Part 34
A ces derniers mots, il y eut dans le regard de madame de Belmont quelque chose de si passionné, et tant de modestie succéda bientôt à ce mouvement, que je me sentis pénétré de respect et d'enthousiasme pour ces nobles liens de famille, dont on peut à la fois être si fier et si heureux. Enfin, le père chanta à son tour:
Ma fille, imite ta mère, Prends pour époux ton amant; Et chéris-le tendrement, Comme elle a chéri ton père.
La voix de M. de Belmont se brisa tout-à-fait en prononçant ces paroles, et ce fut avec effort qu'il la retrouva, pour répéter tous les trois ensemble le refrain, sur un air de montagne qui sembloit faire entendre encore les échos des Pyrénées.
Leurs voix étoient d'une parfaite justesse; celle du mari, grave et sonore, mêloit une dignité mâle aux doux accens des femmes; leur situation, l'expression de leur visage, tout étoit en harmonie avec la sensibilité la plus pure; rien n'en distrayoit, rien ne manquoit même à l'imagination. Delphine me l'a dit depuis; l'attendrissement que lui faisoit éprouver une réunion si parfaite de tout ce qui peut émouvoir, cet attendrissement étoit tel, qu'elle n'avoit plus la force de le supporter. Ses larmes la suffoquoient, quand madame de Belmont, se jetant presque dans ses bras, lui dit:--Aimable Delphine, je vous reconnois, mais nous croiriez-vous malheureux? 'Ah! combien vous vous tromperiez!--Et comme si tout à coup la musique avoit fondé notre intimité, elle se plaça près de madame d'Albémar, et lui dit:
--Quand je vous ai connue, il y a dix ans, M. de Belmont m'aimoit déjà depuis quelques années; mais comme on craignoit qu'il ne perdît la vue, mes parens s'opposoient à notre mariage: il devint entièrement aveugle, et je renonçai alors à tous les ménagemens que j'avois conservés avec ma famille. Chaque moment de retard, quand je lui étois devenue si nécessaire, me paroissoit insupportable; et, n'ayant ni père ni mère, je me crus permis de me décider seule. Je me mariai à l'insu de mes parens, et j'eus pendant quelque temps assez à souffrir des menaces qu'ils me firent de rompre mon mariage: quand il fut bien prouvé qu'ils ne le pouvoient pas, ils travaillèrent à nous ruiner, ils y réussirent; mais comme j'avois craint d'abord qu'ils ne parvinssent à me séparer de M. de Belmont, je ne fus presque pas sensible à la perte de notre fortune; mon imagination n'étoit frappée que du malheur que j'avois évité.
Mon mari, continua-t-elle, donne des leçons à son fils; moi, j'élève ma fille; et notre pauvreté, nous rapprochant naturellement beaucoup plus de nos enfans, nous donne de nouvelles jouissances. Quand on est parfaitement heureux par ses affections, c'est peut-être une faveur de la Providence que certains revers, qui resserrent encore vos liens par la force même des choses. Je n'oserois pas le dire devant M. de Belmont, si je ne savois pas que sa cécité ne le rend point malheureux; mais cet accident fixe sa vie au sein de sa famille, cet accident lui rend mon bras, ma voix, ma présence à tous les instans nécessaires: il m'a vue dans les premiers jours de ma jeunesse, il conservera toujours le même souvenir de moi, et il me sera permis de l'aimer avec tout le charme, tout l'enthousiasme de l'amour, sans que la timidité causée par la perte des agrémens du visage en impose à l'expression de mes sentimens. Je le dirai devant M. de Belmont, madame, il faut qu'il entende ce que je pense de lui, puisque je ne veux pas le quitter un instant, même pour me livrer au plaisir de le louer: le premier bonheur d'une femme, c'est d'avoir épousé un homme qu'elle respecte autant qu'elle l'aime; qui lui est supérieur par son esprit et son caractère, et qui décide de tout pour elle, non parce qu'il opprime sa volonté, mais parce qu'il éclaire sa raison, et soutient sa foiblesse. Dans les circonstances même où elle auroit un avis différent du sien, elle cède avec bonheur, avec confiance à celui qui a la responsabilité de la destinée commune, et peut seul réparer une erreur, quand même il l'auroit commise. Pour que le mariage remplisse l'intention de la nature, il faut que l'homme ait par son mérite réel un véritable avantage sur sa femme, un avantage qu'elle reconnoisse et dont elle jouisse: malheur aux femmes obligées de conduire elles-mêmes leur vie, de couvrir les défauts et les petitesses de leur mari, ou de s'en affranchir, en portant seules le poids de l'existence! Le plus grand des plaisirs, c'est cette admiration du coeur qui remplit tous les momens, donne un but à toutes les actions, une émulation continuelle au perfectionnement de soi-même, et place auprès de soi la véritable gloire, l'approbation de l'ami qui vous honore en vous aimant. Aimable Delphine, ne jugez pas le bonheur ou le malheur des familles par toutes les prospérités de la fortune où de la nature; connaissez le degré d'affection dont l'amour conjugal les fait jouir, et c'est alors seulement que vous saurez quelle est leur part de félicité sur la terre!
