Part 23
Pendant que ce cercle étoit réuni dans le salon, de Bellerive, madame de Lebensei y arriva avec son mari, qu'elle m'avoit promis de m'amener. Quand elle vit cette société nombreuse, elle fut entièrement déconcertée, et descendit dans le jardin, sous le prétexte de prendre l'air; il me fut impossible de la retenir, et peut-être valoit-il mieux en effet qu'elle s'éloignât, car tous les visages de femmes s'étoient déjà composés pour cette circonstance. M. de Lebensei ne s'en alla point: je remarquai même que c'étoit avec intention qu'il restoit; il vouloit trouver l'occasion de témoigner son indifférence pour les malveillantes dispositions de la société; il avoit raison, car sous la proscription de l'opinion, une femme s'affoiblit, mais un homme se relève; il semble qu'ayant fait les lois, les hommes sont les maîtres de les interpréter ou de les braver.
L'esprit de M. de Lebensei me frappa beaucoup; il n'eut pas l'air de se douter du froid accueil qu'on destinoit à sa femme: il parla sur des objets sérieux avec une grande supériorité, n'adressa la parole à personne, excepté à moi, et trouva l'art d'indiquer son dédain pour la censure dont il pouvoit être l'objet, sans jamais l'exprimer; un air insouciant, un ton calme, des manières nobles, remettoient chacun à sa place; il ne changeoit peut-être rien à la manière de penser, mais il forçoit du moins au silence, et c'est beaucoup; car, dans ce genre, l'on s'exalte par ce qu'on se permet de dire, et l'homme qui oblige à des égards en sa présence, est encore ménagé lorsqu'il est absent.
Quand madame de Lebensei fut revenue près de nous, après le départ de la société, M. de Lebensei continua à montrer l'indépendance de caractère et d'opinion qui le distingue, et je sentis que sa conversation, en fortifiant mon esprit, me faisoit du bien: du bien! ah! de quel mot je me suis servie! Hélas! si vous saviez dans quel état est mon âme.... Mais puisque je me suis promis de me contraindre, il faut en avoir la force, même avec vous.
LETTRE XXVIII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 16 octobre.
Avant de nous réunir pour toujours, ma chère soeur, il faut que je m'explique avec vous sur un sujet que j'avois négligé, mais que vous développez trop clairement dans votre dernière lettre [Cette lettre est supprimée.] pour que je puisse me dispenser d'y répondre. Vous me dites que M. de Valorbe a toujours conservé le même sentiment pour moi, qu'il n'a pu quitter depuis un an sa mère qui est mourante, mais qu'il vous a constamment écrit pour vous parler de son désir de me voir, et de son besoin de me plaire: vous me rappelez aussi ce que je ne puis jamais oublier, c'est qu'il a sauvé la vie à M. d'Albémar, il y a dix ans, et que votre frère conservoit pour lui la plus vive reconnoissance. Vous ajoutez à tout cela quelques éloges sur le caractère et l'esprit de M. de Valorbe: je pourrois bien n'être pas, à cet égard, de votre avis, mais ce n'est pas de cela dont il s'agit. Si vous aviez connu Léonce, vous ne croiriez pas possible que jamais je devinsse la femme d'un autre; je serois très-affligée, je l'avoue, si les obligations que nous avons à M. de Valorbe vous imposoient le devoir de l'admettre souvent chez vous. Je ne pense pas, vous le croyez bien, à revoir Léonce de ma vie; mais s'il apprenoit que je permets à quelqu'un de me rechercher, il croiroit que je me console; il n'auroit pas l'idée qui peut lui venir une fois de plaindre mon sort; et tous les hommages de l'univers ne me dédommageroient pas de la pitié de Léonce. C'en est assez: maintenant que vous connoissez les craintes que j'éprouve, je suis bien sûre que tous chercherez à me les épargner.
