Part 20
LETTRE XIV.
Delphine a mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 3 septembre.
Non, vous l'exigez en vain; non, je n'ai pas la force de souffrir une telle incertitude; qu'il me dise ce qu'il éprouve, que je connoisse la cause de l'état extraordinaire où je le vois, et je me soumets à mon sort; mais le doute, le doute! cette douleur qui prend toutes les formes pour vous poursuivre, sans que vous ayez jamais aucune arme pour l'atteindre; je ne puis me résoudre à la supporter: les malheureux condamnés au supplice savent au moins pour quels crimes ils sont punis, et moi je l'ignore: ce que je croyois ne me paroît plus vraisemblable; écoutez ce qui s'est passé hier, et, si vous le pouvez, continuez à me commander de partir sans le voir.
On jouoit hier Tancrède; madame de Vernon me proposa d'y aller: j'y consentis, parce que de toutes les tragédies c'est celle qui m'a fait verser le plus de larmes: nous nous plaçâmes dans la loge de madame de Vernon, qui est en bas, sur l'orchestre. Pendant le premier acte, je remarquai à quelque distance de nous un homme enveloppé d'un manteau, la tête appuyée sur le banc de devant, couvrant son visage avec ses mains, et mettant du soin à se cacher. Malgré tous ses efforts je reconnus Léonce; il y a tant de noblesse dans sa taille que rien ne peut la déguiser.
Mes yeux étoient fixés sur lui, je n'entendois presque rien de la pièce, mais je le regardois; il tressaillit en écoutant la scène où Tancrède apprend l'infidélité d'Aménaïde: son émotion, depuis cet instant, sembloit s'accroître toujours; il cherchoit à la dérober à tous les regards, mais je ne pouvois m'y méprendre. Ah! que j'aurois voulu m'approcher de lui! combien j'étois touchée de ses larmes! C'étoient les premières que je voyois répandre à cet homme d'un caractère si ferme et si soutenu: étoit-ce pour moi qu'il pleuroit? seroit-il possible que son âme fût ainsi bouleversée, si Matilde suffisoit à son bonheur? ne donnoit-il point de regrets à celle qui entend mieux les sentimens d'Aménaïde, qui est plus digne d'admirer avec lui le langage que le génie prête à l'amour?
Enfin, au quatrième acte, il me parut qu'il n'avoit plus le pouvoir de se contraindre; je vis son visage baigné de pleurs, et je remarquai dans toute sa personne un air de souffrance qui m'effraya; je crois même que, dans mon trouble, je fis un mouvement qu'il aperçut, car à l'instant même il se baissa de nouveau pour se dérober à mes regards; mais lorsque Tancrède, après avoir combattu et triomphé pour Aménaïde, revient avec la résolution de mourir; lorsqu'un souvenir mélancolique, dernier regret vers l'amour et la vie, lui inspire ces vers, les plus touchans qu'il y ait au monde:
Quel charme, dans son crime, à mes esprits rappelle L'image des vertus que je crus voir en elle! Toi qui me fais descendre avec tant de tourment Dans l'horreur du tombeau dont je t'ai délivrée, Odieuse coupable!... et peut-être adorée! Toi qui fais mon destin jusqu'au dernier moment! Ah! s'il étoit possible! ah! si tu pouvois être Ce que mes yeux trompés t'ont vu toujours paroître! Non, ce n'est qu'en mourant que je peux l'oublier.
Un soupir, un cri même étouffé sortit du coeur de Léonce; tous les yeux se tournèrent vers lui: il se leva avec précipitation et se hâta de s'en aller, mais il chanceloit en marchant, et s'arrêta quelques instans pour s'appuyer; son visage me parut d'une pâleur mortelle, et comme on refermoit la porte sur lui, je crus le voir manquer de force et tomber.
