Delphine

Part 37

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M. de Fierville sentit alors une sorte de honte de laisser ainsi humilier son amie, madame du Marset; il avoit jeté un coup d'oeil sur M. d'Orsan, pour l'engager à protéger sa tante; mais, comme il persistoit à se taire, M. de Fierville lui-même, quoique âgé de soixante et dix ans, ne put s'empêcher de dire à Léonce:--Vous aurez un peu de peine, monsieur, si vous voulez empêcher qu'on ne parle des imprudences sans nombre de madame d'Albémar; il ne suffit pas pour cela de faire taire les femmes.--Léonce à ce mot rougit et pâlit de colère: impatient de s'en prendre à quelqu'un de son âge, il s'avança au milieu du cercle, et quoiqu'il parlât à M de Fierville, il fixoit M. d'Orsan.--Vous ayez raison, dit-il, les vieillards et les femmes n'ont rien à faire dans cette occasion, et j'attends qu'un jeune homme soutienne ce que la foiblesse de votre âge vous a permis d'avancer.--Ces paroles furent prononcées avec un geste de tête d'une fierté inexprimable; un profond silence y succéda, ce silence étoit embarrassant pour tout le monde; mais personne n'osoit le rompre.

M. d'Orsan, quoique brave, ne se soucioit point de se battre avec Léonce, et probablement ensuite avec M. de Lebensei, pour les propos de sa tante; il prit un air distrait, caressa le petit chien de madame du Marset, le seul qui au milieu de cette scène osât faire du bruit comme à l'ordinaire, et s'approcha avec empressement de la partie où j'étois, comme s'il eût été très-curieux de mon jeu. Madame de Tesin, vivement irritée du triomphe de Léonce, se leva brusquement, et traversa le cercle pour aller parler à M. d'Orsan: son mouvement fut si remarquable, que tout le monde comprit qu'elle vouloit décider le neveu de madame du Marset à répondre à Léonce. Une femme qui s'intéresse à M. d'Orsan tendit les bras involontairement, comme pour arrêter madame de Tesin; elle ne s'en aperçut seulement pas, et prenant M. d'Orsan à part, elle lui parla bas avec une grande activité. Léonce, qui ne perdoit de vue rien de ce qui se passoit, se retourna vers madame du Marset, et lui dit avec un sourire d'une orgueilleuse amertume:--J'accepte, madame, l'invitation que vous m'avez faite, je reste ici ce soir; je veux laisser du temps, ajouta-t-il d'une voix plus haute, à tous ceux qui délibèrent.--Il sortit alors pour donner un ordre à ses gens, et salua, en allant vers la porte, le tête-à-tête de madame de Tesin et de M. d'Orsan avec un dédain qui véritablement devoit les offenser.

Pendant l'absence momentanée de Léonce, quelques femmes enhardies parlèrent un peu plus haut, et se hâtèrent de dire:--_Vous voyez que M. de Mondoville aime madame d'Albémar; il est bien clair quelle répond à son amour, elle ne s'est établie à Bellerive que pour être plus libre de le recevoir_. Léonce rentra, elles se turent subitement, avec un effroi ridicule: que pouvoient-elles craindre? Mais M. de Mondoville a un ascendant si marqué sur tout le monde, que les âmes qui ne sont point de sa trempe redoutent sa colère, sans même se faire une idée de l'effet qu'elle peut avoir. Il continua le reste de la soirée à examiner madame du Marset, madame de Tesin et M. d'Orsan; il réunissoit habilement dans son regard l'observation et l'indifférence, M. d'Orsan, qui s'étoit replacé près de notre partie, offrit d'en être, et s'y établit. Léonce vint deux fois près de la table; M. d'Orsan ne lui dit rien, et quand le jeu fut fini, il partit: Léonce alors s'en alla.

