Part 19
Je l'ai offensée, mortellement offensée, mon ami, je le voulois, et néanmoins je m'en repens avec amertume; mais aussi comment se peut-il que le jour même où j'apprends par hasard de madame de Vernon, que madame d'Albémar doit aller chez le peintre de M. de Serbellane, le jour où je la vois emporter ce portrait avec elle, madame de Vernon me propose de rencontrer chez elle madame d'Albémar, de lui dire adieu, lorsqu'elle part pour rejoindre M. de Serbellane! et de quels termes madame de Vernon, inspirée sans doute par madame d'Albémar, se sert-elle pour m'y engager! elle me rappelle l'amitié, les liens de famille qui doivent me rapprocher de sa nièce! Non, je ne suis ni le parent, ni l'ami de Delphine; je la hais ou je l'adore, mais rien ne sera simple entre nous, rien ne se passera selon les règles communes. Il est vrai, je ne devois pas me servir d'expressions blessantes en refusant de la voir; tant de circonstances cependant s'étoient réunies pour m'irriter! je fus tout le jour assez content de moi-même, mais la nuit, mais le lendemain qui suivit, je ne pus me défendre du remords d'avoir outragé celle que j'ai si tendrement aimée. J'allai chez madame de Vernon pour la conjurer de ne pas montrer ma réponse à madame d'Albémar. Madame de Vernon étoit partie pour la campagne de madame de Lebensei; il n'y avoit pas une heure, me dit-on, qu'elle étoit en route: j'eus l'espoir, en montant à cheval, de la rejoindre, et je partis à l'instant; j'arrive à Cernay, sans rencontrer madame de Vernon; un de mes gens me précède, on ouvre la grille, j'entre, et j'aperçois d'abord la voiture de madame d'Albémar, qui étoit avancée devant la porte de l'intérieur de la maison. J'imaginai que madame d'Albémar étoit au moment de partir, et je ne sais par quelle inconséquence du coeur, quoique je ne fusse pas venu dans l'intention de la voir, je ne supportai pas l'idée que cela me seroit impossible. Sans projet ni réflexion, j'avance et je crie au cocher:--Reculez.--J'attends madame, me répondit-il.--Reculez, lui dis-je;--et je sautai en bas de mon cheval avec une action si véhémente, qu'il m'obéit de frayeur. Je fus honteux de ma folle colère, quand je me trouvai seul au milieu de la cour, examiné par tous les domestiques qui y étoient. Celui de madame d'Albémar, se ressouvenant du temps où sa maîtresse avoit du plaisir à me voir, me dit qu'elle étoit dans le jardin; j'y entrai par la porte de la cour, toujours dans le même égarement; j'étois dans une maison étrangère, je n'y connoissois personne, mais j'allois où elle étoit, comme un malheureux entraîné par une force surnaturelle. Il étoit neuf heures du soir, le ciel étoit parfaitement serein, et la beauté de la nuit auroit calmé tout autre coeur que le mien; mais dans mon agitation, je ne pouvois éprouver aucune impression douce. Je la cherchois, et mes yeux repoussoient tout ce qui n'étoit pas elle. J'aperçus d'une des hauteurs du jardin, à travers l'ombre des arbres, cette charmante figure que je ne puis méconnoître; elle étoit appuyée sur un monument qu'elle sembloit considérer avec attention; une petite fille à ses pieds, habillée de noir, la tiroit par sa robe pour la rappeler à elle. Je m'approchai sans me montrer: Delphine levoit ses beaux yeux vers le ciel, et je crus la voir pâle et tremblante, telle que son image m'étoit apparue à l'église. Elle prioit, car toute l'expression de son visage peignoit l'enthousiasme de l'inspiration. Le vent venoit de son côté, il agitoit les plis de sa robe avant d'arriver jusqu'à moi; en respirant cet air je croyois m'enivrer d'elle; il m'apportoit un souffle divin. Je restai quelques instans dans cette situation: depuis un mois, mon coeur oppressé n'avoit pas cessé de me faire mal; je le sentois alors battre avec moins de peine, j'y pouvois poser la main sans douleur. Je serois resté long-temps dans cet état, si je n'avois pas vu Delphine sortir du bosquet, pour lire, aux rayons de la lune, une lettre qu'elle tenoit entre ses mains: il me vint dans l'esprit que c'étoit celle que j'avois écrite à madame de Vernon, et que les signes de douleur que je remarquois sur le visage de Delphine, venoient peut-être de la peine que je lui avois causée. Je ne pus résister à cette idée; je m'approchai