tombeaux, je l'appelle, je l'invoque....--Je ne sais ce que j'éprouvai alors, mais la violence de mes émotions surpassant mes forces, je crus que j'allois mourir, et frappée de l'idée qu'il y avoit quelque chose de surnaturel dans cet effet de ma prière, en perdant connoissance, je pus encore articuler ces mots:--O mon Dieu! vous m'exaucez.--

Léonce m'a dit depuis, qu'il se persuada, comme moi, que j'étois frappée par un coup du ciel, et qu'en me relevant dans ses bras, il douta quelques instans de ma vie: il me porta jusqu'à ma voiture, et j'arrivai à Bellerive, sans avoir repris mes sens. Lorsque j'ouvris les yeux, je trouvai Léonce au pied de mon lit; je fus long-temps sans me rappeler ce qui s'étoit passé; comme le jour commençoit à paroître, mes souvenirs revinrent par degrés, je frémis de ce qu'ils me retracèrent. Le remords, la honte, une vive impression de terreur me saisit, en me rappelant dans quel lieu l'on m'avoit demandé des sermens criminels; je détournai mes regards de Léonce, je le conjurai de me quitter, de retourner chez lui calmer l'inquiétude que son absence devoit causer à Matilde; je vis à son trouble qu'il craignoit les résolutions que je pourrois former, je lui jurai de l'attendre ce soir. Oh! je ne puis pas partir, je n'ai plus la force de rien.

Louise, je crois, en effet, que ma prière a été réellement exaucée; ce que j'éprouve ressemble aux approches de la mort. J'ai pu du moins écrire jusqu'à la fin ce récit terrible; vous saurez, quoi qu'il m'arrive, quel combat j'ai soutenu, quelles douleurs.....ah! ce seront les dernières. Adieu, Louise; ma main tremble, je sens ma raison troublée; avec mes dernières forces, avec mon dernier accent, je vous dis encore que je vous aime.

LETTRE L.

Madame de Lebensei a mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 4 juin 1791.

Je suis bien malheureuse, mademoiselle, d'avoir à vous causer la peine la plus cruelle. Madame d'Albémar est à toute extrémité; on l'a transportée à Paris dans le délire, et ce qu'elle dit dans cet état, fait trop voir que les peines de son coeur sont la cause de la maladie dont elle est atteinte. S'il en est encore temps, venez près d'elle; M. de Mondoville est dans un état qui ne diffère guère de celui de Delphine; mon mari seul conserve assez de présence d'esprit pour secourir ces deux infortunés. Madame d'Albémar a déjà prononcé plusieurs fois votre nom. Ah! que n'êtes-vous ici! que ne nous reste-t-il du moins l'espérance que vous y arriverez à temps!

QUATRIÈME PARTIE.

LETTRE PREMIÈRE.

Léonce à M, Barton.

Paris, ce 10 juin 1791.

On vous a écrit que j'avois la tête perdue, on a dit vrai; la vie de Delphine est en danger, je suis dans une chambre près de la sienne; je l'entends gémir; c'est moi, criminel que je suis, c'est moi qui l'ai jetée dans cet état: pensez-vous que, pour être calme, il suffise de la résolution de se tuer si elle meurt? Il y a des tourmens inouïs, tant que le sort est en suspens! Hier elle m'a regardé avec une douceur céleste, elle a reposé sa tête sur moi comme si elle vouloit recevoir quelque bien de moi, de ce furieux, l'unique cause... Non, elle ne mourra point, depuis quelques heures ses plaintes sont moins déchirantes.

Elle n'a cessé, dans son délire, de rappeler une horrible scène dans une église.... La nuit dernière surtout, madame de Lebensei et moi nous veillions auprès de son lit; tout à coup elle a soulevé sa tète, ses cheveux sont tombés sur ses épaules, son visage étoit d'une pâleur mortelle, cependant il avoit je ne sais quel charme que je ne lui connoissois point encore; son regard pénétroit le coeur, et me faisoit éprouver un sentiment de pitié si douloureux, que j'aurois voulu mourir à l'instant pour en abréger la souffrance.--Léonce, me disoit-elle, Léonce, je t'en conjure, n'exige pas de moi, dans le lieu le plus saint, le serment le plus impie; ne me fais pas jurer mon déshonneur, ne me menace pas de ta mort, laisse-moi partir! rends-moi la promesse que je t'ai faite de rester, rends-la-moi!