Je restai, parce que je vis bien que les amies de madame du Marset, qui ne s'étoient point encore retirées, se préparoient à se déchaîner contre vous. Madame de Tesin commença par déclarer que M. d'Orsan devoit se battre avec M. de Mondoville, puisqu'il avoit insulté sa tante; je pris la parole avec chaleur, en disant que rien ne me paroissoit plus mal dans une femme que d'exciter les hommes au duel.--Il y a tout à la fois, ajoutai-je, de la cruauté, du caprice, et peu d'élévation, dans ce désir de faire naître des dangers qu'on ne partage pas, dans ce besoin orgueilleux d'être la cause, d'un événement funeste.--C'est bien vrai, s'écria un vieil officier, dont la bravoure ne pouvoit être suspecte, et qu'on n'avoit pas remarqué, parce qu'il s'étoit endormi derrière la chaise de madame du Marset; il se réveilla comme je parlois, et répétant encore une fois:--C'est bien vrai; il ajouta:--Si une femme m'avoit obligé à me battre, je le ferois, mais le lendemain je me raccommoderois avec mon adversaire, et je me brouillerois avec elle.--Madame de Tesin n'insista pas, et vous pouvez être bien sûre qu'il ne sera plus question de ce duel, dont la nécessité n'existoit que dans sa tête. Elle se mit alors à vous blâmer d'une manière générale, mais très-perfide; je la combattis sur tout ce qu'elle disoit; à la fin, plusieurs femmes se joignirent à moi, et mon vieux officier, qui ne vous a vue qu'une fois, sans entendre rien au sujet de notre conversation, répétait sans cesse des exclamations sur vos charmes.

Ce que j'ai remarqué cependant, c'est à quel point on est aigri sur tout ce qui tient aux idées politiques; votre liaison avec M. de Lebensei vous fait plus d'ennemis que votre amour pour Léonce, et c'est à cause de vos opinions présumées qu'on sera sévère pour vos sentimens. Je sais bien qu'on n'obtiendra jamais de vous de renoncer à un de vos amis; mais évitez donc au moins tout ce qui peut avoir de l'éclat, ne rendez pas même de services lorsqu'ils sont de nature à être remarqués. Dans un temps de parti, une jeune femme dont on parle trop souvent, même en bien, est toujours à la veille de quelques chagrins. D'ailleurs, il n'y a rien qui soit également bon aux yeux de tout le monde; quand une action généreuse est, pour ainsi dire, forcée par votre situation, que c'est votre père, votre frère, votre époux que vous secourez, on l'approuve généralement; mais si la bonté vous entraîne hors de votre cercle naturel, celui que vous servez vous en sait gré pour le moment; mais tous les autres éprouvent un sentiment durable d'humeur et de jalousie, qui leur inspire tôt ou tard ce qu'il faut dire, pour empoisonner ce que vous avez fait. Enfin, Léonce a été trop peu maître de lui en vous entendant blâmer; ce n'est pas ainsi que l'on sert utilement ses amis. Venez me voir demain, je vous en prie; je fermerai ma porte, et nous causerons. Il est encore temps de remédier au mal qu'on a pu dire de vous; mais il devient absolument nécessaire que vous vous remettiez dans le monde; cette vie solitaire avec Léonce vous perdra; on s'occupe de vous comme si vous étiez au milieu de la société, et vous ne vous défendez pas plus que si vous viviez à deux cents lieues de Paris. Ma chère Delphine, laissez-vous donc conduire par votre vieille amie; toute la science de la vie est renfermée dans un ancien proverbe que les bonnes femmes répètent: _si jeunesse savoit, et si vieillesse pouvoit;_ un grand mystère est contenu dans ce peu de mots, vous en êtes une preuve; vous êtes supérieure à tout ce que je connois, mais votre jeunesse est cause que votre esprit même ne gouverne encore ni votre imagination, ni votre caractère: je voudrois vous épargner l'expérience, qui n'est jamais que la leçon de la douleur. Adieu, ma jeune amie, à demain.

LETTRE XL.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 6 mai.

Après avoir reçu la lettre de madame d'Artenas que je vous envoie, ma chère Louise, j'attendois l'arrivée de Léonce avec une grande émotion; je ne pouvois me remettre de l'effroi que m'avoit causé le récit de ce qui s'étoit passé chez madame du Marset. J'étois touchée du vif intérêt que Léonce avoit montré pour ma défense; mais j'éprouvois je ne sais quel sentiment de peine, en réfléchissant à l'importance qu'il avoit mise à de misérables ennemis, et je craignois que, tout en les repoussant, il n'eût conservé de ce qu'ils avoient dit contre moi une impression défavorable. Ces idées s'effacèrent dès qu'il entra dans ma chambre; il étoit ravi de me revoir, après quinze jours d'absence; il m'exprima un enthousiasme plein d'illusion sur ma figure qu'il prétendit embellie, et je me rassurai d'abord; cependant, quand je lui parlai de la soirée de la veille, je vis qu'il en étoit malheureux, mais par des motifs pleins de générosité pour moi.