Dès que vous m'aurez mandé si M. de Clarimin accepte ma caution, nous partirons: madame de Vernon désire que je vous prie de l'accueillir avec amitié; ma chère soeur, je vous en conjure, ne soyez pas injuste pour elle; si je ne puis vaincre les préventions que vous m'exprimez encore dans votre dernière lettre, au moins soyez touchée des soins infinis qu'elle a eus pour moi; ces soins supposent beaucoup de bonté. Depuis le départ de Léonce pour l'Espagne, je suis presque méconnoissable. Une femme d'esprit a dit que _la perte de l'espérance changeait entièrement le caractère_, Je l'éprouve: j'avois, vous le savez, beaucoup de gaîté dans l'esprit je m'intéressois aux événemens, aux idées; maintenant rien ne me plaît, rien ne m'attire, et j'ai perdu avec le bonheur tout ce qui me rendoit aimable. Quel état cependant pour une personne dont l'âme étoit si vivement accessible, à toutes les jouissances de l'esprit et de la sensibilité! J'aimois la société presque trop, elle m'étoit souvent nécessaire et toujours agréable; à présent Je n'en puis supporter qu'une seule, celle de madame de Vernon. Louise, récompensez-la donc par votre bienveillance des consolations qu'elle m'a données.
Jamais on n'a mis dans l'intimité tant de désir de plaire! Jamais on n'a consacré un esprit si fait pour le monde au soulagement de la douleur solitaire! Je vous le dis, ma soeur, et vous finirez par l'éprouver; madame de Vernon est une personne d'un agrément irrésistible. J'ai connu des femmes piquantes et spirituelles; je comprenois facilement, quand elles parloient, comment on étoit aimable comme elles, et si je l'avois voulu, j'aurois réussi par les mêmes moyens; mais chaque mot de madame de Vernon est inattendu, et vous ne pouvez suivre les traces de son esprit, ni pour l'imiter, ni pour le prévoir. Si elle vous aime, elle vous l'exprime avec une sorte de négligence qui porte la conviction dans votre âme. Il semble que c'est à elle-même qu'elle parle, quand des mots sensibles lui échappent, et vous les recueillez quand elle les laisse tomber.
Ma vie n'appartient plus qu'à vous et à madame de Vernon; de grâce, que je ne vous voie pas désunies! elle m'est devenue plus nécessaire encore qu'elle ne me l'étoit; c'est un dernier sentiment que j'ai saisi plus fortement que jamais, dans le naufrage de mon bonheur; mais je n'ai pas besoin d'insister davantage; vous la trouverez, hélas! assez triste et bien malade; votre bon coeur s'intéressera sûrement pour elle.
LETTRE XXIX.
Léonce à M. Barton.
Bordeaux, ce 20 octobre.
Une fièvre violente m'a forcé de rester ici près d'un mois; je l'ai caché à ma famille à Paris, ma mère seule l'a su; je ne voulois pas que personne, excepté elle, se mêlât de s'intéresser à moi. Le premier jour de cette fièvre, je vous ai écrit je ne sais quelle lettre insensée, qui contenoit, je crois, des expressions insultantes pour madame d'Albémar; je vous prie de la brûler, j'étois dans le délire; ce n'est pas que rien justifie Delphine des torts dont je l'accuse; mais pour tout autre que moi, elle est, elle doit être un ange. Si vous saviez comme on parle d'elle ici! Elle n'y a demeuré que deux mois; mais n'est-ce pas assez pour qu'on ne puisse pas l'oublier!
J'essaierai demain de pénétrer jusqu'à madame d'Ervins; elle ne veut voir personne: elle est résolue, m'a-t-on appris, à se faire religieuse; elle doit remettre sa fille à madame d'Albémar: cet enfant parle de Delphine avec transport; je verrai au moins cet enfant. Ne trouvez-vous pas qu'il y a un mystère singulier dans tout?
Il me semble que dans votre dernière lettre vous vous exprimez moins bien sur madame d'Albémar: vous avez eu tort de recevoir aucune impression par ce que je vous ai écrit; je n'en dois faire sur personne. Conservez votre admiration pour madame d'Albémar; je serois malheureux de penser que je l'ai diminuée. Il circule des bruits sur madame d'Ervins; mais c'est impossible: la première fois qu'on me les a dits, j'ai tressailli; depuis, on les a démentis, tout-à-fait démentis. Adieu, mon cher maître, j'irai voir madame d'Ervins. D'où vient que cette idée me bouleverse? elle est l'amie de Delphine. M. de Serbellane est allé en Toscane par mer; il ne vouloit donc pas venir en France... je ne sais où j'en suis.
LETTRE XXX.
Léonce à Delphine.
Bordeaux, ce 22 octobre.
