Part 36
Je veux vous transcrire à ce sujet un passage de la lettre que m'a répondue M. de Lebensei: «Il faut, me dit-il, se dévouer, quand on le peut, à diminuer les malheurs sans nombre qu'entraîne une révolution, et qui pèsent davantage encore sur les personnes opposées à cette révolution même; mais il ne faut pas compter en général sur le souvenir qu'elles en conserveront. Je me suis donné, il y a deux mois, beaucoup de peine pour faire sortir de prison un homme que je ne connois pas, mais qui auroit risqué de perdre la vie, pour un fait politique dont il étoit accusé: j'ai appris hier, qu'il disoit partout que j'étois un homme d'une activité très-dangereuse; j'ai chargé un de mes amis de lui rappeler que, sans cette prétendue activité, il n'existeroit plus, et qu'elle devoit au moins trouver grâce a ses yeux. Un tel _désappointement_ m'est fort égal, à moi qui suis tout-à-fait indifférent à ce que disent et pensent les personnes que je n'aime pas. Seulement je vous cite cet exemple, pour vous prouver qu'un homme de parti est ingénieux à découvrir un moyen de haïr à son aise celui qui lui a fait du bien, lorsqu'il n'est pas de la même opinion que lui; et peut-être arrive-t-il souvent que l'on invente, pour se dégager d'une reconnoissance pénible, mille calomnies auxquelles on n'auroit pas pensé, si l'on étoit resté tout-à-fait étrangers l'un à l'autre.» M. de Lebensei va peut-être un peu loin, en s'exprimant ainsi; mais j'ai voulu que vous sussiez bien, cher Léonce, que j'avois servi madame du Marset pour vous plaire, et sans aucun autre intérêt. Il m'a paru que dans cette affaire, M. de Lebensei accordoit une grande influence à votre nom; je crois qu'il seroit bien aise de se lier avec vous: voulez-vous qu'à votre retour je vous réunisse ensemble à dîner chez moi?
Voilà une lettre, mon ami, qui ne contient rien que des affaires; vous l'avez voulu, en m'occupant de madame du Marset: j'aurois pu vous entretenir cependant de la douleur que me cause votre absence; quand il me faut passer la fin du jour seule; dans ces mêmes lieux où j'ai goûté le bonheur de vous voir, je me livre aux réflexions les plus cruelles. Hélas! ceux qui n'ont rien à se reprocher supportent doucement une séparation momentanée; mais quand on est mécontent de soi, l'on ne peut se faire illusion qu'en présence de ce qu'on aime. Gardez-vous cependant d'affliger Matilde en revenant avant elle: songez que pour calmer mes remords, j'ai besoin de me dire sans cesse que mes sentimens ne nuisent point au bonheur de Matilde, et qu'à ma prière même, vous lui rendez souvent des soins que peut-être sans moi vous négligeriez.
LETTRE XXXIII.
Léonce à Delphine,
Mondoville, ce 20 avril.
Avant de quitter Mondoville, mon amie, je veux m'expliquer avec vous sur un mot de votre dernière lettre qui l'exige; car je ne puis souffrir d'employer des momens que nous passons ensemble à discuter les intérêts de la vie. Je ferai toujours tout ce que vous désirez; mais si vous ne l'exigez pas, je préfère ne pas me lier avec M. de Lebensei. Je puis, au milieu des événemens actuels, me trouver engagé, quoiqu'à regret, dans une guerre civile; et certainement je servirais alors dans un parti contraire à celui de M. de Lebensei.
Je vous l'ai dit plusieurs fois, les querelles politiques de ce moment-ci n'excitent point en moi de colère; mon esprit conçoit très-bien les motifs qui peuvent déterminer les défenseurs de la révolution, mais je ne crois pas qu'il convienne à un homme de mon nom de s'unir à ceux qui veulent détruire la noblesse. J'aurois l'air, en les secondant, ou d'être dupe, ce qui est toujours ridicule; ou de me ranger par calcul du parti de la force, et je déteste la force, alors même qu'elle appuie la raison. Si j'avois le malheur d'être de l'avis du plus fort, je me tairois.
