Part 32
Mon ami, j'ai voulu que mes premières paroles fussent un consentement à ce que vous souhaitez; maintenant, qu'il me soit permis de vous le dire, votre lettre m'a fait de la peine. Que de motifs vous me donnez pour le plus simple désir! pensiez-vous qu'il m'en coûteroit de quitter le monde? ai-je un intérêt, une jouissance, un but indépendant de vous? Quelle inquiétude, quelle agitation se fait sentir, comme malgré vous, dans ce que vous m'avez écrit! J'avois reçu, peu d'heures auparavant, une lettre de ma belle-soeur, qui cherchoit à m'éclairer sur les périls auxquels je m'expose, et j'ai cru déjà voir dans quelques-unes de vos plaintes détournées, le présage des malheurs dont elle me menaçoit.
Quoi! Léonce, il n'y a pas un mois que d'une séparation absolue, d'un long supplice, nous sommes passés à nous voir tous les jours; et déjà votre coeur est tourmenté, et me cache peut-être ce qu'il éprouve, ce qu'il ne lui est pas permis d'avouer. A peine ai-je assez de mes pensées, de mes sentimens pour connoître, pour goûter tout mon bonheur, et vous, vous paroissez mécontent, vous vous plaignez de votre sort; dans ces entretiens tête-à-tête que vous désirez, vous ne cessez de me parler de vos sacrifices. O Léonce, Léonce! les délices du sentiment seroient-elles épuisées pour vous? ne me dites pas que votre coeur a plus de passion que le mien; croyez-moi, dans notre situation, le plus heureux des deux est sûrement le plus sensible.
Je veux me persuader, néanmoins, que c'est uniquement l'importunité du monde qui vous a déplu; je vais vous expliquer les motifs qui m'y avoient condamnée. Je savois que pendant quelque temps on avoit dit assez de mal de moi, et je croyois utile de ramener ceux sur l'esprit desquels ces propos injustes avoient produit quelque effet. Madame d'Artenas jugeoit convenable que je reparusse dans la société, et c'est par bonté qu'elle rassembla chez elle hier ce que l'on appelle à Paris les _chefs de bande_ de l'opinion, afin que j'eusse l'occasion, non de me justifier, je ne m'y serois pas soumise, mais de me remettre à ma place dans une réunion d'éclat. Ai-je besoin de vous le dire, Léonce? c'est pour vous que je prends soin de désarmer la calomnie; j'y serois insensible, si elle ne m'arrivoit pas à travers l'impression qu'elle peut vous faire. Le secret de ma conduite depuis quinze jours, étoit peut-être le désir d'offrir à vos yeux celle que votre mère n'avoit pas jugée digne de vous, entourée de considération et d'hommages.
Vous me reprochez presque ma gaîté; hélas! hier, en entrant dans le salon de madame d'Artenas, j'éprouvai d'abord une impression de tristesse; je revoyois le monde pour la première fois depuis la mort de madame de Vernon, et, pardonnez-le moi, je ne puis penser à elle sans attendrissement; cependant je sentis la nécessité de cacher cette disposition. Si j'avois montré de la tristesse au milieu du monde, loin de l'attribuer aux regrets qui la causoient, on auroit dit que j'étois inquiète de ce qui s'étoit répandu sur M. de Serbellane et moi, et j'aurois manqué le but que je m'étois proposé: il faut fuir le monde, ou ne s'y montrer que triomphante; la société de Paris est celle de toutes dont la pitié se change le plus vite en blâme.
Ce fut donc par un effort que je débutai dans cette carrière de succès, que vous vous plaisiez à peindre avec amertume; cependant, j'en conviens, je m'animai par la conversation; je m'animai, faut-il vous le dire? par le plaisir de briller devant vous; je vous sentois près de moi, je vous regardois souvent pour deviner votre opinion; un sourire de vous me persuadoit que j'avois parlé avec grâce, et le mouvement que cause la société, quand on s'y livre, étoit singulièrement excité par votre présence. L'émotion qu'elle me faisoit éprouver m'inspiroit les pensées et les paroles qui plaisoient autour de moi. Je m'adressois à vous par des allusions détournées, et, dans les questions les plus générales, je ne disois pas un mot qui n'eût un rapport avec vous, un rapport que vous seul pouviez saisir, et que vous avez feint de ne pas remarquer.
