# Delphine

## Part 30

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Si vous me cachez où vous êtes, si vous continuez à refuser de me voir, ma résolution est prise (et vous savez si je suis capable de quelque fermeté); je révélerai à Matilde par quelle suite de mensonges l'on m'a fait son époux; et, lui déclarant en même temps que dans le fond de mon coeur je regarde notre mariage comme nul, je lui abandonnerai la moitié de ma fortune, elle conservera mon nom, et ne me reverra jamais. Je passerai ce qu'il me restera de temps à vivre auprès de ma mère, en Espagne; et celle à qui vous aviez jugé convenable de me dévouer, n'en tendra parler de moi qu'à ma mort.

Que m'importe ce qu'on peut me dire sur le devoir! Les tourmens n'affranchissent-ils pas des devoirs? Quand la fièvre vient assaillir un homme, on n'exige plus rien de lui; on le laisse se débattre avec la douleur, et tous ses rapports avec les autres sont suspendus. N'ai-je pas aussi mon délire? Peut-on rien attendre de moi? Je n'ai qu'une idée, qu'une sensation; parlez-moi de vous revoir, et je vous écouterai, et toutes les vertus rentreront dans mon âme; sans cet espoir, qui pourra me faire renoncer à mes projets? Qui découvrira un moyen d'agir sur ma volonté? Personne, jamais personne. Et vous surtout, Delphine, de quel droit m'offririez-vous des conseils pour le malheur que vous m'imposez? C'est le dernier degré de l'insulte, que de vouloir être à la fois l'assassin et le consolateur.

Vous le voyez, tout est dit. J'instruirai Matilde, par une lettre, des circonstances de notre mariage, de mon amour pour vous, et de la décision où je suis de vivre loin d'elle. Dans vingt-quatre heures elle saura tout, si vous ne m'écrivez pas que vos résolutions sont changées, ou seulement si vous gardez le silence. Ce que contiendra ma lettre une fois dit est irrévocable. Si les paroles que je prononcerai sont amères, vous saurez qui les a dictées; et si je plonge la douleur dans le sein de Matilde, ce n'est pas ma main égarée qu'il faut en accuser, c'est le sang-froid, c'est la raison tyrannique qui vous sert à me rendre insensé.

LETTRE VI.

Réponse de Delphine à Léonce.

Vous avez cru m'effrayer par votre indigne menace: depuis que je vous connois, je me suis senti de la force contre vous une seule fois, c'est après avoir lu votre lettre. J'ai imaginé pendant quelques instans que vous pouviez faire ce que vous m'annonciez, et je pensois à vous sans trouble, car j'avois cessé de vous estimer.

Léonce, ce moment d'une tranquillité cruelle n'a pas duré; j'ai rougi d'avoir craint que vous fussiez capable de l'action la plus dure et la plus immorale, que jamais homme pût se permettre! Vous, Léonce, vous condamneriez au plus cruel isolement une femme aussi vertueuse que Matilde! Elle vient de perdre sa mère, et vous lui ôteriez son époux! Vous lui laisseriez, dites-vous, votre nom et votre bien; c'est-à-dire que vous seriez sans reproches aux yeux du monde, qui juge si différemment les devoirs des maris et des femmes. Mais que feriez-vous réellement pour Matilde? Avez-vous réfléchi au malheur d'une femme dont tous les liens naturels sont brisés? Savez-vous que par la dépendance de notre sort et la foiblesse de notre coeur, nous ne pouvons marcher seules dans la vie? Matilde est très-religieuse, mais sa raison a besoin de guide. S'il ne lui restoit plus une seule affection sur la terre, les chagrins, exaltant sa dévotion déjà superstitieuse, la porteraient bientôt à un enthousiasme fanatique dont on ne peut prévoir les effets.

Quel crime a-t-elle commis envers vous, pour la punir ainsi? Sa mère l'estimoit assez, pour n'avoir pas osé lui confier les ruses qui cependant avoient servi à son bonheur. Matilde vous a vu, Matilde vous a aimé. Elle savoit qu'elle étoit destinée à vous épouser; elle a cru suivre son devoir, en se livrant à l'attachement que vous lui inspiriez. Et moi, juste ciel! et moi, qui dois si bien comprendre ce que votre perte peut faire souffrir, je causerois à Matilde la douleur au-dessus de toutes les douleurs! Car, ne vous y trompez pas, Léonce, si vous vous rendiez coupable de l'action dont vous me menacez, c'est moi que j'en accuserois; non parce que j'aurois refusé de vous voir, non pour avoir tenté de triompher de ma foiblesse, mais pour vous avoir laissé lire dans ce coeur, qui devoit se fermer pour jamais, du moment où vous n'étiez plus libre.