D'autres sentimens encore; doivent me décider dans la circonstance présente; je conviens que, de moi-même, je n'aurois pas attaché le point d'honneur au maintien des privilèges de la noblesse; mais, puisqu'il y a de vieilles têtes de gentilshommes qui ont décidé que cela devoit être ainsi, c'en est assez pour que je ne puisse pas supporter l'idée de passer pour démocrate; et, dussé-je avoir mille fois raison en m'expliquant, je ne veux pas même qu'une explication soit nécessaire, dans tout ce qui tient à mon respect pour mes ancêtres, et aux devoirs qu'ils m'ont transmis. Si j'étois un homme de lettres, je chercherois en conscience les vérités philosophiques qui seront peut-être un jour généralement reconnues; mais, quand on a un caractère qui supporte impatiemment le blâme, il ne faut pas s'exposer à celui de ses contemporains, ni des personnes de sa classe. La gloire même qu'on pourroit acquérir dans la prospérité, ne sauroit en dédommager: certes, il n'est pas question de gloire maintenant dans le parti de la liberté; car les moyens employés pour arriver à ce but sont tellement condamnables, qu'ils nuisent aux individus, quand il se pourroit, ce que je ne crois pas, qu'ils servissent la cause.
Vous aimez la liberté par un sentiment généreux, romanesque même, pour ainsi dire, puisqu'il se rapporte à des institutions politiques. Votre imagination a décoré ces institutions de tous les souvenirs historiques qui peuvent exciter l'enthousiasme. Vous aimez la liberté, comme la poésie, comme la religion, comme tout ce qui peut ennoblir et exalter l'humanité; et les idées que l'on croit devoir être étrangères aux femmes, se concilient parfaitement avec votre aimable nature, et semblent, quand vous les développez, intimement unies à la fierté et à la délicatesse de votre âme; cependant je suis toujours affligé, quand on vous cite pour aimer la révolution; il me semble qu'une femme ne sauroit avoir trop d'aristocratie dans ses opinions, comme, dans le choix de sa société; et tout ce qui peut établir une distance de plus me paroît convenir davantage à votre sexe et à votre rang. Il me semble aussi qu'il vous sied bien d'être toujours du parti des victimes; enfin, et c'est de tous les motifs celui qui influe le plus sur moi, on se fait trop d'ennemis dans la société où nous vivons, en adoptant les opinions politiques qui dominent aujourd'hui; et je crains toujours que vous ne souffriez une fois de la malveillance qu'elles excitent.
N'ai-je pas trop abusé, ma Delphine, de la déférence que vous daignez avoir pour moi, en vous donnant presque des conseils? Mais vous m'inspirez je ne sais quel mélange, quelle réunion parfaite de tous les sentimens que le coeur peut éprouver. Je voudrois être à la fois votre protecteur et votre amant; je voudrois vous diriger et vous admirer en même temps: il me semble que je suis appelé à conduire dans le monde un ange qui n'en connoît pas encore parfaitement la route, et se laisse guider sur la terre par le mortel qui l'adore, loin des pièges inconnus dans le ciel dont il descend. Adieu; déjà je suis délivré de trois jours, sur les dix qu'il faut passer loin de vous.
LETTRE XXXIV.
Delphine à Léonce.
Bellerive, ce 24 avril.
Je ne veux point combattre vos raisonnemens; mon respect pour vos qualités, pour vos défauts même, m'interdit d'insister jamais, dès que vous croyez votre honneur intéressé le moins du monde dans une opinion quelconque. Mais quand vous prononcez l'horrible mot de _guerre civile_, puis-je ne pas m'affliger profondément du peu d'importance que vous attachez à la conviction individuelle, dans les questions politiques? Vous parlez de se décider entre les deux partis, comme si c'étoit une affaire de choix, comme si l'on n'étoit pas invinciblement entraîné dans l'un ou l'autre sens, par sa raison et par son âme.