Delphine, oh! femme autrefois tant aimée! un enfant m'a-t-il révélé ce que la perfidie la plus noire auroit trouvé l'art de me cacher? La voix des hommes vous avoit accusée; la voix d'un enfant, cette voix du ciel vous auroit-elle justifiée? Écoutez-moi: voici l'instant le plus solennel de votre vie. Je suis lié pour toujours, je le sais; il n'est plus de bonheur pour moi; mais si j'étois seul coupable, et que Delphine fût innocente, mon coeur auroit encore du courage pour souffrir.
Hier j'ai été chez madame d'Ervins: quelque irrité que je fusse, je voulois entendre parler de vous par ceux qui vous aiment. Madame d'Ervins, toujours livrée aux exercices de piété, a refusé de me voir. Isore, sa fille, jouoit dans le jardin; je me suis approché d'elle; on m'avoit dit qu'elle vous aimoit à la folie; je l'ai fait parler de vous, et j'ai vu que l'impression que vous produisez étoit déjà sentie, même à cet âge. Vous l'avouerai-je, enfin? j'ai osé interroger Isore sur vos sentimens: des circonstances inouïes avoient plusieurs fois ranimé et détruit mon espoir; j'en accusois quelquefois confusément l'adresse d'une femme, j'espérai que la candeur d'un enfant déconcerteroit les calculs les plus habiles.
--Madame d'Albémar doit se charger de vous, ai-je dit à Isore; elle vous emmènera sûrement en Toscane.--En Toscane! pourquoi? répondit-elle; je serois bien fâchée d'aller en Italie: c'est lorsque maman a tant aimé ce pays-là que nous avons été si malheureux.--Mais votre mère, lui dis-je, n'a-t-elle pas toujours aimé l'Italie? elle y est née.--Oh! reprit Isore, elle l'avoit quittée si enfant qu'elle ne s'en souvenoit plus; mais M. de Serbellane lui a tout rappelé.--M. de Serbellane vous déplaît-il? continuai-je.--Non, il ne me déplaît pas, répondit Isore; mais depuis qu'il est venu chez maman, elle a toujours pleuré.--Toujours pleuré! répétai-je avec une vive émotion. Et madame d'Albémar, que faisoit-elle alors?--Elle consoloit maman: elle est si bonne!--Oh! sans doute, elle l'est! m'écriai-je.--Et dans ce moment, Delphine, je sentis mon coeur revenir à vous.--Mais cependant, ajoutai-je, elle épousera M. de Serbellane?--M. de Serbellane! interrompit Isore avec la vivacité qu'ont les enfans quand ils croient avoir raison; M. de Serbellane! oh! c'est maman qui l'aimoit, ce n'est pas madame d'Albémar; et puisque maman veut se faire religieuse, elle n'épousera pas M. de Serbellane, et madame d'Albémar n'ira sûrement pas en Italie.--A ces mots, la gouvernante d'Isore la prit brusquement par la main, et l'emmena en lui faisant une sévère réprimande. Je ne prévoyois pas que j'entraînois cet enfant à faire du tort à sa mère; mais ce mot qu'elle m'a dit, grand Dieu! que signifie-t-il? Ce seroit madame d'Ervins qui auroit aimé M. de Serbellane! ce seroit pour la sauver que vous auriez pris aux yeux du monde l'apparence de tous les torts! vous seriez une créature sublime, quand je vous accusois de parjure! et moi, je mériterois.... Non, je ne mériterois pas ce que j'ai souffert.
Cependant comment puis-je le croire? n'ai-je pas une lettre de vous que je tiens de madame de Vernon, dans laquelle vous me dites de m'en rapporter à ce qu'elle me confiera de votre part? N'a-t-elle pas gardé le silence? ne s'est-elle pas embarrassée, comme une amie confuse de vos torts envers moi, lorsque je l'ai interrogée sur les détails que j'avois appris en arrivant à Paris, et qui se répandoient dans la société, à l'occasion de la mort de M. d'Ervins? Ces détails, qui me causoient tous une douleur nouvelle, c'étoient votre attachement pour M. de Serbellane, vos engagemens pris à Bordeaux avec lui, l'instant d'incertitude que mes sentimens pour vous avoient fait naître dans votre âme, la délicatesse qui vous avoit ramenée à votre premier amour, l'obligation où vous étiez de suivre M. de Serbellane, après qu'il s'étoit battu pour vous, et lorsque le séjour de la France lui étoit interdit. Ne m'avez-vous pas dit vous-même qu'il étoit parti, quand il ne l'étoit pas? n'a-t-il pas passé vingt-quatre heures enfermé chez vous?.... Oh! je reprends, en écrivant ces mots, tous les mouvemens que je croyois calmés! M. de Serbellane, à l'instant même où il avoit tué M. d'Ervins, ne vous a-t-il pas nommée? Vos gens, au tribunal, ne vous ont-ils pas citée seule? n'avez-vous pas été chercher le portrait de M. de Serbellane? ne receviez-vous pas sans cesse de ses lettres? avez-vous nié à personne que vous dussiez l'épouser? n'avez-vous pas demandé un sauf-conduit pour lui? Mais si toute cette conduite n'étoit qu'un dévouement continuel à l'amitié, vous seriez bien imprudente, je serois bien malheureux! Mais vous n'auriez pas cessé de m'aimer, et il vaudroit encore la peine de vivre.