Je m'accuserois d'avoir inspiré un sentiment qui, loin de rendre meilleur l'objet que j'aime, lui auroit fait perdre ses vertus. Léonce, est-ce ainsi que nous sommes faits pour nous aimer? Ce sentiment qui, je le crois, ne s'éteindra jamais, ne devoit-il pas servir à perfectionner notre âme? Oh! qu'est-ce que l'amour sans enthousiasme? Et peut-il exister de l'enthousiasme, sans que le respect des idées morales soit mêlé de quelque manière à ce qu'on éprouve? Si je cessois d'estimer votre caractère, que seriez-vous pour moi, Léonce? le plus aimable, le plus séduisant des hommes; mais ce n'est point par ces charmes seuls que mon coeur eût été subjugué. Ce qui a décidé de ma vie, c'est que vos qualités, c'est que vos défauts même, me sembloient appartenir à une âme noble et fière: j'ai reconnu en vous la passion de l'honneur, exagérée, s'il est possible, mais inséparable, je l'imaginois, des véritables vertus; je vous ai cru le besoin de votre propre approbation, plus encore que celui du suffrage des autres hommes. Jamais on n'a prononcé devant vous une parole généreuse ou sensible, sans que je vous aie vu tressaillir; jamais vous n'avez entendu raconter une belle action, sans que vos regards aient exprimé cette émotion profonde, qui désigne l'une à l'autre les âmes d'une nature supérieure. Voudriez-vous abjurer tout ce qui fut la cause de mon amour?

Dans ce moment où je me condamne au sacrifice le plus cruel que le devoir puisse exiger, l'idée que je me suis faite de vous me soutient et me relève; je souffre pour mériter votre estime; peut-être ce motif a-t-il plus d'empire sur moi, que je ne le crois encore. Vous sacrifieriez l'amour et son bonheur à l'opinion publique, Léonce, vous le feriez, je le sais; et que penseriez-vous donc de moi, si Dieu et ma conscience avoient moins d'empire sur ma conduite, que l'honneur du monde sur la vôtre? Il me reste encore quelques forces, je dois m'en servir pour fuir le remords. Si malgré mes efforts les plus sincères, vous parvenez à renverser mes résolutions, il n'y aura point de terme aux malheurs qui nous poursuivront. Ma réputation s'altérera bientôt, et peut-être m'en aimerez-vous moins. Juste ciel! pouvez-vous rien imaginer qui alors égalât mon supplice! Les sacrifices que j'aurois faits à votre amour, me flétriroient à vos yeux mêmes. Et qui sait s'il seroit temps encore de ranimer votre coeur par une action désespérée, et de reconquérir pour ma mémoire l'affection pure et vive que le blâme du monde auroit ternie!

Léonce, des craintes, des réflexions sans nombre se pressent dans ma pensée, et luttent contre le sentiment qui m'entraîne vers toi. Ah! que n'en coûte-t-il pas pour s'arracher au bien suprême! Mais d'où vient donc l'effroi qui me saisit, lorsque je me sens prête à céder à vos voeux? C'est la protection du ciel qui m'inspire cet effroi salutaire: peut-être l'ombre d'un ami que j'ai perdu, fait-elle un dernier effort pour me sauver, et gémit-elle autour de moi, sans que mes sens puissent saisir, ni ses paroles, ni son image.

Léonce, si j'ai cessé de vous entretenir de Matilde, dont j'étois d'abord uniquement occupée, c'est que je ne crains plus le projet que l'égarement d'un instant vous avoit inspiré; je n'ai pas besoin de votre réponse pour être sûre que vous y avez renoncé. Je ne sais dans quel endroit de cette lettre, j'ai éprouvé tout à coup la certitude que je vous avois persuadé, mais cette impression ne m'a pas trompée. O Léonce! nous ne sommes pas encore tout-à-fait séparés; mes propres mouvemens m'apprennent ce que vous ressentez. Il est resté dans mon coeur je ne sais quelle intelligence, quelle communication avec vous, qui me révèle vos pensées.