--Elle m'appeloit, et cependant elle ne me connoissoit pas; ses yeux me cherchoient dans la chambre, et ne pouvoient parvenir à me distinguer. Je m'écriai, en me jetant à genoux devant son lit, que je la dégageois de tout, qu'elle étoit libre de me quitter; que n'aurois-je pas fait pour la calmer! quel arrêt n'aurois-je pas prononcé contre moi-même! Mais, hélas! elle n'entendit point ma réponse, et, répétant sa prière, elle m'accusa de la refuser, et me demanda grâce avec un accent toujours plus déchirant, chaque fois qu'elle croyoit n'obtenir aucune réponse.

Ah, ciel! concevez-vous un supplice égal à celui que j'éprouvois! on eût dit qu'un pouvoir magique nous empêchoit de nous comprendre; elle m'imploroit, et je lui paroissois inflexible. Elle se plaignoit de mon silence, et son délire l'empêchoit de m'entendre. Moi, qu'elle accusoit et supplioit tour à tour, j'étois là, près d'elle, essayant en vain de faire arriver jusqu'à son coeur une seule des paroles que mon désespoir lui prodiguoit, et ne pouvant ni la détromper ni la secourir. O mon maître! quelle âme m'avez-vous formée? D'où viennent tant de douleurs? Une fois, dans mon enfance, je m'en souviens, j'ai failli mourir dans vos bras; si vous eussiez prévu mes jours d'à présent, n'est-il pas vrai, vous ne m'auriez pas secouru? Je ne serois pas ici, ses cris ne perceroient pas jusqu'à ma tombe, j'y reposerois en paix depuis long-temps: O ciel! elle m'appelle!...

LETTRE II.

Léonce à Delphine.

Ce 12 juin.

Tu vivras, ma Delphine, ils me l'ont juré! que le ciel les en récompense! Ah! combien il a duré, le temps qui vient de s'écouler! Est-il vrai que tu n'as été; en danger que pendant dix jours? Le souvenir de toutes mes années me semble moins long; tu es mieux, on m'en répond, je devrois en être certain; mais que je suis loin encore d'être rassuré! Les pensées qui t'agitent prolongent tes souffrances; que puis-je faire, que pourrois-je te dire qui portât du calme dans ton âme? As-tu besoin de m'entendre répéter que je déteste la scène criminelle qui a produit sur ton imagination un effet si terrible? Ah! tu n'en peux douter! Souviens-toi que je me refusois à te suivre dans cette fatale église; je me sentois depuis quelques jours dans un égarement qui m'ôtoit tout empire sur moi-même. Cette prière solennelle de Thérèse, que je croyois concertée avec toi, la terreur de ton départ, le souvenir d'un hymen funeste, cruellement retracé, l'amour, les regrets; que sais-je? l'homme peut-il se rendre compte de ce qui cause sa folie? J'étois insensé; mais tu ne dois pas craindre que désormais ce coupable délire puisse s'emparer de moi, tu ne le dois pas, si tu as quelque idée de l'impression qu'a faite sur mon coeur l'état où je t'ai vue; mon amour n'a rien perdu de sa force, mais il a changé de caractère.

Il me sembloit, avant ta maladie, qu'une vie surnaturelle nous animoit tous les deux; j'avois oublié la mort, je ne pensois qu'à la passion, qu'à ses prodiges, qu'à son enthousiasme. Au milieu de cette ivresse, tout à coup la douleur t'a mise au bord du tombeau; oh! jamais un tel souvenir ne peut s'effacer! la destinée m'a replacé sous son joug, elle m'a rappelé son empire, je suis soumis. Toutes les craintes, tous les devoirs pourront m'en imposer maintenant: n'ai-je pas été au moment de te perdre? Suis-je sûr de te conserver encore? et mes emportemens criminels n'ont-ils pas rempli ton âme innocente de terreur et de remords?