Dieu! comment ne l'ai-je pas suivi! La présence de madame de Vernon, qui me regardoit attentivement, et la curiosité des spectateurs que j'aurois attirée sur moi, me retinrent; mais jamais un sentiment plus passionné ne m'avoit entraînée vers Léonce: il me suffisoit de le retrouver sensible; j'oubliois qu'il ne l'étoit plus pour moi, et qu'il avoit pris volontairement des liens qui nous séparoient pour toujours; je me hâtai de revenir chez moi, et quand je fus seule, une réflexion me saisit fortement; je crus voir quelques rapports entre les vers qui avoient touché Léonce, et les sentimens qu'il pouvoit éprouver, s'il m'aimoit encore et me croyoit coupable. Néanmoins, quelque exagéré que soit Léonce sur les vertus qu'impose le monde, pourroit-il donner le nom de crime à la conduite que j'ai tenue? Non! m'écriai-je seule avec transport, on m'a calomniée près de lui, je ne puis deviner de quelle manière, mais il faut qu'il m'entende, il le faut à tout prix! Louise, il n'est aucun devoir sur la terre qui pût me faire consentir à lui laisser une opinion injuste de moi: que je meure, mais qu'il me regrette; n'exigez pas que je vive avec son mépris.
Cependant, en me rappelant la lettre qu'il a répondue, la seule pensée de lui écrire, de le chercher, me fait mourir de honte. Quoi qu'il arrive, je ne confierai point à madame de Vernon les pensées qui m'agitent; je ne sais ce qu'elle a cru devoir ou me dire ou me taire, mais la voix seule de Léonce peut me persuader maintenant; c'est de lui seul que j'apprendrai s'il me hait ou s'il m'aime, s'il est injuste ou malheureux. C'est à lui.... Eh quoi! bravant tout ce qui devroit me retenir, j'irois implorer une explication de ce caractère si soupçonneux, si rigide et si fier! Quelle perplexité cruelle! comment jamais en sortir!
Ne me dites pas que tout est fini, qu'il est marié, que je dois renoncer à son opinion comme à son amour; son estime est encore mon seul bien sur la terre; il a besoin des suffrages de tous, je ne veux que le sien, mais il faut que je l'emporte dans ma retraite: si je ne l'obtenois pas, vous me verriez poursuivie par une agitation que rien ne pourroit calmer; je n'aurois pas le repos que peut donner le malheur même, quand il n'y a plus rien à faire ni rien à vouloir. Je ne me résignerois jamais; et en expirant, ma dernière parole seroit encore pour me justifier auprès de lui.
LETTRE XV.
Léonce à M. Barton.
Ce 4 septembre 1790
Je vous envoie un courrier qui a ordre de revenir dans vingt-quatre heures avec une lettre de vous. Vous ne répondez pas depuis huit jours aux lettres que je vous ai écrites sur ce qui s'étoit passé entre madame d'Albémar et moi. Quel est le motif de votre silence? pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Me trouvez-vous injuste envers Delphine? et si vous le croyez, juste ciel! pensez-vous que ce seroit me faire du mal que de me le dire?
LETTRE XVI.
Réponse de M. Barton à Léonce.
Mondoville, 6 septembre.
Vous avez eu tort d'attacher tant d'importance à un silence de quelques jours: je souffre toujours de mon bras, et j'ai de la peine à écrire jusqu'à ce que je sois guéri.
Vous êtes l'époux de mademoiselle de Vernon; c'est une personne très-vertueuse, uniquement attachée à vous; il me semble que vous ne devez plus vous occuper des circonstances qui ont précédé votre mariage. Je ne puis les approfondir de loin; ce que vous m'en avez dit ne suffit pas pour juger une femme à qui j'ai voué de l'estime et de l'attachement; mais ce dont je me crois sûr, c'est qu'elle-même à présent désire que vous soyez occupé de votre bonheur et de celui de Matilde, et que vous oubliiez entièrement l'affection que vous avez pu concevoir l'un pour l'autre, quand vous étiez libres.
Je vous en conjure, mon cher élève, calmez-vous sur toutes ces idées, le temps en est passé; votre sort est fixé comme votre devoir; rappelez-vous ce que vous avez toujours pensé des liens que vous venez de contracter, et songez qu'il faut se soumettre, quand la passion nous aveugle, aux jugemens qu'on a prononcés dans le calme de sa raison. Je suis désolé d'être hors d'état d'aller en voiture; je pourrois espérer que nos entretiens vous feroient du bien. Adieu.
LETTRE XVII.
Madame de R. à madame d'Artenas.
Ce 14 septembre.