LETTRE VII.

Léonce à Delphine.

Oui, je vous obéirai, vous avez raison de n'en pas douter; je cède à la vérité, quand c'est vous qui me l'annoncez. N'aurai-je donc pas le pouvoir de vous persuader à mon tour?

Il est impossible que vous eussiez la force de vous montrer cruelle envers moi, si j'avois su vous convaincre que la plus parfaite vertu vous permettoit, vous ordonnoit même peut-être, de condescendre à ma prière. Je ne sais si dans le délire de la fièvre, j'ai conçu l'espérance que vous seriez l'épouse de mon choix, que vous tiendriez les sermens que vous auriez prononcés, si dans ce jour affreux j'avois saisi votre main, que vous tendiez vers moi, et que je l'eusse présentée à la bénédiction du ciel; mais j'en prends à témoin l'amour et l'honneur, je ne vous demande qu'un lien pur comme votre âme, un lien sans lequel je ne puis exercer aucune vertu, ni faire le bonheur de personne.

Vous m'ordonnez de rester auprès de Matilde, j'obéirai; mais le spectacle de mon désespoir ne l'éclairera-t-il pas tôt ou tard sur mes sentimens? Si vous m'ôtez l'émulation de vous plaire, si des entretiens fréquens avec vous ne raniment pas mon esprit découragé, ne me rendent pas le libre usage des qualités et des talens que je possédois peut-être, mais que je perds sans vous, que ferai-je dans la vie? comment serai-je distingué dans aucun genre? comment avancerai-je vers un but glorieux, quel qu'il soit? Aucun intérêt, aucun mouvement spontané ne me dira ce qu'il faut faire; et loin d'éprouver de l'ambition, je m'acquitterai des devoirs de la vie, comme une ombre qui se promeneroit au milieu des êtres vivans.

Puis-je cultiver mon esprit, quand il n'est plus capable d'une attention suivie? lorsqu'il ne saisit une idée que par un effort? quand je ne puis rien concevoir, rien faire sans une lutte pénible contre la pensée qui me domine? Quelle est la carrière que l'on peut suivre, quelle est la réputation qu'on peut atteindre par des efforts continuels? Quand la nature n'inspire plus lien que de la douleur, se fait-il jamais rien de bon et de grand? Un revers éclatant peut donner de nouvelles forces à une âme fière, mais un chagrin continuel est le poison de toutes les vertus, de tous les talens, et les ressorts de l'âme s'affaissent entièrement par l'habitude de la souffrance.

Vous croyez que je serai plus capable de remplir mes devoirs domestiques, si vous m'arrachez les jouissances que je voudrois trouver dans votre amitié; eh bien! ce sont des devoirs constans et doux qui exigent une sorte de calme, qu'un peu de bonheur pourroit seul me donner. Oui, Delphine, je vous le devrois ce calme; votre figure enchanteresse enflamme et trouble souvent mon coeur; mais votre esprit, mais votre âme me font goûter des délices pures et tranquilles. Quand, chez madame de Vernon, je vous entendois parler sur la vertu, sur la raison, analyser les idées les plus profondes, démêler les rapports les plus délicats, je m'éclairois en vous écoutant: je comprenois mieux le but de l'existence, je pressentois avec plaisir l'utile direction que je pourrais donner à mes pensées. L'amour, quand c'est vous qui l'inspirez, ennoblit l'âme, développe l'esprit, perfectionne le caractère; vous exercez votre pouvoir, comme une influence bienfaisante, non comme un feu destructeur. Depuis que je ne vous vois plus, je me sens dégradé, je ne fais plus rien de moi-même; je compare, en frémissant, la douleur qui m'attend, à celle que j'ai déjà sentie: j'essaie de recourir à des distractions impuissantes, et je me dis souvent, qu'il vaudroit mieux se donner la mort, qu'être occupé sans cesse à fuir la vie.