O Delphine! être que j'adore! ange de jeunesse et de beauté! relève-toi! ne te laisse plus abattre, comme si ma passion coupable avoit humilié l'âme sublime qui sut en triompher! Delphine! depuis que je t'ai vue prête à remonter dans le ciel, je te considère comme une divinité bienfaisante qui recevra mes voeux, mais dont je ne dois pas attendre des affections semblables aux miennes. Que se passe-t-il dans ton coeur? Tu parois indifférente à la vie, et cependant je suis là, près de toi; nous ne sommes pas séparés, nous nous voyons sans cesse, et tu veux mourir! Mon amie! les jours de Bellerive sont-ils donc entièrement effacés de ta mémoire? nous en avons eu de bien heureux, ne t'en souvient-il plus? ne veux-tu pas qu'ils renaissent? insensé que je suis! puis-je désirer encore que tu me confies ta destinée? Delphine, ton sort étoit paisible, tu étois l'admiration et l'amour de tous ceux qui te voyoient, je t'ai connue, et tu n'as plus éprouvé que des peines! Eh bien! douce créature, es-tu découragée de m'aimer? ce sentiment qui te consoloit de tout, est-il éteint? Tu n'as pu me parler; j'ignore ce qui t'occupe, je ne sais plus ce que je suis pour toi. Cependant, puisque je ne me sens pas seul au monde, sans doute tu m'aimes encore.

J'ai craint de t'agiter trop vivement par un entretien; j'ai préféré de t'écrire pour te rassurer, pour te dire même que tu étois libre, oui, libre de me quitter! Si mon supplice, si mon désespoir.... Non, je ne veux point t'effrayer, je t'ai rendu le pouvoir absolu, à quelque prix que ce soit, tu peux en user: mais quand je te jure par tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, de te respecter comme un frère, Delphine, pourquoi changerois-tu rien à notre manière de vivre? Ne frémis-tu pas à l'idée de ces résolutions nouvelles qui bouleversent l'existence, quand tout est si bien! Coupable que je suis! pourquoi n'ai-je pas toujours pensé ainsi? Je suis résigné, tu n'as plus rien à craindre de moi, tu dois en être convaincue, nous nous connoissons trop pour ne pas répondre l'un de l'autre. Oh! n'est-il pas vrai qu'à présent, si tu le veux, tu seras bientôt guérie? tu en as le pouvoir; cet amour qui existe en nous peut appeler ou repousser la mort à son gré; il nous anime, il est notre vie; Delphine, il réchauffera ton sein. Sois heureuse, livre ton âme aux plus douces espérances; les douleurs que j'ai ressenties ont pour toujours enchaîné les passions furieuses de mon âme; oui, de quelque puissance que vienne cette horrible leçon, elle a été entendue. Mon amie, je vais te voir, je vais te porter cette lettre; après l'avoir lue, ne me dis rien, ne me réponds pas; un de tes regards m'apprendra tes plus secrètes pensées.

LETTRE III.

Mademoiselle d'Albémar à madame de Lebensei.

Dijon, ce 14 juin 1791.

Je serai à Paris, madame, le lendemain du jour où vous recevrez cette lettre; préparez Delphine à mon arrivée. O ma pauvre Delphine! dans quel état vais-je la trouver? Elle sera mieux, je l'espère; sa jeunesse, vos soins l'auront sauvée? De quel secours pourrai-je être à son bonheur? Mais elle m'a nommée, dites-vous, j'ai dû venir. Je vous en conjure, madame, épargnez-moi le plus que vous pourrez les occasions de voir du monde. Vous ne savez peut-être pas à quel point je souffre d'arriver à Paris; mais aucune considération n'a pu m'arrêter, quand il s'agissoit d'une personne si chère. Adieu, madame, je repars à l'instant pour continuer ma route.

LOUISE D'ALBÉMAR.

LETTRE IV.

Madame de Lebensei à M. de Lebensei.

Paris, ce 19 juin.

