Delphine

Part 4

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J'ai de la peine à contenir, ma cousine, le sentiment que votre lettre me fait éprouver; je devrois ne pas y céder, puisque j'attends de vous une marque précieuse d'amitié; mais il m'est impossible de ne pas m'expliquer une fois franchement avec vous; je veux mettre un terme aux insinuations continuelles que vous me faites sur mes opinions et sur mes goûts; vous estimez la vérité, vous savez l'entendre; j'espère donc que vous ne serez point blessée des expressions vives qui pourront m'échapper dans ma propre justification.

D'abord vous attribuez à la délicatesse le don que j'ai le bonheur de vous offrir, et c'est l'amitié seule qui en est la cause. S'il étoit vrai que je vous dusse de quelque manière une partie de ma fortune, parce que votre mère est parente de M. d'Albémar, j'aurois eu tort de la conserver jusqu'à présent; la délicatesse est pour les âmes élevées un devoir plus impérieux encore que la justice; elles s'inquiètent bien plus des actions qui dépendent d'elles seules, que de celles qui sont soumises à la puissance des lois; mais pouvez-vous ignorer quelle malheureuse prévention éloignoit M. d'Albémar de votre mère? C'est le seul sujet de discussion que nous ayons jamais eu ensemble; cette prévention étoit telle, que j'ai eu beaucoup de peine à éviter l'engagement qu'il vouloit me faire prendre de rompre entièrement avec elle; connoissant les dispositions de M. d'Albémar comme je le fais, si je puis me permettre de disposer de sa fortune en votre faveur, c'est parce qu'il m'a ordonné de la considérer comme appartenant à moi seule.

Mais pourquoi donc éprouvez-vous le besoin de diminuer le foible mérite du service que je veux vous rendre? Est-ce parce que vous êtes effrayée de tous les devoirs que vous croyez attachés à la reconnoissance? Pourquoi mettez vous tant d'importance à une action qui ne peut être comptée que comme l'expression de l'amitié que j'éprouve? Je n'ai qu'un but, je n'ai qu'un désir, c'est d'être aimée des personnes avec qui je vis; il faut que vous vous sentiez tout-à-fait incapable de m'accorder ce que je demande, puisque vous craignez tant de me rien devoir; mais, encore une fois, soyez tranquille; votre mère peut tout pour mon bonheur; son esprit plein de grâce, sa douceur et sa gaîté répandent tant de charmes sur ma vie! Quelquefois l'inégalité, la froideur de ses manières m'inquiètent; je voudrois qu'elle répondît sans cesse à la vivacité de mon attachement pour elle. Ne suis-je donc pas trop heureuse, si je trouve une occasion de lui inspirer un sentiment de plus pour moi! Ma cousine, je ne cherche point à me faire valoir auprès de vous, vous ne me devez rien; je serai mille fois récompensée de mon zèle pour vos intérêts, si votre mère me témoigne plus souvent cette amitié tendre qui calme et remplit mon coeur.

Maintenant passons aux reproches ou aux conseils que vous croyez nécessaire de m'adresser.