--Elle ne vous a pas tout dit, ma douce amie, reprit M. de Belmont; elle ne vous a pas parlé du plaisir qu'elle a trouvé dans l'exercice d'une générosité sans exemple; elle a tout sacrifié pour moi, qui ne lui offrois qu'une suite de jours pendant lesquels il falloit tout sacrifier encore. Riche, jeune, brillante, elle a voulu consacrer sa vie à un aveugle sans fortune, et qui lui faisoit perdre toute celle qu'elle possédoit. Dans quelque trésor du ciel il existait un bien inestimable; il m'a été donné, ce bien, pour compenser un malheur que tant d'infortunés ont éprouvé dans l'isolement. Et telle est la puissance d'une affection profonde et pure, qu'elle change en jouissances les peines les plus réelles de la vie; je me plais à penser que je ne puis faire un pas sans la main de ma femme, que je ne saurois pas même me nourrir, si elle n'approchoit pas de moi les alimens qu'elle me destine. Aucune idée nouvelle ne ranimeroit mon imagination, si elle ne me lisoit pas les ouvrages que je désire connoître; aucune pensée ne parvient à mon esprit sans le charme que sa voix lui prête; toute l'existence morale m'arrive par elle, empreinte d'elle, et la Providence, en me donnant la vie, a laissé à ma femme le soin d'achever ce présent, qui seroit inutile et douloureux sans son secours.
Je le crois, dit encore M. de Belmont, j'aime mieux que personne; car tout mon être est concentré dans le sentiment: mais comment se fait-il que tous les hommes ne cherchent pas à trouver le bonheur dans leur famille? Il est vrai que ma femme, et ma femme seule pouvoit faire du mariage un sort si délicieux. Cependant, il me manque de n'avoir jamais vu mes enfans, mais je me persuade qu'ils ressemblent à leur mère! de toutes les images que mes yeux ont autrefois recueillies, il n'en est qu'une qui soit restée parfaitement distincte dans mon souvenir, c'est la figure de ma femme; je ne me crois pas aveugle près d'elle, tant je me représente vivement ses traits! Avez-vous remarqué combien sa voix est douce? quand elle parle, elle accentue gracieusement et mollement, comme si elle aimoit à soigner les plaisirs qui me restent; je sens tout, je n'oublie rien; un serrement de main, une voix émue ne s'effacent jamais de mon souvenir. Ah! c'est une existence heureuse que de savourer ainsi les affections et leur charme; d'en jouir sans éprouver jamais une de ces inconstances du coeur, qu'amènent quelquefois les splendeurs éclatantes de la fortune, ou les dons brillans de la nature.