N'importe, vous pouvez m'en croire, celle qui ne voit que vous dans le monde, doit se plaire mille fois davantage dans la retraite avec vous; et j'aurois eu la première l'idée d'aller à Bellerive, si je n'avois pas craint qu'en m'établissant au milieu de l'hiver à la campagne, je n'attirasse l'attention sur mes sentimens. Les habitués du monde de Paris ne conçoivent pas comment il est possible de supporter la solitude, et s'acharnent à dénigrer les motifs de ceux qui prennent le parti de la retraite. Je vous en préviens, afin que si la résolution que je vais prendre nuit à ma réputation, vous y soyez préparé, et que vous n'oubliiez point que vous l'avez voulu. Dans les malheurs qui peuvent m'atteindre, je ne crains que ce qui pourroit blesser votre caractère.
Le genre de vie que vous me proposez, a mille fois plus de charmes encore pour moi que pour vous. Je hais la dissimulation qui me seroit commandée au milieu du monde; je croirai respirer un air plus pur, quand je ne verrai personne devant qui je doive cacher l'unique intérêt qui m'occupe. Je ne mets qu'une condition à ma condescendance (condition toujours la même, quoi qu'il puisse nous arriver), c'est que vous ne me laisserez point ignorer ce que Matilde pourroit savoir de notre affection l'un pour l'autre, et que si jamais elle en étoit malheureuse, je partirois à l'instant, sans que vous me suivissiez; j'en ai votre parole: c'est cette assurance qui me permet de goûter sans un remords trop amer, le plaisir de vous voir. Hélas! me contenter de cette promesse, ce n'est pas être trop sévère envers moi-même. Adieu, Léonce; oui, chaque soir vous viendrez donc à Bellerive; ah! quelle douce espérance! Souvenez-vous cependant que de toutes les situations de la vie, la nôtre est la plus incertaine; nous sommes heureux, mais nous avons tout à craindre: mon ami, ménagez bien notre sort.
LETTRE XIII.
Léonce à Delphine.
2 janvier 1791.
Unutterable happiness! Which love alone bestows, and on a favoured few
[Bonheur inexprimable! que l'amour seul peut donner, et qu'il n'accorde encore qu'à un petit nombre de favorisés! THOMPSON]
O Delphine! que j'avois raison de désirer ce que ton coeur m'a si généreusement accordé! Combien j'ai été plus heureux hier à Bellerive, qu'à Paris, dans aucun des jours où je t'y ai vue! je te trouvois seule, et j'avois la certitude que ce bonheur ne seroit point interrompu; cette pensée mêloit un calme délicieux à mes transports.
Quel charme tu as su répandre sur les détails de la vie, qui échappent au milieu du mouvement des villes! quels soins n'as-tu pas pris de moi! la neige en route, m'avoit un peu saisi, tes jolies mains furent long-temps occupées à ranimer le feu pour me réchauffer; combien il eût été moins aimable d'appeler tes gens pour nous servir! tu prenois aussi un plaisir extrême à me montrer les changemens que tu comptois faire pour embellir ta maison. Toi, que j'avois vue, jusqu'alors si indifférente pour ce genre de goût et d'occupation, il me sembloit, et tu en es convenue, que le bonheur te faisoit prendre intérêt à tout, et que tu te plaisois à parer les lieux que nous devions parcourir ensemble. Mon coeur n'a pas négligé la moindre observation qui pût me prouver ta tendresse; j'ai remarqué jusqu'à ces arbustes couverts de fleurs, nouvellement placés dans ton cabinet: cet appartement étoit presque négligé, quand tu le destinois à recevoir la plus brillante compagnie de la France; tu lui as donné un air de fête pour Léonce, pour ton ami.
