# Delphine

## Part 31

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Dès que Léonce me vit résolue a ne pas me séparer de lui, il s'établit entre nous la plus douce intelligence; il donna avec une grâce charmante des ordres tout autour de moi, plaça ma femme de chambre dans le cabriolet d'Antoine, qui étoit venu me rejoindre, et se mêla enfin de tous les détails, avec la vivacité la plus aimable, comme s'il eût cru prendre ainsi possession de ma vie.

Après m'avoir fait remonter dans ma voiture, il me montra, par les soins les plus tendres, son inquiétude sur l'état de tremblement où j'étois; il m'entoura de son manteau, ouvrit et referma les glaces plusieurs fois, pour essayer ce qui pourroit me faire du bien; je voyois en lui une activité de bonheur, une sorte d'impossibilité de contenir sa joie, qui me jetoit dans une rêverie enchanteresse; je me taisois, parce qu'il parloit; j'étois calme, parce que l'expression de ses sentimens étoit vive. Oh, Louise! personne, personne au monde, se faisant l'idée de cette félicité, ne renonceroit à l'éprouver!

Il fut convenu entre Léonce et moi que je dirois, à mon retour à Paris, que la fièvre m'avoit saisie eu route et m'avoit obligée de revenir. J'écoutai ses projets pour nous voir, chaque jour, sans jamais causer la moindre peine à Matilde; ils étoient tels que je pouvois les désirer; il revint souvent aussi à m'entretenir des ménagemens qu'il auroit pour ma réputation.--Léonce, lui répondis-je, ne faites désormais rien pour moi qui ne soit nécessaire à vous; je ne suis plus à présent qu'un être qui vit pour celui qu'elle aime, et n'existe que dans l'intérêt et la gloire de l'objet qu'elle a choisi. Tant que vous m'aimerez, vous aurez assez fait pour mon bonheur; mon amour-propre, mes penchans, mes désirs sont tous renfermés dans ma tendresse. Ne tourmentez ni ma conscience ni mon amour, et décidez de ma vie sous tous les autres rapports; je me mets, avec fierté comme avec joie, dans la dépendance absolue de votre volonté.

--Louise, avec quelle passion, avec quels transports Léonce me remercia! Votre heureuse Delphine entendit pendant trois heures le langage le plus éloquent de l'amour le plus tendre. Léonce n'eut pas un instant, j'en suis sûre, l'idée de se permettre une expression, un regard qui pût me déplaire. Que le coeur est bon! qu'il est pur! qu'il est enthousiaste, alors qu'il est heureux!

Je trouvai, en arrivant chez moi, la dernière lettre que Léonce m'avoit écrite, et que je n'avois point reçue; il me sembla qu'elle eût suffit pour m'entraîner; mais qu'il étoit doux de la lire ensemble! Les expressions de la douleur de Léonce me faisoient jouir encore plus de son bonheur actuel, et je me plaisois à lui faire répéter les prières qu'il m'avoit adressées, pour m'en laisser toucher une seconde fois. Mais enfin, je m'aperçus qu'il étoit trois heures du matin; au premier mot que je dis à Léonce, il obéit, et me quitta pour retourner chez lui.

J'avois perdu le repos depuis plusieurs mois; j'ai dormi profondément le reste de cette nuit. Quand je me suis réveillée, un beau soleil d'hiver éclairoit ma chambre; il avoit ses rayons de fête, et condescendoit à mon bonheur. Je priai Dieu long-temps, je n'avois rien dans l'âme que je craignisse de lui confier; après avoir prié, je vous ai écrit. Ma soeur, je l'espère, vous ne me condamnerez pas; nous avons toujours eu tant de rapports dans notre manière de penser et de sentir! comment se pourroit-il que je fusse contente de moi, et que vous trouvassiez ma conduite condamnable? Cependant, Louise, hâtez-vous de me répondre. Adieu.

LETTRE IX.

Léonce à Delphine.

Mon amie, quoi qu'il puisse nous arriver, remercions le ciel de nous avoir donné la vie. Arrête ta pensée sur ce jour qui vient de s'écouler; il a fait une trace lumineuse dans le cours de nos années, et nous tournerons nos regards vers lui, quelque avenir que le sort nous destine.