Delphine, ce ne sont pas là les peines ordinaires d'un amour malheureux, celles dont le temps, ou l'absence, ou la raison peuvent triompher; c'est un besoin de l'âme, toujours plus impérieux, plus on veut le combattre. Votre visage ne feroit pas l'enchantement de mes regards, la jeunesse ne prodiguerait pas tous ses charmes à votre taille ravissante, que j'éprouverois encore pour vous le sentiment le plus tendre. Vos idées et vos paroles auroient sur moi tant d'empire, qu'après vous avoir entendue, jamais je ne pourrais aimer une autre femme.

Ah! mon amie, ne le sens-tu pas comme moi? l'univers et les siècles se fatiguent à parler d'amour, mais une fois, dans je ne sais combien de milliers de chances, deux êtres se répondent par toutes les facultés de leur esprit et de leur âme; ils ne sont heureux qu'ensemble, animés, que lorsqu'ils se parlent; la nature n'a rien voulu donner à chacun des deux qu'à demi, et la pensée de l'un ne se termine que par la pensée de l'autre.

S'il en est ainsi de nous, ma Delphine, quels efforts insensés veux-tu donc essayer? Tu me reviendras dans quelques années; si je vis, si nous vivons tu me reviendras, ne pouvant plus lutter contre la destinée du coeur; mais alors il ne nous restera que des âmes abattues par une trop longue infortune. Nous n'aurons plus la force de nous relever, et de soutenir, sans en être accablés, cette masse de douleurs, que la nature fait peser sur la fin de la vie.

Delphine! Delphine! crois-moi quand je te jure de respecter tous les devoirs, toutes les vertus que tu me commandes; après un tel serment, tu n'as pas le droit de me refuser. Tu parles de ta faiblesse, tu prétends la craindre; ah, cruelle! combien tu, te trompes! Mais enfin tu dirois vrai, que moi, l'amant qui t'adore, je te préserverai, si ton coeur se confie au mien; je respecterai ta vertu, ta céleste délicatesse, tout ce qui fait de toi l'ange des anges! Je veux que ton image reste en tout semblable à celle qui remplit maintenant mon coeur; et la plus légère altération dans tes qualités me causeroit une douleur que toutes les jouissances de l'amour ne pourroient racheter.

Vous protégez Matilde, je m'occuperai attentivement de son bonheur; vous connoissez son caractère, son genre de vie, la nature de son esprit, vous savez combien il est aisé de lui cacher ce qui se passe dans le monde et même autour d'elle; je la rendrai plus heureuse, par les soins que je croirai lui devoir en compensation du bonheur que je goûterai sans elle; je la rendrai plus heureuse en réparant ainsi les torts qu'elle ignorera, que si, l'âme déchirée, je traînois quelque temps encore loin de vous, une vie de désespoir. Delphine, tout est prévu, j'ai répondu à tout, il ne reste plus de défense à votre coeur, mon innocente prière ne peut plus être refusée.

Me condamneriez-vous à repousser un soupçon que vous me faites entrevoir? Vous avez le droit de m'accabler de mes défauts, après le malheur dans lequel ils m'ont précipité; cependant deviez-vous me dire que je vous aimerois moins, si votre réputation étoit altérée, si elle l'étoit par votre condescendance même pour mon bonheur? Mon amie, rejette loin de toi ces craintes indignes de tous deux, laisse-moi passer chaque jour une heure auprès de toi; le charme de cette heure se répandra sur le reste de ma vie, je l'attendrai, je m'en souviendrai; mon sang en circulant dans mes veines, ne m'y causera plus une douleur brûlante. Je pourrai penser, agir, faire du bien aux autres, remplir les devoirs de ma vie, et mourir regretté de toi.

Je vais porter cette lettre à votre porte, l'espérance me ranime; si tu as dit vrai, Delphine, si nos coeurs se devinent encore, cette espérance est le présage assuré de ta réponse.

A onze heures du soir.

J'arrive chez vous, et j'apprends que vous êtes partie. Partie! et l'on ne veut pas me dire par quelle route! qu'espèrent-ils ceux qui s'obstinent à garder ce barbare silence? pensent-ils que sur la terre je ne saurai pas vous trouver? Si cette lettre vous arrive avant moi, préparez votre coeur, votre coeur, quelque dur qu'il soit, à beaucoup souffrir; car vous serez inflexible, je dois le croire à présent, et néanmoins il est des événemens funestes, que vous ne verrez pas sans frémir. Adieu; je ne m'arrête plus que je n'aie rencontré la mort ou vous.