Oh! combien je jouissois de la vivacité pleine de charmes que tu mettois à me raconter les plus légères bagatelles! Une joie touchante t'animoit, et la gaîté n'étoit point alors un jeu de ton esprit, mais un besoin de ton coeur. J'ai ri de cette sérieuse occupation du souper, toi qui n'y as songé de ta vie! tu voulois t'assurer qu'on me donneroit ce qui pouvoit me faire du bien, après le froid que j'avois éprouvé. Je t'ai vu hier des agrémens nouveaux, que je ne te connoissois pas encore; les soins de la vie domestique ont une grâce singulière dans les femmes; la plus ravissante de toutes, la plus remarquable par son esprit et sa beauté, ne dédaigne point ces attentions bonnes et simples, qu'il est doux quelquefois de retrouver dans son intérieur. Oh! quelle femme j'aurois possédée! et j'ai pu m'unir à elle! je l'ai pu!... Malheureux! qu'ai-je dit? non, je ne suis pas malheureux; mais en t'aimant chaque jour davantage, chaque jour aussi cependant mes regrets deviennent plus cruels. Enfin apprends-moi, s'il est possible, à te soumettre jusqu'à mon amour.
Avec quelle insistance vous avez voulu que nous fussions fidèles au projet formé, de remplir notre temps par des lectures communes! Ah! vous avez craint ces douces rêveries d'amour, qui suffisoient si bien à mon coeur! je voulois du moins que nous choisissions l'un de ces livres où j'aurois pu retrouver quelques peintures des sentimens qui m'animent; mais vous vous y êtes obstinément refusée. N'importe, ma Delphine, ta voix, quoi qu'elle me lise, ne m'inspirera que l'amour: parle en ton nom, parle au nom de Dieu même, si tu le veux, mais que ta main soit dans la mienne, et que je puisse souvent la presser sur mon coeur. Ange tutélaire de ma vie, adieu jusqu'à ce soir.
LETTRE XIV.
Delphine à Léonce.
Je n'ai pas été contente de vous hier, mon cher Léonce; je ne vous croyois pas cette indifférence pour les idées religieuses, j'ose vous en blâmer. Votre morale n'est fondée que sur l'honneur; vous auriez été bien plus heureux, si vous aviez adopté les principes simples et vrais qui, en soumettant nos actions à notre conscience, nous affranchissent de tout autre joug. Vous le savez, l'éducation que j'ai reçue, loin d'asservir mon esprit, l'a peut-être rendu trop indépendant: il seroit possible que les superstitions même convinssent à la destinée des femmes; ces êtres chancelans ont besoin de plusieurs genres d'appui, et l'amour est une sorte de crédulité qui se lie peut-être avec toutes les autres; mais le généreux protecteur de mes premières années estimoit assez mon caractère, pour vouloir développer ma raison, et jamais il ne m'a fait admettre aucune opinion, sans l'approfondir moi-même, d'après mes propres lumières. Je puis donc vous parler sur la religion que j'aime, comme sur tous les sujets que mon coeur et mon esprit ont librement examinés; et vous ne pouvez attribuer ce que je vous dirai aux habitudes commandées, ni aux impressions irréfléchies de l'enfance. Jamais, je vous le jure, depuis que mon esprit est formé, je n'ai pu voir, sans répugnance et sans dédain, l'insouciance et la légèreté qu'on affecte dans le monde sur les idées religieuses. Qu'elles soient l'objet de la conviction, de l'espoir, ou du doute, n'importe; l'âme se prosterne devant une chance comme devant la certitude, quand il s'agit de la seule grande pensée qui plane encore sur la destinée des hommes.
J'étois pénétrée de ces sentimens, Léonce, avant de connoître l'amour; ah! que ne dois-je pas éprouver maintenant, que cette passion profonde remplit mon coeur d'idées sans bornes, et de voeux sans fin! Je ne prétends point vous retracer les preuves de tout genre dont vous vous êtes sans doute occupé; mais dites-moi si, depuis que vous m'aimez, votre coeur ne sent rien qui lui révèle l'espérance de l'immortalité.