Dès mon enfance, un pressentiment assez vif, assez habituel, m'a persuadé que je périrois d'une mort violente: ce matin cette idée m'est revenue à travers les délices de mes sentimens, mais elle avoit pris un caractère nouveau; je n'étois plus effrayé du présage, je ne désirois plus de le détourner; je ne voyois plus la vie que dans l'amour, et je me plaisois à penser que si je périssois foudroyé dans la jeunesse par quelqu'un des événemens qui menacent un caractère tel que le mien, je périrois dans l'ardeur de ma passion pour toi, et long-temps avant que l'âge eût refroidi mon coeur.

Dis-moi, Delphine, pourquoi la pensée de la mort se mêle avec une sorte de charme aux transports de l'amour? Ces transports vous font-ils toucher aux limites de l'existence? Est-ce qu'on éprouve en soi-même des émotions plus fortes que les organes de la nature humaine, des émotions qui font désirer à l'âme de briser tous ses liens pour s'unir, pour se confondre plus intimement encore avec l'objet qu'elle aime? Ah! Delphine, que je suis heureux! que je suis attendri! mes yeux sans cesse remplis de larmes, ma voix émue, mes pas lents et rêveurs, pourroient me donner l'apparence du plus foible des êtres. Mon caractère, cependant, est loin d'être amolli, mais c'est un état extraordinaire que cette inépuisable source d'impressions sensibles, qui se répand dans tout mon être. L'air déchiroit hier ma poitrine oppressée, ce matin il me semble que je respire l'amour et le bonheur.

Ah! que j'aime la vie! chaque mouvement, chaque pensée qui me rappelle l'existence est un plaisir que je voudrois prolonger; je retiens le temps comme un bienfaiteur.

Delphine, nous serons une fois malheureux, ainsi le veut la destinée; mais nous n'aurons jamais le droit de nous plaindre. J'ai senti les battemens de ton coeur sur le mien, tes bras m'ont serré de toute la puissance de ton âme; ces peines, ces inquiétudes, ces doutes qui pèsent toujours au dedans de nous-mêmes, et troublent en secret nos meilleurs sentimens, ces infirmités de l'être moral enfin avoient disparu tout à coup en moi. J'étois libre, généreux, fier, éloquent; s'il eût fallu dans ce moment étonner les hommes par le plus intrépide courage, les entraîner par des expressions enflammées, j'en étois capable, j'en étois digne, et nul génie mortel n'auroit pu s'égaler à ton heureux amant. C'est avec cet enthousiasme d'amour, que toi seule au monde peux inspirer, que je saurai tromper l'ivresse où me jette ta beauté; si quelquefois cet effort m'est pénible, rappelle-moi que tu tiens de mon aveu même qu'hier, hier! rien ne manquoit à mon bonheur.

Delphine, je te verrai ce soir, je le puis sans le moindre inconvénient: tout s'arrange, tout est facile, les plus petites circonstances secondent mes désirs; je suis un être favorisé du ciel à cause de toi. Tu m'instruiras dans ta religion, je ne m'en étois pas occupé jusqu'à ce jour; mais j'ai tant de bonheur, qu'il me faut où porter ma reconnoissance! ce n'est pas assez du culte que je te rends, il faut me dire à qui je dois ta vie, qui te l'a donnée, qui te la conserve. Impose-moi quelques sacrifices, quelques peines; mais il n'y en a plus au monde. Comment faire pour découvrir quelques devoirs qui me coûtent, quelques actions qui puissent m'être comptées, quand je te verrai tous les jours? Oh, Delphine! calme-moi, s'il est possible; sur l'excès de mon bonheur, sur sa durée. Dis-moi que le ciel t'a permis de me donner un sort qui n'étoit pas fait pour les hommes; je puis tout espérer, je puis tout croire! Quel miracle m'étonneroit, quand un moment a changé la nature entière à mes yeux!