Je n'ai pas les mêmes opinions que vous; mais je ne pense pas, je vous l'avoue, que ma considération en souffre le moins du monde. Si je songeois à me remarier, j'ose croire que mon coeur est un assez noble présent pour n'être pas dédaigné par celui qui m'en paroîtroit digne; vous avez cru, dites-vous, démêler de la tristesse dans ma lettre, vous vous êtes trompée; je n'ai dans ce moment aucun sujet de peine: mais le bonheur même des âmes sensibles n'est jamais sans quelque mélange de mélancolie; et comment n'éprouverois-je pas cette disposition, moi qui ai perdu dans M. d'Albémar un ami si bon et si tendre! Il n'a pris le nom de mon époux, lorsque j'avois atteint ma seizième année, que pour m'assurer sa fortune; il mettoit dans ses relations avec moi tant de bonté protectrice et de galanterie délicate, que son sentiment pour moi réunissoit tout ce qu'il y a d'aimable dans les affections d'un père, et dans les soins d'un jeune homme. M. d'Albémar, uniquement occupé d'assurer le bonheur du reste de ma vie, dont son âge ne lui permettoit pas d'être le témoin, m'avoit inspiré cette confiance si douce à ressentir, cette confiance qui remet pour ainsi dire à un autre la responsabilité de notre sort, et nous dispense de nous inquiéter de nous-mêmes. Je le regretterai toujours, et les souvenirs de mon enfance et les premiers jours de ma jeunesse ne peuvent jamais cesser de m'attendrir; mais quel autre chagrin pourrois-je éprouver en ce moment? Qu'ai-je à redouter du monde? je n'y porte que des sentimens doux et bienveillans; si j'avois été dépourvue de toute espèce d'agrémens, peut-être n'aurois-je pu me défendre d'un peu d'aigreur contre les femmes assez heureuses pour plaire; mais je n'entends retentir autour de moi que des paroles flatteuses; ma position, me permet de rendre quelques services, et ne m'oblige jamais à en demander; je n'ai que des rapports de choix avec les personnes qui m'entourent; je ne recherche que celles que j'aime; je ne dis aucun mal des autres: pourquoi donc voudroit-on affliger une créature aussi _inoffensive_ que moi, et dont l'esprit, s'il est vrai que l'éducation que j'ai reçue m'ait donné cet avantage, dont l'esprit, dis-je, n'a d'autre mobile que le désir d'être agréable à ceux que je vois?

Vous m'accusez de n'être pas aussi bonne catholique que vous, et de n'avoir pas assez de soumission pour les convenances arbitraires de la société. D'abord, loin de blâmer votre dévotion, ma chère cousine, n'en ai-je pas toujours parlé avec respect; je sais qu'elle est sincère, et quoiquelle n'ait pas encore entièrement adouci ce que vous avez peut-être de trop âpre dans le caractère, je crois qu'elle contribue à votre bonheur, et je ne me permettrai jamais de l'attaquer, ni par des raisonnemens ni par des plaisanteries; mais j'ai reçu une éducation tout-à-fait différente de la vôtre. Mon respectable époux, en revenant de la guerre d'Amérique, s'étoit retiré dans la solitude, et s'y livroit à l'examen de toutes les questions morales que la réflexion peut approfondir. Il croyoit eu Dieu, il espéroit l'immortalité de l'âme; et la vertu fondée sur la bonté, étoit son culte envers l'Être suprême. Orpheline dès mon enfance, je n'ai compris des idées religieuses que ce que M. d'Albémar m'en a enseigné; et comme il remplissoit tous les devoirs de la justice et de la générosité, j'ai cru que ses principes dévoient suffire à tous les coeurs.

M. d'Albémar connoissoit peu le monde, je commence à le croire; il n'examinoit jamais dans les actions que leur rapport avec ce qui est bien en soi, et ne songeoit point à l'impression que sa conduite pouvoit produire sur les autres. Si c'est être philosophe que penser ainsi, je vous avoue que je pourrais me croire des droits à ce titre, car je suis absolument à cet égard de l'opinion de M. d'Albémar; mais si vous entendiez par philosophie, la plus légère indifférence pour les vertus pures et délicates de notre sexe; si vous entendiez même par philosophie, la force qui rend inaccessible aux peines de la vie, certes je n'aurois mérité ni cette injure ni cette louange; et vous savez bien que je suis une femme, avec les qualités et les défauts que cette destinée foible et dépendante peut entraîner.

J'entre dans le monde avec un caractère bon et vrai, de l'esprit, de la jeunesse et de la fortune; pourquoi ces dons de la Providence ne me rendroient-ils pas heureuse? pourquoi me tourmenterois-je des opinions que je n'ai pas, des convenances que j'ignore? La morale et la religion du coeur ont servi d'appui à des hommes qui avoient à parcourir une carrière bien plus difficile que la mienne: ces guides me suffiront.

Quant à vous, ma chère cousine, souffrez que je vous le dise: vous aviez peut-être besoin d'une règle plus rigoureuse pour réprimer un caractère moins doux; mais ne pouvons-nous donc nous aimer malgré la différence de nos goûts et de nos opinions? Vous savez combien je considère vos vertus; ce sera pour moi un vif plaisir de contribuer à rendre votre destinée heureuse; mais laissez chacun en paix chercher au fond de son coeur le soutien qui convient le mieux à son caractère et à sa conscience; imitez votre mère, qui n'a jamais de discussion avec vous, quoique vos idées diffèrent souvent des siennes. Nous aimons toutes deux un Être bienfaisant, vers lequel nos âmes s'élèvent; c'est assez de ce rapport, c'est assez de ce lien qui réunit toutes les âmes sensibles dans une même pensée, la plus grande et la plus fraternelle de toutes.