Quand M. d'Albémar mourut, je croyois aux idées religieuses, mais sans avoir jamais eu le besoin d'y recourir. J'étois si jeune alors, qu'aucun sentiment de peine ne m'avoit encore atteinte; et quand on n'a point souffert, on a bien peu réfléchi; mais, à la mort de mon bienfaiteur, je me persuadai que je n'avois point assez fait pour son bonheur, et j'en éprouvai les remords les plus cruels. Depuis que j'étois devenue son épouse, l'extrême différence de nos âges m'inspiroit souvent des réflexions tristes sur mon sort; je craignis de les avoir quelquefois exprimées avec humeur, et je me le reprochai douloureusement, dès qu'il eut cessé de vivre. Rien ne peut donner l'idée du repentir qu'on éprouve, quand il n'est plus possible de rien expier, quand la mort a fermé sur vous tout espoir de réparer les torts dont on s'accuse. Cette douleur me poursuivoit tellement qu'elle auroit altéré ma raison, si l'excellente soeur de M. d'Albémar ne m'eût calmée, en me rappelant avec une nouvelle force l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Je sentis enfin que mon généreux ami, témoin de mes regrets, les avoit acceptés, et que son pardon avoit soulagé mon coeur.
J'exécutai ses derniers ordres avec un scrupule religieux; chaque fois que je remplissois une de ses volontés, j'éprouvois une douce consolation qui m'assuroit que nos âmes communiquoient encore ensemble. Que serois-je devenue, si j'avois pensé qu'il n'existât plus rien de lui? Qu'aurois-je fait de mon repentir? Comment se seroit-il adouci? comment me serois-je consolée du moindre tort, s'il avoit reçu le sceau de l'éternité? Ces sentimens, ces regrets qui s'attachent aux morts, seroient-ils le seul mensonge de la nature, l'unique douleur sans objet, l'unique désir sans but? et la plus noble faculté de l'âme, le souvenir, ne seroit-elle destinée qu'à troubler nos jours, en nous faisant donner des regrets à la poussière dispersée que nous aurions appelée nos amis.
Sans doute, cher Léonce, je ne crains point de te survivre; jamais je n'invoquerai ta tombe, ma vie est inséparable de la tienne: mais si tout à coup, l'affreux système dont l'anéantissement est le terme s'emparoit de mon âme, je ne sais quel effroi se mêleroit même à mon amour. Que signifieroit la tendresse profonde que je ressens pour toi, si tes qualités enchanteresses n'étoient qu'une de ces combinaisons heureuses du hasard, que le temps amène et qu'il détruit? Pourrions-nous dans l'intimité de nos âmes, rechercher nos pensées les plus secrètes pour nous les confier, quand au fond de toutes nos réflexions serait le désespoir? Un trouble extraordinaire obscurcit ma pensée, quand on lui ravit tout avenir, quand on la renferme dans cette vie; je sens alors que tout est-prêt à me manquer; je ne crois plus à moi, je frémis de ne plus retrouver ce que j'aime; il me semble que ses traits pâlissent, que sa voix se perd dans les ombres dont je suis environnée; je le vois placé sur le bord d'un abîme: chaque instant où je lui parle me paroît comme le dernier, puisqu'il doit en arriver un qui finira tout pour jamais, et mon âme se fatigue à craindre, au lieu de jouir d'aimer.
Oh! combien le sentiment se raffermit et nous élève, lorsqu'on s'anime mutuellement à se confier dans l'Être suprême! Ne résistez pas, Léonce, aux consolations que la religion naturelle nous présente. Il n'est pas donné à notre esprit de se convaincre sur un tel sujet par des raisonnemens positifs; mais la sensibilité nous apprend tout ce qu'il importe de savoir. Jetez un regard sur la destinée humaine: quelques momens enchanteurs de jeunesse et d'amour, et de longues années toujours descendantes, qui conduisent de regrets en regrets, et de terreurs en terreurs, jusqu'à cet état sombre et glacé, qu'on appelle la mort. L'homme a surtout besoin d'espérance, et cependant son sort, dès qu'il a atteint vingt-cinq ans, n'est qu'une suite de jours dont la veille vaut encore mieux que le lendemain: il se retient dans la pente, il s'attache à chaque branche, pour que ses pas l'entraînent moins vite vers la vieillesse et le tombeau; il redoute sans cesse le temps pour lequel l'imagination est faite, le seul dont elle ne peut jamais se distraire, l'avenir. O Léonce! et ce seroit là tout! et cette âme de feu ne nous auroit été donnée que pour s'éteindre lentement dans l'agonie de l'âge!