Oui, je possède cette félicité, la mort seule la terminera; il n'y en aura plus de ces terribles jours, pendant lesquels je ne te voyois pas. Mon amie, la force de les concevoir et de les supporter n'existe plus en moi; j'ai perdu en un instant toute puissance sur mon âme; le bonheur est devenu mon habitude, mon droit; il faut me ménager avec bien plus de soin que dans le temps de mon désespoir. Je suis heureux, mais tout mon être est ébranlé; les palpitations de mon coeur sont rapides; je sens dans mon sein une vie tremblante, que la moindre peine anéantirait à l'instant. Oh, Delphine! le bonheur parfait étonne la nature humaine; ma tête se trouble, et je suis prêt à devenir misérablement superstitieux, depuis que je possède tous les biens du coeur.

Adieu, Delphine, adieu; je veux en vain m'exprimer: il y a dans les passions violentes une ardeur, une intensité dont l'âme seule a le secret. Une sympathie céleste, une étincelle d'amour te révélera peut-être ce que j'éprouve.

LETTRE X.

Mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Montpellier, ce 20 décembre.

Je le crois, j'en suis sûre, ma chère Delphine, puisque vous êtes heureuse, vous n'avez pas dans le coeur un seul désir, une seule pensée que la vertu la plus parfaite ne puisse approuver: mais hélas! vous ne vous doutez pas de tous les périls de votre situation; faut-il que je sois forcée par les devoirs de l'amitié, à ne pas partager avec vous le premier sentiment de joie que vous m'ayez confié depuis six mois! Je ne vous demande point ce qu'il n'est plus temps d'obtenir; en lisant vos expressions passionnées, je me suis convaincue que vous n'êtes plus capable du grand sacrifice pour lequel vous avez courageusement lutté; mais du moins réfléchissez sur les chagrins dont vous êtes menacée, afin qu'une crainte salutaire vous serve de guide encore, s'il est possible. Vous croyez que Léonce n'exigera jamais de vous de renoncer aux principes de vertu, sans lesquels une âme comme la vôtre ne pourroit trouver aucun bonheur; je crois que dans ce moment son coeur est satisfait par un bien inespéré; mais si vous ne pouvez supporter son malheur, pensez-vous qu'il n'essaiera pas de ce moyen puissant pour tourmenter votre vie? Vous triompherez, je le crois; mais au prix de quelle douleur! l'avez-vous prévu?

Quand vous parviendriez à guider les sentimens de Léonce dans ses rapports avec vous, pouvez-vous oublier son caractère? Il ne s'en souvient plus lui-même à présent, il ne sent que son amour: mais ne savez-vous pas que les défauts qui tiennent à notre nature ou aux habitudes de toute notre vie, renaissent toujours dès qu'il existe une circonstance qui les blesse! Vous abandonnez, dites-vous, le soin de votre réputation, il vous suffit de veiller à la rectitude de votre conduite; mais s'il arrive ce qui ne peut manquer d'arriver, si l'on soupçonne et si l'on blâme votre liaison avec Léonce, il souffrira lui-même beaucoup du tort qu'elle vous fera, et vous retrouverez peut-être avec amertume son irritabilité sur tout ce qui tient à l'opinion.

Enfin, pouvez-vous vous flatter que Matilde, malgré tous vos ménagemens pour elle, ne découvre pas une fois les sentimens que vous inspirez à Léonce? et croyez-vous qu'elle fût heureuse, en apprenant qu'elle vous doit jusques aux soins même de son époux, et que sa conduite envers elle dépend entièrement de votre volonté?