Si vous n'avez pas été coupable, si madame de Vernon a su la vérité, si vous l'aviez chargée de me la dire, jamais la fausseté n'a employé des moyens plus infâmes, plus artificieux, mieux combinés. Je serai vengé, si son coeur insensible peut recevoir une blessure, si.... Mais ce n'est pas de son sort que je dois vous occuper.
Qui pourra jamais comprendre ce génie du mal, qui a disposé de moi! Madame de Vernon me remit une lettre de ma mère, qui me conjuroit de tenir la promesse qu'elle avoit donnée de me marier avec Matilde; elle me parloit de vous avec amertume: dans un autre temps, rien de ce qu'elle auroit pu me dire n'auroit fait impression sur moi; mais il me sembloit que sa voix étoit prophétique, et me prédisoit l'événement qui venoit d'anéantir mon sort. Ma mère m'adjuroit, au nom du repos de sa vie, d'accomplir sa promesse; il ne suffisoit pas de mon devoir envers elle pour me condamner au malheur que j'ai subi; il falloit que madame de Vernon s'emparât de mon caractère, avec une habileté que je ne sentis pas alors, mais qui depuis, en souvenir, m'a quelquefois saisi d'un insurmontable effroi.
Il n'y avoit pas un défaut en moi qu'elle n'irritât. Elle vous défendoit avec chaleur, et me blessoit jusqu'au fond de l'âme par sa manière de vous justifier; elle m'exagéroit le tort que vous vous étiez fait dans le monde, en passant pour la cause du duel de M. d'Ervins avec M. de Serbellane, et me proposoit en même temps de vous engager, au nom de mon désespoir, à m'accorder votre main; c'est ainsi qu'elle révoltoit ma fierté. En me rappelant aujourd'hui tous ses discours, il se peut qu'elle ne m'ait pas dit précisément que vous aimiez M. de Serbellane; mais elle a mis, si cela n'est pas, plus de ruse à me le faire croire, qu'il n'en falloit pour le dire. J'éprouvois, en l'écoutant, une contraction inouïe; j'avois le front couvert de sueur, je me promenois à grands pas dans sa chambre, je m'écartois et je me rapprochois d'elle, avide de ses discours, et redoutant leur effet; mon âme étoit fatiguée de cette conversation, comme par une suite de sensations amères, par une longue vie de peines; et cette fatigue cependant ne lassoit point mon agitation; elle me rendoit seulement tous les mouvemens plus douloureux.
Cette femme, je ne sais par quelle puissance, agitoit mes passions comme un instrument qui s'ébranloit à sa volonté; toutes les pensées que je fuyois, elle me les offroit en face; tous les mots qui me faisoient mal, elle les répétoit; et cependant ce n'étoit pas contre elle que j'étois irrité; car il me sembloit toujours qu'elle vouloit me consoler, et que la peine que j'éprouvois n'étoit causée que par des vérités qui lui échappoient, ou qu'elle ne pouvoit réussir à me cacher.
Elle alloit chercher en moi tout ce que je peux avoir d'irritabilité sur tout ce qui tient à l'opinion et à l'honneur, pour me convaincre, sans me le prononcer, que je serois avili, si je montrois encore mon attachement pour une femme publiquement livrée à un autre, ou si seulement je paroissois indifférent au scandale qu'avoit causé la mort de M. d'Ervins. Ce qu'elle disoit pouvoit convenir également aux torts de légèreté (si je ne vous avois crue coupable que de ceux-là), ou aux torts du sentiment; mais je saisissois surtout ce qui aigrissoit ma jalousie. Madame de Vernon a fait de moi ce qu'elle a voulu, non par l'empire des affections, mais en excitant tous les mouvemens amers que le ressentiment peut inspirer. Quel art! si c'est de l'art.