Je retournerai dans deux jours à Paris; nous ne parlerons plus du sujet de nos lettres, et vous m'accorderez le bonheur de vous être utile, sans le troubler par des réflexions qui blessent toujours un peu, quelques efforts qu'on fasse sur soi-même pour ne pas s'en offenser. Je vous embrasse, ma chère cousine, et je vous assure qu'à la fin de ma lettre, je ne sens plus la moindre trace de la disposition pénible qui m'avoit inspiré les premières lignes.

DELPHINE D'ALBÉMAR.

LETTRE IV.

Delphine d'Albémar à madame de Vernon.

Bellerive, ce 16 avril 1790.

Ma chère tante, ma chère amie, pourquoi m'avez-vous mise en correspondance avec ma cousine sur un sujet qui ne devoit être traité qu'avec vous? Vous savez que Matilde et moi nous ne nous convenons pas toujours, et je m'entends si bien avec vous! Quand j'ai pu vous être utile, vous avez si noblement accepté le dévouement de mon coeur, vous l'avez récompensé par un sentiment qui me rend la vie si douce! Ne voulez-vous donc plus que ce soit à vous, à vous seule que je m'adresse?

Si cependant je vous avois déplu par ma réponse à Matilde, si vous ne me jugiez plus digne d'assurer le bonheur de votre fille! Mais non, vous connoissez la vivacité de mes premiers mouvemens; vous me les pardonnez, vous qui conservez toujours sur vous-même cet empire qui sert au bonheur de vos amis, plus encore qu'au vôtre. Je n'ai rien à redouter de votre caractère généreux et fier: il reçoit les services, comme il les rendroit, avec simplicité; cependant rassurez-moi avant que je vous revoie; je sais bien que vous n'aimez pas à écrire, mais il me faut un mot qui me dise que vous persistez dans la permission que vous m'avez accordée.

Je le répète encore, vous n'affligerez pas profondément votre amie; je serois la première personne du monde à qui vous auriez fait de la peine: si j'ai eu tort, c'est alors surtout que, prévoyant les reproches que je me ferois, vous ne voudrez pas que ce tort ait des suites amères; j'attends quelques ligues de vous, ma chère Sophie, avec une inquiétude que je n'avois point encore ressentie.

LETTRE V.

Madame de Vernon à Delphine.

Paris, ce 17 avril.

Vous êtes des enfans, Matilde et vous; ce n'est pas ainsi qu'il faut traiter des objets sérieux, nous en causerons ensemble; mais n'ayez jamais d'inquiétude, ma chère Delphine, quand ce que vous désirez dépend de moi.

SOPHIE DE VERNON.

LETTRE VI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 19

Une légère altercation qui s'étoit élevée entre Matilde et moi, il y a quelques jours, m'avoit assez inquiétée, ma chère soeur; je vous envoie la copie de nos lettres, pour que vous en soyez juge. Mais combien je voudrois que vous fussiez près de moi! Je cherche à me rappeler sans cesse ce que vous m'avez dit: il me sembloit autrefois que votre excellent frère, dans nos entretiens, m'avoit donné des règles de conduite qui devoient me guider dans toutes les situations de la vie; et maintenant je suis troublée par les inquiétudes qui me sont personnelles, comme si les idées générales que j'ai conçues ne suffisoient point pour m'éclairer sur les circonstances particulières. Néanmoins ma destinée est simple, et je n'éprouve et je n'éprouverai jamais, j'espère, aucun sentiment qui puisse l'agiter.