Néanmoins, quoique mon sort ne puisse se comparer à celui de personne, je le dis, continua-t-il, aux grands de la terre, aux plus beaux, aux plus jeunes; il n'est de bonheur pendant la vie que dans cette union du mariage, que dans cette affection des enfans, qui n'est parfaite que quand on chérit leur mère. Les hommes, beaucoup plus libres dans leur sort que les femmes, croient pouvoir aisément suppléer aux jouissances de la vie domestique; mais je ne sais quelle force secrète la Providence a mise dans la morale; les circonstances de la vie paraissent indépendantes d'elle, et c'est elle seule cependant qui finit par en décider. Toutes les liaisons hors du mariage ne durent pas; des événemens terribles, ou des dégoûts naturels brisent les liens qu'on croyoit les plus solides; l'opinion vous poursuit, l'opinion, de quelque manière, insinue ses poisons dans votre bonheur. Et quand il seroit possible d'échapper à son empire, peut-on comparer le plaisir de se voir quelques heure au milieu du monde, quelques heures interrompues, avec l'intimité parfaite du mariage? Que serois-je devenu sans elle? moi qui ne devois porter mes malheurs qu'à celle qui pouvoit s'enorgueillir de les partager! Comment aurois-je fait pour lutter contre l'ordre de la société? moi que la nature avoit désarmé! Combien l'abri des vertus constantes et sûres ne m'étoit-il pas nécessaire à moi, qui ne pouvois rien conquérir, et qui n'avois pour espoir que le bonheur qui viendroit me chercher! Mais ce ne sont point des consolations que je possède, c'est la félicité même; et je le répète avec assurance, celui qui n'est point heureux par le mariage est seul, oui, partout seul; car il est tôt ou tard menacé de vivre sans être aimé.
--M. de Belmont prononça ces paroles avec tant de chaleur, qu'elles jetèrent mon âme dans une situation violente; je vous l'avoue, ce que j'éprouve, quand une circonstance ranime en moi la douleur de n'avoir pas épousé madame d'Albémar, ce que j'éprouve tient beaucoup de cet état, que les anciens auroient expliqué par la vengeance des furies. Quelquefois cette douleur semble dormir dans mon sein; mais quand elle se réveille, je sens qu'elle ne m'a jamais quitté, et que tous les jours écoulés me sont retracés par les regrets les plus amers.
Madame d'Albémar s'aperçut que j'étois saisi par ces mouvemens impétueux et déchirans. En effet, j'avois résisté long-temps; mais tant d'émotions, qui portoient sur la même blessure, l'avoient enfin rendue trop douloureuse. Delphine se leva, et dit qu'elle vouloit partir; le temps menaçoit de la neige, monsieur et madame de Belmont voulurent l'engager à, rester; elle me regarda, et vit, je crois, que mon visage étoit entièrement décomposé; car elle répéta vivement que sa voiture l'attendoit à quatre pas de la maison, et qu'elle étoit forcée de s'en aller. Elle promit de revenir; monsieur et madame de Belmont, et leurs deux enfans, la réconduisirent jusqu'à la porte, avec cette affection qu'elle inspire si vite à quiconque est digne de l'apprécier.
Je lui donnai le bras sans rien dire, et nous marchâmes ainsi quelque temps. Arrivés à, l'endroit où sa voiture devoit l'attendre, nous ne la trouvâmes point; on avoit mal entendu nos ordres, et la neige commençoit à tomber avec une grande abondance.--J'ai bien froid, me dit-elle.--Ce mot me tira des pensées qui m'absorboient; je la regardai, elle étoit fort pâle, et je craignis que sa santé ne souffrît du chemin qui lui restoit encore à faire; je la suppliai de me permettre de la porter, pour que ses pieds au moins ne fussent pas dans la neige. Elle s'y refusa d'abord, mais son état étant devenu plus alarmant, j'insistai peut-être avec amertume, car j'étois agité par les sentimens les plus douloureux. Delphine consentit alors à ce que je désirois; elle espéroit, j'ai cru le voir, que mes impressions s'adouciroient par le plaisir de lui rendre au moins ce foible service.
Mon ami, je la portai pendant une demi-lieue, avec des émotions d'une nature si vive et si différente, que mon âme en est restée bouleversée. Tantôt la fièvre de l'amour me saisissoit, en la pressant sur mon coeur, et je lui répétois qu'il falloit qu'elle fût à moi comme mon épouse, comme ma maîtresse, comme l'être enfin qui devoit confondre sa vie avec la mienne; elle me repoussoit, soupiroit, et me menaçoit de refuser mon secours. Une fois la rigueur du froid la saisit tellement, qu'elle pencha sa tête sur moi, et je la soulevois comme si elle eût été sans vie: je regardai le ciel dans un mouvement inexprimable; je ne sais ce que je voulois; mais si elle étoit morte dans mes bras, je l'aurois suivie, et je ne sentirois plus la douleur qui me poursuit. Enfin nous arrivâmes, et mes soins la rétablirent entièrement. J'étois impatient de la quitter; je ne me trouvois plus bien à Bellerive, dans ces lieux qui faisoient mes délices: malheureux que je suis! pourquoi falloit-il que je visse le spectacle d'une union si heureuse!