précipitamment de madame d'Albémar; elle se retourna, tressaillit, et prête à tomber, elle s'appuya sur un arbre. Je reconnus ma lettre qu'elle regardoit encore: j'allois m'en saisir pour la déchirer, lorsque Delphine, reprenant ses forces, s'avança vers moi, et tenant ma lettre dans l'une de ses mains, elle leva l'autre vers le ciel. Jamais je ne l'avois vue si ravissante; je crus un moment que moi seul j'étois coupable, il me sembloit que j'entendois les anges qu'elle invoquoit à son secours parler pour elle et m'accuser. Je tombai à genoux devant le ciel, devant elle, devant la beauté; je ne sais ce que j'adorois, mais je n'étois plus à moi.--Parlez, m'écriai-je, parlez; prosterné devant vous, je vous demande de vous justifier.--Non, me dit-elle en mettant sa main sur son coeur, ma réponse est là, celui qui put m'offenser n'a pas mérité de l'entendre.--Elle s'éloigna de moi, je la conjurai de s'arrêter, mais en vain; je vis de loin madame de Vernon qui venoit rapidement vers nous avec madame de Lebensei; je fis un dernier effort pour obtenir un mot, il fut inutile, et mon coeur irrité reprit l'indignation que le regard de Delphine avoit comme suspendue. Je voulus paroître calme en présence des étrangers, et ne pas rendre Delphine témoin de mon abattement. Je parlai vite, je rassemblai au hasard tout ce que je pouvois dire à madame de Lebensei et à madame de Vernon, et quand je crus en avoir assez fait pour avoir l'air d'être tranquille, je regardai Delphine, d'abord avec assurance. Elle n'avoit point essayé, comme moi, de cacher son émotion; elle s'appuyoit sur la fille de madame d'Ervins, marchoit avec peine, ne répondoit à rien, et cherchoit seulement avec ses regards la route qui conduisoit hors du parc. Dès que je vis sa tristesse, je me tus, et je la suivis en silence; madame de Vernon et madame de Lebensei tâchoient en vain de soutenir la conversation; au, moment où nous approchâmes de la porte, les yeux de madame d'Albémar tombèrent sur moi; si je n'avois vu que ce regard, il me semble que ma situation ne seroit point amère, mais elle a refusé de se justifier.... Insensé que je suis! que pouvoit-elle me dire? désavouera-t-elle son choix? ne m'a-t-elle pas trompé? peut-elle anéantir le passé? mais pourquoi donc voulois-je la voir, et pourquoi ne puis-je jamais oublier cette expression de douleur qui s'est peinte dans tous ses traits? Est-ce encore un art perfide? mais de l'art avec ce visage, avec cet accent! feignoit-elle aussi l'état où je l'ai vue, lorsqu'elle ne pouvoit m'apercevoir? Sa voiture en s'en allant passoit devant une des allées du parc; j'ai fait quelques pas derrière les arbres, pour la suivre encore des yeux; la fille de madame d'Ervins avoit jeté ses bras autour d'elle, et Delphine la tenoit serrée contre son coeur, avec un abandon si tendre, une expression si touchante! il m'a semblé que sa poitrine se soulevoit par des sanglots. Une femme dissimulée pourroit-elle presser ainsi un enfant contre son sein? cet âge si vrai, si pur, seroit-il associé déjà par elle aux artifices de la fausseté? non, elle a été émue en me revoyant; non, ce sentiment n'étoit point un mensonge; mais elle est liée à M. de Serbellane, elle n'auroit pu me le nier; je devois m'y attendre, je ne la chercherai plus. Avant de l'avoir rencontrée, j'espérois toujours que si je la revoyois, cet instant changeroit mon sort. Je l'ai revue, et c'en est fait. Je n'en suis que plus malheureux. Que venois-je faire chez madame de Lebensei? Pourquoi madame d'Albémar y étoit-elle? C'est une maison qui me déplaît sous tous les rapports. M. de Lebensei étoit absent, je ne le regrettai point. M. de Lebensei n'a-t-il pas entraîné la femme qu'il aimoit dans une démarche qui l'expose au blâme universel? Je suis sûr qu'elle n'est point heureuse, quoiqu'elle ait eu soin de répéter plusieurs fois qu'elle l'étoit: son inquiétude secrète, son calme apparent, ce mélange de timidité et de fierté qui rend ses manières incertaines, tout en elle est une preuve indubitable qu'on ne peut braver l'opinion sans en souffrir cruellement; mais moi qui la respecte, mais moi qui n'ai rien fait que l'on puisse me reprocher, en suis-je plus heureux? mon ami, il n'est pas d'homme sur la terre aussi misérable.