Madame de Vernon que vous n'aimez pas, quoiqu'elle vous aime; madame de Vernon est certainement la personne la plus spirituelle, la plus aimable, la plus éclairée dont je puisse me faire l'idée: cependant il m'est impossible de discuter avec elle jusques au fond de mes pensées et de mes sentimens. D'abord elle ne se plaît pas beaucoup dans les conversations prolongées; mais ce qui surtout abrège les développemens dans les entretiens avec elle, c'est que son esprit va toujours droit aux résultats, et semble dédaigner tout le reste. Ce n'est ni la moralité des actions, ni leur influence sur le bien-être de l'âme qu'elle a profondément étudié, mais les conséquences et les effets de ces actions; et, quoiqu'elle soit elle-même une personne douée des plus excellentes qualités, l'on diroit qu'elle compte pour tout le succès, et pour très-peu le principe de la conduite des hommes. Cette sorte d'esprit la rend un meilleur juge des événemens de la vie, que des peines secrètes; il me reste donc toujours dans le coeur quelques sentimens que je ne lui ai pas exprimés, quelques sentimens que je retiens comme inutiles à lui dire, et dont j'éprouve pourtant la puissance en moi-même. Il n'existe aucune borne à ma confiance en elle; mais, sans que j'y réfléchisse, je me trouve naturellement disposée à ne lui dire que ce qui peut l'intéresser; je renvoie toujours au lendemain pour lui parler des pensées qui m'occupent, mais qui n'ont point d'analogie avec sa manière de voir et de sentir: mon désir de lui plaire est mêlé d'une sorte d'inquiétude qui fixe mon attention sur les moyens de lui être agréable, et met dans mon amitié pour elle encore plus pour ainsi dire de coquetterie que de confiance.

Mon âme s'ouvriroit entièrement avec vous, ma chère Louise; vous l'avez formée, en me tenant lieu de mère; vous avez toujours été mon, amie; je conserve pour vous cette douce confiance du premier âge de la vie, de cet âge où l'on croit avoir tout fait pour ceux qu'on aime, en leur montrant ses sentimens, et en leur développant ses pensées.

Dites-moi donc, ma chère soeur, quel est cet obstacle qui s'oppose à ce que vous quittiez votre couvent pour vous établir à Paris avec moi? Vous m'avez fait un secret jusqu'à présent de vos motifs, supportez-vous l'idée qu'il existe un secret entre nous?

Je vous ai promis, en vous quittant, de vous écrire mon journal tous les soirs; vous vouliez, disiez-vous, veiller sur mes impressions. Oui, vous serez mon ange tutélaire, vous conserverez dans mon âme les vertus que vous avez su m'inspirer; mais ne serions-nous pas bien plus heureuses si nous étions réunies? et nos lettres peuvent-elles jamais suppléer à nos entretiens?

Après avoir reçu le billet de madame de Vernon, je partis le jour même pour l'aller voir; je quittai Bellerive à cinq heures du soir, et je fus chez elle à huit. Elle étoit dans son cabinet avec sa fille; à mon arrivée, elle fit signe à Matilde de s'éloigner; j'étois contente, et néanmoins embarrassée de me trouver seule avec elle: j'ai éprouvé souvent une sorte de gêne auprès de madame de Vernon, jusques à ce que la gaîté de son esprit m'ait fait oublier ce qu'il y a de réservé et de contenu dans ses manières: je ne sais si c'est un défaut en elle; mais ce défaut même sert à donner plus de prix aux témoignages de son affection.