Je n'ai rien encore entrevu que confusément; mais les plus généreuses vertus et les plus vils des crimes ne pourroient-ils pas s'être réunis pour me perdre? Delphine, si cette espérance que je saisis m'a déçu, si l'enfant n'a pas dit la vérité, ne me répondez pas, j'entendrai votre silence, et je retomberai dans l'état dont je suis un moment sorti. Que signifioit une lettre de votre propre main? Comment falloit-il la comprendre? et tous les mystères du jour fatal, des jours qui l'ont précédé, de ceux qui l'ont suivi? Ah! ne me cachez rien, le secret fait tant de mal!
Depuis mon mariage même, depuis bientôt cinq mois, madame de Vernon se seroit-elle encore servie de sa fatale connoissance de mon caractère, pour irriter en moi la jalousie par la fierté, la fierté par la jalousie; pour empoisonner les peines de l'amour par l'orgueil, et me déchirer à la fois par tous les bons et les mauvais mouvemens de mon âme? Delphine, le coeur de Léonce est resté le même; si le vôtre n'a point été coupable, souvenez-vous du temps où vous vous confiiez à lui; hélas! hélas! depuis ce temps, un lien funeste... et ce seroit la fausseté la plus insigne qui.... Ne craignez rien pour madame de Vernon, ni pour sa fille; qu'une bonté cruelle ne vous inspire pas encore de me sacrifier à des ménagemens pour les autres!
Je voulois, après avoir vu Isore, retourner à l'instant même à Paris; mais j'ai reçu une lettre de ma mère, qui s'inquiétant de mon séjour à Bordeaux, et me croyant fort malade, vouloit, malgré l'état de sa santé, se mettre en route pour me rejoindre; j'ai dû la prévenir, et je pars. Si c'est vous dont l'image doit régner sur ma vie, je pars pour accomplir envers ma mère les devoirs que vous me recommanderiez; s'il faut vous perdre, c'est en Espagne que reposent les cendres de mon père, c'est en Espagne qu'il faut aller mourir.
Delphine, songez avec quelle émotion je vais passer les jours qui me séparent de votre réponse. Je serai à Madrid le premier de novembre; si vous êtes à Bellerive, ma lettre aura pu retarder de quelques jours; jusqu'au vingt-cinq, pendant un mois, j'attendrai; j'ai fixé ce terme à mon espérance. Jusqu'au vingt-cinq, mon anxiété sera sans doute cruelle; mais que serviroit-il de vous la peindre? elle ne vous impose qu'un devoir, la vérité.
LETTRE XXXI.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 26 octobre.
Louise, quelle lettre Léonce vient de m'écrire! tout est révélé, tout est éclairci; madame de Vernon! vous-même, vous n'auriez jamais pensé qu'elle pût en être capable! elle a profité de tous les prétextes que lui fournissoit ma confiance, pour induire Léonce à croire que j'aimois M. de Serbellane, que je l'avois reçu chez moi pendant vingt-quatre heures, et que je partois pour l'épouser. Juste ciel! vous croyez que c'est à moi que je pense, et que je goûterai quelque joie en apprenant que Léonce m'aime encore! non, je ne sens qu'une douleur, je n'ai qu'une idée; c'est l'amitié trahie, l'amitié la plus tendre, la plus fidèle: on s'attend peut-être, sans se l'avouer, que le temps amenera des changemens dans les sentimens passionnés; mais tout l'avenir repose sur les affections qui s'entretiennent par la certitude et la confiance.
Mon amie, si vous me trompiez, croyez-vous que je pusse supporter un tel malheur? Eh bien! j'aimois madame de Vernon autant que vous, peut-être plus encore: je m'en accuse, je m'humilie; mais son esprit séducteur avoit un empire inconcevable sur moi. J'ai eu des momens de doute sur elle depuis le mariage de Léonce, mais elle en avoit triomphé, mais mon coeur lui étoit plus livré que jamais.