Je n'ai point d'autre destinée que celle de vous plaire, je n'en veux jamais d'autre: vous êtes donc certain que j'éviterai avec soin de manifester une opinion que vous ne voulez pas que je témoigne; mais si j'étois un homme, il me seroit aussi impossible de ne pas aimer la liberté, de ne pas la servir, que de fermer mon coeur à la générosité, à l'amitié, à tous les sentimens les plus vrais et les plus purs. Ce ne sont pas seulement les lumières de la philosophie qui font adopter de semblables idées; il s'y mêle un enthousiasme généreux, qui s'empare de vous, comme toutes les passions nobles et fières, et vous domine impérieusement. Vous éprouveriez cette impression, si les opinions de votre mère et celle des grands seigneurs espagnols, avec qui vous avez vécu dès votre enfance, ne vous avoient point inspiré, pour la défense de la noblesse, les sentimens que vous deviez consacrer, peut-être, à la dignité et à l'indépendance de la nation entière. Mais c'est assez vous parler de votre manière de voir; avant tout, il s'agit de votre conduite.
Quoi! Léonce, seriez-vous capable de faire la guerre à vos concitoyens, en faveur d'une cause dont vous n'êtes pas réellement enthousiaste? Je vous en donne pour preuve l'objection même que vous faites contre le parti qui soutient la révolution: _il est le plus fort_, dites-vous, _et je ne veux pas être soupçonné de céder à la force_; et ne craignez-vous pas aussi qu'on, ne vous accuse d'être déterminé par votre intérêt personnel, en défendant les privilèges de la noblesse? Croyez-moi, quelle que soit l'opinion que l'on embrasse, les ennemis trouvent aisément l'art de blesser la fierté par les motifs qu'ils vous supposent; il faut en revenir aux lumières de son esprit et de sa conscience. Nos adversaires, quoi que l'on fasse, s'efforcent toujours de ternir l'éclat de nos sentimens les plus purs. Ce qui est surtout impossible, c'est de concilier entièrement en sa faveur l'opinion générale, lorsqu'un fanatisme quelconque divise nécessairement la société en deux bandes opposées. Tout vous prouvera ce que j'ai souvent osé vous dire, c'est qu'on ne peut jamais être sûr de sa conduite ni de son bonheur, quand on fait dépendre l'une et l'autre des jugemens des hommes. Quoi qu'il en soit, ce que j'ai voulu vous démontrer, c'est que vous n'étiez pas profondément persuadé de la justice de la cause que vous voulez soutenir, et qu'ainsi vous n'avez pas le droit d'exposer une goutte de votre sang, de ce sang qui est le mien, pour une opinion que vous avez jugée convenable, mais qu'une conviction vive ne vous a point inspirée; votre devoir, dans votre manière de penser, c'est l'inaction politique, et tout mon bonheur tient à l'accomplissement de ce devoir. Ah! mon ami, renoncez à ces passions qui paroissent factices auprès de la seule naturelle, de la seule qui pénètre l'âme tout entière, et change, comme par une sorte d'enchantement, tout ce qu'on voit en une source d'émotions heureuses! Soumettez les intérêts de convention à la puissance de l'amour; oubliez la destinée des empires pour la nôtre. L'égoïsme est permis aux âmes sensibles; et qui se concentre dans ses affections peut, sans remords, se détacher du reste du monde.
LETTRE XXXV.
Delphine à Léonce.
Bellerive, ce 26 avril.
Mon ami, je ne veux faire aucune démarche sans vous consulter; hélas! je sais trop ce qu'il m'en a coûté.