--Hé bien! me dit-elle en souriant, Matilde a donc voulu vous convertir?--Je ne puis vous dire, ma chère tante, lui répondis-je, combien sa lettre m'a fait de peine; elle a provoqué ma réponse, et je m'en suis bientôt repentie: j'avois une frayeur mortelle de vous avoir déplu.--En vérité je l'ai à peine lue, reprit madame de Vernon; j'y ai reconnu votre bon coeur, votre mauvaise tête, tout ce qui fait de vous une personne charmante; je n'ai rien remarqué que cela: quant au fond de l'affaire, l'homme chargé de dresser le contrat y insérera les conditions que vous voulez bien offrir; mais il faut que vous permettiez qu'on mette dans l'article que c'est une donation faite en dédommagement de l'héritage de M. d'Albémar. Si madame de Mondoville croyoit que c'est par une simple générosité de votre part, que ma fille est dotée, son orgueil en souffriroit tellement qu'elle romproit le mariage.--J'éprouvai, je l'avoue, une sorte de répugnance pour cette proposition, et je voulois la combattre; mais madame de Vernon m'interrompit, et me dit: Madame de Mondoville ne sait pas combien on peut être fière d'être comblée des bienfaits d'une amie telle que vous: vous m'avez déjà retirée une fois de l'abîme où m'avoit jetée un négociant infidèle; vous allez maintenant marier ma fille, le seul objet de mes sollicitudes, et il faut que je condamne ma reconnoissance au silence le plus absolu: tel est le caractère de madame de Mondoville. Si vous exigiez que le service que vous me rendez fût connu, je serois forcée de le refuser, car il deviendroit inutile; mais il vous suffit, n'est-il pas vrai, ma chère Delphine, du sentiment que j'éprouve; de ce sentiment qui me permet de vous tout devoir, parce que mon coeur est certain de tout acquitter.--Ces derniers mots furent prononcés avec cette grâce enchanteresse qui n'appartient qu'à madame de Vernon; elle n'avoit pas l'air de douter de mon consentement; et lui en faire naître l'idée, c'étoit refroidir tous ses sentimens: elle s'y abandonne si rarement qu'on craint encore plus d'en troubler les témoignages; les motifs de ma répugnance étoient bien purs: mais j'avois une sorte de honte néanmoins d'insister pour que mon nom fût proclamé à côté du service que je rendois; et je fus irrésistiblement entraînée à céder aux désirs de madame de Vernon.

Je lui dis cependant:--J'ai quelque regret de me servir du nom de M. d'Albémar dans une circonstance si opposée à ses intentions; mais, s'il étoit témoin du culte que vous rendez à ses vertus, s'il vous entendoit parler de lui, comme vous en parlez avec moi, peut-être...... Sans doute, interrompit madame de Vernon; et ce mot finit la conversation sur ce sujet.

Un moment de silence s'ensuivit; mais, bientôt reprenant sa grâce et sa gaîté naturelles, madame de Vernon dit:--A propos, dois-je vous envoyer M. l'évêque de L., pour vous confesser à lui, comme Matilde vous le propose?--Je vous en conjure, lui répondis-je; dites-moi: donc, ma chère tante, pourquoi vous avez donné à Matilde une éducation presque superstitieuse, et qui a si peu de rapport avec l'étendue de votre esprit et l'indépendance de vos opinions. Elle redevint sérieuse un moment, et me dit:--Vous m'avez fait vingt fois cette question, je ne voulois pas y répondre; mais je vous dois tous les secrets de mon coeur.