Je suis troublée, tremblante, irritée comme s'il s'agissoit de Léonce. Ah! quand on a consacré tant de soins, tant de services, tant d'années à conquérir une amitié pour le reste de ses jours, quelle douleur on éprouve en considérant tout ce temps, tous ces efforts comme perdus! Loin de vous, qui trouverai-je jamais que j'aie aimé depuis mon enfance avec cette confiance, avec cette candeur? Une autre amie que j'aurois après madame de Vernon, je la jugerois, je l'examinerois, je serois susceptible de crainte, de soupçon; mais Sophie, je l'ai aimée dans une époque de ma vie où j'étois si tendre et si vraie! Je ne puis plus offrir à personne ce coeur qui se livroit sans réserve, et dont elle a possédé les premières affections. J'aimerai si l'on m'aime, je serai reconnoissante des marques d'intérêt que l'on pourra me donner; mais cette tendresse vive, involontaire, que des agrémens nouveaux pour moi m'avoient inspirée, je ne l'éprouverai plus. Je regrette Sophie et moi-même; car je ne vaudrai jamais pour personne ce que je valois pour elle.
Se peut-il qu'elle ait pu accepter tant de preuves d'amitié, si elle ne sentoit pas qu'elle m'aimoit, qu'elle m'aimoit pour la vie! De tous les vices humains, l'ingratitude n'est-il pas le plus dur, celui qui suppose le plus de sécheresse dans l'âme, le plus d'oubli du passé, de ce temps qui ébranle si profondément les âmes sensibles? et moi-même aussi, faut-il que je ne conserve plus aucune trace de ce passé qu'elle a trahi? Si je cède à mon coeur, si je confirme tous les soupçons de Léonce, ne vais-je pas l'irriter mortellement contre la mère de sa femme? Je connois sa véhémence, sa généreuse indignation, il défendra à Matilde de voir sa mère; je ne veux pas perdre madame de Vernon, je le dois à mes souvenirs; je veux respecter en elle l'amitié qu'elle m'avoit inspirée: cependant, rester coupable aux yeux de Léonce est un sacrifice au-dessus de mes forces! Que faire donc, que devenir? J'écrirai à M. Barton, je lui demanderai de se charger d'éclairer Léonce, en modérant les effets de son premier mouvement.
Eh quoi! je me refuserois au bonheur d'écrire cette simple ligne: _Delphine n a jamais aimé que Léonce_. Il l'espère, il l'attend; ah! quelle affreuse perplexité! Je vais aller chez madame de Vernon; je lui parlerai, je n'épargnerai pas son coeur, s'il peut encore être ému; vous saurez, en finissant cette lettre, ce qu'elle m'aura dit; mais que peut-elle me dire? Je veux que du moins une fois elle entende les plaintes amères qu'elle ne pourra jamais se rappeler sans rougir.
Minuit.
Non, je ne conçois point ce qu'est devenue l'idée que je m'étois faite de madame de Vernon; je viens de passer deux heures avec elle sans avoir pu lui arracher un seul mot qui rappelât en rien cette sensibilité naturelle et aimable que je lui ai trouvée tant de fois; il semble que dès qu'elle a vu son caractère dévoilé, elle ne s'est plus embarrassée de feindre, et si elle s'étoit jamais montrée à moi comme aujourd'hui, mon coeur ne s'y seroit point trompé.
Après avoir reçu la lettre de Léonce, après m'être livrée, en vous écrivant, à toutes les impressions douces et cruelles qu'elle faisoit naître en moi, j'allai chez madame de Vernon. Je ne vous peindrai point avec quel serrement de coeur je faisois cette même route, j'entrois dans cette même maison que je croyois hier plus à moi que la mienne; le spectacle des lieux toujours invariables, quand notre coeur est si changé, produit une impression amère et triste; je m'arrêtai néanmoins dans l'antichambre de madame de Vernon, pour demander de ses nouvelles avant d'entrer chez elle; je sentois que si elle avoit été malade, je serois retournée chez moi. On me dit qu'elle se portoit beaucoup mieux, et qu'elle avoit dormi jusqu'à midi; alors je hâtai mes pas et j'ouvris brusquement sa porte; elle étoit seule, et vint à moi avec cet air d'empressement qui avoit coutume de me charmer. J'en fus irritée, et par un mouvement très-vif, je jetai sur une table, devant elle, la lettre de Léonce, et je lui dis de la lire.