Pourquoi, tout en m'écrivant avec intérêt, avec affection, ne me dites-vous rien sur le sujet de mes peines? craignez-vous de me montrer que vous aimez encore madame d'Albémar? j'y consens, je suis peut-être même assez foible pour le désirer; mais de grâce, parlez-moi d'elle, et ne m'abandonnez pas seul au tourment de mes pensées.
LETTRE XII.
Mademoiselle d'Albémar à Delphine.
Montpellier, 23 août.
Pour la première fois, ma chère amie, je désapprouve entièrement les sentimens que vous m'exprimez. Quoi! Léonce, en se refusant à vous voir, écrit formellement qu'il a cessé de vous estimer, et dans le moment où cette conduite révoltante ne devroit vous inspirer que de l'indignation, votre lettre à moi [Cette lettre, ainsi que quelques autres dont il est parlé, ne se trouve pas dans le recueil.] n'est remplie que du regret de ne lui avoir pas parlé, de n'avoir pas essayé de vous justifier à ses yeux! on diroit que vous devenez plus foible, quand il se montre plus injuste; vainement vous vous faites illusion, en m'assurant que ce n'est point l'amour, mais la fierté, mais le sentiment de votre dignité blessée, qui ne vous permet pas de supporter qu'il se croye le droit de vous offenser, en parlant, en pensant mal de vous. Voulez-vous savoir la vérité? La lettre de Léonce vous cause une douleur plus vive que toutes celles que vous aviez ressenties, et vous n'avez plus la force de vous y résigner: ce n'est pas tout encore; en revoyant ce redoutable Léonce, votre sentiment pour lui s'est ranimé, et peut-être, pardonnez-moi de vous le dire, il le faut pour vous éclairer sur vous-même, peut-être avez-vous aperçu qu'il avoit éprouvé près de vous une émotion profonde, et qu'un plus long entretien le rameneroit à vos pieds. Pardon encore une fois, votre coeur ne s'est pas rendu compte de ses impressions, mais pensez à l'irréparable malheur d'exciter dans le coeur de Léonce une passion qui lui inspireroit sans doute de l'éloignement pour Matilde!
Delphine, souvenez-vous que, dans vos conversations avec mon frère, vous répétiez souvent que la vertu dont toutes les autres dérivoient, c'étoit la bonté, et que l'être qui n'avoit jamais fait de mal à personne étoit exempt de fautes au tribunal de sa conscience. Je le crois comme vous, la véritable révélation de la morale naturelle est dans la sympathie que la douleur des autres fait éprouver, et vous braveriez ce sentiment, vous Delphine! Je ne raisonnerai point avec vous sur vos devoirs, mais je vous dirai: songez à Matilde; elle a dix-huit ans, elle a confié son bonheur et sa vie à Léonce, abuserez-vous des charmes que la nature vous a donnés, pour lui ravir le coeur que Dieu et la société lui ont accordé pour son appui? Vous ne le voulez pas, mais que d'écueils dans votre situation, si vous n'avez pas le courage de quitter Paris, et de revenir auprès de moi!
Je songe aussi avec inquiétude que cette madame de Vernon, dont la conduite est si compliquée, quoique sa conversation soit si simple, est la seule personne qui ait du crédit sur vous à Paris; pourquoi ne répondez-vous pas à l'empressement que madame d'Artenas a pour vous, depuis que vous avez rendu service à sa nièce, madame de R.? Elle m'a écrit plusieurs fois qu'elle désireroit se lier plus intimement avec vous; je sais que quand elle vint nous voir à Montpellier, à son retour de Barège, vous ne me permettiez pas de la comparer à madame de Vernon. Elle est certainement moins aimable; elle n'a pas surtout cette apparence de sensibilité, cette douceur dans les discours, cet air de rêverie dans le silence, qui vous plaisent dans madame de Vernon; mais son caractère a bien plus de vérité: elle a une parfaite connoissance du monde; je conviens qu'elle y attache trop de prix, et que si elle n'avoit pas vraiment beaucoup d'esprit, l'importance qu'elle met à tout ce qu'on dit à Paris pourroit passer pour du _comérage_: néanmoins personne ne donne de meilleurs conseils, et soit vertu, soit raison, elle est toujours pour le parti le plus honnête.