--Madame d'Artenas vous a instruite de tout, me dit-il; ne croit-elle pas que je vous ai fait du tort dans le monde, en parlant de vous avec trop de chaleur?--Elle espère, répondis-je, qu'on pourra réparer une imprudence qu'il me seroit bien doux de vous pardonner, si vous n'aviez exposé que moi.--Hélas! reprit-il alors, depuis quelque temps j'ai toujours tort, mon coeur est dans une agitation continuelle; il faut en votre présence lutter contre l'amour qui me consume, et je m'abandonne, quand je ne vous vois pas, à des violences condamnables. Dans tout ce que j'ai fait, il n'y avoit de raisonnable que d'appeler une circonstance qui pût me délivrer de la vie.--Il prononça ces mots avec un accent si sombre, que je vis dans l'instant qu'une scène cruelle me menaçoit. J'essayai de la détourner, en lui parlant de M. de Lebensei, qui étoit allé le voir ce matin, pour le remercier de sa conduite, chez madame du Marset; on la lui avoit répétée le soir même.--M. de Lebensei, me répéta deux fois Léonce, comme si ce nom augmentoit son trouble, je l'ai vu, c'est sans doute un homme distingué; mais je ne sais par quel hasard il m'a dit tout ce qui pouvoit me faire souffrir davantage.

--J'interrogeai Léonce sur sa conversation avec M. de Lebensei; il ne me la raconta qu'à demi: il me parut seulement qu'elle avoit eu surtout pour objet, de la part de M. de Lebensei, la nécessité de mépriser l'opinion, quand elle étoit injuste. Après avoir appuyé cette manière de voir par tous les raisonnemens d'un esprit supérieur, il avoit fini par ces paroles remarquables, que Léonce me répéta fidèlement: Je m'étois un moment flatté, lui a-t-il dit, que la félicité dont vous avez été privé vous seroit rendue; je croyois que l'assemblée constituante établiroit en France la loi du divorce, et je pensois avec joie que vous seriez heureux d'en profiter, pour rompre une union formée par le mensonge, et pour lier votre sort à la meilleure et à la plus aimable des femmes! Mais on a renoncé dans ce moment à ce projet, et mon espoir s'est évanoui, du moins pour un temps.--Je voulus interrompre Léonce, et lui exprimer l'éloignement que j'aurois pour une semblable proposition, si elle étoit possible; mais à l'instant il me saisit la main avec une action très-vive:--Au nom du ciel, ne prononcez pas un mot sur ce que je viens de vous dire! s'écria-t-il; vous ne pouvez pas prévoir l'effet d'un mot sur un tel sujet; laissez-moi.

--Il descendit alors sur la terrasse, et marcha précipitamment dans l'allée qui borde mon ruisseau; je le suivis lentement: en revenant sur ses pas, il me vit, et se jetant à genoux devant moi:--Non! s'écria-t-il, il falloit ne pas te quitter; mais te revoir est une émotion si vive! il me semble que ta céleste figure a pris de nouveaux charmes qui m'enivrent d'amour et de douleur. Qu'est-il arrivé depuis quinze jours? que s'est-il passé hier? que m'a dit M. de Lebensei? qu'ai-je éprouvé en l'écoutant? Ah! Delphine, dit-il en s'appuyant sur ma main, et chancelant en se relevant, je voudrois mourir; viens, conduis-moi sur le banc vers ces derniers rayons du soleil, que je le regarde encore avec toi.--Et il me pressa sur son coeur avec un transport si touchant, que les anges l'auroient partagé.--Reste là, dit-il, Delphine; seulement quand tu restes là je cesse de souffrir. Ah! dis-le-moi, qu'arrivera-t-il de nous, de notre amour, de la fatalité qui nous sépare, de mon caractère aussi? car au milieu de la passion la plus violente, peut-être me poursuivroit-il. Que deviendrons-nous? J'aurois pu te posséder, tu voulois être ma femme; je pourrois être heureux encore, si ton inflexible coeur.... Mais, non, ce n'est pas là mon sort, je te verrai calomniée pour le sentiment qui nous lie, et ce sentiment, imparfait dans ton âme, me livrera sans cesse au tourment que j'endure. Qui m'en soulagera? M. de Lebensei ne m'a-t-il pas rendu mille fois plus malheureux! Je ne sais ce que j'éprouve, je me sens oppressé; s'il y avoit de l'air je souffrirois moins.--Et tournant sa tête du côté du vent, il le respiroit avec avidité, comme s'il eût voulu appeler un sentiment de repos et de fraîcheur, pour calmer les pensées brûlantes qui le dévoroient.