Je suis arrivée, il y a deux jours, pour vous voir, mon aimable tante, et l'on m'a dit chez vous que vous étiez à la campagne; vous auriez dû m'en prévenir; je ne reviens à Paris que pour vous: quand nous serons bien seules une fois, je vous expliquerai mon goût pour la retraite; vous m'encouragerez à vous en parler, car ce sujet m'est pénible.
J'ai commencé par m'informer de madame d'Albémar, je ne veux point aller chez elle; hélas! je sais trop que sa liaison avec moi ne pourroit que lui nuire; mais je n'ai pas dans le coeur un sentiment plus vif que mon intérêt pour son sort. Madame de Vernon me fit inviter hier à une grande assemblée qu'elle donnoit, et j'y allai dans l'espérance de rencontrer madame d'Albémar qui n'y fut point. En traversant les appartemens de madame de Vernon, je me rappelai la dernière fois que j'y vins, le jour de ce grand bal où Delphine eut tant de succès, et montra si visiblement son intérêt pour M. de Mondoville; je réfléchissois aux événemens inattendus qui avoient suivi ce jour, lorsque M. de Mondoville entra dans le salon avec sa femme.
Je vous ai dit, je crois, ma tante, que la première fois que j'avois vu Léonce, je fus si frappée du charme et de la noblesse de sa figure, que tout à coup l'impression que j'en reçus me fit réfléchir avec amertume sur les torts de ma vie. Je sentis que je n'étois pas digne d'intéresser un tel homme, et madame d'Albémar me parut la seule femme qui méritât de lui plaire. Eh bien! hier, l'expression du visage de Léonce étoit entièrement changée; la beauté de ses traits restoit toujours la même, mais son regard sombre et distrait ne s'arrêtoit plus sur aucune femme. Il se hâta de saluer, et s'assit dans un coin de la chambre où il n'y avoit personne à qui parler. Sa femme s'approcha de lui; je ne sais ce qu'elle lui demandoit: il lui répondit d'un air doux, mais dès qu'elle l'eut quitté, il soupira comme s'il venoit de se contraindre.
Une fois madame de Vernon voulut conduire son gendre auprès d'une dame étrangère qui ne le connoissoit pas: je crus voir dans les manières de Léonce une répugnance secrète à se laisser ainsi présenter comme un nouvel époux; il restoit en arrière, suivoit avec peine, et se prêtait gauchement à tout ce qui pouvoit ressembler à des félicitations.
Madame du Marset, placée à côté de moi, vit que j'observois attentivement monsieur et madame de Mondoville, et me dit tout bas en souriant:--J'ai été leur rendre visite deux ou trois fois, et les ai vus souvent chez madame de Vernon; il n'y a rien de si singulier que la conduite de Léonce, il semble qu'il veuille être, comme le disoit le duc de B., _le moins marié qu'il est possible_; il évite avec un soin extraordinaire les sociétés, les occupations communes avec sa femme. Matilde, charmée de sa douceur, de sa politesse, de la liberté qu'il lui laisse, ne remarque pas l'indifférence qu'il a pour elle, et la crainte qu'il éprouve de resserrer ses liens, en se servant du pouvoir qu'ils lui donnent. Matilde a de l'amour pour son mari, et se persuade fermement qu'il en a pour elle: ces dévotes ont en toutes choses une merveilleuse faculté de croire. On diroit que Léonce attend toujours quelque événement extraordinaire, et qu'il n'est dans sa maison qu'en passant; il n'arrange rien chez lui, n'a pas seulement encore fait ouvrir la caisse de ses livres, aucun de ses meubles n'est à sa place; ce sont de petites observations, mais qui n'en prouvent pas moins l'état de son âme: tout ce qui lui rappelle sa situation lui fait mal, et quoiqu'il ne puisse la changer, il s'épargne autant qu'il peut les circonstances journalières qui lui retracent la grande douleur de sa vie, son mariage: enfin je vous garantis qu'il est très-malheureux.