Ne vous refusez pas à l'écouter: vous ne lui parlerez pas, je le comprends, des sentimens qu'on ne peut confier qu'à des âmes restées jeunes; mais elle vous donnera des avis utiles; tandis que madame de Vernon, qui ne cherche qu'à vous plaire, ne songe point à vous servir.
Je vous en conjure aussi, ma chère Delphine, continuez à ne rien me cacher de tout ce qui se passe dans votre coeur et dans votre vie; vous avez besoin d'être soutenue dans la noble résolution de partir. Croyez-moi, dans cette occasion, si la passion ne vous troubloit pas, quel être sur la terre seroit assez présomptueux pour comparer sa raison à la vôtre? mais vous aimez Léonce, et je n'aime que vous; confiez-vous donc sans réserve à ma tendresse, et laissez-vous guider par elle.
LETTRE XIII.
Madame d'Artenas à madame de R.
Paris, ce 1er septembre 1790.
Revenez donc à Paris, ma chère nièce; vous avez pris cette année trop de goût pour la solitude; depuis cette malheureuse scène des Tuileries, vous êtes triste; je voulois bien que vous sentissiez un peu la nécessité d'en croire mes conseil, mais je serois bien fâchée que votre caractère perdît sa gaîté naturelle.
J'ai enfin rencontré chez elle madame d'Albémar que vous m'aviez chargée de voir, et que je rechercherois volontiers pour moi-même, tant je la trouve aimable et bonne. J'aurois désiré qu'elle me parlât avec confiance sur sa situation actuelle; mais madame de Vernon possède seule toute son amitié, et je doute fort cependant qu'elle en fasse un bon usage. J'ai trouvé madame d'Albémar triste, et surtout fort agitée, elle avoit l'air d'une personne tourmentée par une indécision cruelle; il étoit neuf heures du soir, elle étoit encore vêtue de sa robe du matin, ses beaux cheveux n'avoient point encore été rattachés; à l'extérieur négligé de sa personne, à sa démarche lente, à sa tète baissée, l'on auroit dit que depuis long-temps elle n'avoit rien fait que songer à la même pensée, et souffrir de la même douleur.
Dans cet état cependant, elle étoit jolie comme le jour, et je ne pus m'empêcher de le lui dire.--Moi, jolie! me répondit-elle, je ne dois plus l'être.--Et elle se tut. Je voulois apprendre d'elle quelles sont à présent ses relations avec M. de Serbellane; on rapporte à ce sujet des choses très-diverses dans Paris; les uns disent qu'elle ne part pour le Languedoc que pour aller de là rejoindre M. de Serbellane, s'il n'obtient pas, à cause de son duel, la permission de revenir en France: d'autres murmurent tout bas que madame d'Albémar a été fort coquette pour M. de Mondoville, et que M. de Serbellane irrité s'est brouillé tout-à-fait avec elle: enfin une lettre de Bordeaux m'avoit fait naître une idée très-différente de toutes celles-là, et je l'avois gardée jusqu'à présent pour moi seule; je pensois qu'il se pourroit bien que M. de Serbellane fût l'amant de madame d'Ervins, et que madame d'Albémar les ayant réunis tous les deux chez elle un peu indiscrètement, M. d'Ervins les y eût surpris, et se fût battu avec M. de Serbellane, pour se venger de l'infidélité de sa femme.