Madame de Lebensei est accouchée, il y a huit jours, d'un fils; j'ai été chez elle ce matin, et je m'attendois à la trouver dans le plus heureux moment de sa vie; mais les fortes raisons qu'elle a de craindre que sa famille ne veuille pas reconnoître son enfant, changent en désespoir les pures jouissances de la maternité; elle veut faire une démarche simple, mais noble, aller elle-même chez sa grand'mère et chez sa tante, pour mettre son fils à leurs pieds; mais elle désire que je l'accompagne. Ces vieilles dames sont de mes parentes, et comme je leur ai toujours montré des égards, elles sont bien disposées pour moi. Madame de Lebensei m'a fait cette demande en tremblant, et j'ai vu, par l'état où elle étoit en me l'adressant, quelle importance elle y attachoit. Un mouvement tout-à-fait involontaire m'a entraînée à lui dire que j'y consentois: je la voyois souffrir, et j'avois besoin de la soulager; l'instant d'après, j'ai cru découvrir, en y réfléchissant, un rapport éloigné entre la résolution prompte que je venois de prendre, et ma facile condescendance pour Thérèse. A ce souvenir, j'ai frissonné; mais il m'a été impossible de détromper madame de Lebensei d'un espoir qu'elle avoit saisi si vivement, qu'il étoit presque devenu son droit; et j'ai continué à lui parler de choses indifférentes, pour qu'elle ne crût pas que je m'occupois de la promesse que je lui avois faite. En rentrant chez moi, cependant, j'ai résolu de soumettre cette promesse elle-même à votre volonté. Répondez-moi positivement avant votre retour. Je ne vous cache pas qu'il m'en coûteroit extrêmement de manquer de générosité envers madame de Lebensei, et de perdre dans l'estime de son mari que je considère beaucoup. Il vient de mettre une grâce parfaite à terminer l'affaire de madame du Marset, que je lui avois recommandée en votre nom. Me montrer froide et égoïste, quand je suis naturellement le contraire, seroit de tous les sacrifices le plus pénible pour moi. C'est presque refuser un bienfait du ciel, que d'éloigner l'occasion simple qui se présente de rendre un service essentiel, de causer un grand bonheur; néanmoins, jusqu'à la sympathie même, jusqu'à ce sentiment que je n'ai jamais repoussé, je suis prête à tout vous immoler. Si vous exigez que je me dégage avec monsieur et madame de Lebensei, je le ferai.
Comment se peut-il faire qu'il vous échappe encore des plaintes amères dans votre dernière lettre! [Cette lettre ne s'est pas trouvée] Léonce, notre bonheur se conservera-t-il? Je crois voir approcher l'orage qui nous menace. Ah! que je meure avant qu'il éclate!
LETTRE XXXVI.
Léonce à Delphine.
Mondoville, ce 29 avril.
Je ne veux pas contrarier les mouvemens généreux de votre âme, ma noble amie; j'espère qu'il ne résultera aucun mal de cette démarche. J'aurois désiré que madame de Lebensei vous l'eût épargnée; mais puisque vous avez donné votre parole, je pense comme vous, qu'il n'existe plus aucun moyen honorable de vous en dégager. Adieu, ma Delphine! malgré mes instances, madame de Mondoville ne veut partir que dans quatre jours; je serai à Bellerive seulement le 4 mai, à sept heures.
LETTRE XXXVII.
Madame de Lebensei à madame d'Albémar.
Cernay, ce 2 mai 1791.
Vous m'avez rendu, madame, le bonheur que j'étois menacée de perdre sans retour! je ne pouvois supporter l'idée que mon fils ne seroit pas reconnu dans ma famille, et j'avois épuisé, pour y réussir, tous les moyens qu'un caractère assez fier pouvoit me suggérer. Vous avez paru, et tout a été changé; la vieillesse, les préjugés, l'embarras d'une longue injustice, rien n'a pu lutter contre la puissance irrésistible de votre éloquence et de la vraie sensibilité qui vous inspiroit.
Je n'oublierai jamais cet instant où, vous mettant à genoux devant ma grand'mère, pour lui présenter mon enfant, elle a posé ses mains desséchées sur les cheveux charmans qui couvroient votre tête, et vous a bénie comme sa fille; ah! que je voudrois vous voir heureuse! Les prières de tous ceux que votre bonté a protégés, ne seront-elles donc jamais efficaces?
M. de Lebensei est profondément reconnoissant de ce que vous venez de faire pour nous; il ne parle de vous, depuis qu'il vous connoît, qu'avec l'admiration la plus parfaite; permettez-moi de vous le dire, nous ne passons pas un jour sans nous affliger ensemble de ce que Léonce est l'époux de Matilde. Si M. de Mondoville, au milieu des événemens que prépare la révolution, pouvoit un jour trouver comme moi le moyen de rompre une union si mal assortie, mon mari seroit bien ardent à le lui conseiller; mais à quoi servent nos inutiles voeux? Qu'ils vous prouvent seulement combien nous nous occupons de vous! Pensez avec quelque douceur, madame, au ménage de Cernay; vous lui avez rendu la paix intérieure; ce bien, qui devoit nous consoler de la perte de tous les autres, nous étoit ravi sans vous.