Tu peux m'envoyer chercher demain, mon cher Henri, pour retourner près de toi. La belle-soeur de madame d'Albémar est arrivée depuis deux jours. Delphine est mieux, malgré l'émotion très-vive que lui a causée la présence de son amie; elle peut maintenant se passer de mes soins; quoique mon amitié pour elle soit la plus tendre de toutes, j'ai besoin de me retrouver dans notre doux intérieur: la vie m'est pénible loin de mon époux et de mon enfant.

Madame d'Albémar a reçu une lettre de Léonce qui l'a un peu calmée, à ce que je crois, car au milieu de nous, elle a eu quelque retour de cet esprit aimable et piquant qui la rend si séduisante. Je ne pourrai jamais te peindre la reconnoissance qui animoit les regards de Léonce, à chaque mot qu'elle disoit. Depuis que nous craignons pour la vie de Delphine, j'ai pris pour M. de Mondoville un intérêt véritable; chaque jour il m'a donné une preuve nouvelle de la sensibilité la plus profonde. Quand Delphine souffroit, Léonce se tenoit attaché aux colonnes de son lit, dans un état de contraction qui étoit plus effrayant encore que celui de son amie. Souvent il se plaçoit devant elle, en l'observant avec des regards si fixes, si perçans, qu'il pressentoit tout ce qu'elle alloit éprouver, et rendoit compte de son mal aux médecins, avec une sagacité, avec une sollicitude qui étonnoit leur longue habitude de la douleur. As-tu remarqué l'autre jour l'art avec lequel il les interrogeoit, son besoin de savoir, ses efforts pour écarter une réponse funeste? J'étois convaincue, en le voyant, que si les médecins lui avoient prononcé que Delphine n'en reviendroit pas, il seroit tombé mort à leurs pieds.

Depuis que tu nous as quittés, depuis que Delphine est presque convalescente, il invente mille soins nouveaux, comme l'amie la plus attentive; quand Delphine s'endort, il rougit et pâlit au moindre bruit qui pourroit l'éveiller; s'il essaie de lui faire la lecture, et que ses yeux se ferment en l'écoutant, il reste immobile à la même place pendant des heures entières, repoussant de la main les signes qu'on lui fait pour l'inviter à venir prendre l'air, et contemplant en silence, avec des yeux mouillés de larmes, cette belle et touchante créature que la mort a été si près de lui enlever. Enfin, je ne puis m'empêcher d'excuser Delphine, en voyant comme elle est aimée.

La preuve touchante d'amitié que mademoiselle d'Albémar a donnée à sa belle-soeur, lui a causé beaucoup de joie; mais il m'a paru que M. de Mondoville étoit extrêmement troublé de l'arrivée de mademoiselle d'Albémar. Il s'imagine, je crois, qu'elle vient pour emmener Delphine, et si j'en juge par quelques mots qu'il a dits, ce projet ne s'accomplira pas facilement; cependant il seroit peut-être nécessaire qu'elle s'éloignât pendant quelque temps. Une femme de mes amies m'a assuré qu'on commencoit à dire assez de mal d'elle dans le monde; on a rencontré Léonce une fois revenant très-tard de Bellerive; les visites qu'il y faisoit chaque soir sont connues; la chaleur avec laquelle il a pris la défense de Delphine, lorsqu'elle s'est dévouée si généreusement pour nous, a donné de la consistance aux soupçons vagues qui existoient déjà. On se souvient encore des bruits qui ont été répandus sur M. de Serbellane; et quoique la noble démarche de madame d'Ervins, avant de prendre le voile, les ait formellement démentis, tu sais bien que dans un pays où l'on n'écoute point la réponse, une justification ne sert presque à rien. La première accusation fait perdre à une femme la pureté parfaite de sa réputation; elle pourrait la recouvrer, dans une société qui mettroit assez d'importance à la vertu pour chercher à savoir la vérité; mais à Paris l'on ne veut pas s'en donner la peine. Tu sais braver, mon cher Henri, toutes ces défaveurs de l'opinion, dont nous sommes tous les deux plus victimes que personne; mais Léonce n'a point à cet égard un caractère aussi fort que le tien. Ne vaudroit-il pas mieux pour Delphine ne pas le mettre à cette épreuve!