J'essayai de provoquer la confiance de madame d'Albémar, en lui disant ce qui étoit vrai, c'est que je voyois avec peine que les différens bruits qui se répandoient dans Paris sur son compte, pouvoient nuire à sa réputation; elle me répondit avec un découragement qui me toucha beaucoup:--Il fut une époque de ma vie dans laquelle j'aurois attaché de l'importance à ce qu'on pouvoit dire de moi; mais à présent que mon nom ne doit plus être uni à celui de personne, je ne m'inquiète plus de l'injustice dont ce nom peut être l'objet.--Ces paroles me persuadèrent qu'elle étoit en effet brouillée avec M. de Serbellane, et comme je commençois à lui donner des consolations douces sur la peine qu'elle devoit en éprouver, elle m'arrêta pour me demander de m'expliquer mieux, et lorsque je l'eus fait, elle eut l'air étonné; mais, sans y mettre un intérêt très-vif, elle me déclara qu'elle n'avoit jamais pensé à épouser M. de Serbellane.
Le soupçon que j'avois formé sur madame d'Ervins me revint à l'instant, et je le dis à Delphine, en lui avouant que je regardois dans ce cas madame d'Ervins comme la véritable cause de la mort de son mari. Delphine ne m'eut pas plus tôt comprise que, se relevant de l'abattement où je l'avois vue jusqu'alors, elle me protesta que je me trompois. Je persistai dans mon opinion, et je lui dis positivement qu'un duel aussi sanglant ne pouvoit avoir été provoqué par de simples discussions politiques, et que l'amour de M. de Serbellane pour elle ou pour madame d'Ervins en devoit être la cause: quand madame d'Albémar vit que cette opinion étoit arrêtée dans ma tête, elle finit par me laisser croire tout ce que je voulus sur son attachement pour M. de Serbellane, exigeant seulement que je n'accusasse pas madame d'Ervins.
Que vous dirai-je, ma chère nièce? Il me fut impossible de démêler la vérité. Ce n'est pas qu'assurément madame d'Albémar ne soit la femme la plus vraie que j'aie jamais connue; mais il y a dans son caractère une générosité si singulière, que je ne suis pas parvenue à découvrir avec certitude si tout le mystère ne vient pas de la crainte qu'elle a de compromettre madame d'Ervins. Aime-t-elle réellement M. de Serbellane? sa tristesse vient-elle de leur séparation, et peut-être de leur brouillerie? ou bien a-t-elle consenti à tout ce qu'on pourroit dire d'elle et de lui, pour détourner l'attention qui se seroit portée sur madame d'Ervins, et la sauver de l'indignation qu'elle auroit excitée dans le public, et dans la famille de son mari? Je l'ignore, mais j'exige de vous le plus profond secret sur cette dernière supposition; vous en sentez les conséquences.
Quoi qu'il en soit, madame d'Albémar a rendu ma pénétration tout-à-fait inutile; je me vante de deviner les caractères dissimulés; mais quand une âme franche ne veut pas laisser connoître un secret, sa réserve simple et naturelle déconcerte les efforts de l'esprit observateur.
Après quelques momens de silence, je n'insistai plus; et me bornant à tâcher d'éclairer Delphine sur madame de Vernon, je lui dis:--Quels que soient vos motifs pour ne pas donner à ceux qui s'intéressent à vous le moyen de répondre clairement aux malveillans qui vous supposent des torts, de bons amis en imposent toujours, quand ils le veulent, aux discours médisans de la société de Paris: pourquoi donc madame de Vernon, qui se dit votre amie, ne fait-elle pas taire la phalange des sots? Ils attaquent, il est vrai, de préférence, les personnes distinguées; mais ils ne s'y hasardent cependant que dans les momens où ils ne les croient pas courageusement défendues par leurs parens ou leurs amis.--Je dois croire, me répondit Delphine en retombant dans cet état de tristesse insouciante dont elle étoit un moment sortie, je dois croire que madame de Vernon est mon amie.--Je n'ai pas entendu dire, répondis-je, qu'elle se permît aucun genre de blâme sur vous, ma chère Delphine; mais cependant je n'ai pas une confiance entière dans son amitié; ceux qui l'entourent se montrent souvent mal pour vous; rarement on peut se tromper à cet indice; on inspire à ses amis ce que l'on éprouve sincèrement; et, dans son cercle du moins, une femme sait faire aimer ce qu'elle aime; elle vous loue beaucoup, j'en conviens, mais à haute voix, comme s'il lui importoit surtout qu'on vous le répétât; et je ne vois pas dans sa conversation, quand il s'agit de vous, ce talent conciliateur qu'elle porte sur tous les autres sujets: elle dit souvent que vous êtes la plus jolie, la plus spirituelle; mais c'est à des femmes qu'elle s'adresse, pour vous donner cet éloge qui peut les humilier; et je ne l'entends jamais leur parler de cette bonté, de cette douceur, de cette sensibilité touchante qui pourroient vous faire pardonner tous vos charmes, par celles même qui en sont jalouses. Enfin, souffrez que je vous le dise, on pourroit croire, en entendant madame de Vernon parler de vous, qu'elle s'acquitte par ses discours plutôt qu'elle ne jouit par ses sentimens, et que, prévoyant d'une manière confuse que votre amitié finira peut-être un jour, elle ne veut pas à tout hasard vous donner des armes contre elle, en contribuant elle même à consolider votre réputation.