LETTRE XXXVIII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 5 mai 1791.
J'ai joui, jusqu'au fond du coeur, ma chère Louise, d'avoir réussi à réconcilier madame de Lebensei avec sa famille; mais ce sentiment est troublé maintenant par une inquiétude vive; Léonce est arrivé hier matin de Mondoville; je m'attendois à le voir dans la journée, lorsqu'à huit heures du soir un homme à cheval est venu m'annoncer, de sa part, qu'il ne pourrait pas venir; et cet homme, a qui j'ai parlé, m'a dit qu'il avoit laissé Léonce dans une assemblée très-nombreuse, chez madame du Marset: madame de Mondoville n'y étoit pas, et cependant, en envoyant chez moi, il a donné l'ordre qu'on ne lui amenât sa voiture qu'à une heure du matin. Comment se peut-il qu'il se soit si facilement résolu à ne pas me revoir, après quinze jours d'absence? Comment ne m'a-t-il pas écrit un seul mot? Seroit-il fâché de ma démarche pour madame de Lebensei, quand il y a consenti, quand il en sait l'heureux succès?
Louise, j'ai déjà beaucoup souffert; mais si le coeur de Léonce se refroidissoit pour moi, vous qui blâmez ma conduite, trouveriez-vous que le ciel me punît justement? Non, vous ne le penseriez pas; non, le plus grand des crimes, si je l'avois commis, seroit ainsi trop expié. Mais pourquoi ces douloureuses craintes? ne peut-il pas avoir été retenu par une difficulté, par une affaire? Ah! s'il commence à calculer les affaires et les obstacles, si je ne suis plus pour lui qu'un des intérêts de sa vie, placé comme les autres à son temps, dans la mesure de ses droits, je ne consentirai point à ce prix au genre d'existence qu'il m'a forcée d'adopter. C'est en inspirant un sentiment enthousiaste et passionné, que je puis me relever à mes propres yeux, malgré le blâme auquel je m'expose: si Léonce me réduisoit à son estime, à ses soins, à son affection raisonnée, non, la douleur et la gloire des sacrifices vaudroient mille fois mieux. Louise, je me fais mal en développant cette idée et je m'efforce en vain de m'occuper d'aucune autre.
Madame d'Ervins m'écrit qu'elle sera de retour à Bellerive avant trois semaines, pour me remettre sa fille et prendre le voile. M. de Serbellane, n'espérant plus la faire changer de dessein, s'est établi en Angleterre, où il vit plongé dans la tristesse la plus profonde: homme généreux et infortuné! Louise, quelquefois je me persuade que l'Être suprême a abandonné le monde aux méchans, et qu'il a réservé l'immortalité de l'âme seulement pour les justes: les méchans auront eu quelques années de plaisir, les coeurs vertueux de longues peines; mais la prospérité des uns finira par le néant, et l'adversité des autres les prépare aux félicités éternelles. Douce idée! qui consoleroit de tout, hors de n'être plus aimée; car l'imagination elle-même alors ne pourroit se former l'idée d'aucun bonheur à venir.
Mon amie, combien je suis touchée de la dernière lettre que vous m'avez écrite! vous revenez à me demander avec instance tous les détails de ma vie, de cette vie que vous désapprouvez, et qui retarde sans cesse le moment où je dois vous rejoindre: ah! c'est vous qui savez aimer, c'est vous qui vous montrez toujours la même, qui n'avez ni caprices, ni préventions, ni négligences; c'est vous.... Hélas! croirois-je déjà que ce n'est plus lui!
LETTRE XXXIX.
Madame d'Artenas à madame d'Albémar.
Paris, ce 5 mai.