Aveugles, ruinés, relégués dans un coin de la terre, ils sont heureux par l'amour dans le mariage; et moi, qui pouvois goûter ce bien au sein de toutes les prospérités humaines, j'ai livré mon coeur à des regrets dévorans, qui n'en sortiront qu'avec la vie.
LETTRE XX.
Delphine à Léonce.
Hier, vous n'êtes resté qu'un quart d'heure avec moi; à peine m'avez-vous parlé: en me quittant, j'ai vu que vous alliez dans la forêt, au lieu de retourner à Paris; j'ai su depuis que vous n'êtes rentré chez vous qu'au jour. Vous avez passé cette nuit glacée seul, à cheval, non loin de ma demeure; c'étoit vous pourtant qui aviez voulu abréger notre soirée. Inquiète, troublée, je suis restée à ma fenêtre pendant cette même nuit. Léonce, occupés ainsi l'un de l'autre, nous craignions de nous parler: que me cachez-vous? juste ciel! ne pouvons-nous plus nous entendre?
LETTRE XXI.
Léonce à Delphine.
J'ai passé une nuit plus douce que tous les jours qui me sont destinés: cette tristesse de l'hiver me plaisoit, je n'avois rien à reprocher à la nature. Mais vous, vous qui voyez dans quel état je suis, daignez-vous en avoir pitié? Ce frisson que les longues heures de la nuit me faisoient éprouver m'étoit assez doux; n'est-ce pas ainsi que s'annonce la mort? et ne sentez-vous pas qu'il faudra bientôt y recourir? Vous me demandez si je vous cache un secret! l'amour en a-t-il? Si vous partagiez ce que j'éprouve, ne me comprendriez-vous pas? Cependant vous me le demandez ce secret; le voici: je suis malheureux; n'exigez rien de plus.
LETTRE XII.
Delphine à Léonce,
Vous êtes malheureux, Léonce! ah! le ciel m'inspiroit bien, quand je voulois partir, quand je refusois de croire à vos sermens; vous me juriez qu'en restant, je comblerois tous les voeux de votre coeur; vous m'avez séduite par cet espoir, et déjà vous ne craignez plus de me le ravir. Autrefois les mêmes sentimens nous animoient, et maintenant, hélas! qu'est devenu cet accord? savez-vous ce que j'éprouvois? je jouissois avec délices de notre situation. Insensée que je suis! j'étois heureuse, je vous l'aurois dit; oh! que vous avez bien réprimé cette confiance imprudente!
Mais d'où vient donc, Léonce, cette funeste différence entre nous? Vous croiriez-vous le droit de me dire que vous êtes plus capable d'aimer que moi? avec quel dédain je recevrois ce reproche! je connois des sacrifices, que vous ne pourriez pas me faire; il n'en est pas un au monde qui me parût mériter seulement votre reconnoissance, tant il me coûteroit peu! Vous ai-je parlé du tort que me faisoit mon séjour à Bellerive? loin de redouter les peines que mon amour pourra me causer, quand je m'égare dans les chimères qui me plaisent, j'aime à supposer des dangers, des malheurs de tout genre, que je braverois avec transport pour vous.
Oserez-vous prétendre que le don, ou plutôt l'avilissement de moi-même, est le sacrifice que je dois à ce que j'aime? Mon ami, ce seroit notre amour que j'immolerois, si je renonçois à cet enthousiasme généreux qui anime notre affection mutuelle. Si je cédois à vos désirs, nous ne serions bientôt plus que des amans sans passion, puisque nous serions sans vertu; et nous aurions ainsi bientôt désenchanté tous les sentimens de notre coeur.
Si je pouvois manquer maintenant aux derniers devoirs que je respecte encore, quelle seroit ma conduite à mes propres yeux? Je me serois établie dans une solitude, pour y passer ma vie seule avec l'homme que j'aime, avec l'époux d'une autre; j'y resterois sans combats, sans remords, j'aurois été moi-même au-devant de ma honte: oh! Léonce, je ne suis déjà peut-être que trop coupable; veux-tu donc dégrader l'image de Delphine? Veux-tu la dégrader dans ton propre souvenir? qu'elle parte, et tu ne l'oublieras jamais; qu'elle meure, et tu verseras des larmes sur sa tombe; mais si tu la rendois criminelle, tu la chercherois vainement telle qu'elle étoit, dans le monde, dans ta mémoire, dans ton coeur; elle n'y seroit plus; et sa tête humiliée se pencheroit vers la terre, n'osant plus regarder ni le ciel ni Léonce.