Je lui pris la main, je m'assis à ses côtés, et pendant quelques instans, il me parut plus tranquille. C'était le premier beau soir du printemps, je revoyois Léonce; je sentois en moi le plaisir de vivre: il y a dans la jeunesse de ces momens où, sans aucune nouvelle raison d'espoir, au milieu même de beaucoup de peines, on éprouve tout à coup des impressions agréables qui n'ont point d'autre cause qu'un sentiment vif et doux de l'existence.--O Léonce! lui dis-je, ni ce ciel, ni cette nature, ni ma tendresse, ne peuvent rien pour ton bonheur!--Rien! me répondit-il, rien ne peut affoiblir la passion que j'ai pour toi; et cette passion à présent, me fait mal, toujours mal; tes yeux qui s'élèvent vers le ciel comme vers ta patrie, tes yeux implorent la force de me résister: Delphine, dans ces étoiles que tu contemples, dans ces mondes peut-être habités, s'il y a des êtres qui s'aiment, ils se réunissent; les hommes, la société, leurs vertus même ne les séparent point.--Cruel! m'écriai-je, et ne me suis-je donc pas donnée à toi? Ai-je une idée dont tu ne sois l'objet? mon coeur bat-il pour un autre nom que le tien?

--Va, reprit Léonce, puisque ton amour est moins fort que ton devoir, ou ce que tu crois ton devoir, quel est-il cet amour? peut-il suffire au mien?--Et il me repoussa loin de lui, mais avec des mains tremblantes et des yeux voilés de pleurs.--Delphine! ajoutat-il, ta présence, tes regards, tout ce délire, tout ce charme qui réveille tant de regrets, c'en est trop, adieu.--Et se levant précipitamment, il voulut s'en aller.--Quoi! lui dis-je en le retenant, tu veux déjà me quitter? Est-ce ainsi que tu prodigues les heures qui nous restent? les heures d'une vie de si peu de durée pour tous les hommes, hélas! peut-être bien plus courte encore pour nous?--Oui, tu as raison, répondit-il en revenant, j'étois insensé de partir! je veux rester! je veux être heureux! Pourquoi suis-je dans cet état? Pourquoi, continua-t-il en mettant ma main sur son coeur, pourquoi y a-t-il là tant de douleurs? Ah! je ne suis pas fait pour la vie, je me sens comme étouffé dans ses liens; si je savois les rompre tous, tu serois à moi, je t'entraînerois. M. de Lebensei, M. de Lebensei! pourquoi m'as-tu fait connoître cet homme? Il a des idées insensées sur cette terre où règne l'opinion, cette ennemie triomphante et dédaigneuse. Mais ces idées insensées troublent la tête, les sens; je ne suis plus à moi; je ne peux plus guider mon sort: si dans un autre monde nous conservons la mémoire de nos sentimens, sans le souvenir cruel des peines qui les ont troublés, si tu peux croire à cette existence, ô! mon amie, hâtons-nous de la saisir ensemble; il faut renverser ces barrières qui sont entre nous, il faut les renverser par la mort, si la vie les consacre! Parle-moi, Delphine, j'ai besoin du son de ta voix, de cette mélodie si douce; elle calme un malheureux, déchiré par son amour et sa destinée! viens, ne t'éloigne pas.--En achevant ces mots, il s'appuya sur un arbre, et, passant ses bras autour de moi, il me serra avec une ardeur presque effrayante.