Au reste, M. de Mondoville ne se doute pas du murmure encore sourd qui menace la considération de celle qu'il aime. Il n'a point été dans le monde depuis que Delphine est malade, il partage sa vie entre elle et sa femme, et je le crois fort occupé du désir de captiver la bienveillance de mademoiselle d'Albémar. Il lui-montre, une déférence et des égards dont elle est fort reconnoissante; ses désavantages naturels lui font éprouver une telle timidité, qu'elle a besoin d'être encouragée pour oser seulement entrer dans une chambre, et y prononcer à voix basse quelques mots toujours spirituels, mais dont elle a constamment l'air de douter.

Mon ami, quel malheur que d'être ainsi privée de toute confiance en soi-même, et de ne pouvoir inspirer à aucun homme l'affection qui l'engageroit à vous servir d'appui! Si j'avois eu la figure et la taille de mademoiselle d'Albémar, vainement mon coeur et mon esprit eussent été les mêmes, je t'aurois aimé sans que jamais ton amour eût récompensé le mien.

LETTRE V.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 6 juillet.

Pourquoi l'indisposition de votre fils ne vous a-t-elle pas permis de venir hier chez moi! Je le regrette vivement. Je ne sais quelle pensée douce et triste, quel pressentiment, qui tient peut-être à la foiblesse que la maladie m'a laissée, me dit que j'ai joui de mon dernier jour de bonheur. Pourquoi donc l'ai-je goûté sans vous? Quand mes amis célébroient ma convalescence, ne deviez-vous pas en être témoin? Vos soins m'ont sauvé la vie, et dût-elle ne pas être un bienfait pour moi, je chérirai toujours le sentiment qui vous a inspiré le désir de me la conserver.

Vous aviez déjà remarqué les soins de Léonce pour ma belle-soeur; il cherchoit à se la rendre favorable, parce qu'il imaginoit que je la choisirois pour l'arbitre de notre sort. Nous ne nous en étions point parlé; mais il existe entre nos coeurs une si parfaite intelligence, qu'il devine même ce que je ne pense encore que confusément. Mademoiselle d'Albémar, par respect pour la mémoire de son frère, a introduit M. de Valorbe chez moi; Léonce, qui avoit ordonné qu'on lui fermât ma porte pendant que j'étois malade, le voyant amené par mademoiselle d'Albémar, ne s'y est point opposé, et cependant M. de Valorbe gâte assez, selon moi, le plaisir de notre intimité; mais Léonce met tant de prix à plaire à ma belle-soeur, qu'il ne veut en rien la contrarier. Je remarquois seulement, depuis quelques jours, que toutes les fois que l'on parloit du départ du roi, et de la cruelle manière dont il a été ramené à Paris, Léonce cherchoit à faire entendre qu'il croyoit le moment venu de se mêler activement des querelles politiques; et il m'étoit aisé de comprendre que son intention étoit de me menacer de quitter la France, et de servir contre elle, si je me séparois de lui.

Je cherchois l'occasion de dire à Léonce que, ne me sentant plus la force de me replonger dans l'incertitude qui a failli me coûter la vie, je m'en remettois de mon sort à ma soeur; je voulois l'assurer en même temps que j'ignorois son opinion; car, par ménagement pour moi, elle n'a pas voulu, jusqu'à ce jour, m'entretenir un seul instant de ma situation. Mais hier, à six heures du soir, comme je devois descendre pour la première fois dans mon jardin, Léonce et ma belle-soeur me proposèrent d'aller à Bellerive: votre mari, qui étoit venu me voir, insista pour que j'acceptasse; M. de Valorbe se crut le droit de me prier aussi; il m'étoit pénible de n'être pas seule, en retournant dans des lieux si pleins de mes souvenirs; je cédai cependant au désir qu'on me témoignoit; je demandai Isore, qui m'est devenue plus chère encore par l'intérêt qu'elle m'a montré pendant ma maladie; on me dit qu'elle étoit sortie avec sa gouvernante, et nous partîmes. La voiture m'étourdit un peu; je me plaignois, pendant la route, de ce que nous arriverions de nuit; mais comme personne ne paroissoit s'en inquiéter, je me laissai conduire. Le long épuisement de mes forces m'a laissé de la rêverie et de l'abattement; je n'ai pas retrouvé la puissance de penser avec ordre, ni de vouloir avec suite.