La puissance d'aimer me fait sentir en moi la source immortelle de la vie. Quoi! mes cendres seraient près des tiennes sans se réveiller! Nous serions pour jamais étrangers à cette nature, qui parle si vivement à notre âme! ce beau ciel, dont l'aspect fait naître tant de sentimens et de pensées, ces astres de la nuit et du jour se leveroient sur notre tombe, comme ils se sont levés sur nos heures trop heureuses, sans qu'il restât rien de nous pour les admirer! Non, Léonce, je n'ai pas moins d'horreur du néant que du crime, et la même conscience repousse loin de moi tous les deux.
Mais que ferai-je de mon espérance, si tu ne la partages pas? Livrerai-je mon âme à un avenir que tu n'as pas reconnu pour le tien? Quelle idée mon imagination peut-elle me donner du bonheur, si ce n'est pas avec toi que je dois en jouir? Comment entretenir ces méditations solitaires que ta voix n'encourageroit pas? Je ne puis plus rien à moi seule, j'ai besoin de t'interroger sur toutes mes pensées, pour les juger, pour les admettre, pour les rattacher à mon amour. O Léonce, Léonce! viens croire avec moi, pour que j'espère en paix, pour que je suive ta trace brillante dans ce ciel, où mes regards cherchent ta place, avant d'aspirer à la mienne.
Oui, Léonce, il existe un monde où les liens factices sont brisés, où l'on n'a rien promis que d'aimer ce qu'on aime; ne sois pas impie envers cette espérance! le bonheur que la sensibilité nous donne, loin de distraire comme tous les autres de la reconnoissance envers le Créateur, ramène sans cesse à lui; plus notre être se perfectionne, plus un Dieu lui devient nécessaire; et plus les jouissances du coeur sont vives et pures, moins il nous est possible de nous résigner aux bornes de cette vie. Léonce, je vous en conjure, ne plaisantez jamais sur le besoin que j'ai d'occuper votre âme des idées religieuses. Je douterois de votre amour pour moi, si je ne pouvois réussir à vous donner au moins du respect pour ces grandes questions, qui ont intéressé tant d'esprits éclairés, et calmé tant d'âmes souffrantes.
La légèreté dans les principes conduiroit bientôt à la légèreté dans les sentimens; l'art de la parole peut aisément tourner en dérision ce qu'il y a de plus sacré sur la terre; mais les caractères passionnés repoussent ce dédain superficiel, qui s'attaque à toutes les affections fortes et profondes. L'enthousiasme que l'amour nous inspire est comme un nouveau principe de vie. Quelques-uns l'ont reçu; mais il est aussi inconnu à d'autres que l'existence à venir dont tu ne veux pas t'occuper. Nous sentons ce que le vulgaire des âmes ne peut comprendre, espérons donc aussi ce qui ne se présente encore à nous que confusément. Les pensées élevées sont aussi nécessaires à l'amour qu'à la vertu.
Hélas! m'est-il permis de parler de vertu! la parfaite morale pourroit déjà, je le sais, réprouver ma conduite; et ma conscience me juge plus sévèrement que ne le feroient les opinions reçues dans le monde: mais j'aime mieux la justice du ciel que l'indulgence des hommes! et quoique je n'aie pas la force de renoncer à te voir, il me semble que j'altère moins mes qualités naturelles, en portant chaque jour mon repentir aux pieds de l'Être suprême, qu'en cherchant à douter de la puissance qui me condamne.