LETTRE VIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 14 décembre 1790.

Je reste, ma chère Louise! ce mot est peut-être bien coupable, mais si vous le pardonnez, tout ce que j'ai à vous dire ne servira qu'à me justifier.

Vous savez dans quel état j'étois quand je me défendois de le voir; je prenois ma douleur pour le trouble le plus coupable et le plus dangereux: maintenant que je suis résolue à ne plus le quitter, je suis calme, je ne me crains plus; ce qu'il me falloit, c'étoit le voir et lui parler. Je ne forme pas un souhait, à présent que ce bonheur m'est assuré; je suis certaine de passer ainsi toutes les années de ma jeunesse, sans avoir même à combattre un seul mouvement condamnable. Je serai son amie, tous les sentimens de mon coeur lui seront consacrés, mais cette union ne nous inspirera jamais que les plus nobles vertus.

Louise, je luttois contre la nature et la morale, en me séparant de lui. Je voulois triompher de l'horreur que m'inspiroit l'idée de le faire souffrir, je devois donc être agitée sans cesse par une incertitude déchirante; ne sachant si j'étois vertueuse ou criminelle, barbare ou généreuse, tout étoit confondu dans mon esprit. Je crois comprendre à présent ce qu'il faut accorder à mes devoirs, et je les concilierai. Peut-être ne pourrai-je conserver ce qu'on appelle dans le monde une existence et de la réputation; mais songez-vous pour quel prix je les expose? c'est pour le voir et le voir sans remords! Que les ennemis inventent à leur gré des calomnies, des persécutions, des peines, ils n'en trouveront point que je ne méprise au sein d'un tel bonheur. L'amour tel que je le sens, ne me laisse craindre que le crime ou la mort: le reste des maux de la vie ne s'offre à moi que comme ces brouillards lointains et passagers qui fixent à peine un instant nos regards.

Il faut vous raconter, ma soeur, la scène terrible et douce qui a décidé de mon sort.

Madame d'Artenas, témoin, malgré moi, de mon refus de voir mon ami, et de la douleur que j'en éprouvois, s'étoit rendue maîtresse de mon secret, et m'avoit emmenée chez elle à l'insu de Léonce, pour me dérober à ses recherches. J'étois convaincue, par ses lettres, que je ne pourrois jamais obtenir de lui la promesse de ne pas me suivre. Craignant que d'un instant à l'autre il ne découvrît ma retraite, je me décidai à partir, en faisant un détour, pour regagner la route du midi. Le soir même où je vous le mandai, ma résolution fut prise et exécutée. J'étois soutenue, je crois, dans ce grand effort, par la fièvre que la solitude et la douleur m'avoient donnée; une exaltation forcée m'animoit, et j'étois si pressée d'accomplir mon cruel sacrifice, que je montai dans ma voiture un quart d'heure après m'être déterminée à m'en aller. Je laissai Antoine à Paris pour arranger mes affaires, et n'ayant avec moi que ma femme de chambre, je partis dans un état qui ressembloit bien plus à l'égarement du délire, qu'au triomphe de la raison.

La nuit étoit noire et le froid assez vif; je jetai mon mouchoir sur ma tête, et m'enfonçant dans ma voiture, son mouvement m'emporta pendant trois heures, sans me faire changer d'attitude. Étourdie par cette course rapide, je ne suivois aucune idée, je les repoussois toutes successivement: néanmoins c'étoit en vain que je cherchois à confondre, dans mon trouble, les souvenirs et les regrets qui se présentoient à moi; je parvenois à obscurcir ce qui se passoit dans mon esprit, mais rien ne calmoit ma douleur. Je m'imagine que l'état de mon âme avoit quelque ressemblance alors avec celui des malheureux condamnés à la mort, lorsque, ne se sentant pas la force d'envisager cette idée, ils essaient d'étouffer en eux toute faculté de réflexion.

Un air glacé, dont je ne m'étois point garantie, me causoit de temps en temps des sensations assez pénibles, et cette souffrance me faisoit un peu de bien. Je pressois quelquefois mon mouchoir sur ma bouche, jusqu'au point de m'ôter la respiration pendant un moment, afin de détourner par un autre genre de douleur, la pensée que je redoutois comme un fantôme persécuteur. Je ne sais ce qui me seroit arrivé, lorsque après de vains efforts pour échapper à moi-même, j'aurois considéré dans son entier le sort que je m'imposois. Mais j'étois parvenue, je crois, à cet excès de malheur qui fait descendre sur nous le secours de la clémence divine.