--J'allois répondre à madame du Marset et l'interroger encore, mais notre conversation fut interrompue. Comme il y avoit beaucoup de jeunes personnes dans la chambre, on proposa de danser, une femme se mit au clavecin, une autre prit la harpe, moi je regardois Léonce; il cherchoit les moyens de sortir de la chambre: mais un homme âgé, qui lui parloit, le retenoit impitoyablement. Je compris que la danse devoit lui rappeler des souvenirs pénibles, et j'espérois qu'on ne lui proposeroit pas de s'en mêler, lorsque madame du Marset prenant la main de Matilde et la mettant dans celle de Léonce, leur dit:--Allons les jeunes mariés, dansez ensemble.--_Bravo_! se mit-on à crier de toutes parts, _oui, qu'ils dansent ensemble_. La musique commence à l'instant, et tout le monde s'écarte pour laisser Matilde et Léonce seuls au milieu de la chambre.
Tout cela s'étoit fait si rapidement, que Léonce, toujours absorbé, ne sut pas d'abord ce qu'on vouloit de lui; mais quand il entendit la musique, qu'il vit le cercle formé, et près de lui Matilde qui se préparoit à danser, saisi à l'instant comme par un sentiment d'effroi, frappé sans doute du souvenir de Delphine que tout lui retraçoit, il rejeta la main de Matilde avec violence, recula de quelques pas devant elle, puis se retournant tout à coup, il sortit en un clin d'oeil de la chambre et s'élança dans le jardin: le cercle qui l'entouroit s'ouvrit subitement pour le laisser passer; la vivacité de son action faisoit tant d'impression sur tout le monde, que personne n'eut l'idée de prononcer un mot pour l'arrêter.
Madame de Vernon, remarquant l'étonnement de la société, se hâta de dire que M. de Mondoville ne pouvoit supporter d'être l'objet de l'attention générale, et qu'il étoit très-timide, malgré les bonnes raisons qu'on pouvoit lui trouver de ne pas l'être. Chacun eut l'air de le croire; et, chose étonnante, Matilde qui aime certainement son mari, fut la première à se tranquilliser complètement, et se mit à danser à la même place où Léonce l'avoit quittée.
Je sortis pour prendre l'air; à l'extrémité du jardin de madame de Vernon, je trouvai Léonce assis sur un banc, et profondément rêveur; il me vit pourtant au moment où je me détournois pour ne pas le troubler; et lui, qui jusqu'alors ne m'avoit jamais adressé la parole, vint à moi, et me dit:--Madame de R., la dernière fois que je vous ai vue, vous étiez avec madame d'Albémar: vous en souvenez-vous?--Oui, sûrement, lui répondis-je, je ne l'oublierai jamais.--Eh bien! dit-il alors, asseyez-vous sur ce banc avec moi; cela vous fera-t-il de la peine de quitter le bal?--Non, je vous assure, lui répétai-je plusieurs fois.--Mais lorsque nous fûmes assis, il garda le silence et n'eut plus l'air de se souvenir que c'étoit lui qui vouloit me parler. J'éprouvois un embarras qui ne me convient plus, et je me hâtai d'en sortir par mes anciennes manières étourdies et coquettes; car c'est une coquetterie que de parler à un homme de ses sentimens, même pour une autre femme.--Que vous est-il donc arrivé, lui dis-je, en mon absence? Je croyois avoir remarqué que madame d'Albémar vous aimoit, que vous aimiez madame d'Albémar; je vais passer un mois à la campagne, je reviens, tout est changé: une aventure cruelle fait un bruit épouvantable; madame d'Albémar, dit-on, doit épouser M. de Serbellane, je vous retrouve l'époux de Matilde, et cependant vous êtes triste; madame d'Albémar ne part point, et ne voit plus personne; qu'est-ce que cela signifie?--Léonce reprit l'air de réserve qu'il avoit un moment perdu, et me dit assez froidement:--Madame d'Albémar sera sans doute très-heureuse dans le choix qu'elle a fait de M. de Serbellane.--On ne m'ôtera pas de l'esprit, repartis-je, qu'elle vous préfère à tout; mais il est inutile de vous en parler à présent que vous êtes marié; ainsi donc, adieu.--Je me levois pour m'en aller; Léonce me retint par ma robe, et me dit:--Vous êtes bonne, quoiqu'un peu légère; vous n'avez pas voulu me faire de la peine, expliquez-vous davantage.--Je ne sais rien, repris-je, je vous assure; je me souviens seulement d'avoir vu madame d'Albémar traverser ici la salle du bal, un soir où vous étiez prêt à vous trouver mal après avoir dansé avec elle. L'émotion qui la trahissoit ce jour-là ne peut appartenir qu'à un sentiment vrai, pur, abandonné, tel qu'on l'éprouve, ajoutai-je en soupirant, quand d'illusions en illusions on n'a pas flétri son coeur: il se peut qu'elle ait eu des engagemens antérieurs avec M. de Serbellane; mais je suis convaincue qu'elle ne l'épousera pas, parce qu'elle vous aime, et qu'elle a rompu ses liens avec lui à cause de vous.