Vous savez, continua-t-elle, tout ce que j'ai eu à souffrir de M. de Vernon, proche parent de votre mari; il étoit impossible de lui moins ressembler: sa fortune et ma pauvreté furent les seuls motifs qui décidèrent notre mariage: j'en fus long-temps très-malheureuse; à la fin cependant, je parvins à m'aguerrir contre les défauts de M. de Vernon; j'adoucis un peu sa rudesse: il existe une manière de prendre tous les caractères du monde, et les femmes doivent la trouver, si elles veulent vivre en paix sur cette terre où leur sort est entièrement dans la dépendance des hommes. Je n'avois pu néanmoins obtenir que ma fille me fût confiée, et son père la dirigeoit seul; il mourut qu'elle avoit onze ans; et pouvant alors m'occuper uniquement d'elle, je remarquai qu'elle avoit dans son caractère une singulière âpreté, s'assez peu de sensibilité, et un esprit plus opiniâtre qu'étendu: je reconnus bientôt que mes leçons ne suffisoient pas pour corriger de tels défauts: j'ai de l'indolence dans le caractère, inconvénient qui est le résultat naturel de l'habitude de la résignation; j'ai peu d'autorité dans ma manière de m'exprimer, quoique ma décision intérieure soit très-positive. Je mets d'ailleurs trop peu d'importance à la plupart des intérêts de la vie, pour avoir le sérieux nécessaire à l'enseignement. Je me jugeai comme je jugerois un autre; vous savez que cela m'est facile; et je résolus de confier à M. l'évêque de L. l'éducation de ma fille. Après y avoir bien réfléchi, je crus que la religion, et une religion positive, étoit le seul frein assez fort pour dompter le caractère de Matilde; ce caractère auroit pu contribuer utilement à l'avancement d'un homme; il présentoit l'idée d'une âme ferme et capable de servir d'appui; mais les femmes, devant toujours plier, ne peuvent trouver, dans les défauts et dans les qualités même d'un caractère fort, que des occasions de douleur. Mon projet a réussi: la religion, sans avoir entièrement changé le caractère de ma fille, lui a ôté ses inconvéniens les plus graves; et comme le sentiment du devoir se mêle à toutes ses résolutions, et presque à toutes ses paroles, on ne s'aperçoit plus des défauts qu'elle avoit naturellement, que par un peu de froideur et de sécheresse dans les relations de la vie, jamais par aucun tort réel. Son esprit est assez borné; mais comme elle respecte tous les préjugés, et se soumet à toutes les convenances, elle ne sera jamais exposée aux critiques du monde: sa beauté, qui est parfaite, ne lui fera courir aucun risque, car ses principes sont d'une inébranlable austérité. Elle est disposée aux plus grands sacrifices ainsi qu'aux plus petits; et la roideur de son caractère lui fait aimer la gêne comme un autre se plairoit dans l'abandon. C'eût été bien dommage, ma chère Delphine, qu'une personne aussi aimable, aussi spirituelle que vous, se fût imposée un joug qui l'eût privée de mille charmes; mais réfléchissez à ce qu'est ma fille, et vous verrez que le parti que j'ai pris étoit le seul qui pût la garantir de tous les malheurs que lui préparoit sa triste conformité avec son père. Je ne parlerois à personne, ma chère Delphine, avec la confiance que je viens de vous témoigner; mais je n'ai pas voulu que l'amie de mon coeur, celle qui veut assurer le bonheur de Matilde, ignorât plus long-temps les motifs qui m'ont déterminée dans la plus importante de mes résolutions, dans celle qui concerne l'éducation de ma fille.

Vous ne pouvez jamais parler sans convaincre, ma chère tante, lui répondis-je; mais vous-même cependant, ne pouviez-vous pas guider votre fille? vos opinions ne sont-elles pas en tout conformes à celles que la raison....--Oh! mes opinions, répondit-elle en souriant et m'interrompant, personne ne les connoît; et comme elles n'influent point sur mes sentimens, ma chère Delphine, vous n'avez pas besoin de les savoir.--En achevant ces mots, elle se leva, me prit par la main, et me conduisit dans le salon où plusieurs personnes étoient déjà rassemblées.

Elle entra, et leur fit des excuses avec cette grâce inimitable que vous-même lui reconnoissez. Quoiqu'elle ait au moins quarante ans, elle paroît encore charmante, même au milieu des jeunes femmes; sa pâleur, ses traits un peu abattus, rappellent la langueur de la maladie et non la décadence des années; sa manière de se mettre toujours négligée est d'accord avec cette impression. On se dit qu'elle seroit parfaitement jolie, si un jour elle se portoit mieux, si elle vouloit se parer comme les autres; ce jour n'arrive jamais, mais on y croit, et c'est assez pour que l'imagination ajoute encore à l'effet naturel de ses agrémens.

Dans un des coins de la chambre étoit madame du Marset. Vous ai-je dit que c'est une femme qui ne peut me supporter, quoique je n'aie jamais eu et ne veuille jamais avoir le moindre tort avec elle? Elle a pris, dès mon arrivée, parti contre la bienveillance qu'on m'a témoignée, et l'a considérée comme un affront qui lui seroit personnel. J'ai, pendant quelque temps, essayé de l'adoucir; mais quand j'ai vu qu'elle avoit contracté aux yeux du monde l'engagement de me détester, et que ne pouvant se faire une existence par ses amis, elle espéroit s'en faire une par ses haines, j'ai résolu de dédaigner ce qu'il y avoit de réel dans son aversion pour moi. Elle prétend, ne sachant trop de quoi m'accuser, que j'aime et que j'approuve beaucoup trop la révolution de France. Je la laisse dire, elle a cinquante ans et nulle bonté dans le caractère; c'est assez de chagrins pour lui permettre beaucoup d'humeur.