Je vous le répète, je ne vous donne point les conseils rigoureux qui seroient maintenant inutiles; mais songez que c'est dans le bonheur qu'il est aisé de fortifier sa raison. Je n'exige rien des malheureux, ils ont assez à faire de vivre; il n'en est pas de même de vous, Delphine; vous jouissez maintenant d'une situation qui vous enchante, c'est ce moment qu'il faut saisir pour vous accoutumer, par la réflexion, à supporter un avenir peut-être, hélas! trop vraisemblable. Il m'en coûte de vous le dire, mais je n'ai pas vu un seul exemple de bonheur et de vertu dans le genre de liaison que vous projetez. L'exemple de la vertu, vous le donnerez, mais non celui du bonheur. Ce qu'on prévoit et ce qu'on ne prévoit pas brise des noeuds trop chers et trop peu garantis; la société étant tout entière ordonnée d'après des principes contraires à ces relations de simple choix, elle pèse sur elles de toute sa force, et finit toujours par les rompre; alors le reste des années est dévoré d'avance; on ne peut plus reprendre à ces intérêts, à ces goûts simples qui font passer doucement les jours que la Providence nous destine. L'on a connu, l'on a éprouvé cette existence animée que donnent les sentimens passionnés, et l'on n'est plus accessible à aucune des jouissances communes de la vie. La puissance de la raison sert à supporter le malheur, mais la raison ne peut jamais nous créer un seul plaisir; et quand l'amour a consumé le coeur, il faudroit un miracle pour faire rejaillir de ce coeur ainsi consumé, la source des plaisirs doux et tranquilles.

Oh, Delphine! pauvre Delphine! vous immolez tout à quelques années, à moins encore, peut-être! Je vous en conjure, regardez votre séjour ici comme un asile, ne renoncez pas à y venir, n'ajoutez pas l'imprévoyance et l'aveugle sécurité à tous les sentimens qui vous captivent. Reposez-vous un moment dans le bonheur, mais afin de reprendre des forces pour continuer la route de la vie. Hélas! vous n'avez pas fini de souffrir, ne relâchez pas tous les liens qui vous soutenoient; tous ces liens, qui sont plus souvent encore un appui qu'une gêne, ils ne vous seront que trop nécessaires. Mon amie, nous l'avons dit souvent ensemble, la société, la Providence même, peut-être, n'a permis qu'un seul bonheur aux femmes, l'amour dans le mariage; et quand on en est privé, il est aussi impossible de réparer cette perte que de retrouver la jeunesse, la beauté, la vie, tous les dons immédiats de la nature, et dont elle dispose seule.

Il en coûte, je le sens, de se prononcer que l'on ne peut plus être heureux; mais il seroit plus amer encore de se faire illusion sur cette vérité; et, dans de certaines situations, c'est un grand mal que l'espérance; sans elle, le repos naîtroit de la nécessité. Delphine, l'amitié doit réserver ses foiblesses pour l'instant de la douleur; au milieu des prospérités, il faut qu'elle fasse entendre une voix sévère.

Je ne vous ai parlé que des peines qui menacent le sentiment auquel vous vous livrez; je ne me suis pas permis de craindre pour vous le plus grand des malheurs, le remords. Ah! vous avez fait une cruelle expérience de la douleur, et cependant vous ne connoissez pas encore tout ce que le coeur peut souffrir; vous l'apprendriez, si vous aviez manqué à vos devoirs. Aussi long-temps que vous les respecterez, mon amie, la faveur du ciel peut encore vous protéger.

LETTRE XI.

Léonce à Delphine.

Paris, ce 29 décembre.

Vous êtes heureuse, ma Delphine, mon coeur ne devroit plus rien désirer; il y a quinze jours que je ne croyois pas même à la possibilité de la peine; il me sembloit qu'elle ne rentreroit jamais dans mon coeur; cependant je suis inquiet, presque triste; je voulois te le cacher, mais j'ai senti que j'offenserois cette intimité parfaite, qui confond nos âmes, si je laissois s'établir le moindre secret entre nous.

Je vous en conjure, Delphine, n'interprétez pas mal ce que je vais vous dire. Ce ne sont point des sentimens réprimés, quoique invincibles, qui troublent déjà mon bonheur; ce n'est pas non plus la jalousie qui s'empare de moi; comment pourroit-elle m'atteindre? mon coeur en est préservé par mon estime, par mon admiration pour toi: mais je hais cette vie du monde dans laquelle vous avez reparu avec tant d'éclat. Quand je vais chez vous, j'y rencontre sans cesse des visites, je ne suis jamais sûr d'un instant de conversation tête à tête; plusieurs fois les importuns pour qui vous êtes charmante, sont demeurés à causer avec vous, jusqu'à l'heure où la prudence ne me permettoit plus de rester.