Hier, n'étois-tu pas égaré, quand tu me reprochois d'être insensible à l'amour? ton accent étoit âpre et sombre; tu m'accusois de ne pas savoir aimer! Ah! crois-tu que mon amour n'ait pas aussi sa volupté, son délire? la passion innocente a des plaisirs que ton coeur blasphème. Quand tu n'avois pas encore troublé mes espérances, quand je me flattois de passer ma vie entière avec toi, il n'existoit pas dans l'imagination un bonheur que l'on pût comparer au mien; aucun chagrin, aucune inquiétude ne me rendoient les heures difficiles; je me sentois portée dans la vie comme sur un nuage; à peine touchois-je la terre de mes pas; j'étois environnée d'un air azuré, à travers lequel tous les objets s'offroient à moi sous une couleur riante: si je lisois, mes yeux se remplissoient des plus douces larmes, à chaque mot que je rapportois à toi; je m'attendrissois en faisant de la musique, car je t'adressois toujours ce langage mystérieux, ces émotions indéfinissables que l'harmonie nous fait éprouver; j'avois en moi une existence surnaturelle que tu m'avois donnée, une inspiration d'amour et de vertu, qui faisoit battre mon coeur plus vite à tous les momens du jour.
J'étois heureuse ainsi, même dans ton absence: l'heure de te voir approchoit, et la fièvre de l'espérance m'agitoit; cette fièvre se calmoit, quand tu entrois dans ma chambre; elle faisoit place aux sentimens délicieux qui se répandoient dans mon coeur: je te regardois, je considérois de nouveau tous les objets qui m'entourent, étonnée de la magie, de l'enchantement de ta présence, et demandant au ciel si c'étoit bien la vie qu'un tel bonheur, ou si mon âme déjà n'avoit pas quitté la terre! n'y avoit-il donc point d'amour dans cette ivresse? et quand tu m'environnois de tes bras, quand je reposois ma tête sur ton épaule, si je renfermois dans mon coeur quelques-uns de mes mouvemens, ce coeur en devenoit plus tendre; il eût perdu de sa sensibilité même, s'il n'avoit su rien réprimer.
J'ai voulu, Léonce, ne voir dans votre peine que vos inquiétudes sur mon sentiment pour vous; j'ai dissipé ces inquiétudes: si vous vous permettiez encore les mêmes plaintes, il ne seroit plus digne de moi d'y répondre.
LETTRE XXIII.
Léonce à Delphine.
Ma volonté est soumise à la vôtre; mais je ne sais quel accablement douloureux altère en moi les principes de la vie; hier, en revenant de chez vous, je pouvois à peine me soutenir sur mon cheval; j'essaierai d'aller à Bellerive ce soir; mais j'ai à peine la force d'écrire. Adieu.
LETTRE XXIV.
Delphine à Léonce.
Léonce, je vous crois généreux, pourquoi donc vous cacherois-je ce qui est dangereux pour moi? Vous savez, vous devez savoir, que si vous me rendiez coupable, je n'y survivrois pas; et vous me connoissez assez pour ne pas imaginer que j'imite ces femmes dissimulées, qui veulent se laisser vaincre, après avoir long-temps, résisté. Si vous ne voulez pas que je meure de douleur ou de honte, je dois obtenir, en vous confiant le secret de ma foiblesse, que votre propre vertu m'en défende. O Léonce! si vous souffrez, si vos peines altèrent quelquefois votre santé, ne vous montrez pas à moi dans cet état.
Hier, en vous voyant si pâle, si chancelant, je me sentis défaillir; quand l'image de votre danger se présente à moi, toute autre idée disparoît à mes yeux. Il se passoit hier dans mon coeur une émotion inconnue, qui affoiblissoit ma raison, ma vertu, toutes mes forces; et j'éprouvois un désir inexprimable de ranimer votre vie aux dépens de la mienne, de verser mon sang pour qu'il réchauffât le vôtre, et que mon dernier souffle rendît quelque chaleur à vos mains tremblantes.