Nous entrâmes d'abord dans ma maison; elle étoit ouverte, et je m'étonnai de n'y trouver aucun de mes gens; mais au moment où j'ouvris la porte du salon, je vis le jardin tout entier illuminé, et j'entendis de loin une musique charmante; je compris alors l'intention de Léonce, et, soit que je fusse encore foible, ou que tout ce qui me vient de lui me cause une émotion excessive, je sentis mon visage couvert de larmes, à la première idée d'une fête donnée par Léonce pour mon retour à la vie.

J'avançai dans le jardin; il étoit éclairé d'une manière tout-à-fait nouvelle; on n'apercevoit pas les lampions cachés sous les feuilles, et on croyoit voir un jour nouveau, plus doux que celui du soleil, mais qui ne rendoit pas moins visibles tous les objets de la nature. Le ruisseau qui traverse mon parc répétoit les lumières placées des deux côtés de son cours, et dérobées à la vue par les fleurs et les arbrisseaux qui le bordent. Mon jardin offroit de toutes parts un aspect enchanté; j'y reconnoissois encore les lieux où Léonce m'avoit parlé de son amour, mais le souvenir de mes peines en étoit effacé; mon imagination affoiblie ne m'offroit pas non plus les craintes de l'avenir, je n'avois de forces que pour le présent, et il s'emparoit délicieusement de tout mon être. La musique m'entretenoit dans cet état; je vous ai dit souvent combien elle a d'empire sur mon âme! On ne voyoit point les musiciens, on entendoit seulement des instrumens à vent; harmonieux et doux, les sons nous arrivoient comme s'ils descendoient du ciel; et quel langage en effet conviendroit mieux aux anges que cette mélodie, qui pénètre bien plus avant que l'éloquence elle-même dans les affections de l'âme! il semble qu'elle nous exprime les sentimens indéfinis, vagues et cependant profonds, que la parole ne sauroit peindre.

Je n'avois encore vu que la fête solitaire; au détour d'une allée, j'aperçus sur des degrés de gazon ma douce Isore entourée de jeunes filles, et dans l'enfoncement plusieurs habitans de Bellerive qui m'étoient connus. Isore vint à moi; elle voulut d'abord chanter je ne sais quels vers en mon honneur; mais son émotion l'emporta, et se jetant dans mes bras, avec cette grâce de l'enfance qui semble appartenir à un meilleur monde que le nôtre, elle me dit:--Maman, je t'aime, ne me demande rien de plus, je t'aime.--Je la serrai contre mon coeur, et je ne pus me défendre de penser à sa pauvre mère. Thérèse, me dis-je tout bas, faut-il que je reçoive seule ces innocentes caresses, dont votre coeur déchiré s'est imposé le sacrifice! Léonce me présenta successivement les habitans du village à qui j'avois rendu quelques services; il les savoit tous en détail, et me les dit l'un après l'autre, sans que je pensasse à l'interrompre; je le laissois me louer pour jouir de son accent, de ses regards, de tout ce qui me prouvoit son amour.

Enfin, il fit approcher des vieillards que j'avois eu le bonheur de secourir, et leur dit:--Vous qui passez vos jours dans les prières, remerciez le ciel de vous avoir conservé celle qui a répandu tant de bienfaits sur votre vie! Nous avons tous failli la perdre, ajouta-t-il avec une voix étouffée, et dans ce moment la mort menaçoit de bien plus près encore le jeune homme que le vieillard; mais elle nous est rendue; célébrez tous ce jour, et s'il est un de vos souhaits que je puisse accomplir, vous obtiendrez tout de moi au nom de mon bonheur.--Je craignis dans ce moment que M. de Valorbe ne fût près de nous, et que ces paroles ne l'éclaircissent sur le sentiment de Léonce; votre mari, qui a pour ses amis une prévoyance tout-à-fait merveilleuse, l'avoit engagé dans une querelle politique, qui l'animoit tellement, qu'il fut près d'une heure loin de nous.