Léonce, l'éducation que vous avez reçue, l'exemple et le souvenir des antiques moeurs espagnoles, les idées militaires et chevaleresques qui vous ont séduit dès votre enfance, vous semblent devoir tenir lieu des principes les plus délicats de la religion et de la morale. Tous les caractères généreux se plaisent dans les sacrifices, et vous vous êtes fait du sentiment de l'honneur, du respect presque superstitieux pour l'opinion publique, un culte auquel vous vous immoleriez avec joie. Mais si vous aviez eu des idées religieuses, vous auriez été moins sensible au blâme ou à la louange du monde; et peut-être, hélas! la calomnie ne seroit-elle pas si facilement parvenue à vous irriter et à vous convaincre. O mon ami! rendez au ciel un peu de ce que vous ôterez aux hommes. Vous trouverez alors dans le contentement de vous-même un asile que personne n'aura le pouvoir de troubler, et moi-même aussi je serai plus tranquille sur mon sort. Les idées religieuses, alors même qu'elles condamnent l'amour, n'en tarissent jamais entièrement la source, tandis que les mensonges perfides du monde dessèchent sans retour les affections de celui qui les craint et les écoute.
Vous le voyez, Léonce, en méditant avec vous sur les pensées les plus graves, je reviens sans cesse à l'intérêt qui me domine, à votre sentiment pour moi. Non, cette lettre, non, aucune action de ma vie ne peut désormais m'être comptée comme vertu, et l'amour seul m'inspire le bien comme le mal. Adieu.
LETTRE XVI.
Réponse de Léonce à Delphine.
God is thy law, thou mine. [Dieu est ta loi, tu es la mienne. MILTON]
Ma Delphine, je ne voulois répondre à ta lettre qu'en te revoyant; je me serois jeté à tes genoux, je t'aurois dit: n'es-tu pas la maîtresse absolue de mon âme? fais-en, si tu veux, hommage à l'Être suprême, dispose de ce qui est à toi; adore en mon nom la Providence qui se manifeste mieux sans doute à la plus parfaite de ses créatures: moi, c'est pour toi seule que j'éprouve de l'enthousiasme; ces pensées mélancoliques, ces idées élevées qui te font sentir le besoin de la religion, c'est vers ton image qu'elles m'entraînent; et tu remplis entièrement pour moi ce vide du coeur, qui t'a rendu l'idée d'un Dieu si nécessaire. Cependant j'ai résolu de t'écrire avant de te parler, afin de te répondre avec un peu plus de calme.
Je vais m'efforcer, non de combattre tes angéliques espérances, puissent-elles être vraies! mais de me justifier une fois des défauts dont tu m'accuses, et dont tu redoutes à tort la funeste influence. Hélas! je n'ai point oublié le jour qui a versé ses poisons sur toute ma vie. Néanmoins je ne pense pas qu'il faille en accuser mon caractère: c'est la jalousie qui m'a troublé; sans elle, tout se seroit promptement éclairci. Je mets de l'importance, il est vrai, à ma réputation, et je ne pourrois pas supporter la vie, si je croyois mon nom souillé par le moindre tort envers les lois de l'honneur; mais que peut craindre celle que j'aime, de ce sentiment? ne me donnera-t-il pas le droit, le bonheur de la défendre contre ceux qui oseroient la calomnier? On a dit souvent que les femmes devoient ménager l'opinion publique avec beaucoup plus de soin que les hommes, je ne le pense pas; notre devoir à nous, c'est de protéger ce que nous aimons, de couvrir de notre gloire personnelle la compagne de notre vie; si nous perdions cette gloire, rien ne pourroit nous la rendre; mais, quand même une femme seroit attaquée dans l'opinion, ne pourroit-elle pas se relever, en prenant le nom d'un homme honorable, en associant son existence à la sienne, et recevant sous son appui tutélaire les hommages qu'il sauroit lui ramener?
Les femmes ont toutes de l'enthousiasme pour la valeur; cette qualité, dont on ne suppose pas qu'un homme puisse manquer, n'assure point assez encore sa considération, si elle n'est pas jointe à un caractère imposant. Il ne suffit pas d'une bravoure intrépide, pour obtenir le degré d'estime et de respect dont une âme fière a besoin; il n'y va pas de la mort ou de la vie, dans les circonstances journalières dont se compose l'ensemble de la considération; mais lorsque l'on a dans sa conduite habituelle une dignité convenable, des égards scrupuleux pour toutes les opinions délicates, pour tous les préjugés même de l'honneur, le public ne se permet pas le moindre blâme, et l'on conserve cette réputation intacte, qui fonde véritablement l'existence d'un homme, en lui donnant le droit de punir par son mépris, ou de récompenser par son suffrage.