Un événement que je pourrois appeler surnaturel, du moins par l'impression que j'en ai reçue, vint tout à coup changer mon état, et me délivrer des tourmens du désespoir. J'entendis mes postillons qui crioient:--_Pourquoi voulez-vous nous arrêter? Qui êtes-vous? Rangez-vous à l'instant, rangez-vous._--Je crus d'abord que des voleurs vouloient profiter de la nuit pour nous attaquer, et moi, que vous connoissez craintive, j'éprouvai une émotion presque douce. L'idée me vint que Dieu avoit pitié de moi, et m'envoyoit la mort. J'avançai précipitamment ma tête à la portière, avide du péril quel qu'il fût, qui devoit m'arracher aux impressions que j'éprouvois.

Je ne pouvois rien voir, mais j'entendis une voix qui, depuis la première fois qu'elle m'a frappée, n'est jamais sortie de mon coeur, prononcer ces mots: _Faites avancer vos chevaux si vous voulez, écrasez-moi, mais je ne reculerai pas_.--Arrêtez, m'écriai-je, arrêtez.--Les postillons ne distinguoient point mes paroles, et je crus qu'ils se préparaient à partir en renversant celui qui s'étoit placé devant eux; je fis des efforts pour ouvrir la portière; le tremblement de ma main m'empêchoit d'y réussir; ce tremblement augmentait à chaque seconde qu'il me faisoit perdre. Je sentois que si je ne parvenois pas à descendre, les postillons ne me comprenant pas, attribueroient mes cris à l'effroi, et prenant Léonce pour un assassin, pourraient l'écraser à l'instant sous les pieds des chevaux et les roues de ma voiture. Non, jamais un supplice de cette nature ne sauroit se peindre! Enfin je m'élançai hors de cette fatale portière; Léonce qui m'avoit entendue, s'étoit jeté en bas de son cheval, et courant vers moi, il me reçut dans ses bras.

Divinité des justes! que ferez-vous de plus pour la vertu? Que réservez-vous pour elle dans les cieux, quand sur la terre vous nous avez donné l'amour? Je le retrouvois le jour même où je m'étois condamnée à le quitter pour toujours. Mon coeur reposoit sur le sien, au moment où j'avois cru sentir la voiture qui me traînoit, se soulever en passant sur son corps; non, je n'aurois pas été un être sensible et vrai, si je n'avois pas été résolue dans cet instant, à donner ma vie à celui dont la présence venoit de me faire goûter de telles délices. Ah! Louise, qui pourroit se replonger dans le désespoir, quand un coup du sort l'en a retiré? qui pourroit se rejeter volontairement dans l'abîme, reprendre toutes les sensations douloureuses, suspendues, effacées par la confiance que le bonheur inspire si rapidement? Non, j'ose l'affirmer, le coeur humain n'a pas cette force.

Léonce me porta pendant quelques pas; il me croyoit évanouie, je ne l'étois point; j'avois conservé le sentiment de l'existence pour jouir de cet instant, peut-être marqué par le ciel, comme le dernier et le plus haut degré de la félicité qu'il me destine. Le premier mot que je dis à Léonce, fut la promesse de renoncer à mon projet de départ; ce départ m'étoit devenu désormais impossible, et je ne voulois pas qu'il pût en douter un instant, après que ma décision étoit prise. Ah! Louise, quelle reconnoissance il m'exprima! quel sentiment délicieux le bonheur de ce qu'on aime ne fait-il pas éprouver! Je ne sais quelle terreur, créée par l'imagination, avoit effrayé, troublé mon esprit depuis quinze jours. Pourquoi donc, pourquoi voulois-je me séparer de Léonce? N'existe-t-il pas des soeurs qui passent leur vie avec leurs frères? des hommes dont l'amitié honore et console les femmes les plus respectables? Pourquoi m'estimois-je si peu que de ne pas me croire capable d'épurer tous les sentimens de mon coeur; et de goûter à la fois la tendresse et la vertu?