Il m'est vraiment douloureux, ma chère Delphine, d'être toujours chargée de vous inquiéter; mais la délicatesse de M. de Mondoville l'engageroit peut-être à vous cacher ce qui s'est passé hier au soir, et il faut absolument que vous le sachiez. Ma nièce, qui va dîner dans la vallée de Montmorenci, remettra cette lettre à votre porte.
Je suis arrivée hier chez madame du Marset, à peu près dans le même moment que Léonce: il venoit pour annoncer à la maîtresse de la maison que son neveu conserveroit son régiment; elle lui en fit de vifs remercîmens, et le pria de passer la soirée chez elle; il s'y refusa: pendant ce temps on m'établit à une partie, qui m'empêcha de me mêler de la conversation. Il y avoit dans la chambre un vrai rassemblement des femmes de Paris les plus redoutables par leur âge, leur aristocratie, ou leur dévotion; et l'on n'y voyoit aucune de celles qui s'affranchissent de ces trois grandes dignités, par le désir d'être aimables. Léonce s'ennuyoit assez, à ce que je crois, en attendant que le quart d'heure qu'il destinoit à cette visite fût écoulé; il étoit debout devant la cheminée, à causer avec quatre ou cinq hommes, lorsque votre nom prononcé à demi-voix dans les chuchotemens des femmes, attira son attention; il ne se retourna pas d'abord, mais il cessa de parler pour mieux écouter, et il entendit très-distinctement ces mots prononcés par madame du Marset:--Savez-vous que madame d'Albémar a été présenter elle-même à madame de Cernay le bâtard de sa petite-fille, de madame de Lebensei? Singulier emploi pour une femme de vingt ans!
--M. de Mondoville se retourna d'abord avec impétuosité, mais se retenant ensuite, pour mieux offenser par son mépris, il pria lentement madame du Marset de répéter ce qu'elle venoit de dire; il articula cette demande avec un accent d'indignation et de hauteur, qui fit trembler madame du Marset, et les témoins d'une scène qui commençoit ainsi. Madame du Marset se déconcerta; madame de Tesin, qui la protège dans sa carrière de méchanceté, et dont le caractère a plus d'énergie que le sien, la regarda pour lui faire sentir qu'elle devoit répondre. Madame du Marset reprit en disant:--Vous savez bien, monsieur, qu'on ne peut pas regarder madame de Lebensei comme légitimement mariée; ainsi, ainsi....--Je sais, interrompit M. de Mondoville, par quelles bizarres idées vous imaginez qu'une femme qui a fait divorce selon les lois établies dans le pays de son premier mari, n'a pas le droit de se regarder comme libre; mais ce que je sais, c'est qu'il doit vous suffire que madame d'Albémar reçoive madame de Lebensei, pour vous tenir pour honorée, si madame de Lebensei venoit chez vous.--
Madame du Marset n'avoit plus la force de se défendre; elle pâlissoit, et cherchoit des yeux un appui. Madame de Tesin sentit avec son esprit ordinaire, que pour intéresser une partie de la société qui étoit présente à la cause de madame du Marset, il falloit y faire intervenir l'esprit de parti:--Quant à moi, dit-elle alors, ce que je ne concevrai jamais, c'est pourquoi madame d'Albémar reçoit habituellement un homme qui a des opinions politiques aussi détestables que celles de M. de Lebensei.--Madame du Marset, reprit vivement M. de Mondoville, sait mieux que personne les motifs qu'on peut avoir pour se lier avec M. de Lebensei; c'est à lui qu'elle doit que M. d'Orsan, son neveu, conserve son régiment; et c'est à la prière seule de madame d'Albémar que M. de Lebensei s'en est mêlé, car il ne connoît point madame du Marset: j'ai reçu vingt billets d'elle pour engager ma cousine, madame d'Albémar, à solliciter M. de Lebensei; elle l'a fait, elle y a réussi, et quand son adorable bonté l'engage à réunir une famille divisée, c'est madame du Marset qui se hasarde à blâmer la conduite de ma cousine; mais je m'arrête, dit-il, c'en est assez; il me suffit d'avoir prouvé à ceux qui m'écoutent que les propos inspirés par l'ingratitude et l'envie, méritent à peine qu'un honnête homme y réponde.--