--Léonce parut frappé de ce que je venois de lui dire. Madame de Vernon étant venue nous rejoindre, je rentrai dans le salon, et ne parlai plus à M. de Mondoville de la soirée, qu'un moment lorsque je m'en allois, et qu'il venoit d'avoir un assez long entretien seul avec sa belle-mère.--N'écoutez pas trop madame de Vernon, lui dis-je tout bas; je me méfie beaucoup, même de son amitié pour madame d'Albémar; elle est bien fine, madame de Vernon; elle n'est point dévote, elle n'a guère de principes sur rien, elle a beaucoup d'esprit, elle n'a point aimé son mari, et cependant elle n'a jamais eu d'amant. Défiez-vous de ces caractères-là, il faut que leur activité s'exerce de quelque manière. Croyez-moi, les pauvres femmes qui, comme moi, se sont fait beaucoup de mal à elles-mêmes, ont été bien moins occupées d'en faire aux autres.--Hélas! me répondit Léonce, en me donnant la main pour me reconduire jusqu'à ma voiture, il y a peut-être une vie dont le sort a été décidé par ce que vous dites si gaîment.
Madame de Mondoville sortoit en même temps que moi; elle exprima son mécontentement d'une manière très-visible de la politesse que me faisoit Léonce; ce n'étoit pas la jalousie qui l'irritoit: votre pauvre nièce ne passera jamais pour attirer l'attention de Léonce; mais madame de Mondoville, avant son mariage comme depuis, n'a jamais manqué d'exercer sur moi toute la rigueur de sa pruderie; je le mérite peut-être, mais que la charmante Delphine, aussi pure que Matilde, et mille fois plus aimable, sait mieux trouver l'art de faire aimer la vertu!
Adieu ma chère tante; revenez, revenez vite, je puis vous promettre avec certitude, que désormais je contribuerai tous les jours plus à votre bonheur.
CÉCILE DE R.
LETTRE XVIII.
Léonce à M. Barton.
Paris, ce 15 septembre.
Enfin, je suis décidé, mon cher maître, sur le parti que je dois prendre; je verrai madame d'Albémar avant d'aller en Espagne: une femme à qui je n'aurois pas permis dans le temps heureux de ma vie, de prononcer le nom de Delphine, madame de R., m'a expliqué, je le crois, les contradictions qui m'étonnoient dans la conduite de madame d'Albémar. Avant mon arrivée, elle avoit contracté des engagemens avec M. de Serbellane; mais il est vrai que depuis elle m'a aimé, et peut-être l'est-il aussi que ce sentiment a blessé M. de Serbellane, et qu'ils sont maintenant brouillés. Le séjour de madame d'Albémar à Bellerive, son trouble, son embarras en me voyant, tout peut se comprendre, si, en effet, elle se reproche de n'avoir pas été vraie avec moi.
Je ne puis plus avoir pour elle cet enthousiasme sans bornes, qui me la représentoit comme une créature sublime; mais n'est-il pas simple que si elle a sacrifié ses liens avec M. de Serbellane à son attachement pour moi, j'éprouve encore pour elle un attendrissement profond? Cependant... ne me connoissoit-elle pas lorsque son amant a passé vingt-quatre heures chez elle? Oh! pensée de l'enfer! écartons-la s'il est possible; je veux revoir Delphine, c'est un ange tombé, mais il lui reste encore quelque chose de son origine.