Léonce, en vous avouant l'empire de la souffrance sur mon coeur, c'est vous interdire à jamais de m'en rendre témoin; dérobez-la-moi, s'il est possible; cette prière n'est pas d'une âme dure, et vous l'adresser, c'est vous estimer beaucoup. Ne répondez pas à cette lettre; en l'écrivant, mon front s'est couvert de rougeur. Je vous ai imploré, protégez-moi; mais sans me rappeler que je vous l'ai demandé.
LETTRE XXV.
Léonce à Delphine.
Delphine, je veux respecter vos volontés, je le veux; cette résignation est tout ce que je puis vous promettre. Vous ne connoissez pas les sentimens qui m'agitent; je leur impose silence, je ne puis vous les confier. Je vous adore, et je crains de vous parler d'amour! que deviendrai-je? et cependant tu m'aimes, et tu voudrois que je fusse heureux! J'ai cru que je le serois, je me suis trompé. Essayons de ne pas nous parler de nous, de transporter notre pensée sur je ne sais quel sujet étranger, dont nous ne nous occuperons qu'avec effort, oui, avec effort. Puis-je ne pas me contraindre? puis-je m'abandonner à ce que j'éprouve! Si je m'y livre un jour, dans l'état où m'ont jeté mes désirs et mes regrets, si je m'y livre un jour, l'un de nous deux est perdu.
LETTRE XXVI.
Delphine à Léonce.
L'homme d'affaires de madame de Mondoville est venu voir le mien, pour lui parler de soixante mille livres que j'ai cautionnées pour madame de Vernon, et de quarante autres que je lui avois prêtées, il y a deux ou trois ans: vous sentez bien que je ne veux pas que vous acquittiez ces dettes, surtout à présent que vos affaires sont en désordre; mais il seroit tout-à-fait inconvenable pour moi d'avoir l'air de rendre un service à madame de Mondoville. Hélas! j'ai des torts envers elle, et si jamais elle les découvre, je, ne veux pas qu'elle puisse penser que j'ai cherché à enchaîner son ressentiment par des obligations de cette nature. Ayez donc la bonté de dire à madame de Mondoville, que je ne veux pas que de dix ans, il soit question en aucune manière des dettes que sa mère a contractées avec moi; mais persuadez-lui bien que je me conduis ainsi par amitié pour vous, ou à cause d'une promesse faite à sa mère: supposez tout ce que vous voudrez seulement arrangez tout; pour que madame de Mondoville ne puisse pas se croire liée personnellement envers moi, par la reconnoissance.
LETTRE XXVII.
Léonce à Delphine.
J'ai exécuté fidèlement vos ordres auprès de madame de Mondoville. Que parlez-vous de lui épargner de la reconnoissance? avez-vous donc oublié que c'est vous qui l'avez dotée, que sans votre générosité fatale je serois peut-être libre encore: ah Dieu! ne puis-je donc repousser ce souvenir, et tout dans la vie doit-il me le rappeler!
Je n'ai pu empêcher Matilde de vous aller voir demain; elle est touchée de vos procédés envers nous, quoique j'en aie diminué le mérite selon vos intentions; elle vouloit que je l'accompagnasse à Bellerive, cela m'est impossible; je ne veux pas vous voir ensemble, je ne veux pas la trouver dans les lieux que vous habitez, il me semble que son image y resteroit.... Permettez-moi de vous prier, ma Delphine, de recevoir Matilde comme vous l'auriez fait avant la mort de sa mère; vous êtes capable de vous troubler en la voyant, comme si vous aviez des torts envers elle: hélas! ne lui offrez-vous pas ma peine en sacrifice? n'est-ce point assez? conservez avec elle la supériorité qui vous convient. Il seroit difficile de lui donner des soupçons, jamais elle n'a été plus calme, plus heureuse; mais la seule personne qu'elle observe avec soin, c'est vous; non par jalousie, mais pour se démontrer à elle-même qu'il n'y a de bonheur que dans la dévotion; et que toutes vos qualités et vos agrémens vous sont inutiles, parce que vous n'êtes pas dans les mêmes opinions qu'elle.