Ne sens-tu pas, me dit-il, le besoin de confondre nos âmes? Tant que nous serons deux, ne souffriras-tu pas? Si mes bras te laissent échapper, n'éprouveras-tu pas quelque douleur qui puisse te donner une foible idée des miennes?--

Mon émotion étoit très-vive; je tremblois, je faisois des efforts pour m'éloigner.--Tu pâlis, s'écria-t-il; je ne sais ce qui se passe dans ton âme; répond-elle à la mienne? Delphine, dit-il avec un accent désespéré, faut-il vivre? faut-il mourir?--Une terreur profonde me saisit, je voulois m'éloigner, mais les regards, mais les paroles de Léonce me firent craindre de le livrer à lui-même; je n'avois plus la force de supporter sa douleur, et cependant j'étois indignée des dangers auxquels m'exposoit sa passion coupable. Tout à coup me retraçant ce qui avoit commencé le trouble de cette journée, je ne sais quelle pensée m'inspira un moyen cruel, mais sûr, de le faire rougir de son égarement.

--Léonce, lui dis-je alors avec un sentiment qui devoit lui en imposer, ce que vous voulez, c'est ma honte; notre bonheur innocent et pur ne vous suffit plus: vous m'accusez de ne pas vous aimer, quand mon coeur est mille fois plus dévoué que le vôtre; répondez-moi solennellement, songez que c'est au nom du ciel et de l'amour que je vous interroge: si, pour nous réunir l'un à l'autre, il falloit, comme M. et madame de Lebensei, nous perdre dans l'opinion, que feriez-vous?--Léonce frémit, recula, et se tut pendant un moment; je saisis ce moment, et je lui dis: Vous m'avez répondu: et vous osiez me demander de vous sacrifier l'estime de moi-même!--Cruelle! interrompit Léonce avec une expression de fureur dont rien ne peut donner l'idée, non je n'ai pas répondu; c'est un piège que vous avez voulu me tendre; vous joignez la ruse à la dureté, et, comme les tyrans, vous faites d'insidieuses questions aux victimes!--Ce reproche me perça le coeur, et je me repentis de l'avoir mérité.--Léonce, lui dis-je alors avec tendresse, ce n'est ni ton silence, ni ta réponse, qui auroient pu rien changer à ma résolution ni à notre sort; je ne cherche point à trouver dans ton caractère des raisons de résistance; ah! sous quelques formes que se montrent tes qualités et tes défauts même, je ne puis voir en toi que des séductions nouvelles; mais ne devois-je pas te rappeler quel joug la nécessité faisoit peser également sur nous deux; cette nécessité, c'est le devoir, c'est la vertu, c'est tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre. Léonce, écoute-moi, Dieu m'entend; si tu me fais subir une seconde fois d'indignes épreuves, ou je cesserai de vivre, ou je ne te reverrai plus.

--Je ne sais, me répondit Léonce, alors profondément abattu, je ne sais quel est ton dessein, j'ignore ce que le souvenir de ce jour peut t'inspirer; si tu pars, je jure, et je n'ai pas besoin d'en appeler au ciel pour te convaincre, je jure de n'y pas survivre; si tu restes, peut-être ne m'est-il plus possible de te rendre heureuse; tu souffriras avec moi, ou je mourrai seul; réfléchis à ce choix: adieu.--Et sans ajouter un seul mot, il s'élança vers la grille du parc; je n'osai point le rappeler. je fis quelques pas seulement pour continuer à le voir: il partit, j'entendis long-temps encore de loin les pas de son cheval; enfin tout retomba dans le silence, et je restai seule avec moi.

Mes réflexions furent amères; je vous en prie, ma soeur, n'y ajoutez rien; si la destinée, si Léonce me condamne au plus affreux sacrifice, n'en hâtez pas l'instant, ne précipitez pas les jours, on en donne pour se préparer à la mort; je me suis commandé de vous dire ce que j'aurois le plus souhaité de cacher: vous savez comme moi tout ce qui peut m'imposer la loi de m'éloigner de Léonce, je n'ai pas voulu repousser l'appui que vous pouvez prêter à mon courage; mais si Léonce m'épargnoit ce cruel effort, s'il consentoit à recommencer les mois qui viennent de s'écouler.... Ah! ne me dites pas que je ne dois plus m'en flatter.

P. S. Madame d'Ervins doit arriver dans peu de jours; elle aussi se réunira sans doute à vous; qu'obtiendrez-vous toutes les deux de mon coeur déchiré?