Je lui dois, d'ailleurs, quelques excuses avant de la quitter pour toujours; elle a peut-être souffert quand elle m'a su l'époux de Matilde; c'étoit une action dure de me marier, de rompre avec elle, sans l'informer même par un mot de mon dessein.
Madame de Vernon m'a fortement pressé hier encore d'aller en Espagne; elle craint, je crois, que je ne lui fasse des reproches sur ses pertes continuelles au jeu: son inquiétude est mal fondée; c'est le moment d'avoir des torts avec moi; je ne me souviens de rien, je suis insensible à tout: mais pourquoi madame de Vernon ne m'a-t-elle jamais dit que Delphine m'avoit aimé, qu'elle désiroit pouvoir rompre avec son premier choix? Madame de Vernon avoit-elle peur qu'après tout ce qui s'étoit passé, je consentisse à remplacer M. de Serbellane? c'étoit bien peu me connoître! mais elle ne devoit pas se refuser à me donner un sentiment doux quand j'étois irrité, dévoré; quand un mot qui m'eût laissé respirer, m'auroit fait plus de bien qu'une goutte d'eau dans le désert.
Le soulagement dont j'ai besoin, je le trouverai peut-être dans une conversation de quelques heures avec madame d'Albémar. Je suis donc résolu de lui écrire pour lui demander de me recevoir à Bellerive. Ce n'est point à Paris, c'est dans la solitude que je veux lui parler; elle y retournera demain, ma lettre lui sera remise après-demain, à son réveil.
Vous n'avez rien à redouter pour mes devoirs, de cette explication, mon cher maître; j'apprendrois que Delphine m'aime encore, que mes résolutions ne seroient point changées; elle ne peut plus se montrer à moi telle que je la croyois, et l'idée parfaite que j'avois d'elle pourroit seule décider de mon sort. Si, comme je l'espère, madame d'Albémar consent à me recevoir, si elle me montre quelques regrets, je saurai me tracer un plan de vie triste, mais calme. Je partirai pour l'Espagne, j'y resterai quelques années, dussé-je y faire venir madame de Mondoville. Je veux quitter la France après avoir vu madame d'Albémar; nous nous séparerons sans amertume; je pourrai supporter mon sort; mes regrets ne finiront point, mais la plupart des hommes ne vivent-ils pas avec un sentiment pénible au fond du coeur?
Enfin ne me blâmez pas, j'ose vous le répéter, ne me blâmez pas; on doit permettre aux caractères passionnés, de chercher une situation d'âme quelconque, qui leur rende l'existence tolérable. Pensez-vous que je puisse vivre plus long-temps dans l'état où je suis depuis deux mois? Il me faut une autre impression, fût-ce une autre douleur, il me la faut! Vous me connoissez de la force, de la fermeté; je sais souffrir; eh bien! je vous le dis, je succombois, et ce cri de miséricorde ne m'échappe qu'après les combats les plus violens que le caractère et le sentiment, la raison et la souffrance, se soient jamais livrés.
LETTRE XIX.
M. de Serbellane à madame d'Albémar.
[Cette lettre fut remise le 16 septembre au soir à madame d'Albémar.]
Lisbonne, ce 4 septembre 1790.
Je viens vous demander, madame, le plus éminent service, le seul qui puisse détourner l'irréparable malheur dont je suis menacé.
Thérèse, après avoir assuré le sort de sa fille, en passant quelques mois dans ses terres près de Bordeaux, veut obtenir de la famille de son mari, la permission de vous confier l'éducation d'Isore, et tranquille alors sur le sort de cet enfant, elle est résolue à se faire religieuse dans un couvent, dont le père Antoine, son confesseur actuel, a la direction: ainsi mourroit au monde et à moi, la meilleure et la plus charmante créature que le ciel ait jamais formée. Le Dieu que Thérèse adore seroit-il un Dieu de bonté, s'il lui commandoit un tel supplice!
Les coutumes barbares des sociétés civilisées ont fait de Thérèse, à quatorze ans, l'épouse d'un homme indigne d'elle; la nature, en faisant naître M. d'Ervins vingt-cinq ans avant Thérèse, sembloit avoir pris soin de les séparer; les indignes calculs d'une famille insensible les ont réunis, et Thérèse seroit coupable de m'avoir choisi pour le compagnon de sa vie!