--Si vous avez raison, me repondit Delphine, je n'en suis que plus à plaindre; je l'aime, je l'ai aimée, madame de Vernon, de l'attrait du monde le plus vif et le plus tendre; si tant de dévouement, tant d'affection n'ont point obtenu son amitié, il est donc vrai qu'il n'est rien en moi qui puisse attacher à mon sort, il est donc vrai que je ne puis être aimée.--Vous vous trompez, ma chère Delphine, repris-je alors vivement; vous méritez d'avoir des amis plus que personne au monde; mais vous ne savez pas encore ce que c'est que la vie: vous vous croyez deux excellens guides, l'esprit et la bonté; eh bien! ma chère, ce n'est pas assez d'être aimable et excellente, pour se démêler heureusement des difficultés du monde; il y a d'utiles défauts, tels que la froideur, la défiance, qui vaudraient beaucoup mieux pour égide que vos qualités mêmes; tout au moins faut-il diriger ces qualités avec une grande force de raison: moi qui ne suis pas née très-sensible, j'ai deviné le monde assez vite; laissez-moi vous l'apprendre. Madame de Vernon vous paroit plus digne de votre amitié, elle sait mieux vous tenir le langage qui vous séduit: moi, je reste toujours ce que je suis; je n'ai pas assez d'imagination pour feindre, je le voudrais en vain; je ne suis plus jeune, mon esprit n'est plus flexible, il ne peut aller que dans sa ligne; mais je sais que mes avertissemens vous sont nécessaires, et c'est cette conviction qui me fait solliciter votre confiance. On vous l'aura dit, je crois; d'ordinaire, je ne me mets pas en avant: je suis sur la défensive avec la société, et c'est ainsi qu'il faut être; je m'offre à vous cependant, ma chère Delphine, parce que vous avez un caractère qui donne tout et n'abuse de rien: servez-vous donc de moi, si je puis vous être utile; ce sera ce que je pourrai faire de mieux de mon oisive existence.
--Madame d'Albémar parut fort touchée des preuves d'amitié que je lui donnois, et je croyois même l'avoir un peu ébranlée dans son aveugle amitié pour madame de Vernon; mais le surlendemain elle est revenue chez moi, presque uniquement pour me dire qu'elle avoit revu depuis moi madame de Vernon, et s'étoit assurée qu'elle n'avoit aucun tort.--Elle n'auroit pu me défendre, continua madame d'Albémar, sans compromettre mes amis; elle a bien fait de se conduire avec prudence, et de ne pas se livrer à son sentiment.--Je vous le répète, ma chère nièce, on ne peut arracher madame d'Albémar à l'empire de madame de Vernon.
Je l'ai souvent remarqué en vivant dans leur société, madame de Vernon met beaucoup d'intérêt à captiver Delphine; elle est avec elle fière, sensible, délicate; elle rend hommage au caractère de son amie, en imitant toutes les vertus pour lui plaire: moi, je ne puis ni ne veux me montrer autrement que la nature ne m'a faite, bonne et raisonnable, mais point du tout exaltée; je vaux mieux réellement que madame de Vernon; Delphine a tort de ne pas s'en apercevoir.
J'obtiendrai cependant un jour l'amitié de madame d'Albémar, si quelques circonstances me mettent dans le cas de la servir; je vous promets que je veillerai sur elle comme sur ma fille; vous aussi, ma chère nièce, vous allez devenir l'objet de tous mes soins, si vous continuez à m'écouter et à me croire.
H. D'ARTENAS.