Hier au soir, par exemple, hier j'ai passé quatre heures avec vous, et pendant ces quatre heures, qui pourroit le croire! je n'ai éprouvé que des sentimens pénibles. Madame d'Artenas vous avoit persécutée pour souper chez elle, vous aviez cru devoir y consentir: c'étoit, m'avez-vous dit, afin de prouver par l'accueil même que vous recevriez au milieu de la meilleure société de Paris, que l'impression des bruits répandus contre vous étoit entièrement effacée; car vous aussi, Delphine, vous vous occupez de captiver l'opinion du monde, et vous y réussissez parfaitement; je vous ai suivie dans ce tourbillon, et si je n'y avois pas été, je ne vous aurois pas vue de tout le jour.

J'arrivai avant vous, vous entrâtes; jamais je ne vous avois vue si belle! cet habit noir sur lequel retomboient vos cheveux blonds, ce crêpe qui environnoit votre taille et faisoit ressortir la plus éclatante blancheur, toute votre parure enfin contribuoit à vous rendre éblouissante. J'entendis des murmures d'admiration de toutes parts, et je ne sais pourquoi je ne me sentis pas fier de votre succès; il me sembloit que vous deviez votre éclat au désir de plaire généralement, et non à votre attachement pour moi seul; cette impression fut la première que j'éprouvai en vous voyant, et le reste de la soirée ne fut que trop d'accord avec ce pénible sentiment.

Jamais vous n'avez produit tant d'effet par votre présence et par votre conversation! jamais vous n'avez montré un esprit plus séduisant et plus aimable! Trois rangs d'hommes et de femmes faisoient cercle autour de vous, pour vous voir et vous entendre. La jalousie, la rivalité étoient pour un moment suspendues; on étoit avec vous comme les courtisans avec la puissance; ils cherchent à s'en approcher sans se comparer avec elle; chacun étoit glorieux de bien comprendre tout le charme de vos expressions, et pour un moment les amours-propres luttoient seulement ensemble à qui vous admireroit le plus. Moi, je me tins à quelque distance de vous, sans perdre un mot de votre entretien. J'entendis aussi les exclamations d'enthousiasme, je dirois presque d'amour, de tous ceux qui vous entouroient. Tandis que votre esprit se montroit plus libre, plus brillant que jamais, il m'étoit impossible de me mêler à la conversation; vous étiez gaie et j'étois sombre. Cependant, moi aussi, Delphine, moi aussi je suis heureux. Pourquoi donc étois-je si embarrassé, si triste? expliquez-moi la raison de cette différence; oh! si vous alliez découvrir que c'est parce que je vous aime mille fois plus que vous ne m'aimez!

Certainement, la vie de Paris ne peut convenir à l'amour; le sentiment que vous avez daigné m'accorder s'affoibliroit au milieu de tant d'impressions variées. Je le sais, votre coeur est trop sensible pour que l'amour-propre puisse le distraire des affections véritables; mais enfin ces succès inouïs que vous obtenez toujours, dès que vous paroissez, ne vous causent-ils pas quelques plaisirs? et ces plaisirs ne viennent pas de moi; ce seroient eux, au contraire, qui pourroient vous dédommager de mon absence. Je suis glorieux de votre beauté, de votre esprit, de tous vos charmes, et cependant ils me font éprouver cette jalousie délicate qui ne se fixe sur aucun. objet, mais s'attache aux moindres nuances des sentimens du coeur; ces suffrages qui se pressent autour de vous, il me semble qu'ils nous séparent; ces éloges que l'on vous prodigue, donnent à tant d'autres l'occasion de vous nommer, de s'entretenir de vous, de prononcer des paroles flatteuses, des paroles que moi-même je vous ai dites souvent, et que je serai sans doute entraîné à vous redire encore!