LETTRE XLI.

M. de Valorbe à madame d'Albémar.

Paris, ce l5 mai 1791.

Je suis à Paris, madame, et ne vous y ayant point trouvée, je me propose d'aller à votre campagne. Je ne sais pas si vous êtes bien aise de mon arrivée; il ne tiendroit qu'à moi de croire, par quelques mots de votre belle-soeur, que vous n'avez pas un grand désir de me revoir; il me semble cependant que j'ai des droits à votre bienveillance; peut-être y a-t-il de la modestie à réclamer ses droits! Mais je rends justice aux autres et à moi-même; il faut encore s'estimer très-heureux, quand la reconnoissance n'est point oubliée.

Vous savez avec quelle sincérité, avec quel dévouement je vous suis attaché depuis que je vous connois: je ne m'attends pas à ce que vous fassiez grand cas de tout cela à Paris; et je serai bien à mon désavantage à côté de tous les gens aimables qui vous entourent; mais à trente ans on a eu le temps d'apprendre que les succès valent peu de chose, et je me consolerois de n'en point avoir, si votre bonté pour moi n'en étoit point altérée. Je me sens triste et ennuyé; vous seule pouvez m'arracher à cette disposition; je ne connois que vous pour qui il vaille la peine de vivre; tout ce qu'on rencontre d'ailleurs est si inconséquent, et si absurde! Depuis un jour que je suis ici, j'ai déjà parlé à je ne sais combien de gens impolis, distraits, frivoles, et ne s'occupant sérieusement que d'eux-mêmes, enfin ils sont ainsi, c'est moi qui ai tort d'en être impatienté.

Je ne suis venu que pour vous chercher, je ne reste que pour vous; ne vous effrayez pas cependant, je ne vous verrai pas tous les jours. J'ai un voyage à faire chez une de mes tantes, qui durera près d'un mois, et plusieurs autres affaires me prendront du temps: vous voyez que je veux vous rassurer. Toutefois, en m'exprimant ainsi, je souffre, et vous le croyez bien; ceux qui se condamnent à paroître calmes, n'en sont que plus agités au fond du coeur. Agréez, madame, mes respectueux hommages.

A. DE VALORBE.

LETTRE XLII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 18 mai.

Je n'ai plus dans ma vie un seul jour sans douleur; il me semble que mon devoir se montre à moi sous toutes les formes. Le ciel m'avertit, par les peines que j'éprouve, qu'il est temps de renoncer au dangereux espoir de passer avec Léonce, dans la retraite, une vie heureuse et douce; il ne se contente plus du plaisir de nos entretiens, il cherche en vain à me cacher l'agitation qui le dévore, tout sert à la trahir; tantôt il m'accable des reproches les plus injustes, tantôt il se livre à un désespoir que je n'ai plus la puissance de calmer; quelle foiblesse de rester encore, quand je ne fais plus son bonheur!

M. de Valorbe est arrivé hier à Bellerive, comme je recevois une lettre de lui qui me l'annonçoit; je n'avois pu en prévenir Léonce: il étoit près de sept heures, et je redoutois ce qu'éprouveroit mon ami, en voyant un inconnu chez moi, dans le moment même de la journée où j'ai coutume de le voir seul. Je ne l'avois point instruit à l'avance de la reconnoissance que je devois à M. de Valorbe, afin de n'être dans le cas ni de lui cacher ni de lui apprendre ses sentimens pour moi: la visite de M. de Valorbe m'inquiétoit donc beaucoup; cependant j'espérois que Léonce ne seroit pas assez injuste pour s'en fâcher. M. de Valorbe fut d'abord embarrassé en me voyant; cependant il cherchait à me le dissimuler; vous savez que c'est un homme qui dispute toujours contre lui-même: il veut passer pour maître de lui, et c'est un des caractères les plus violens qu'il y ait; il ne dit pas deux phrases sans exprimer, de quelque manière, son mépris pour l'opinion des autres, et dans le fond de son coeur, il est très-blessé de n'avoir pas dans le monde la réputation qu'il croit mériter; il est en amertume avec les hommes et avec la vie, et voudroit honorer ce sentiment du nom de mélancolie et d'indifférence philosophique.