Oh! mon amie, puisque vous ne m'appartiendrez jamais entièrement, puisque ces charmes qui enivrent tous les regards ne seront jamais livrés à mon amour, il faut me pardonner d'être prêt à m'irriter, quand on vous voit, quand on vous entend, quand on goûte presque alors les mêmes jouissances que moi. Pardon, ma Delphine, j'ai blasphémé; tu m'aimes, à qui donc puis-je me comparer sur la terre? Mais je ne puis jouir de mon sort au milieu du monde; l'observation qui nous environne m'importune; je ne suis bien que seul avec toi; dans toute autre situation je souffre, je sens avec une nouvelle amertume le désespoir de n'être pas ton époux. Tu veux que je sois heureux, eh bien! j'ose te supplier de retourner à Bellerive; la saison est rude encore; mais n'est-il pas vrai que tu ne compteras pour rien ce qui pourroit déplaire à d'autres femmes?

Les devoirs que tu m'imposes envers Matilde, ne me permettront pas de te voir avant sept heures du soir; tu seras souvent seule jusqu'alors, mais tu goûteras quelque plaisir par les pensées solitaires qui gravent plus avant toutes les impressions dans le coeur. Je demande à la femme de France qui voit à ses pieds le plus d'hommages et de succès, de s'enfermer dans une campagne, au milieu des neiges de l'hiver; mais cette femme sait aimer, cette femme quittoit tout pour me fuir, quand un scrupule insensé l'égaroit; ne quittera-t-elle pas tout plus volontiers encore, pour satisfaire mon coeur avide d'amour, de solitude, d'enthousiasme, de toutes ces jouissances que le monde ravit à l'âme, en la flétrissant? Je déteste ces heures que consume une vie oiseuse. Depuis six mois, j'ai perdu l'habitude de l'occupation; si tu le veux, nous donnerons quelques momens à des lectures communes; j'aime cette douce manière de tromper, s'il est possible, les sentimens qui me dévorent.

Les pratiques religieuses et la société des dévotes remplissent presque toutes les soirées de madame de Mondoville; elle ne m'a jamais demandé de venir avec elle aux assemblées qui se tiennent chez l'évêque de M., et je crois même qu'elle seroit fort embarrassée de m'y mener; elle ne se permet jamais d'aller au spectacle; elle fait des difficultés sur les trois quarts des femmes que nous serions appelés à voir; il arrive donc tout simplement que je deviens chaque jour plus étranger à sa société. Elle m'aime, et cependant elle ne souffre point de cette sorte de séparation. Quand les principes rigoureux du catholicisme s'emparent d'un caractère qui n'est pas naturellement très-sensible, ils régularisent tout, décident de tout, et ne laissent ni assez de loisir, ni assez de connoissance du monde, pour être susceptible de jalousie: je ferai donc plutôt du plaisir que de la peine à Matilde, en la laissant libre de se réunir tous les soirs avec les personnes de son opinion; et pourvu que je ne dîne pas hors de chez elle, elle sera contente de moi.

Tous les jours donc, quand six heures sonneront, je monterai à cheval pour aller à Bellerive, ma vie ne commencera qu'alors; j'arriverai à sept heures, je reviendrai à minuit; quoique je pusse être censé veiller plus tard dans les sociétés de Paris, je serai exact à ce moment, pour ne pas inquiéter madame de Mondoville. Delphine, vous voyez avec quel soin je vais au-devant de vos généreuses craintes: je ne vivrai que quatre heures; mais pendant le reste du temps, j'aurai ces quatre heures en perspective, et je traînerai ma chaîne pour y arriver. O mon amie! ne vous opposez point à ce projet, il m'enchante; j'avois commencé cette lettre dans le plus grand abattement; en traçant notre plan de vie, j'ai senti mon coeur se ranimer; je t'enlève au monde, je te garde pour moi seul, je ne te laisse pas même la disposition des momens que je passerai sans te voir; je suis exigeant, tyrannique; mais je t'aime avec tant d'idolâtrie, que je ne puis jamais avoir tort avec toi.

LETTRE XII.

Delphine à Léonce.

30 décembre 1790.

Léonce, après demain, le premier jour de l'année qui va commencer, je vous attendrai à Bellerive; j'aime à fêter avec vous une de ces époques du temps, elles me serviront, je l'espère, à compter les années de mon bonheur: toutes les solennités qui signalent le cours de la vie ont du charme, quand on est heureux; mais que le retour seroit amer, s'il ne rappeloit que des regrets!

